CHAPITRE PREMIER.

But précis de la comparaison entre l'Usurpation et la Monarchie.

Mon but n'est nullement, dans cet ouvrage, de me livrer à l'examen des

diverses formes de gouvernement.

Je veux opposer un gouvernement régulier à celui qui n'en est pas un,

mais non comparer les gouvernements réguliers entre eux. Nous n'en

sommes plus aux temps où l'on déclarait la monarchie un pouvoir contre

nature; et je n'écris pas non plus dans le pays où il est ordonné de

proclamer que la république est une institution anti-sociale.

Il y a vingt ans qu'un homme d'horrible mémoire, dont le nom ne doit

plus souiller aucun écrit, puisque la mort a fait justice de sa

personne, disait, en examinant la constitution anglaise: _J'y vois un

roi, je recule d'horreur_. Il y a dix ans qu'un anonyme prononçait le

même anathème contre les gouvernements républicains: tant il est vrai

qu'à de certaines époques il faut parcourir tout le cercle des folies

pour revenir à la raison[11].

Quant à moi, je ne me réunirai point aux détracteurs des républiques.

Celles de l'antiquité, où les facultés de l'homme se développaient dans

un champ si vaste, tellement fortes de leurs propres forces, avec un tel

sentiment d'énergie et de dignité, remplissent toutes les âmes qui ont

quelque valeur d'une émotion d'un genre profond et particulier. Les

vieux éléments d'une nature antérieure, pour ainsi dire, à la nôtre,

semblent se réveiller en nous à ces souvenirs. Les républiques de nos

temps modernes, moins brillantes et plus paisibles, ont favorisé

d'autres développements de facultés, et créé d'autres vertus. Le nom de

la Suisse rappelle cinq siècles de bonheur privé et de loyauté publique.

Le nom de la Hollande en retrace trois d'activité, de bon sens, de

fidélité, et d'une probité scrupuleuse, jusqu'au milieu des dissensions

civiles, et même sous le joug de l'étranger; et l'imperceptible Genève a

fourni aux annales des sciences, de la philosophie et de la morale, une

moisson plus ample que bien des empires cent fois plus vastes et plus

puissants.

D'une autre part, en considérant les monarchies de nos jours, ces

monarchies où maintenant les peuples et les rois sont réunis par une

confiance réciproque, et ont contracté une sincère alliance, on doit se

plaire à leur rendre hommage. Celui-là serait bien peu fait pour

apprécier la nature humaine, qui aurait pu contempler froidement les

transports de ces peuples au retour de leurs anciens chefs, et qui

resterait insensible témoin de cette passion de loyauté, qui est aussi

pour l'homme une noble jouissance!

Enfin, lorsqu'on réfléchit que l'Angleterre est une monarchie, et que

l'on y voit tous les droits des citoyens hors d'atteinte, l'élection

populaire maintenant la vie dans le corps politique, malgré quelques

abus plus apparents que réels, la liberté de la presse respectée, le

talent assuré de son triomphe, et dans les individus de toutes les

classes cette sécurité fière et calme de l'homme environné de la loi de

sa patrie, sécurité dont naguère, dans notre continent misérable, nous

avions perdu jusqu'au dernier souvenir, comment ne pas rendre justice à

des institutions qui garantissent un pareil bonheur? Il y a quelques

mois que chacun, regardant autour de soi, se demandait dans quel asile

obscur, si l'Angleterre était subjuguée, il pourrait écrire, parler,

penser, respirer.

Mais l'usurpation ne présente aux peuples ni les avantages d'une

monarchie, ni ceux d'une république; l'usurpation n'est point la

monarchie: ce qui fait qu'on a méconnu cette vérité, c'est que, voyant

dans l'une comme dans l'autre un seul homme dépositaire de la puissance,

l'on n'a pas suffisamment distingué deux choses qui ne se ressemblent

que sous ce rapport.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 53 / 76 题