D'un rapport sous lequel l'Usurpation est plus fâcheuse que le
Despotisme le plus absolu.
Je ne suis point assurément le partisan du despotisme; mais, s'il
fallait choisir entre l'usurpation et un despotisme consolidé, je ne
sais si ce dernier ne me semblerait pas préférable.
Le despotisme bannit toutes les formes de la liberté: l'usurpation, pour
motiver le renversement de ce qu'elle remplace, a besoin de ces formes;
mais, en s'en emparant, elle les profane. L'existence de l'esprit public
lui étant dangereuse, et l'apparence de l'esprit public lui étant
nécessaire, elle frappe d'une main le peuple pour étouffer l'opinion
réelle, et elle le frappe encore de l'autre pour le contraindre au
simulacre de l'opinion supposée.
Quand le Grand Seigneur envoie le cordon à l'un des ministres
disgraciés, les bourreaux sont muets comme la victime; quand un
usurpateur proscrit l'innocence, il ordonne la calomnie, pour que,
répétée, elle paraisse un jugement national. Le despote interdit la
discussion, et n'exige que l'obéissance; l'usurpateur prescrit un examen
dérisoire, comme préface de l'approbation.
Cette contrefaction de la liberté réunit tous les maux de l'anarchie et
tous ceux de l'esclavage; il n'y a point de terme à la tyrannie qui veut
arracher les symptômes du consentement. Les hommes paisibles sont
persécutés comme indifférents, les hommes énergiques comme dangereux; la
servitude est sans repos, l'agitation sans jouissance: cette agitation
ne ressemble à la vie morale que comme ressemblent à la vie physique ces
convulsions hideuses qu'un art plus effrayant qu'utile imprime aux
cadavres sans les ranimer.
C'est l'usurpation qui a inventé ces prétendues sanctions, ces adresses,
ces félicitations monotones, tribut habituel qu'à toutes les époques les
mêmes hommes prodiguent, presque dans les mêmes mots, aux mesures les
plus opposées: la peur y vient singer tous les dehors du courage, pour
se féliciter de la honte et pour remercier du malheur. Singulier genre
d'artifice dont nul n'est la dupe! comédie convenue qui n'en impose à
personne, et qui depuis longtemps aurait dû succomber sous les traits du
ridicule! Mais le ridicule attaque tout et ne détruit rien. Chacun pense
avoir reconquis par la moquerie l'honneur de l'indépendance, et, content
d'avoir désavoué ses actions par ses paroles, se trouve à l'aise pour
démentir ses paroles par ses actions.
Qui ne sent que plus un gouvernement est oppressif, plus les citoyens
épouvantés s'empresseront de lui faire hommage de leur enthousiasme de
commande? Ne voyez-vous pas, à côté des registres que chacun signe d'une
main tremblante, ces délateurs et ces soldats? Ne lisez-vous pas ces
proclamations déclarant factieux ou rebelles ceux dont le suffrage
serait négatif? Qu'est-ce qu'interroger un peuple au milieu des cachots
et sous l'empire de l'arbitraire, sinon demander aux adversaires de la
puissance une liste pour les reconnaître et pour les frapper à loisir?
L'usurpateur cependant enregistre ces acclamations et ces harangues;
l'avenir le jugera sur ces monuments érigés par lui. Où le peuple fut
tellement vil, dira-t-on, le gouvernement dut être tyrannique. Rome ne
se prosternait pas devant Marc-Aurèle, mais devant Tibère et Caracalla.
Le despotisme étouffe la liberté de la presse, l'usurpation la parodie.
Or, quand la liberté de la presse est tout à fait comprimée, l'opinion
sommeille, mais rien ne l'égare; quand, au contraire, des écrivains
soudoyés s'en saisissent, ils discutent, comme s'il était question de
convaincre; ils s'emportent, comme s'il y avait de l'opposition; ils
insultent, comme si l'on possédait la faculté de répondre; leurs
diffamations absurdes précèdent des condamnations barbares; leurs
plaisanteries féroces préludent à d'illégales condamnations; leurs
démonstrations nous feraient croire que leurs victimes résistent, comme
en voyant de loin les danses frénétiques des sauvages autour des captifs
qu'ils tourmentent, on dirait qu'ils combattent les malheureux qu'ils
vont dévorer.
Le despotisme, en un mot, règne par le silence, et laisse à l'homme le
droit de se taire; l'usurpation le condamne à parler, elle le poursuit
dans le sanctuaire intime de sa pensée, et, le forçant à mentir à sa
conscience, elle lui ravit la dernière consolation qui reste encore à
l'opprimé.
Quand un peuple n'est qu'esclave, sans être avili, il y a pour lui
possibilité d'un meilleur état de choses; si quelque circonstance
heureuse le lui présente, il s'en montre digne: le despotisme laisse
cette chance à l'espèce humaine. Le joug de Philippe II et les échafauds
du duc d'Albe ne dégradèrent point les généreux Hollandais; mais
l'usurpation avilit un peuple en même temps qu'elle l'opprime; elle
l'accoutume à fouler aux pieds ce qu'il respectait, à courtiser ce
qu'il méprise, à se mépriser lui-même, et, pour peu qu'elle se prolonge,
elle rend, même après sa chute, toute liberté, toute amélioration
impossible: on renverse Commode; mais les prétoriens mettent l'empire à
l'enchère, et le peuple obéit à l'acheteur.
En pensant aux usurpateurs fameux que l'on nous vante de siècle en
siècle, une seule chose me semble admirable, c'est l'admiration qu'on a
pour eux. César, et cet Octave qu'on appelle Auguste, sont des modèles
en ce genre: ils commencèrent par la proscription de tout ce qu'il y
avait d'éminent à Rome; ils poursuivirent par la dégradation de tout ce
qui restait de noble; ils finirent par léguer au monde Vitellius,
Domitien, Héliogabale, et enfin les Vandales et les Goths.