CHAPITRE XI.

Des effets de l'arbitraire sur les diverses parties de l'existence

humaine.

L'arbitraire, soit qu'il s'exerce au nom d'un seul ou au nom de tous,

poursuit l'homme dans tous ses moyens de repos et de bonheur.

Il détruit la morale, car il n'y a point de morale sans sécurité; il n'y

a point d'affections douces sans la certitude que les objets de ces

affections reposent à l'abri sous la sauvegarde de leur innocence.

Lorsque l'arbitraire frappe sans scrupule les hommes qui lui sont

suspects, ce n'est pas seulement un individu qu'il persécute, c'est la

nation entière qu'il indigne d'abord, et qu'il dégrade ensuite. Les

hommes tendent toujours à s'affranchir de la douleur. Quand ce qu'ils

aiment est menacé, ils s'en détachent ou le défendent. Les moeurs, dit M.

de Paw, se corrompent subitement dans les villes attaquées de la peste;

on s'y vole l'un l'autre en mourant. L'arbitraire est au moral ce que la

peste est au physique; chacun repousse le compagnon d'infortune qui

voudrait s'attacher à lui; chacun abjure les liens de sa vie passée. Il

s'isole pour se défendre, et ne voit dans la faiblesse ou l'amitié qui

l'implore qu'un obstacle à sa sûreté. Une seule chose conserve son prix:

ce n'est pas l'opinion publique, il n'existe plus ni gloire pour les

puissants, ni respect pour les victimes; ce n'est pas la justice, ses

lois sont méconnues et ses formes profanées; c'est la richesse. Elle

peut désarmer la tyrannie; elle peut séduire quelques-uns de ses agents,

apaiser la proscription, faciliter la fuite, répandre quelques

jouissances passagères sur une vie toujours menacée. On amasse pour

jouir; on jouit pour oublier des dangers inévitables; on oppose au

malheur d'autrui la dureté, au sien propre l'insouciance; on voit couler

le sang à côté des fêtes; on étouffe la sympathie en stoïcien farouche;

on se précipite dans le plaisir en sybarite voluptueux.

Lorsqu'un peuple contemple froidement une succession d'actes

tyranniques, lorsqu'il voit sans murmure les prisons s'encombrer, se

multiplier les lettres d'exil, croit-on qu'il suffise, au milieu de ce

détestable exemple, de quelques phrases banales pour ranimer les

sentiments honnêtes et généreux? L'on parle de la nécessité de la

puissance paternelle; mais le premier devoir d'un fils est de défendre

son père opprimé; et lorsque vous enlevez un père au milieu de ses

enfants, lorsque vous forcez ces derniers à garder un lâche silence, que

devient l'effet de vos maximes et de vos codes, de vos déclamations et

de vos lois? L'on rend hommage à la sainteté du mariage; mais, sur une

dénonciation ténébreuse, sur un simple soupçon, par une mesure qu'on

appelle de police, on sépare un époux de sa femme, une femme de son

mari! Pense-t-on que l'amour conjugal s'éteigne et renaisse tour à tour,

comme il convient à l'autorité? L'on vante les liens domestiques; mais

la sanction des liens domestiques, c'est la liberté individuelle,

l'espoir fondé de vivre ensemble, de vivre libres, dans l'asile que la

justice garantit aux citoyens. Si les liens domestiques existaient, les

pères, les enfants, les époux, les femmes, les amis, les proches de ceux

que l'arbitraire opprime, se soumettraient-ils à cet arbitraire? On

parle de crédit, de commerce, d'industrie; mais celui qu'on arrête a des

créanciers dont la fortune s'appuie sur la sienne, des associés

intéressés à ses entreprises. L'effet de sa détention n'est pas

seulement la perte momentanée de sa liberté, mais l'interruption de ses

spéculations, peut-être sa ruine. Cette ruine s'étend à tous les

copartageants de ses intérêts. Elle s'étend plus loin encore: elle

frappe toutes les opinions, elle ébranle toutes les sécurités. Lorsqu'un

individu souffre sans avoir été reconnu coupable, tout ce qui n'est pas

dépourvu d'intelligence se croit menacé, et avec raison, car la garantie

est détruite. L'on se tait, parce qu'on a peur; mais toutes les

transactions s'en ressentent. La terre tremble, et l'on ne marche

qu'avec effroi[28].

Tout se tient dans nos associations nombreuses, au milieu de nos

relations si compliquées. Les injustices qu'on nomme partielles sont

d'intarissables sources de malheur public; il n'est pas donné au pouvoir

de les circonscrire dans une sphère déterminée. On ne saurait faire la

part de l'iniquité. Une seule loi barbare décide de la législation tout

entière. Aucune loi juste ne demeure inviolable auprès d'une seule

mesure qui soit illégale. On ne peut refuser la liberté aux uns, et

l'accorder aux autres. Supposez un seul acte de rigueur contre des

hommes qui ne soient pas convaincus, toute liberté devient impossible.

Celle de la presse, on s'en servira pour émouvoir le peuple en faveur de

victimes peut-être innocentes. La liberté individuelle, ceux que vous

poursuivrez s'en prévaudront pour vous échapper. La liberté d'industrie,

elle fournira des ressources aux proscrits. Il faudra donc les gêner

toutes, les anéantir également. Les hommes voudraient transiger avec la

justice, sortir de son cercle pour un jour, pour un obstacle, et rentrer

ensuite dans l'ordre. Ils voudraient la garantie de la règle et le

succès de l'exception. La nature s'y oppose; son système est complet et

régulier. Une seule déviation le détruit, comme, dans un calcul

arithmétique, l'erreur d'un chiffre ou de mille fausse de même le

résultat.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 63 / 76 题