CHAPITRE X.

Sophisme en faveur de l'arbitraire exercé par un seul homme.

Oui, disent ses apologistes, l'arbitraire, concentré dans une seule

main, n'est pas dangereux, comme lorsque des factieux se le disputent;

l'intérêt d'un seul homme investi d'un pouvoir immense est toujours le

même que celui du peuple[26]. Laissons de côté pour le moment les

lumières que nous fournit l'expérience; analysons l'assertion en

elle-même.

L'intérêt du dépositaire d'une autorité sans bornes est-il

nécessairement conforme à celui de ses sujets? Je vois bien que ces deux

intérêts se rencontrent aux extrémités de la ligne qu'ils parcourent,

mais ne se séparent-ils pas au milieu? En fait d'impôts, de guerres, de

mesures de police, l'intervalle est vaste entre ce qui est juste,

c'est-à-dire indispensable, et ce qui serait évidemment dangereux pour

le maître même. Si le pouvoir est illimité, celui qui l'exerce, en le

supposant raisonnable, ne dépassera pas ce dernier terme, mais il

excédera souvent le premier. Or l'excéder est déjà un mal.

Secondement, admettons cet intérêt identique: la garantie qu'il nous

procure est-elle infaillible? On dit tous les jours que l'intérêt bien

entendu de chacun l'invite à respecter les règles de la justice; on fait

néanmoins des lois contre ceux qui les violent, tant il est constaté que

les hommes s'écartent fréquemment de leur intérêt bien entendu[27].

Enfin le gouvernement, quelle que soit sa forme, réside-t-il de fait

dans le possesseur de l'autorité suprême? Le pouvoir ne se

subdivise-t-il pas? ne se partage-t-il point entre des milliers de

subalternes? L'intérêt de ces innombrables gouvernants est-il alors le

même que celui des gouvernés? Non sans doute; chacun d'eux a tout près

de lui quelque égal ou quelque inférieur dont les pertes

l'enrichiraient, dont l'humiliation flatterait sa vanité, dont

l'éloignement le délivrerait d'un rival, d'un surveillant incommode.

Pour défendre le système qu'on veut établir, ce n'est pas l'identité de

l'intérêt, c'est l'universalité du désintéressement qu'il faut

démontrer. Au haut de la hiérarchie politique, un homme sans passions,

sans caprices, inaccessible à la séduction, à la haine, à la faveur, à

la colère, à la jalousie, actif, vigilant, tolérant pour toutes les

opinions, n'attachant aucun amour-propre à persévérer dans les erreurs

qu'il aurait commises, dévoré du désir du bien, et sachant néanmoins

résister à l'impatience et respecter les droits du temps; plus bas, dans

la gradation des pouvoirs, des ministres doués des mêmes vertus,

existant dans la dépendance sans être serviles, au milieu de

l'arbitraire sans être tentés de s'y prêter par crainte ou d'en abuser

par égoïsme; enfin, partout, dans les fonctions inférieures, même

réunion de qualités rares, même amour de la justice, même oubli de soi,

telles sont les hypothèses nécessaires: les regardez-vous comme

probables?

Si cet enchaînement de vertus surnaturelles se trouve rompu dans un seul

anneau, tout est en péril. Vainement les deux moitiés ainsi séparées

resteront irréprochables: la vérité ne remontera plus avec exactitude

jusqu'au faîte du pouvoir; la justice ne descendra plus, entière et

pure, dans les rangs obscurs du peuple. Une seule transmission infidèle

suffit pour tromper l'autorité, et pour l'armer contre l'innocence.

Lorsqu'on vante le despotisme, l'on croit toujours n'avoir de rapports

qu'avec le despote; mais on en a d'inévitables avec tous les agents

subalternes. Il ne s'agit plus d'attribuer à un seul homme des facultés

distinguées et une équité à toute épreuve; il faut supposer l'existence

de cent ou deux cent mille créatures angéliques, au-dessus de toutes les

faiblesses et de tous les vices de l'humanité.

On abuse donc les Français, lorsqu'on leur dit: L'intérêt du maître est

d'accord avec le vôtre. Tenez-vous tranquilles, l'arbitraire ne vous

atteindra pas; il ne frappe que les imprudents qui le provoquent. Celui

qui se résigne et se tait se trouve partout à l'abri.

Rassuré par ce vain sophisme, ce n'est pas contre les oppresseurs qu'on

s'élève, c'est aux opprimés qu'on cherche des torts. Nul ne sait être

courageux, même par prudence. On ouvre à la tyrannie un libre passage,

se flattant d'être ménagé. Chacun marche les yeux baissés dans l'étroit

sentier qui doit le conduire en sûreté vers la tombe; mais quand

l'arbitraire est toléré, il se dissémine de manière que le citoyen le

plus inconnu peut tout à coup le rencontrer armé contre lui.

Quelles que soient les espérances des âmes pusillanimes, heureusement

pour la moralité de l'espèce humaine, il ne suffit pas de se tenir à

l'écart et de laisser frapper les autres. Mille liens nous unissent à

nos semblables, et l'égoïsme le plus inquiet ne parvient pas à les

briser tous. Vous vous croyez invulnérable dans votre obscurité

volontaire; mais vous avez un fils, la jeunesse l'entraîne; un frère

moins prudent que vous se permet un murmure; un ancien ennemi,

qu'autrefois vous avez blessé, a su conquérir quelque influence; votre

maison d'Albe charme les regards d'un prétorien. Que ferez-vous alors?

Après avoir avec amertume blâmé toute réclamation, rejeté toute plainte,

vous plaindrez-vous à votre tour? Vous êtes condamné d'avance, et par

votre propre conscience, et par cette opinion publique avilie que vous

avez contribué vous-même à former. Céderez-vous sans résistance? Mais

vous permettra-t-on de céder? n'écartera-t-on pas, ne poursuivra-t-on

point un objet importun, monument d'une injustice? Des innocents ont

disparu, vous les avez jugés coupables; vous avez donc frayé la route où

vous marchez à votre tour.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 62 / 76 题