Des effets de l'arbitraire sur les progrès intellectuels.
L'homme n'a pas uniquement besoin de repos, d'industrie, de bonheur
domestique, de vertus privées; la nature lui a donné aussi des facultés
sinon plus nobles, du moins plus brillantes. Ces facultés, plus que
toutes les autres, sont menacées par l'arbitraire; après avoir essayé de
les plier à son usage, irrité qu'il est de leur résistance, il finit par
les étouffer.
_Il y a_, dit Condillac, _deux sortes de barbarie, l'une qui précède les
siècles éclairés, l'autre qui leur succède_. La première est un état
désirable, si vous la comparez avec la seconde. Mais c'est seulement
vers la seconde que l'arbitraire peut aujourd'hui ramener les peuples;
et par là même leur dégradation est plus rapide: car ce qui avilit les
hommes, ce n'est point de ne pas avoir une faculté, c'est de l'abdiquer.
Je suppose une nation éclairée, enrichie des travaux de plusieurs
générations studieuses, possédant des chefs-d'oeuvre de tout genre, ayant
fait d'immenses progrès dans les sciences et dans les arts. Si
l'autorité mettait des entraves à la manifestation de la pensée et à
l'activité de l'esprit, cette nation pourrait vivre quelque temps sur
ses capitaux anciens, pour ainsi dire, sur ses lumières acquises; mais
rien ne se renouvellerait dans ses idées; le principe reproducteur
serait desséché. Durant quelques années la vanité suppléerait à l'amour
des lumières. Des sophistes, se rappelant l'éclat et la considération
que donnaient auparavant les travaux littéraires, se livreraient à des
travaux du même genre en apparence. Ils combattraient avec des écrits le
bien que des écrits auraient fait; et tant qu'il resterait quelque trace
des principes libéraux, il y aurait dans la littérature une espèce de
mouvement, une sorte de lutte contre ces écrits et ces principes. Mais
ce mouvement serait un héritage de la liberté détruite. À mesure qu'on
en ferait disparaître les derniers vestiges, les dernières traditions,
il y aurait moins de succès et moins de profit à continuer des attaques
chaque jour plus superflues. Quand tout aurait disparu, le combat
finirait, parce que les combattants n'apercevraient plus d'adversaires,
et les vainqueurs comme les vaincus garderaient le silence. Qui sait si
l'autorité ne jugerait pas utile de l'imposer? Elle ne voudrait pas que
l'on réveillât des souvenirs éteints, qu'on agitât des questions
délaissées. Elle pèserait sur ses acolytes trop zélés, comme autrefois
sur ses ennemis. Elle défendrait d'écrire, même dans son sens, sur les
intérêts de l'espèce humaine, comme je ne sais quel gouvernement dévot
avait interdit de parler de Dieu en bien ou en mal. On déclarerait sur
quelles questions l'esprit humain pourrait s'exercer; on lui permettrait
de s'ébattre, avec subordination toutefois, dans l'enceinte qui lui
serait concédée. Mais anathème à lui, s'il franchit cette enceinte; si,
n'abjurant pas sa céleste origine, il se livre à des spéculations
défendues; s'il ose penser que sa destination la plus noble n'est pas la
décoration ingénieuse de sujets frivoles, la louange adroite, la
déclamation sonore sur des objets indifférents, mais que le ciel et sa
nature l'ont constitué tribunal éternel, où tout s'analyse, où tout
s'examine, où tout se juge en dernier ressort! Ainsi, la carrière de la
pensée, proprement dite, serait définitivement fermée; la génération
éclairée disparaîtrait graduellement; la génération suivante, ne voyant
dans les occupations intellectuelles aucun avantage, y voyant même des
dangers, s'en détacherait sans retour.
En vain direz-vous que l'esprit humain pourrait briller encore dans la
littérature légère, qu'il pourrait se livrer aux sciences exactes et
naturelles, qu'il pourrait s'adonner aux arts. La nature, en créant
l'homme, n'a pas consulté l'autorité; elle a voulu que toutes nos
facultés eussent entre elles une liaison intime, et qu'aucune ne pût
être limitée sans que les autres s'en ressentissent. L'indépendance de
la pensée est aussi nécessaire, même à la littérature légère, aux
sciences et aux arts, que l'air à la vie physique. L'on pourrait aussi
bien faire travailler des hommes sous une pompe pneumatique, en disant
qu'on n'exige pas d'eux qu'ils respirent, mais qu'ils remuent les bras
et les jambes, que maintenir l'activité de l'esprit sur un sujet donné,
en l'empêchant de s'exercer sur les objets importants qui lui rendent
son énergie, parce qu'ils lui rappellent sa dignité. Les littérateurs,
ainsi garrottés, font d'abord des panégyriques; mais ils deviennent peu
à peu incapables même de louer, et la littérature finit par se perdre
dans les anagrammes et les acrostiches. Les savants ne sont plus que les
dépositaires de découvertes anciennes, qui se détériorent et se
dégradent entre des mains chargées de fers. La source du talent se tarit
chez les artistes, avec l'espoir de la gloire, qui ne se nourrit que de
liberté; et, par une relation mystérieuse, mais incontestable, entre des
choses que l'on croyait pouvoir s'isoler, ils n'ont plus la faculté de
représenter noblement la figure humaine lorsque l'âme humaine est
avilie.
Et ce ne serait pas tout encore: bientôt le commerce, les professions et
les métiers les plus nécessaires, se ressentiraient de cette apathie. Le
commerce n'est pas à lui seul un mobile d'activité suffisant; l'on
s'exagère l'influence de l'intérêt personnel; l'intérêt personnel a
besoin pour agir de l'existence de l'opinion: l'homme dont l'opinion
languit étouffée n'est pas longtemps excité, même par son intérêt; une
sorte de stupeur s'empare de lui; et comme la paralysie s'étend d'une
portion du corps à l'autre, elle s'étend aussi de l'une à l'autre de nos
facultés.
L'intérêt, séparé de l'opinion, est borné dans ses besoins, et facile à
contenter dans ses jouissances: il travaille juste ce qu'il faut pour le
présent, mais ne prépare rien pour l'avenir. Ainsi les gouvernements qui
veulent tuer l'opinion et croient encourager l'intérêt se trouvent, par
une opération double et maladroite, les avoir tués tous les deux.
Il y a sans doute un intérêt qui ne s'éteint pas sous l'arbitraire; mais
ce n'est pas celui qui porte l'homme au travail, c'est celui qui le
porte à mendier, à piller, à s'enrichir des faveurs de la puissance et
des dépouilles de la faiblesse. Cet intérêt n'a rien de commun avec le
mobile nécessaire aux classes laborieuses; il donne aux alentours des
despotes une grande activité; mais il ne peut servir de levier ni aux
efforts de l'industrie, ni aux spéculations du commerce.
L'indépendance intellectuelle a de l'influence même sur les succès
militaires: l'on n'aperçoit pas au premier coup d'oeil la relation qui
existe entre l'esprit public d'une nation et la discipline ou la valeur
d'une armée; cette relation pourtant est constante et nécessaire. On
aime, de nos jours, à ne considérer les soldats que comme des
instruments dociles qu'il suffit de savoir habilement employer: cela
n'est que trop vrai à certains égards. Il faut néanmoins que ces soldats
aient la conscience qu'il existe derrière eux une certaine opinion
publique; elle les anime presque sans qu'ils la connaissent; elle
ressemble à cette musique au son de laquelle ces mêmes soldats
s'avancent à l'ennemi. Nul n'y prête une attention suivie; mais tous
sont remués, encouragés, entraînés par elle. Ce fut avec l'esprit public
de la Prusse, autant qu'avec ses légions, que le grand Frédéric repoussa
l'Europe coalisée; cet esprit public s'était formé de l'indépendance que
ce monarque avait laissée toujours au développement des facultés
intellectuelles. Durant la guerre de Sept ans il éprouva de fréquents
revers: sa capitale fut prise, ses armées furent dispersées; mais il y
avait je ne sais quelle élasticité qui se communiquait de lui à son
peuple, et de son peuple à lui. Les voeux de ses sujets réagissaient sur
ses défenseurs; ils les appuyaient d'une sorte d'atmosphère d'opinion
qui les soutenait et doublait leurs forces[29].
Je ne me déguise point, en écrivant ces lignes, qu'une classe
d'écrivains n'y verra qu'un sujet de moquerie. Ils veulent à toute force
qu'il n'y ait rien de moral dans le gouvernement de l'espèce humaine;
ils mettent ce qu'ils ont de facultés à prouver l'inutilité et
l'impuissance de ces facultés. Ils constituent l'état social avec un
petit nombre d'éléments bien simples: des préjugés pour tromper les
hommes, des supplices pour les effrayer, de l'avidité pour les
corrompre, de la frivolité pour les dégrader, de l'arbitraire pour les
conduire, et, il le faut bien, des connaissances positives et des
sciences exactes, pour servir plus adroitement cet arbitraire. Je ne
puis croire que ce soit le terme de quarante siècles de travaux.
La pensée est le principe de tout; elle s'applique à l'industrie, à
l'art militaire, à toutes les sciences, à tous les arts: elle leur fait
faire des progrès; puis, en analysant ces progrès, elle étend son propre
horizon. Si l'arbitraire veut la restreindre, la morale en sera moins
saine[30], les connaissances de fait moins exactes, les sciences moins
actives dans leur développement, l'art militaire moins avancé,
l'industrie moins enrichie par des découvertes.
L'existence humaine, attaquée dans ses parties les plus nobles, sent
bientôt le poison s'étendre jusqu'aux parties les plus éloignées. Vous
croyez n'avoir fait que la borner dans quelque liberté superflue, ou lui
retrancher quelque pompe inutile: votre arme empoisonnée l'a blessée au
coeur.
L'on nous parle souvent, je le sais, d'un cercle prétendu que parcourt
l'esprit humain, et qui, dit-on, ramène, par une fatalité inévitable,
l'ignorance après les lumières, la barbarie après la civilisation. Mais,
par malheur pour ce système, le despotisme s'est toujours glissé entre
ces époques; de manière qu'il est difficile de ne pas l'accuser d'entrer
pour quelque chose dans cette révolution.
La véritable cause de ces vicissitudes dans l'histoire des peuples,
c'est que l'intelligence de l'homme ne peut rester stationnaire: si vous
ne l'arrêtez pas, elle avance; si vous l'arrêtez, elle recule; si vous
la découragez sur elle-même, elle ne s'exercera plus sur aucun objet
qu'avec langueur. On dirait qu'indignée de se voir exclue de la sphère
qui lui est propre, elle veut se venger, par un noble suicide, de
l'humiliation qui lui est infligée.
Il n'est pas au pouvoir de l'autorité d'assoupir ou de réveiller les
peuples, suivant ses convenances ou ses fantaisies momentanées. La vie
n'est pas une chose qu'on ôte et qu'on rende tour à tour.
Que si le gouvernement voulait suppléer par son activité propre à
l'activité naturelle de l'opinion enchaînée, comme dans les places
assiégées on fait piaffer entre des colonnes les chevaux qu'on tient
renfermés, il se chargerait d'une tache difficile.
D'abord une agitation tout artificielle est chère à entretenir. Lorsque
chacun est libre, chacun s'intéresse et s'amuse de ce qu'il fait, de ce
qu'il dit, de ce qu'il écrit. Mais lorsque la grande masse d'une nation
est réduite au rôle de spectateurs forcés au silence, il faut, pour que
ces spectateurs applaudissent, ou seulement pour qu'ils regardent, que
les entrepreneurs du spectacle réveillent leur curiosité par des coups
de théâtre et des changements de scène.
Cette agitation factice est en même temps plutôt apparente que réelle.
Tout marche, mais par le commandement et par la menace. Tout est moins
facile, parce que rien n'est volontaire. Le gouvernement est obéi plutôt
que secondé. À la moindre interruption, tous les rouages cesseraient
d'agir: c'est une partie d'échecs; la main du pouvoir les dirige. Aucune
pièce ne résiste; mais si le bras s'arrêtait un instant, elles
resteraient toutes immobiles.
Enfin la léthargie d'une nation où il n'y a pas d'opinion publique se
communique à son gouvernement, quoi qu'il fasse. N'ayant pu la tenir
éveillée, il finit par s'endormir avec elle. Ainsi donc tout se tait,
tout s'affaisse, tout dégénère, tout se dégrade chez une nation dont la
pensée est esclave; et tôt ou tard un tel empire offre le spectacle de
ces plaines de l'Égypte, où l'on voit une immense pyramide peser sur une
poussière aride, et régner sur de silencieux déserts. Cette marche, que
nous retraçons ici, ce n'est point de la théorie, c'est de l'histoire.
C'est l'histoire de l'empire grec, de cet empire héritier de celui de
Rome, investi d'une grande portion de sa force et de toutes ses
lumières, de cet empire où le pouvoir arbitraire s'établit avec toutes
les données les plus favorables à sa stabilité, et qui dépérit et tomba,
parce que l'arbitraire, sous toutes les formes, doit dépérir et tomber.
Cette histoire sera celle de la France, de ce pays privilégié par la
nature et le sort, si le despotisme y persévère dans l'oppression sourde
qu'il a longtemps déguisée sous le vain éclat des triomphes
extérieurs[31].
Ajoutons une considération dernière qui n'est pas sans importance.
L'arbitraire, en atteignant la pensée, ferme au talent sa plus belle
carrière; mais il ne saurait empêcher que des hommes de talent ne
prennent naissance; il faudra bien que leur activité s'exerce.
Qu'arrivera-t-il? Qu'ils se diviseront en deux classes. Les uns, fidèles
à leur destination primitive, attaqueront l'autorité; les autres se
précipiteront dans l'égoïsme, et feront servir leurs facultés
supérieures à l'accumulation de tous les moyens de jouissances, seul
dédommagement qui leur soit laissé. Ainsi le despotisme aura fait deux
parts des hommes d'esprit. Les uns seront séditieux, les autres
corrompus; on les punira, mais d'un crime inévitable. Si leur ambition
avait trouvé le champ libre pour ses espérances et ses efforts
honorables, les uns seraient encore paisibles, les autres encore
vertueux. Ils n'ont cherché la route coupable qu'après avoir été
repoussés des routes naturelles qu'ils avaient droit de parcourir; je
dis qu'ils en avaient le droit, car l'illustration, la renommée, la
gloire, appartiennent à l'espèce humaine. Nul ne peut légitimement les
dérober à ses égaux, et flétrir la vie en la dépouillant de ce qui la
rend brillante.
C'était une belle conception de la nature d'avoir placé la récompense de
l'homme hors de lui, d'avoir allumé dans son coeur cette flamme
indéfinissable de la gloire, qui, se nourrissant de nobles espérances,
source de toutes les actions grandes, préservatif contre tous les vices,
lien des générations entre elles et de l'homme avec l'univers, repousse
les désirs grossiers et dédaigne les plaisirs sordides. Malheur à qui
l'éteint, cette flamme sacrée! il remplit dans ce monde le rôle du
mauvais principe; il courbe de sa main de fer notre front vers la terre,
tandis que le ciel nous a créés pour marcher la tête haute et pour
contempler les astres.