Sophisme en faveur de l'arbitraire exercé par un seul homme.
Oui, disent ses apologistes, l'arbitraire, concentré dans une seule
main, n'est pas dangereux, comme lorsque des factieux se le disputent;
l'intérêt d'un seul homme investi d'un pouvoir immense est toujours le
même que celui du peuple[26]. Laissons de côté pour le moment les
lumières que nous fournit l'expérience; analysons l'assertion en
elle-même.
L'intérêt du dépositaire d'une autorité sans bornes est-il
nécessairement conforme à celui de ses sujets? Je vois bien que ces deux
intérêts se rencontrent aux extrémités de la ligne qu'ils parcourent,
mais ne se séparent-ils pas au milieu? En fait d'impôts, de guerres, de
mesures de police, l'intervalle est vaste entre ce qui est juste,
c'est-à-dire indispensable, et ce qui serait évidemment dangereux pour
le maître même. Si le pouvoir est illimité, celui qui l'exerce, en le
supposant raisonnable, ne dépassera pas ce dernier terme, mais il
excédera souvent le premier. Or l'excéder est déjà un mal.
Secondement, admettons cet intérêt identique: la garantie qu'il nous
procure est-elle infaillible? On dit tous les jours que l'intérêt bien
entendu de chacun l'invite à respecter les règles de la justice; on fait
néanmoins des lois contre ceux qui les violent, tant il est constaté que
les hommes s'écartent fréquemment de leur intérêt bien entendu[27].
Enfin le gouvernement, quelle que soit sa forme, réside-t-il de fait
dans le possesseur de l'autorité suprême? Le pouvoir ne se
subdivise-t-il pas? ne se partage-t-il point entre des milliers de
subalternes? L'intérêt de ces innombrables gouvernants est-il alors le
même que celui des gouvernés? Non sans doute; chacun d'eux a tout près
de lui quelque égal ou quelque inférieur dont les pertes
l'enrichiraient, dont l'humiliation flatterait sa vanité, dont
l'éloignement le délivrerait d'un rival, d'un surveillant incommode.
Pour défendre le système qu'on veut établir, ce n'est pas l'identité de
l'intérêt, c'est l'universalité du désintéressement qu'il faut
démontrer. Au haut de la hiérarchie politique, un homme sans passions,
sans caprices, inaccessible à la séduction, à la haine, à la faveur, à
la colère, à la jalousie, actif, vigilant, tolérant pour toutes les
opinions, n'attachant aucun amour-propre à persévérer dans les erreurs
qu'il aurait commises, dévoré du désir du bien, et sachant néanmoins
résister à l'impatience et respecter les droits du temps; plus bas, dans
la gradation des pouvoirs, des ministres doués des mêmes vertus,
existant dans la dépendance sans être serviles, au milieu de
l'arbitraire sans être tentés de s'y prêter par crainte ou d'en abuser
par égoïsme; enfin, partout, dans les fonctions inférieures, même
réunion de qualités rares, même amour de la justice, même oubli de soi,
telles sont les hypothèses nécessaires: les regardez-vous comme
probables?
Si cet enchaînement de vertus surnaturelles se trouve rompu dans un seul
anneau, tout est en péril. Vainement les deux moitiés ainsi séparées
resteront irréprochables: la vérité ne remontera plus avec exactitude
jusqu'au faîte du pouvoir; la justice ne descendra plus, entière et
pure, dans les rangs obscurs du peuple. Une seule transmission infidèle
suffit pour tromper l'autorité, et pour l'armer contre l'innocence.
Lorsqu'on vante le despotisme, l'on croit toujours n'avoir de rapports
qu'avec le despote; mais on en a d'inévitables avec tous les agents
subalternes. Il ne s'agit plus d'attribuer à un seul homme des facultés
distinguées et une équité à toute épreuve; il faut supposer l'existence
de cent ou deux cent mille créatures angéliques, au-dessus de toutes les
faiblesses et de tous les vices de l'humanité.
On abuse donc les Français, lorsqu'on leur dit: L'intérêt du maître est
d'accord avec le vôtre. Tenez-vous tranquilles, l'arbitraire ne vous
atteindra pas; il ne frappe que les imprudents qui le provoquent. Celui
qui se résigne et se tait se trouve partout à l'abri.
Rassuré par ce vain sophisme, ce n'est pas contre les oppresseurs qu'on
s'élève, c'est aux opprimés qu'on cherche des torts. Nul ne sait être
courageux, même par prudence. On ouvre à la tyrannie un libre passage,
se flattant d'être ménagé. Chacun marche les yeux baissés dans l'étroit
sentier qui doit le conduire en sûreté vers la tombe; mais quand
l'arbitraire est toléré, il se dissémine de manière que le citoyen le
plus inconnu peut tout à coup le rencontrer armé contre lui.
Quelles que soient les espérances des âmes pusillanimes, heureusement
pour la moralité de l'espèce humaine, il ne suffit pas de se tenir à
l'écart et de laisser frapper les autres. Mille liens nous unissent à
nos semblables, et l'égoïsme le plus inquiet ne parvient pas à les
briser tous. Vous vous croyez invulnérable dans votre obscurité
volontaire; mais vous avez un fils, la jeunesse l'entraîne; un frère
moins prudent que vous se permet un murmure; un ancien ennemi,
qu'autrefois vous avez blessé, a su conquérir quelque influence; votre
maison d'Albe charme les regards d'un prétorien. Que ferez-vous alors?
Après avoir avec amertume blâmé toute réclamation, rejeté toute plainte,
vous plaindrez-vous à votre tour? Vous êtes condamné d'avance, et par
votre propre conscience, et par cette opinion publique avilie que vous
avez contribué vous-même à former. Céderez-vous sans résistance? Mais
vous permettra-t-on de céder? n'écartera-t-on pas, ne poursuivra-t-on
point un objet importun, monument d'une injustice? Des innocents ont
disparu, vous les avez jugés coupables; vous avez donc frayé la route où
vous marchez à votre tour.