CHAPITRE IV.

Que l'Usurpation ne peut subsister à notre époque de la civilisation.

Après ce tableau de l'usurpation, il sera consolant de démontrer qu'elle

est aujourd'hui un anachronisme non moins grossier que le système des

conquêtes.

Les républiques subsistent de par le sentiment profond que chaque

citoyen a de ses droits, de par le bonheur, la raison, le calme et

l'énergie que la jouissance de la liberté procure à l'homme; les

monarchies, de par le temps, de par les habitudes, de par la sainteté

des générations passées. L'usurpation ne peut s'établir que par la

suprématie individuelle de l'usurpateur.

Or il y a des époques, dans l'histoire de l'espèce humaine, où la

suprématie nécessaire pour que l'usurpation soit possible ne saurait

exister. Tel fut le période qui s'écoula en Grèce, depuis l'expulsion

des Pisistratides jusqu'au règne de Philippe de Macédoine; tels furent

aussi les cinq premiers siècles de Rome, depuis la chute des Tarquins

jusqu'aux guerres civiles.

En Grèce, des individus se distinguent, s'élèvent, dirigent le peuple:

leur empire est celui du talent; empire brillant, mais passager, qu'on

leur dispute et qu'on leur enlève. Périclès voit plus d'une fois sa

domination prête à lui échapper, et ne doit qu'à la contagion qui le

frappe de mourir au sein du pouvoir. Miltiade, Aristide, Thémistocle,

Alcibiade, saisissent la puissance et la reperdent presque sans

secousses.

À Rome, l'absence de toute suprématie individuelle se fait encore bien

plus remarquer. Pendant cinq siècles on ne peut sortir de la foule

immense des grands hommes de la république le nom d'un seul qui l'ait

gouvernée d'une manière durable.

À d'autres époques, au contraire, il semble que le gouvernement des

peuples appartienne au premier individu qui se présente. Dix ambitieux,

pleins de talents et d'audace, avaient en vain tenté d'asservir la

république romaine. Il avait fallu vingt ans de dangers, de travaux et

de triomphes à César pour arriver aux marches du trône, et il était mort

assassiné avant d'y monter. Claude se cache derrière une tapisserie, des

soldats l'y découvrent: il est empereur, il règne quatorze ans.

Cette différence ne tient pas uniquement à la lassitude qui s'empare des

hommes après des agitations prolongées, elle tient aussi à la marche de

la civilisation.

Lorsque l'espèce humaine est encore dans un profond degré d'ignorance et

d'abaissement, presque totalement dépourvue de facultés morales, et

presque aussi dénuée de connaissances, et par conséquent de moyens

physiques, les nations suivent, comme des troupeaux, non-seulement celui

d'une qualité brillante distingue, mais celui qu'un hasard quelconque

jette en avant de la foule. À mesure que les lumières font des progrès,

la raison révoque en doute la légitimité du hasard, et la réflexion qui

compare aperçoit entre les individus une égalité opposée à toute

suprématie exclusive.

C'est ce qui faisait dire à Aristote qu'il n'y avait guère de son temps

de véritable royauté. «Le mérite, continuait-il, trouve aujourd'hui des

pairs, et nul n'a de vertus si supérieures au reste des hommes, qu'il

puisse réclamer pour lui seul la prérogative de commander[16].» Ce

passage est d'autant plus remarquable, que le philosophe de Stagyre

l'écrivait sous Alexandre.

Il fallut peut-être moins de peine et de génie à Cyrus pour asservir les

Perses barbares, qu'au plus petit tyran d'Italie, dans le seizième

siècle, pour conserver le pouvoir qu'il usurpait. Les conseils mêmes de

Machiavel prouvent la difficulté croissante.

Ce n'est pas précisément l'étendue, mais l'égale répartition des

lumières, qui met obstacle à la suprématie des individus; et ceci ne

contredit en rien ce que nous avons affirmé précédemment, que chaque

siècle attendait un homme qui lui servît de représentant. Ce n'est pas

dire que chaque siècle le trouve. Plus la civilisation est avancée, plus

elle est difficile à représenter.

La situation de la France et de l'Europe, il y a vingt ans, se

rapprochait, sous ce rapport, de celle de la Grèce et de Rome aux

époques indiquées. Il existait une telle multitude d'hommes également

éclairés, que nul individu ne pouvait tirer de sa supériorité

personnelle le droit exclusif de gouverner. Aussi nul, durant les dix

premières années de nos troubles, n'a pu se marquer une place à part.

Malheureusement, à chaque époque pareille, un danger menace l'espèce

humaine. Comme, lorsqu'on verse des flots d'une liqueur froide dans une

liqueur bouillante, la chaleur de celle-ci se trouve affaiblie; de même,

lorsqu'une nation civilisée est envahie par des barbares, ou qu'une

masse ignorante pénètre dans son sein et s'empare de ses destinées, sa

marche est arrêtée, et elle fait des pas rétrogrades.

Pour la Grèce, l'introduction de l'influence macédonienne; pour Rome,

l'agrégation successive des peuples conquis; enfin, pour tout l'empire

romain, l'irruption des hordes du Nord, furent des événements de ce

genre. La suprématie des individus, et par conséquent l'usurpation,

redevinrent possibles. Ce furent presque toujours des légions barbares

qui créèrent des empereurs.

En France, les troubles de la révolution ayant introduit dans le

gouvernement une classe sans lumières et découragé la classe éclairée,

cette nouvelle irruption de barbares a produit le même effet, mais dans

un degré bien moins durable, parce que la disproportion était moins

sensible. L'homme qui a voulu usurper parmi nous a été forcé de quitter

pour un temps les routes civilisées; il est remonté vers des nations

plus ignorantes, comme vers un autre siècle; c'est là qu'il a jeté les

fondements de sa prééminence: ne pouvant faire arriver au sein de

l'Europe l'ignorance et la barbarie, il a conduit des Européens en

Afrique, pour voir s'il réussirait à les façonner à la barbarie et à

l'ignorance; et ensuite, pour maintenir son autorité, il a travaillé à

faire reculer l'Europe.

Les peuples se sacrifiaient jadis pour les individus, et s'en faisaient

gloire; de nos jours, les individus sont forcés à feindre qu'ils

n'agissent que pour l'avantage et le bien des peuples. On les entend

quelquefois essayer de parler d'eux-mêmes, des devoirs du monde envers

leurs personnes, et ressusciter un style tombé en désuétude depuis

Cambyse et Xerxès. Mais nul ne leur répond dans ce sens, et, désavoués

qu'ils sont par le silence de leurs flatteurs mêmes, ils se replient,

malgré qu'ils en aient, sur une hypocrisie qui est un hommage à

l'égalité.

Si l'on pouvait parcourir attentivement les rangs obscurs d'un peuple

soumis en apparence à l'usurpateur qui l'opprime, on le verrait, comme

par un instinct confus, fixer les yeux d'avance sur l'instant où cet

usurpateur tombera. Son enthousiasme contient un mélange bizarre et

d'analyse et de moquerie. Il semble, peu confiant en sa conviction

propre, travailler à la fois à s'étourdir par ses acclamations et à se

dédommager par ses railleries, et pressentir lui-même l'instant où le

prestige sera passé.

Voulez-vous voir à quel point les faits démontrent la double

impossibilité des conquêtes et de l'usurpation à l'époque actuelle?

Réfléchissez aux événements qui se sont accumulés sous nos yeux durant

les six mois qui viennent de s'écouler. La conquête avait établi

l'usurpation dans une grande partie de l'Europe; et cette usurpation

sanctionnée, reconnue pour légitime par ceux mêmes qui avaient intérêt à

ne jamais la reconnaître, avait revêtu toutes les formes pour se

consolider. Elle avait tantôt menacé, tantôt flatté les peuples; elle

était parvenue à rassembler des forces immenses pour inspirer la

crainte, des sophismes pour éblouir les esprits, des traités pour

rassurer les consciences; elle avait gagné quelques années qui

commençaient à voiler son origine. Les gouvernements, soit républicains,

soit monarchiques, qu'elle avait détruits, étaient sans espoir apparent,

sans ressources visibles; ils survivaient néanmoins dans le coeur des

peuples. Vingt batailles perdues n'avaient pu les en déraciner: une

seule bataille a été gagnée, et l'usurpation s'est vue de toutes parts

mise en fuite; et, dans plusieurs des pays où elle dominait sans

opposition, le voyageur aurait peine aujourd'hui à en découvrir la

trace.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 56 / 76 题