De l'espèce de liberté qu'on a présentée aux hommes à la fin du siècle
dernier.
La liberté qu'on a présentée aux hommes à la fin du siècle dernier était
empruntée des républiques anciennes. Or plusieurs des circonstances que
nous avons exposées dans la première partie de cet ouvrage, comme étant
la cause de la disposition belliqueuse des anciens, concouraient aussi à
les rendre capables d'un genre de liberté dont nous ne sommes plus
susceptibles.
Cette liberté se composait plutôt de la participation active au pouvoir
collectif, que de la jouissance paisible de l'indépendance individuelle;
et même, pour assurer cette participation, il était nécessaire que les
citoyens sacrifiassent en grande partie cette jouissance; mais ce
sacrifice est absurde à demander, impossible à obtenir à l'époque à
laquelle les peuples sont arrivés.
Dans les républiques de l'antiquité, la petitesse du territoire faisait
que chaque citoyen avait politiquement une grande importance
personnelle. L'exercice des droits de cité constituait l'occupation, et
pour ainsi dire l'amusement de tous. Le peuple entier concourait à la
confection des lois, prononçait les jugements, décidait de la guerre et
de la paix. La part que l'individu prenait à la souveraineté nationale
n'était point, comme à présent, une supposition abstraite; la volonté de
chacun avait une influence réelle; l'exercice de cette volonté était un
plaisir vif et répété; il en résultait que les anciens étaient disposés,
pour la conservation de leur importance politique et de leur part dans
l'administration de l'Etat, à renoncer à leur indépendance privée.
Ce renoncement était nécessaire; car, pour faire jouir un peuple de la
plus grande étendue de droits politiques, c'est-à-dire pour que chaque
citoyen ait sa part de la souveraineté, il faut des institutions qui
maintiennent l'égalité, qui empêchent l'accroissement des fortunes,
proscrivent les distinctions, s'opposent à l'influence des richesses,
des talents, des vertus même[17]. Or toutes ces institutions limitent la
liberté et compromettent la sûreté individuelle.
Aussi ce que nous nommons liberté civile était connu chez la plupart des
peuples anciens[18]. Toutes les républiques grecques, si nous en
exceptons Athènes[19], soumettaient les individus à une juridiction
sociale presque illimitée. Le même assujettissement individuel
caractérisait les beaux siècles de Rome; le citoyen s'était constitué en
quelque sorte l'esclave de la nation dont il faisait partie; il
s'abandonnait en entier aux décisions du souverain, du législateur; il
lui reconnaissait le droit de surveiller toutes ses actions et de
contraindre sa volonté: mais c'est qu'il était lui-même à son tour ce
législateur et ce souverain; il sentait avec orgueil tout ce que valait
son suffrage dans une nation assez peu nombreuse pour que chaque citoyen
fût une puissance, et cette conscience de sa propre valeur était pour
lui un ample dédommagement.
Il en est tout autrement dans les États modernes: leur étendue, beaucoup
plus vaste que celle des anciennes républiques, fait que la masse de
leurs habitants, quelque forme de gouvernement qu'ils adoptent, n'ont
point de part active à ce gouvernement. Ils ne sont appelés tout au plus
à l'exercice de la souveraineté que par la représentation, c'est-à-dire
d'une manière fictive.
L'avantage que procurait au peuple la liberté, comme les anciens la
concevaient, c'était d'être de fait au nombre des gouvernants; avantage
réel, plaisir à la fois flatteur et solide. L'avantage que procure au
peuple la liberté chez les modernes, c'est d'être représenté, et de
concourir à cette représentation par son choix. C'est un avantage sans
doute, puisque c'est une garantie; mais le plaisir immédiat est moins
vif: il ne se compose d'aucune des jouissances du pouvoir; c'est un
plaisir de réflexion; celui des anciens était un plaisir d'action. Il
est clair que le premier est moins attrayant; on ne saurait exiger des
hommes autant de sacrifices pour l'obtenir et le conserver.
En même temps, ces sacrifices seraient beaucoup plus pénibles: les
progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l'époque, la
communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l'infini
les moyens de bonheur particulier. Les hommes n'ont besoin, pour être
heureux, que d'être laissés dans une indépendance parfaite sur tout ce
qui a rapport à leurs occupations, à leurs entreprises, à leur sphère
d'activité, à leurs fantaisies.
Les anciens trouvaient plus de jouissances dans leur existence publique,
et ils en trouvaient moins dans leur existence privée: en conséquence,
lorsqu'ils sacrifiaient la liberté individuelle à la liberté politique,
ils sacrifiaient moins pour avoir plus. Presque toutes les jouissances
des modernes sont dans leur existence privée: l'immense majorité,
toujours exclue du pouvoir, n'attache nécessairement qu'un intérêt
très-passager à son existence publique. En imitant les anciens, les
modernes sacrifieraient donc plus pour obtenir moins.
Les ramifications sociales sont plus compliquées, plus étendues
qu'autrefois; les classes mêmes qui paraissent ennemies sont liées entre
elles par des liens imperceptibles, mais indissolubles. La propriété
s'est identifiée plus intimement à l'existence de l'homme; toutes les
secousses qu'on lui fait éprouver sont plus douloureuses.
Nous avons perdu en imagination ce que nous avons gagné en
connaissances; nous sommes par là même incapables d'une exaltation
durable: les anciens étaient dans toute la jeunesse de la vie morale;
nous sommes dans la maturité, peut-être dans la vieillesse; nous
traînons toujours après nous je ne sais quelle arrière-pensée qui naît
de l'expérience, et qui défait l'enthousiasme. La première condition
pour l'enthousiasme, c'est de ne pas s'observer soi-même avec finesse:
or nous craignons tellement d'être dupes, et surtout de le paraître, que
nous nous observons sans cesse dans nos impressions les plus violentes.
Les anciens avaient sur toutes choses une conviction entière; nous
n'avons presque sur rien qu'une conviction molle et flottante, sur
l'incomplet de laquelle nous cherchons en vain à nous étourdir.
Le mot _illusion_ ne se trouve dans aucune langue ancienne, parce que le
mot ne se crée que lorsque la chose n'existe plus.
Les législateurs doivent renoncer à tout bouleversement d'habitudes, à
toute tentative[20], pour agir fortement sur l'opinion. Plus de
Lycurgues, plus de Numas.
Il serait plus possible aujourd'hui de faire d'un peuple d'esclaves un
peuple de Spartiates, que de former des Spartiates par la liberté.
Autrefois, là où il y avait liberté, on pouvait supporter les
privations; maintenant, partout où il y a privation, il faut l'esclavage
pour qu'on s'y résigne.
Le peuple le plus attaché à sa liberté, dans les temps modernes, est
aussi le peuple le plus attaché à ses jouissances; et il tient à sa
liberté surtout, parce qu'il est assez éclairé pour y apercevoir la
garantie de ses jouissances.