Des effets de l'arbitraire sur les diverses parties de l'existence
humaine.
L'arbitraire, soit qu'il s'exerce au nom d'un seul ou au nom de tous,
poursuit l'homme dans tous ses moyens de repos et de bonheur.
Il détruit la morale, car il n'y a point de morale sans sécurité; il n'y
a point d'affections douces sans la certitude que les objets de ces
affections reposent à l'abri sous la sauvegarde de leur innocence.
Lorsque l'arbitraire frappe sans scrupule les hommes qui lui sont
suspects, ce n'est pas seulement un individu qu'il persécute, c'est la
nation entière qu'il indigne d'abord, et qu'il dégrade ensuite. Les
hommes tendent toujours à s'affranchir de la douleur. Quand ce qu'ils
aiment est menacé, ils s'en détachent ou le défendent. Les moeurs, dit M.
de Paw, se corrompent subitement dans les villes attaquées de la peste;
on s'y vole l'un l'autre en mourant. L'arbitraire est au moral ce que la
peste est au physique; chacun repousse le compagnon d'infortune qui
voudrait s'attacher à lui; chacun abjure les liens de sa vie passée. Il
s'isole pour se défendre, et ne voit dans la faiblesse ou l'amitié qui
l'implore qu'un obstacle à sa sûreté. Une seule chose conserve son prix:
ce n'est pas l'opinion publique, il n'existe plus ni gloire pour les
puissants, ni respect pour les victimes; ce n'est pas la justice, ses
lois sont méconnues et ses formes profanées; c'est la richesse. Elle
peut désarmer la tyrannie; elle peut séduire quelques-uns de ses agents,
apaiser la proscription, faciliter la fuite, répandre quelques
jouissances passagères sur une vie toujours menacée. On amasse pour
jouir; on jouit pour oublier des dangers inévitables; on oppose au
malheur d'autrui la dureté, au sien propre l'insouciance; on voit couler
le sang à côté des fêtes; on étouffe la sympathie en stoïcien farouche;
on se précipite dans le plaisir en sybarite voluptueux.
Lorsqu'un peuple contemple froidement une succession d'actes
tyranniques, lorsqu'il voit sans murmure les prisons s'encombrer, se
multiplier les lettres d'exil, croit-on qu'il suffise, au milieu de ce
détestable exemple, de quelques phrases banales pour ranimer les
sentiments honnêtes et généreux? L'on parle de la nécessité de la
puissance paternelle; mais le premier devoir d'un fils est de défendre
son père opprimé; et lorsque vous enlevez un père au milieu de ses
enfants, lorsque vous forcez ces derniers à garder un lâche silence, que
devient l'effet de vos maximes et de vos codes, de vos déclamations et
de vos lois? L'on rend hommage à la sainteté du mariage; mais, sur une
dénonciation ténébreuse, sur un simple soupçon, par une mesure qu'on
appelle de police, on sépare un époux de sa femme, une femme de son
mari! Pense-t-on que l'amour conjugal s'éteigne et renaisse tour à tour,
comme il convient à l'autorité? L'on vante les liens domestiques; mais
la sanction des liens domestiques, c'est la liberté individuelle,
l'espoir fondé de vivre ensemble, de vivre libres, dans l'asile que la
justice garantit aux citoyens. Si les liens domestiques existaient, les
pères, les enfants, les époux, les femmes, les amis, les proches de ceux
que l'arbitraire opprime, se soumettraient-ils à cet arbitraire? On
parle de crédit, de commerce, d'industrie; mais celui qu'on arrête a des
créanciers dont la fortune s'appuie sur la sienne, des associés
intéressés à ses entreprises. L'effet de sa détention n'est pas
seulement la perte momentanée de sa liberté, mais l'interruption de ses
spéculations, peut-être sa ruine. Cette ruine s'étend à tous les
copartageants de ses intérêts. Elle s'étend plus loin encore: elle
frappe toutes les opinions, elle ébranle toutes les sécurités. Lorsqu'un
individu souffre sans avoir été reconnu coupable, tout ce qui n'est pas
dépourvu d'intelligence se croit menacé, et avec raison, car la garantie
est détruite. L'on se tait, parce qu'on a peur; mais toutes les
transactions s'en ressentent. La terre tremble, et l'on ne marche
qu'avec effroi[28].
Tout se tient dans nos associations nombreuses, au milieu de nos
relations si compliquées. Les injustices qu'on nomme partielles sont
d'intarissables sources de malheur public; il n'est pas donné au pouvoir
de les circonscrire dans une sphère déterminée. On ne saurait faire la
part de l'iniquité. Une seule loi barbare décide de la législation tout
entière. Aucune loi juste ne demeure inviolable auprès d'une seule
mesure qui soit illégale. On ne peut refuser la liberté aux uns, et
l'accorder aux autres. Supposez un seul acte de rigueur contre des
hommes qui ne soient pas convaincus, toute liberté devient impossible.
Celle de la presse, on s'en servira pour émouvoir le peuple en faveur de
victimes peut-être innocentes. La liberté individuelle, ceux que vous
poursuivrez s'en prévaudront pour vous échapper. La liberté d'industrie,
elle fournira des ressources aux proscrits. Il faudra donc les gêner
toutes, les anéantir également. Les hommes voudraient transiger avec la
justice, sortir de son cercle pour un jour, pour un obstacle, et rentrer
ensuite dans l'ordre. Ils voudraient la garantie de la règle et le
succès de l'exception. La nature s'y oppose; son système est complet et
régulier. Une seule déviation le détruit, comme, dans un calcul
arithmétique, l'erreur d'un chiffre ou de mille fausse de même le
résultat.