CHAPITRE III.

D'un rapport sous lequel l'Usurpation est plus fâcheuse que le

Despotisme le plus absolu.

Je ne suis point assurément le partisan du despotisme; mais, s'il

fallait choisir entre l'usurpation et un despotisme consolidé, je ne

sais si ce dernier ne me semblerait pas préférable.

Le despotisme bannit toutes les formes de la liberté: l'usurpation, pour

motiver le renversement de ce qu'elle remplace, a besoin de ces formes;

mais, en s'en emparant, elle les profane. L'existence de l'esprit public

lui étant dangereuse, et l'apparence de l'esprit public lui étant

nécessaire, elle frappe d'une main le peuple pour étouffer l'opinion

réelle, et elle le frappe encore de l'autre pour le contraindre au

simulacre de l'opinion supposée.

Quand le Grand Seigneur envoie le cordon à l'un des ministres

disgraciés, les bourreaux sont muets comme la victime; quand un

usurpateur proscrit l'innocence, il ordonne la calomnie, pour que,

répétée, elle paraisse un jugement national. Le despote interdit la

discussion, et n'exige que l'obéissance; l'usurpateur prescrit un examen

dérisoire, comme préface de l'approbation.

Cette contrefaction de la liberté réunit tous les maux de l'anarchie et

tous ceux de l'esclavage; il n'y a point de terme à la tyrannie qui veut

arracher les symptômes du consentement. Les hommes paisibles sont

persécutés comme indifférents, les hommes énergiques comme dangereux; la

servitude est sans repos, l'agitation sans jouissance: cette agitation

ne ressemble à la vie morale que comme ressemblent à la vie physique ces

convulsions hideuses qu'un art plus effrayant qu'utile imprime aux

cadavres sans les ranimer.

C'est l'usurpation qui a inventé ces prétendues sanctions, ces adresses,

ces félicitations monotones, tribut habituel qu'à toutes les époques les

mêmes hommes prodiguent, presque dans les mêmes mots, aux mesures les

plus opposées: la peur y vient singer tous les dehors du courage, pour

se féliciter de la honte et pour remercier du malheur. Singulier genre

d'artifice dont nul n'est la dupe! comédie convenue qui n'en impose à

personne, et qui depuis longtemps aurait dû succomber sous les traits du

ridicule! Mais le ridicule attaque tout et ne détruit rien. Chacun pense

avoir reconquis par la moquerie l'honneur de l'indépendance, et, content

d'avoir désavoué ses actions par ses paroles, se trouve à l'aise pour

démentir ses paroles par ses actions.

Qui ne sent que plus un gouvernement est oppressif, plus les citoyens

épouvantés s'empresseront de lui faire hommage de leur enthousiasme de

commande? Ne voyez-vous pas, à côté des registres que chacun signe d'une

main tremblante, ces délateurs et ces soldats? Ne lisez-vous pas ces

proclamations déclarant factieux ou rebelles ceux dont le suffrage

serait négatif? Qu'est-ce qu'interroger un peuple au milieu des cachots

et sous l'empire de l'arbitraire, sinon demander aux adversaires de la

puissance une liste pour les reconnaître et pour les frapper à loisir?

L'usurpateur cependant enregistre ces acclamations et ces harangues;

l'avenir le jugera sur ces monuments érigés par lui. Où le peuple fut

tellement vil, dira-t-on, le gouvernement dut être tyrannique. Rome ne

se prosternait pas devant Marc-Aurèle, mais devant Tibère et Caracalla.

Le despotisme étouffe la liberté de la presse, l'usurpation la parodie.

Or, quand la liberté de la presse est tout à fait comprimée, l'opinion

sommeille, mais rien ne l'égare; quand, au contraire, des écrivains

soudoyés s'en saisissent, ils discutent, comme s'il était question de

convaincre; ils s'emportent, comme s'il y avait de l'opposition; ils

insultent, comme si l'on possédait la faculté de répondre; leurs

diffamations absurdes précèdent des condamnations barbares; leurs

plaisanteries féroces préludent à d'illégales condamnations; leurs

démonstrations nous feraient croire que leurs victimes résistent, comme

en voyant de loin les danses frénétiques des sauvages autour des captifs

qu'ils tourmentent, on dirait qu'ils combattent les malheureux qu'ils

vont dévorer.

Le despotisme, en un mot, règne par le silence, et laisse à l'homme le

droit de se taire; l'usurpation le condamne à parler, elle le poursuit

dans le sanctuaire intime de sa pensée, et, le forçant à mentir à sa

conscience, elle lui ravit la dernière consolation qui reste encore à

l'opprimé.

Quand un peuple n'est qu'esclave, sans être avili, il y a pour lui

possibilité d'un meilleur état de choses; si quelque circonstance

heureuse le lui présente, il s'en montre digne: le despotisme laisse

cette chance à l'espèce humaine. Le joug de Philippe II et les échafauds

du duc d'Albe ne dégradèrent point les généreux Hollandais; mais

l'usurpation avilit un peuple en même temps qu'elle l'opprime; elle

l'accoutume à fouler aux pieds ce qu'il respectait, à courtiser ce

qu'il méprise, à se mépriser lui-même, et, pour peu qu'elle se prolonge,

elle rend, même après sa chute, toute liberté, toute amélioration

impossible: on renverse Commode; mais les prétoriens mettent l'empire à

l'enchère, et le peuple obéit à l'acheteur.

En pensant aux usurpateurs fameux que l'on nous vante de siècle en

siècle, une seule chose me semble admirable, c'est l'admiration qu'on a

pour eux. César, et cet Octave qu'on appelle Auguste, sont des modèles

en ce genre: ils commencèrent par la proscription de tout ce qu'il y

avait d'éminent à Rome; ils poursuivirent par la dégradation de tout ce

qui restait de noble; ils finirent par léguer au monde Vitellius,

Domitien, Héliogabale, et enfin les Vandales et les Goths.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 55 / 76 题