CHAPITRE XII.

Des effets de l'arbitraire sur les progrès intellectuels.

L'homme n'a pas uniquement besoin de repos, d'industrie, de bonheur

domestique, de vertus privées; la nature lui a donné aussi des facultés

sinon plus nobles, du moins plus brillantes. Ces facultés, plus que

toutes les autres, sont menacées par l'arbitraire; après avoir essayé de

les plier à son usage, irrité qu'il est de leur résistance, il finit par

les étouffer.

_Il y a_, dit Condillac, _deux sortes de barbarie, l'une qui précède les

siècles éclairés, l'autre qui leur succède_. La première est un état

désirable, si vous la comparez avec la seconde. Mais c'est seulement

vers la seconde que l'arbitraire peut aujourd'hui ramener les peuples;

et par là même leur dégradation est plus rapide: car ce qui avilit les

hommes, ce n'est point de ne pas avoir une faculté, c'est de l'abdiquer.

Je suppose une nation éclairée, enrichie des travaux de plusieurs

générations studieuses, possédant des chefs-d'oeuvre de tout genre, ayant

fait d'immenses progrès dans les sciences et dans les arts. Si

l'autorité mettait des entraves à la manifestation de la pensée et à

l'activité de l'esprit, cette nation pourrait vivre quelque temps sur

ses capitaux anciens, pour ainsi dire, sur ses lumières acquises; mais

rien ne se renouvellerait dans ses idées; le principe reproducteur

serait desséché. Durant quelques années la vanité suppléerait à l'amour

des lumières. Des sophistes, se rappelant l'éclat et la considération

que donnaient auparavant les travaux littéraires, se livreraient à des

travaux du même genre en apparence. Ils combattraient avec des écrits le

bien que des écrits auraient fait; et tant qu'il resterait quelque trace

des principes libéraux, il y aurait dans la littérature une espèce de

mouvement, une sorte de lutte contre ces écrits et ces principes. Mais

ce mouvement serait un héritage de la liberté détruite. À mesure qu'on

en ferait disparaître les derniers vestiges, les dernières traditions,

il y aurait moins de succès et moins de profit à continuer des attaques

chaque jour plus superflues. Quand tout aurait disparu, le combat

finirait, parce que les combattants n'apercevraient plus d'adversaires,

et les vainqueurs comme les vaincus garderaient le silence. Qui sait si

l'autorité ne jugerait pas utile de l'imposer? Elle ne voudrait pas que

l'on réveillât des souvenirs éteints, qu'on agitât des questions

délaissées. Elle pèserait sur ses acolytes trop zélés, comme autrefois

sur ses ennemis. Elle défendrait d'écrire, même dans son sens, sur les

intérêts de l'espèce humaine, comme je ne sais quel gouvernement dévot

avait interdit de parler de Dieu en bien ou en mal. On déclarerait sur

quelles questions l'esprit humain pourrait s'exercer; on lui permettrait

de s'ébattre, avec subordination toutefois, dans l'enceinte qui lui

serait concédée. Mais anathème à lui, s'il franchit cette enceinte; si,

n'abjurant pas sa céleste origine, il se livre à des spéculations

défendues; s'il ose penser que sa destination la plus noble n'est pas la

décoration ingénieuse de sujets frivoles, la louange adroite, la

déclamation sonore sur des objets indifférents, mais que le ciel et sa

nature l'ont constitué tribunal éternel, où tout s'analyse, où tout

s'examine, où tout se juge en dernier ressort! Ainsi, la carrière de la

pensée, proprement dite, serait définitivement fermée; la génération

éclairée disparaîtrait graduellement; la génération suivante, ne voyant

dans les occupations intellectuelles aucun avantage, y voyant même des

dangers, s'en détacherait sans retour.

En vain direz-vous que l'esprit humain pourrait briller encore dans la

littérature légère, qu'il pourrait se livrer aux sciences exactes et

naturelles, qu'il pourrait s'adonner aux arts. La nature, en créant

l'homme, n'a pas consulté l'autorité; elle a voulu que toutes nos

facultés eussent entre elles une liaison intime, et qu'aucune ne pût

être limitée sans que les autres s'en ressentissent. L'indépendance de

la pensée est aussi nécessaire, même à la littérature légère, aux

sciences et aux arts, que l'air à la vie physique. L'on pourrait aussi

bien faire travailler des hommes sous une pompe pneumatique, en disant

qu'on n'exige pas d'eux qu'ils respirent, mais qu'ils remuent les bras

et les jambes, que maintenir l'activité de l'esprit sur un sujet donné,

en l'empêchant de s'exercer sur les objets importants qui lui rendent

son énergie, parce qu'ils lui rappellent sa dignité. Les littérateurs,

ainsi garrottés, font d'abord des panégyriques; mais ils deviennent peu

à peu incapables même de louer, et la littérature finit par se perdre

dans les anagrammes et les acrostiches. Les savants ne sont plus que les

dépositaires de découvertes anciennes, qui se détériorent et se

dégradent entre des mains chargées de fers. La source du talent se tarit

chez les artistes, avec l'espoir de la gloire, qui ne se nourrit que de

liberté; et, par une relation mystérieuse, mais incontestable, entre des

choses que l'on croyait pouvoir s'isoler, ils n'ont plus la faculté de

représenter noblement la figure humaine lorsque l'âme humaine est

avilie.

Et ce ne serait pas tout encore: bientôt le commerce, les professions et

les métiers les plus nécessaires, se ressentiraient de cette apathie. Le

commerce n'est pas à lui seul un mobile d'activité suffisant; l'on

s'exagère l'influence de l'intérêt personnel; l'intérêt personnel a

besoin pour agir de l'existence de l'opinion: l'homme dont l'opinion

languit étouffée n'est pas longtemps excité, même par son intérêt; une

sorte de stupeur s'empare de lui; et comme la paralysie s'étend d'une

portion du corps à l'autre, elle s'étend aussi de l'une à l'autre de nos

facultés.

L'intérêt, séparé de l'opinion, est borné dans ses besoins, et facile à

contenter dans ses jouissances: il travaille juste ce qu'il faut pour le

présent, mais ne prépare rien pour l'avenir. Ainsi les gouvernements qui

veulent tuer l'opinion et croient encourager l'intérêt se trouvent, par

une opération double et maladroite, les avoir tués tous les deux.

Il y a sans doute un intérêt qui ne s'éteint pas sous l'arbitraire; mais

ce n'est pas celui qui porte l'homme au travail, c'est celui qui le

porte à mendier, à piller, à s'enrichir des faveurs de la puissance et

des dépouilles de la faiblesse. Cet intérêt n'a rien de commun avec le

mobile nécessaire aux classes laborieuses; il donne aux alentours des

despotes une grande activité; mais il ne peut servir de levier ni aux

efforts de l'industrie, ni aux spéculations du commerce.

L'indépendance intellectuelle a de l'influence même sur les succès

militaires: l'on n'aperçoit pas au premier coup d'oeil la relation qui

existe entre l'esprit public d'une nation et la discipline ou la valeur

d'une armée; cette relation pourtant est constante et nécessaire. On

aime, de nos jours, à ne considérer les soldats que comme des

instruments dociles qu'il suffit de savoir habilement employer: cela

n'est que trop vrai à certains égards. Il faut néanmoins que ces soldats

aient la conscience qu'il existe derrière eux une certaine opinion

publique; elle les anime presque sans qu'ils la connaissent; elle

ressemble à cette musique au son de laquelle ces mêmes soldats

s'avancent à l'ennemi. Nul n'y prête une attention suivie; mais tous

sont remués, encouragés, entraînés par elle. Ce fut avec l'esprit public

de la Prusse, autant qu'avec ses légions, que le grand Frédéric repoussa

l'Europe coalisée; cet esprit public s'était formé de l'indépendance que

ce monarque avait laissée toujours au développement des facultés

intellectuelles. Durant la guerre de Sept ans il éprouva de fréquents

revers: sa capitale fut prise, ses armées furent dispersées; mais il y

avait je ne sais quelle élasticité qui se communiquait de lui à son

peuple, et de son peuple à lui. Les voeux de ses sujets réagissaient sur

ses défenseurs; ils les appuyaient d'une sorte d'atmosphère d'opinion

qui les soutenait et doublait leurs forces[29].

Je ne me déguise point, en écrivant ces lignes, qu'une classe

d'écrivains n'y verra qu'un sujet de moquerie. Ils veulent à toute force

qu'il n'y ait rien de moral dans le gouvernement de l'espèce humaine;

ils mettent ce qu'ils ont de facultés à prouver l'inutilité et

l'impuissance de ces facultés. Ils constituent l'état social avec un

petit nombre d'éléments bien simples: des préjugés pour tromper les

hommes, des supplices pour les effrayer, de l'avidité pour les

corrompre, de la frivolité pour les dégrader, de l'arbitraire pour les

conduire, et, il le faut bien, des connaissances positives et des

sciences exactes, pour servir plus adroitement cet arbitraire. Je ne

puis croire que ce soit le terme de quarante siècles de travaux.

La pensée est le principe de tout; elle s'applique à l'industrie, à

l'art militaire, à toutes les sciences, à tous les arts: elle leur fait

faire des progrès; puis, en analysant ces progrès, elle étend son propre

horizon. Si l'arbitraire veut la restreindre, la morale en sera moins

saine[30], les connaissances de fait moins exactes, les sciences moins

actives dans leur développement, l'art militaire moins avancé,

l'industrie moins enrichie par des découvertes.

L'existence humaine, attaquée dans ses parties les plus nobles, sent

bientôt le poison s'étendre jusqu'aux parties les plus éloignées. Vous

croyez n'avoir fait que la borner dans quelque liberté superflue, ou lui

retrancher quelque pompe inutile: votre arme empoisonnée l'a blessée au

coeur.

L'on nous parle souvent, je le sais, d'un cercle prétendu que parcourt

l'esprit humain, et qui, dit-on, ramène, par une fatalité inévitable,

l'ignorance après les lumières, la barbarie après la civilisation. Mais,

par malheur pour ce système, le despotisme s'est toujours glissé entre

ces époques; de manière qu'il est difficile de ne pas l'accuser d'entrer

pour quelque chose dans cette révolution.

La véritable cause de ces vicissitudes dans l'histoire des peuples,

c'est que l'intelligence de l'homme ne peut rester stationnaire: si vous

ne l'arrêtez pas, elle avance; si vous l'arrêtez, elle recule; si vous

la découragez sur elle-même, elle ne s'exercera plus sur aucun objet

qu'avec langueur. On dirait qu'indignée de se voir exclue de la sphère

qui lui est propre, elle veut se venger, par un noble suicide, de

l'humiliation qui lui est infligée.

Il n'est pas au pouvoir de l'autorité d'assoupir ou de réveiller les

peuples, suivant ses convenances ou ses fantaisies momentanées. La vie

n'est pas une chose qu'on ôte et qu'on rende tour à tour.

Que si le gouvernement voulait suppléer par son activité propre à

l'activité naturelle de l'opinion enchaînée, comme dans les places

assiégées on fait piaffer entre des colonnes les chevaux qu'on tient

renfermés, il se chargerait d'une tache difficile.

D'abord une agitation tout artificielle est chère à entretenir. Lorsque

chacun est libre, chacun s'intéresse et s'amuse de ce qu'il fait, de ce

qu'il dit, de ce qu'il écrit. Mais lorsque la grande masse d'une nation

est réduite au rôle de spectateurs forcés au silence, il faut, pour que

ces spectateurs applaudissent, ou seulement pour qu'ils regardent, que

les entrepreneurs du spectacle réveillent leur curiosité par des coups

de théâtre et des changements de scène.

Cette agitation factice est en même temps plutôt apparente que réelle.

Tout marche, mais par le commandement et par la menace. Tout est moins

facile, parce que rien n'est volontaire. Le gouvernement est obéi plutôt

que secondé. À la moindre interruption, tous les rouages cesseraient

d'agir: c'est une partie d'échecs; la main du pouvoir les dirige. Aucune

pièce ne résiste; mais si le bras s'arrêtait un instant, elles

resteraient toutes immobiles.

Enfin la léthargie d'une nation où il n'y a pas d'opinion publique se

communique à son gouvernement, quoi qu'il fasse. N'ayant pu la tenir

éveillée, il finit par s'endormir avec elle. Ainsi donc tout se tait,

tout s'affaisse, tout dégénère, tout se dégrade chez une nation dont la

pensée est esclave; et tôt ou tard un tel empire offre le spectacle de

ces plaines de l'Égypte, où l'on voit une immense pyramide peser sur une

poussière aride, et régner sur de silencieux déserts. Cette marche, que

nous retraçons ici, ce n'est point de la théorie, c'est de l'histoire.

C'est l'histoire de l'empire grec, de cet empire héritier de celui de

Rome, investi d'une grande portion de sa force et de toutes ses

lumières, de cet empire où le pouvoir arbitraire s'établit avec toutes

les données les plus favorables à sa stabilité, et qui dépérit et tomba,

parce que l'arbitraire, sous toutes les formes, doit dépérir et tomber.

Cette histoire sera celle de la France, de ce pays privilégié par la

nature et le sort, si le despotisme y persévère dans l'oppression sourde

qu'il a longtemps déguisée sous le vain éclat des triomphes

extérieurs[31].

Ajoutons une considération dernière qui n'est pas sans importance.

L'arbitraire, en atteignant la pensée, ferme au talent sa plus belle

carrière; mais il ne saurait empêcher que des hommes de talent ne

prennent naissance; il faudra bien que leur activité s'exerce.

Qu'arrivera-t-il? Qu'ils se diviseront en deux classes. Les uns, fidèles

à leur destination primitive, attaqueront l'autorité; les autres se

précipiteront dans l'égoïsme, et feront servir leurs facultés

supérieures à l'accumulation de tous les moyens de jouissances, seul

dédommagement qui leur soit laissé. Ainsi le despotisme aura fait deux

parts des hommes d'esprit. Les uns seront séditieux, les autres

corrompus; on les punira, mais d'un crime inévitable. Si leur ambition

avait trouvé le champ libre pour ses espérances et ses efforts

honorables, les uns seraient encore paisibles, les autres encore

vertueux. Ils n'ont cherché la route coupable qu'après avoir été

repoussés des routes naturelles qu'ils avaient droit de parcourir; je

dis qu'ils en avaient le droit, car l'illustration, la renommée, la

gloire, appartiennent à l'espèce humaine. Nul ne peut légitimement les

dérober à ses égaux, et flétrir la vie en la dépouillant de ce qui la

rend brillante.

C'était une belle conception de la nature d'avoir placé la récompense de

l'homme hors de lui, d'avoir allumé dans son coeur cette flamme

indéfinissable de la gloire, qui, se nourrissant de nobles espérances,

source de toutes les actions grandes, préservatif contre tous les vices,

lien des générations entre elles et de l'homme avec l'univers, repousse

les désirs grossiers et dédaigne les plaisirs sordides. Malheur à qui

l'éteint, cette flamme sacrée! il remplit dans ce monde le rôle du

mauvais principe; il courbe de sa main de fer notre front vers la terre,

tandis que le ciel nous a créés pour marcher la tête haute et pour

contempler les astres.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 64 / 76 题