CHAPITRE VII.

Des imitateurs modernes des républiques de l'antiquité.

Ces vérités furent complétement méconnues par les hommes qui, vers la

fin du dernier siècle, se crurent chargés de régénérer l'espèce humaine.

Je ne veux point inculper leurs intentions; leur mouvement fut noble,

leur but généreux. Qui de nous n'a pas senti son coeur battre d'espérance

à l'entrée de la carrière qu'ils semblaient ouvrir? Et malheur encore à

présent à qui n'éprouve pas le besoin de déclarer que reconnaître des

erreurs ce n'est pas abandonner les principes que les amis de l'humanité

ont professés d'âge en âge! Mais ces hommes avaient pris pour guides des

écrivains qui ne s'étaient pas doutés eux-mêmes que deux mille ans

pouvaient avoir apporté quelque altération aux dispositions et aux

besoins des peuples.

J'examinerai peut-être une fois la théorie du plus illustre de ces

écrivains, et je relèverai ce qu'elle a de faux et d'inapplicable. On

verra, je le pense, que la métaphysique subtile du _Contrat Social_

n'est propre, de nos jours, qu'à fournir des armes et des prétextes à

tous les genres de tyrannie, à celle d'un seul, à celle de plusieurs, à

celle de tous, à l'oppression constituée sous des formes légales, ou

exercée par des fureurs populaires[21].

Un autre philosophe, moins éloquent, mais non moins austère que Rousseau

dans ses principes, et plus exagéré encore dans leur application, eut

une influence presque égale sur les réformateurs de la France: c'est

l'abbé de Mably. On peut le regarder comme le représentant de cette

classe nombreuse de démagogues, bien ou mal intentionnés, qui, du haut

de la tribune, dans les clubs et dans les pamphlets, parlaient de la

nation souveraine pour que les citoyens fussent plus complétement

assujettis, et du peuple libre pour que chaque individu fût complétement

esclave.

L'abbé de Mably[22], comme Rousseau, et comme tant d'autres, avait pris

l'autorité pour la liberté, et tous les moyens lui paraissaient bons

pour étendre l'action de l'autorité sur cette partie récalcitrante de

l'existence humaine dont il déplorait l'indépendance. Le regret qu'il

exprime partout dans ses ouvrages, c'est que la loi ne puisse atteindre

que les actions; il aurait voulu qu'elle atteignît les pensées, les

impressions les plus passagères; qu'elle poursuivît l'homme sans

relâche, et sans lui laisser un asile où il pût échapper à son pouvoir.

À peine apercevait-il, n'importe chez quel peuple, une mesure vexatoire,

qu'il pensait avoir fait une découverte, et qu'il la proposait pour

modèle; il détestait la liberté individuelle en ennemi personnel; et dès

qu'il rencontrait une nation qui en était privée, n'eût-elle point de

liberté politique, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Il s'extasiait

sur les Égyptiens, parce que, disait-il, tout chez eux était prescrit

par la loi: jusqu'aux délassements, jusqu'aux besoins, tout pliait sous

l'empire du législateur, tous les moments de la journée étaient remplis

par quelque devoir; l'amour même était soumis à cette intervention

respectée; et c'était la loi qui tour à tour ouvrait et fermait la

couche nuptiale[23].

Sparte, qui réunissait des formes républicaines au même asservissement

des individus, excita dans l'esprit de ce philosophe un enthousiasme

plus vif encore. Ce couvent guerrier lui semblait l'idéal d'une

république libre; il avait pour Athènes un profond mépris, et il aurait

dit volontiers de cette première ville de la Grèce ce qu'un académicien

grand seigneur disait de l'Académie: _Quel épouvantable despotisme! tout

le monde y fait ce qu'il veut_.

Lorsque le flot des événements eut porté à la tête de l'État, durant la

révolution française, des hommes qui avaient adopté la philosophie comme

un préjugé, et la démocratie comme un fanatisme, ces hommes furent

saisis pour Rousseau, pour Mably, et pour tous les écrivains de la même

école, d'une admiration sans bornes.

Les subtilités du premier, l'austérité du second, son intolérance, sa

haine contre toutes les passions humaines, son avidité de les asservir

toutes, ses principes exagérés sur la compétence de la loi, la

différence de ce qu'il recommandait à ce qui avait existé, ses

déclamations contre les richesses et même contre la propriété, toutes

ces choses devaient charmer des hommes échauffés par une victoire

récente, et qui, conquérants d'une puissance qu'on appelait loi, étaient

bien aises d'étendre cette puissance sur tous les objets. C'était pour

eux une autorité précieuse que des écrivains qui, désintéressés dans la

question, et prononçant anathème contre la royauté, avaient, longtemps

avant le renversement du trône, rédigé en axiomes toutes les maximes

nécessaires pour organiser, sous le nom de république, le despotisme le

plus absolu.

Nos réformateurs voulurent donc exercer la force publique comme ils

avaient appris de leurs guides qu'elle avait été jadis exercée dans les

États libres de l'antiquité; ils crurent que tout devait encore céder

devant l'autorité collective, et que toutes les restrictions aux droits

individuels seraient réparées par la participation au pouvoir social;

ils essayèrent de soumettre les Français à une multitude de lois

despotiques qui les froissaient douloureusement dans tout ce qu'ils

avaient de plus cher; ils proposèrent à un peuple vieilli dans les

jouissances le sacrifice de toutes ces jouissances; ils firent un devoir

de ce qui devait être volontaire; ils entourèrent de contrainte

jusqu'aux célébrations de la liberté; ils s'étonnaient que le souvenir

de plusieurs siècles ne disparût pas aussitôt devant les décrets d'un

jour. La loi étant l'expression de la volonté générale, devait, à leurs

yeux, l'emporter sur toute autre puissance, même sur celle de la mémoire

et du temps. L'effet lent et graduel des impressions de l'enfance, la

direction que l'imagination avait reçue par une longue suite d'années,

leur paraissaient des actes de révolte. Ils donnaient aux habitudes le

nom de malveillance. On eût dit que la malveillance était une puissance

magique, qui, je ne sais par quel miracle, forçait constamment le peuple

à faire le contraire de sa propre volonté. Ils attribuaient à

l'opposition les malheurs de la lutte, comme s'il était jamais permis à

l'autorité de faire des changements qui provoquent une telle opposition,

comme si les difficultés que ces changements rencontrent n'étaient pas à

elles seules la sentence de leurs auteurs.

Cependant tous ces efforts pliaient sans cesse sous le poids de leur

propre extravagance; le plus petit saint, dans le plus obscur hameau,

résistait avec avantage à toute l'autorité nationale rangée en bataille

contre lui; le pouvoir social blessait en tous sens l'indépendance

individuelle, sans en détruire le besoin; la nation ne trouvait point

qu'une part idéale à une souveraineté abstraite valût ce qu'elle

souffrait. On lui répétait vainement avec Rousseau: «Les lois de la

liberté sont mille fois plus austères que n'est dur le joug des tyrans.»

Il en résultait qu'elle ne voulait pas de ces lois austères; et comme

elle ne connaissait alors le joug des tyrans que par ouï-dire, elle

croyait préférer le joug des tyrans[24].

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 59 / 76 题