CHAPITRE II.

Différences entre l'Usurpation et la Monarchie.

L'habitude qui veille au fond de tous les coeurs

Les frappe de respect, les poursuit de terreurs,

Et sur la foule aveugle un instant égarée

Exerce une puissance invisible et sacrée,

Héritage des temps, culte du souvenir,

Qui toujours au passé ramène l'avenir.

_Wallstein_, act. II, sc. 4.

[Grec: Apras de trachus dstis an neon xratei.]

ESCHYLE, _Prometh_.

La monarchie, telle qu'elle existe dans la plupart des États européens,

est une institution modifiée par le temps, adoucie par l'habitude. Elle

est entourée de corps intermédiaires qui la soutiennent à la fois et la

limitent, et sa transmission régulière et paisible rend la soumission

plus facile et la puissance moins ombrageuse. Le monarque est en quelque

sorte un être abstrait. On voit en lui non pas un individu, mais une

race entière de rois, une tradition de plusieurs siècles.

L'usurpation est une force qui n'est modifiée ni adoucie par rien. Elle

est nécessairement empreinte de l'individualité de l'usurpateur, et

cette individualité, par l'opposition qui existe entre elle et tous les

intérêts antérieurs, doit être dans un état perpétuel de défiance et

d'hostilité.

La monarchie n'est point une préférence accordée à un homme aux dépens

des autres; c'est une suprématie consacrée d'avance: elle décourage les

ambitions, mais n'offense point les vanités. L'usurpation exige de la

part de tous une abdication immédiate en faveur d'un seul; elle soulève

toutes les prétentions; elle met en fermentation tous les

amours-propres. Lorsque le mot de Pédarète porte sur trois cents hommes,

il est moins difficile à prononcer que lorsqu'il porte sur un seul[12].

Ce n'est pas tout de se déclarer monarque héréditaire; ce qui constitue

tel, ce n'est pas le trône qu'on veut transmettre, mais le troue qu'on a

hérité. On n'est monarque héréditaire qu'après la seconde génération.

Jusque alors l'usurpation peut bien s'intituler monarchie, mais elle

conserve l'agitation des révolutions qui l'ont fondée: ces prétendues

dynasties nouvelles sont aussi orageuses que les factions, ou aussi

oppressives que la tyrannie. C'est l'anarchie de Pologne, ou le

despotisme de Constantinople; souvent c'est tous les deux.

Un monarque, montant sur le trône que ses ancêtres ont occupé, suit une

route dans laquelle il ne s'est point lancé par sa volonté propre. Il

n'a point de réputation à faire: il est seul de son espèce; on ne le

compare à personne. Un usurpateur est exposé à toutes les comparaisons

que suggèrent les regrets, les jalousies ou les espérances; il est

obligé de justifier son élévation: il a contracté l'engagement tacite

d'attacher de grands résultats à une si grande fortune: il doit craindre

de tromper l'attente du public, qu'il a si puissamment éveillée.

L'inaction la plus raisonnable, la mieux motivée, lui devient un danger.

_Il faut donner aux Français tous les trois mois_, disait un homme qui

s'y entend bien, _quelque chose de nouveau_: il a tenu sa parole.

Or, c'est sans doute un avantage que d'être propre à de grandes choses,

quand le bien général l'exige; mais c'est un mal que d'être condamné à

de grandes choses, pour sa considération personnelle, quand le bien ne

l'exige pas. L'on a beaucoup déclamé contre les rois fainéants: Dieu

nous rende leur fainéantise, plutôt que l'activité d'un usurpateur!

Aux inconvénients de la position joignez les vices du caractère: car il

y en a que l'usurpation implique, et il y en a aussi que l'usurpation

produit.

Que de ruses, que de violences, que de parjures elle nécessite! Comme il

faut invoquer des principes qu'on se prépare à fouler aux pieds, prendre

des engagements que l'on veut enfreindre, se jouer de la bonne foi des

uns, profiter de la faiblesse des autres, éveiller l'avidité là où elle

sommeille, enhardir l'injustice là où elle se cache, la dépravation là

où elle est timide, mettre, en un mot, toutes les passions coupables

comme en serre chaude, pour que la maturité soit plus rapide, et que la

moisson soit plus abondante!

Un monarque arrive noblement au trône; un usurpateur s'y glisse à

travers la boue et le sang; et quand il y prend place, sa robe tachée

porte l'empreinte de la carrière qu'il a parcourue.

Croit-on que le succès viendra, de sa baguette magique, le purifier du

passé? Tout au contraire, il ne serait pas corrompu d'avance, que le

succès suffirait pour le corrompre.

L'éducation des princes, qui peut être défectueuse sous bien des

rapports, a cet avantage qu'elle les prépare, sinon toujours à remplir

dignement les fonctions du rang suprême, du moins à n'être pas éblouis

de son éclat. Le fils d'un roi, parvenant au pouvoir, n'est point

transporté dans une sphère nouvelle: il jouit avec calme de ce qu'il a,

depuis sa naissance, considéré comme son partage. La hauteur à laquelle

il est placé ne lui cause point de vertige. Mais la tête d'un usurpateur

n'est jamais assez forte pour supporter cette élévation subite; sa

raison ne peut résister à un tel changement de toute son existence. L'on

a remarqué que les particuliers mêmes qui se trouvaient soudain investis

d'une extrême richesse concevaient des désirs, des caprices et des

fantaisies désordonnés. Le superflu de leur opulence les enivre, parce

que l'opulence est une force, ainsi que le pouvoir. Comment n'en

serait-il pas de même de celui qui s'est emparé illégalement de toutes

les forces, et approprié illégalement tous les trésors? Illégalement,

dis-je, car il y a quelque chose de miraculeux dans la conscience de la

légitimité. Notre siècle, fertile en expériences de tout genre, nous en

fournit une preuve remarquable. Voyez ces deux hommes, l'un que le voeu

d'un peuple et l'adoption d'un roi ont appelé au trône, l'autre qui s'y

est lancé, appuyé seulement sur sa volonté propre et sur l'assentiment

arraché à la terreur. Le premier, confiant et tranquille, a pour allié

le passé; il ne craint point la gloire de ses aïeux adoptifs, il la

rehausse par sa propre gloire. Le second, inquiet et tourmenté, ne croit

pas aux droits qu'il s'arroge, bien qu'il force le monde à les

reconnaître. L'illégalité le poursuit comme un fantôme; il se réfugie

vainement et dans le faste et dans la victoire. Le spectre l'accompagne

au sein des pompes et sur les champs de bataille. Il promulgue des lois,

et il les change; il établit des constitutions, et il les viole; il

fonde des empires, et il les renverse; il n'est jamais content de son

édifice bâti sur le sable, et dont la base se perd dans l'abîme.

Si nous parcourons tous les détails de l'administration extérieure et

intérieure, partout nous verrons des différences au désavantage de

l'usurpation, et à l'avantage de la monarchie.

Un roi n'a pas besoin de commander ses armées. D'autres peuvent

combattre pour lui, tandis que ses vertus pacifiques le rendent cher et

respectable à son peuple. L'usurpateur doit être toujours à la tête de

ses prétoriens; il en serait le mépris, s'il n'en était l'idole.

_Ceux qui corrompirent les républiques grecques,_ dit Montesquieu, _ne

devinrent pas toujours tyrans. C'est qu'ils s'étaient plus attachés à

l'éloquence qu'à l'art militaire_[13]. Mais, dans nos associations

nombreuses, l'éloquence est impuissante; l'usurpation n'a d'autre appui

que la force armée: pour la fonder, cette force est nécessaire; elle

l'est encore pour la conserver.

De là, sous un usurpateur, des guerres sans cesse renouvelées: ce sont

des prétextes pour s'entourer de gardes; ce sont des occasions pour

façonner ces gardes à l'obéissance; ce sont des moyens d'éblouir les

esprits, et de suppléer, par le prestige de la conquête, au prestige de

l'antiquité. L'usurpation nous ramène au système guerrier; elle entraîne

donc tous les inconvénients que nous avons rencontrés dans ce système.

La gloire d'un monarque légitime s'accroît des gloires environnantes; il

gagne à la considération dont il entoure ses ministres; il n'a nulle

concurrence à redouter. L'usurpateur, pareil naguère, ou même inférieur

à ses instruments, est obligé de les avilir pour qu'ils ne deviennent

pas rivaux; il les froisse pour les employer. Aussi, regardez-y de près,

toutes les âmes fières s'éloignent; et quand les âmes fières

s'éloignent, que reste-t-il? Des hommes qui savent ramper, mais ne

sauraient défendre; des hommes qui insulteraient les premiers, après sa

chute, le maître qu'ils auraient flatté.

Ceci fait que l'usurpation est plus dispendieuse que la monarchie. Il

faut d'abord payer les agents pour qu'ils se laissent dégrader; il faut

ensuite payer encore ces agents dégradés pour qu'ils se rendent utiles.

L'argent doit faire le service et de l'opinion et de l'honneur. Mais ces

agents, tout corrompus et tout zélés qu'ils sont, n'ont pas l'habitude

du gouvernement. Ni eux, ni leur maître, nouveau comme eux, ne savent

tourner les obstacles. À chaque difficulté qu'ils rencontrent, la

violence leur est si commode, qu'elle leur paraît toujours nécessaire;

ils seraient tyrans par ignorance, s'ils ne l'étaient par intention.

Vous voyez les mêmes institutions subsister dans la monarchie durant des

siècles. Vous ne voyez pas un usurpateur qui n'ait vingt fois révoqué

ses propres lois, et suspendu les formes qu'il venait d'instituer, comme

un ouvrier novice et impatient brise ses outils.

Un monarque héréditaire peut exister à côté, ou, pour mieux dire, à la

tête d'une noblesse antique et brillante; il est, comme elle, riche de

souvenirs. Mais là où le monarque voit des soutiens, l'usurpateur voit

des ennemis. Toute noblesse dont l'existence a précédé la sienne doit

lui faire ombrage. Il faut que, pour appuyer sa nouvelle dynastie, il

crée une nouvelle noblesse[14].

Il y a confusion d'idées dans ceux qui parlent des avantages d'une

hérédité déjà reconnue pour en conclure la possibilité de créer

l'hérédité. La noblesse engage envers un homme et ses descendants le

respect des générations non-seulement futures, mais contemporaines. Or

ce dernier point est le plus difficile. On peut bien admettre un traité

pareil, lorsqu'en naissant on le trouve sanctionné; mais assister au

contrat, et s'y résigner, est impossible, si l'on n'est la partie

avantagée.

L'hérédité s'introduit dans des siècles de simplicité ou de conquête;

mais on ne l'institue pas au milieu de la civilisation. Elle peut alors

se conserver, mais non s'établir. Toutes les institutions qui tiennent

du prestige ne sont jamais l'effet de la volonté, elles sont l'ouvrage

des circonstances. Tous les terrains sont propres aux alignements

géométriques; la nature seule produit les sites et les effets

pittoresques. Une hérédité qu'on voudrait édifier sans qu'elle reposât

sur aucune tradition respectable et presque mystérieuse, ne dominerait

point l'imagination. Les passions ne seraient pas désarmées; elles

s'irriteraient au contraire davantage contre une inégalité subitement

érigée en leur présence et à leurs dépens. Lorsque Cromwell voulut

instituer une chambre haute, il y eut révolte générale dans l'opinion

d'Angleterre. Les anciens pairs refusèrent d'en faire partie, et la

nation refusa de son côté de reconnaître comme pairs ceux qui se

rendirent à l'invitation[15].

On crée néanmoins de nouveaux nobles, objectera-t-on. C'est que

l'illustration de l'ordre entier rejaillit sur eux. Mais si vous créez à

la fois le corps et les membres, où sera la source de l'illustration?

Des raisonnements du même genre se reproduisent relativement à ces

assemblées qui, dans quelques monarchies, défendent ou représentent le

peuple. Le roi d'Angleterre est vénérable au milieu de son parlement;

mais c'est qu'il n'est pas, nous le répétons, un simple individu; il

représente aussi la longue suite des rois qui l'ont précédé; il n'est

pas éclipsé par les mandataires de la nation: mais un seul homme, sorti

de la foule, est d'une stature diminutive, et, pour soutenir le

parallèle, il faut que cette stature devienne terrible. Les

représentants d'un peuple, sous un usurpateur, doivent être ses esclaves

pour n'être pas ses maîtres. Or, de tous les fléaux politiques, le plus

effroyable est une assemblée qui n'est que l'instrument d'un seul homme.

Nul n'oserait vouloir en son nom ce qu'il ordonne à ses agents de

vouloir, lorsqu'ils se disent les interprètes libres du voeu national.

Songez au sénat de Tibère, songez au parlement d'Henri VIII.

Ce que j'ai dit de la noblesse s'applique également à la propriété. Les

anciens propriétaires sont les appuis naturels d'un monarque légitime;

ils sont les ennemis-nés d'un usurpateur. Or je pense qu'il est reconnu

que, pour qu'un gouvernement soit paisible, la puissance et la propriété

doivent être d'accord. Si vous les séparez, il y aura lutte; et à la fin

de cette lutte, ou la propriété sera envahie, ou le gouvernement sera

renversé.

Il paraît plus facile, à la vérité, de créer de nouveaux propriétaires

que de nouveaux nobles; mais il s'en faut qu'enrichir des hommes devenus

puissants soit la même chose qu'investir, du pouvoir des hommes qui

étaient nés riches. La richesse n'a point un effet rétroactif. Conférée

tout à coup à quelques individus, elle ne leur donne ni cette sécurité

sur leur situation, ni cette absence d'intérêts étroits, ni cette

éducation soignée, qui forment ses principaux avantages. On ne prend pas

l'esprit propriétaire aussi lestement qu'on prend la propriété. À Dieu

ne plaise que je veuille insinuer ici que la richesse doit constituer un

privilège! Toutes les facultés naturelles, comme tous les avantages

sociaux, doivent trouver leur place dans l'organisation politique, et le

talent n'est certes pas un moindre trésor que l'opulence. Mais, dans une

société bien organisée, le talent conduit à la propriété. Le corps des

anciens propriétaires se recrute ainsi de nouveaux membres, et c'est la

seule manière dont un changement progressif, imperceptible et toujours

partiel, doive s'opérer. L'acquisition lente et graduelle d'une

propriété légitime est autre chose que la conquête violente d'une

propriété qu'on enlève. L'homme qui s'enrichit par son industrie ou ses

facultés apprend à mériter ce qu'il acquiert; celui qu'enrichit la

spoliation ne devient que plus indigne de ce qu'il ravit.

Plus d'une fois, durant nos troubles, nos maîtres d'un jour, qui nous

entendaient regretter le gouvernement des propriétaires, ont eu la

tentation de devenir propriétaires, pour se rendre plus dignes de

gouverner; mais quand ils se seraient investis en quelques heures de

propriétés considérables par une volonté qu'ils auraient appelée loi, le

peuple et eux-mêmes auraient pensé que ce que la loi avait conféré, la

loi pouvait le reprendre; et la propriété, au lieu de protéger

l'institution, aurait eu continuellement besoin d'être protégée par

elle. En richesse comme en autre chose, rien ne supplée au temps.

D'ailleurs, pour enrichir les uns, il faut appauvrir les autres; pour

créer de nouveaux propriétaires, il faut dépouiller les anciens.

L'usurpation générale doit s'entourer d'usurpations partielles, comme

d'ouvrages avancés qui la défendent. Pour un intérêt qu'elle se

concilie, dix s'arment contre elle.

Ainsi donc, malgré la ressemblance trompeuse qui paraît exister entre

l'usurpation et la monarchie, considérées toutes deux comme le pouvoir

remis à un seul homme, rien n'est plus différent. Tout ce qui fortifie

la seconde menace la première; tout ce qui est dans la monarchie une

cause d'union, d'harmonie et de repos, est dans l'usurpation une cause

de résistance, de haines et de secousses.

Ces raisonnements ne militent pas avec moins de force pour les

républiques, quand elles ont existé longtemps. Alors elles acquièrent,

comme les monarchies, un héritage de traditions, d'usages et

d'habitudes. L'usurpation seule, nue et dépouillée de toutes ces choses,

erre au hasard, le glaive en main, cherchant de tous côtés, pour couvrir

sa honte, des lambeaux qu'elle déchire et qu'elle ensanglante en les

arrachant.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 54 / 76 题