CHAPITRE XIII.

De la religion sous l'arbitraire.

On dirait que sous les formes de gouvernement les plus tyranniques, un

refuge reste ouvert à l'homme: c'est la religion. Il y peut déposer ses

douleurs secrètes, il peut y placer sa dernière espérance, et nulle

autorité ne paraît assez adroite, assez déliée, pour le poursuivre dans

cet asile: le despotisme l'y poursuit néanmoins. Tout ce qui est

indépendant l'effarouche, parce que tout ce qui est libre le menace. Il

voulait autrefois commander aux croyances religieuses, et pensait

pouvoir en faire à son gré un devoir ou un crime. De nos jours, mieux

instruit par l'expérience, il ne dirige plus contre la religion des

persécutions directes, mais il est à l'affût de ce qui peut l'avilir.

Tantôt il la recommande comme nécessaire seulement au peuple, sachant

bien que le peuple, averti par un infaillible instinct de ce qui se

passe sur sa tête, ne respectera pas ce que ses supérieurs dédaignent,

et que chacun, par imitation ou par amour-propre, repoussera la religion

un degré plus bas. Tantôt, la pliant à ses caprices, la tyrannie s'en

fait une esclave: ce n'est plus cette puissance divine qui descend du

ciel pour étonner ou réformer la terre; humble dépendante, organe

timide, elle se prosterne aux genoux du pouvoir, observe ses gestes,

demande ses ordres, flatte qui la méprise, et n'enseigne aux nations ses

vérités éternelles que sous le bon plaisir de l'autorité. Ses ministres

bégayent au pied de ses autels asservis des paroles mutilées. Ils

n'osent faire retentir les voûtes antiques des accents du courage et de

la conscience; et loin d'entretenir, comme Bossuet, les grands de ce

monde du Dieu sévère qui juge les rois, ils cherchent avec terreur, dans

les regards dédaigneux du maître, comment ils doivent parler de leur

Dieu. Heureux encore s'ils n'étaient pas forcés d'appuyer de la sanction

religieuse des lois inhumaines et des décrets spoliateurs! Ô honte! on

les a vus commander, au nom d'une religion de paix, les invasions et les

massacres, souiller la sublimité des livres saints par les sophismes de

la politique, travestir leurs prédications en manifestes, bénir le ciel

des succès du crime, et blasphémer la volonté divine en l'accusant de

complicité.

Et ne croyez pas que tant de servilité les sauve des insultes: l'homme

que rien n'arrête est saisi quelquefois d'un soudain délire, par cela

seul qu'aucune résistance ne le rappelle à la raison. Commode, portant

dans une cérémonie la statue d'Anubis, s'avisa tout à coup de

transformer ce simulacre en massue, et d'en assommer le prêtre égyptien

qui l'accompagnait[32]. C'est un emblème assez fidèle de ce qui se passe

sous nos yeux, de cette assistance hautaine et capricieuse qui se fait

un secret triomphe de maltraiter ce qu'elle protège, et d'avilir ce

qu'elle vient d'ordonner.

La religion ne peut résister à tant de dégradations et à tant

d'outrages. Les yeux fatigués se détournent de ses pompes; les âmes

flétries se détachent de ses espérances.

Il faut en convenir, chez un peuple éclairé, le despotisme est

l'argument le plus fort contre la réalité d'une Providence. Nous disons

chez un peuple éclairé, car des peuples encore ignorants peuvent être

opprimés sans que leur conviction religieuse en soit diminuée. Mais,

lorsqu'une fois l'esprit humain est entré dans la route du raisonnement,

et que l'incrédulité a pris naissance, le spectacle de la tyrannie

semble appuyer d'une terrible évidence les assertions de cette

incrédulité.

Elle disait à l'homme qu'aucun être juste ne veillait sur ses destinées:

et ses destinées sont en effet abandonnées aux caprices des plus féroces

et des plus vils des humains. Elle disait que ces récompenses de la

vertu, ces châtiments du crime, promesses d'une croyance déchue,

n'étaient que les illusions vaines d'imaginations faibles et timides: et

c'est le crime qui est récompensé, c'est la vertu qui est proscrite.

Elle disait que ce qu'il y avait de mieux à faire, durant cette vie d'un

jour, durant cette apparition bizarre, sans passé comme sans avenir, et

tellement courte qu'elle paraît à peine réelle, c'était de profiter de

chaque moment, afin de fermer les yeux sur l'abîme qui nous attend pour

nous engloutir: le despotisme prêche la même doctrine par chacun de ses

actes. Il invite l'homme à la volupté par les périls dont il l'entoure:

il faut saisir chaque heure, incertain qu'on est de l'heure qui suit.

Une foi bien vive serait nécessaire pour espérer, sous le règne visible

de la cruauté et de la folie, le règne invisible de la sagesse et de la

bonté.

Cette foi vive et inébranlable ne saurait être le partage d'un vieux

peuple; les classes éclairées, au contraire, cherchent dans l'impiété un

misérable dédommagement de leur servitude. En bravant, avec l'apparence

de l'audace, un pouvoir qu'elles ne craignent plus, elles se croient

moins méprisables dans leur bassesse envers le pouvoir qu'elles

redoutent; et l'on dirait que la certitude qu'il n'existe pas d'autre

monde leur est une consolation des opprobres de celui-ci.

On vante cependant les lumières du siècle, et la destruction de la

puissance spirituelle, et la cessation de toute lutte entre l'Église et

l'État. Pour moi, je le déclare, s'il faut opter, je préfère le joug

religieux au despotisme politique. Sous le premier, il y a du moins

conviction dans les esclaves, et les tyrans seuls sont corrompus; mais,

quand l'oppression est séparée de toute idée religieuse, les esclaves

sont aussi dépravés, aussi abjects que leurs maîtres.

Nous devons plaindre, mais nous pouvons estimer une nation courbée sous

le faix de la superstition et de l'ignorance: cette nation conserve de

la bonne foi dans ses erreurs; un sentiment de devoir la conduit encore.

Elle peut avoir des vertus, bien que ces vertus soient mal dirigées;

mais des serviteurs incrédules, rampant avec docilité, s'agitant avec

zèle, reniant les dieux et tremblant devant un homme, n'ayant pour

mobile que la crainte, n'ayant pour motif que le salaire que leur jette,

du haut de son trône, celui qui les opprime; une race qui, dans sa

dégénération volontaire, n'a pas une illusion qui la relève, pas une

erreur qui l'excuse, une telle race est tombée du rang que la Providence

avait assigné à l'espèce humaine; et les facultés qui lui restent, et

l'intelligence qu'elle déploie, ne sont pour elle et pour le monde qu'un

malheur et une honte de plus.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 65 / 76 题