imagination s'allume, son cÅur se gonfle; il tombe en des distractions
étranges: quand il a travaillé toute la journée et qu'à une heure
avancée du soir il sent le besoin de respirer l'air, il lui arrive de
sortir sans chapeau et une bougie allumée dans la main. Il se couche et
ne peut dormir; le peuple harmonieux des instruments de son orchestre se
livre dans son cerveau à des ébats inconciliables avec le sommeil. Alors
il trouve ses combinaisons les plus hardies, les plus neuves; il invente
des phrases originales, il imagine les contrastes les plus impossibles Ã
prévoir. C'est l'heure des véritables inspirations, c'est quelquefois
aussi celle des déceptions. Si, en effet, après avoir eu une belle idée,
après l'avoir bien envisagée sous toutes ses faces, l'avoir ruminée Ã
loisir, il a, comptant sur sa mémoire, la faiblesse de se laisser aller
au sommeil, remettant au lendemain le soin de l'écrire, presque toujours
il arrive qu'au réveil tout souvenir de la belle idée a disparu. Le
malheureux compositeur éprouve alors une torture qu'il faut renoncer Ã
décrire; il cherche à ressaisir ce fantôme mélodique ou harmonique dont
l'apparition l'avait tant charmé, mais c'est en vain, et, s'il en
retrouve en sa pensée quelques traits épars, ils sont difformes, sans
lien entre eux, et semblent être le résultat d'un cauchemar et non d'un
rêve poétique. Il maudit le sommeil: «Si je m'étais levé pour écrire, se
dit-il, le fantôme ne m'eût pas échappé; c'est une fatalité, n'y pensons
plus, sortons.» Le voilà marchant tranquillement à quelque distance de
sa demeure; il ne songe pas à sa symphonie, il fredonne en regardant
couler l'eau de la rivière, en suivant de l'Åil le vol capricieux des
oiseaux, quand tout à coup le mouvement de ses pas, coïncidant par
hasard avec le rhythme de la phrase musicale qu'il avait oubliée, cette
phrase lui revient, il la reconnaît. «Ah! grand Dieu! s'écrie-t-il, la
voilà ! Cette fois, je ne la perdrai pas!» Il porte vivement la main à sa
poche: malheur! il n'a sur lui ni album ni crayon; impossible d'écrire.
Il chante sa phrase; tremblant de l'oublier encore, il la rechante, et
prend sa course vers sa maison en chantonnant toujours, se heurte contre
les passants, se fait dire des injures, redouble de vitesse, poursuivi
par les chiens aboyant sur sa trace, arrive enfin, toujours chantant et
avec un air égaré qui épouvante son portier; il ouvre la porte de son
appartement, saisit une feuille de papier, écrit d'une main frémissante
la maudite phrase, et tombe, accablé de fatigue et d'anxiété, mais plein
de joie; l'idée est à lui, il l'a prise par les ailes. C'est qu'il faut
bien le reconnaître, pour la plupart des compositeurs, il semble qu'ils
soient seulement les secrétaires d'un lutin musical qu'ils portent en
eux, qui leur dicte ses pensées quand il lui plaît, et dont les plus
ardentes sollicitations ne pourraient vaincre le silence quand il a
résolu de le garder. De là tant d'irrégularités dans le travail de la
composition, tant de caprices de la pensée; de là ces moments où le
secrétaire ne peut écrire assez vite, et ceux où le lutin semble le
railler en ne lui dictant que des sottises qu'il n'ose confier au
papier.
Je me souviens que, m'étant mis en tête de faire une cantate avec
chÅurs sur le petit poëme de Déranger intitulé le _Cinq mai_, je
trouvai assez aisément la musique des premiers vers, mais que je fus
arrêté court par les deux derniers, les plus importants, puisqu'ils sont
le refrain de toutes les strophes:
Pauvre soldat, je reverrai la France,
La main d'un fils me fermera les yeux.
Je m'obstinai en vain pendant plusieurs semaines à chercher une mélodie
convenable pour ce refrain; je ne trouvais toujours que des banalités
sans style et sans expression. Enfin j'y renonçai; et par suite la
composition de la cantate fut abandonnée. Deux ans après, n'y pensant
plus, je me promenais un jour à Rome sur une rive escarpée du Tibre
qu'on nomme la _promenade du Poussin_; m'étant trop approché du bord, la
terre manqua sous mes pieds, et je tombai dans le fleuve. En tombant,
l'idée que j'allais me noyer me traversa l'esprit; mais, en m'apercevant
après la chute que j'en serais quitte pour un bain de pieds et que
j'étais tout bonnement tombé dans la vase, je me mis à rire et je sortis
du Tibre en chantant:
Pauvre soldat, je reverrai la France,
précisément sur la phrase si longuement et si inutilement cherchée deux
ans auparavant: «Ah! m'écriai-je, voilà mon affaire; mieux vaut tard que
jamais!» Et la cantate s'acheva.
Je reviens à mon symphoniste. Supposons son Åuvre terminée: il la
relit, l'examine avec attention; il en est content; il trouve, lui
aussi, _que cela est bon_. A partir de ce moment, le désir d'en faire
copier les parties l'obsède, et, après une résistance plus on moins
longue, il finit toujours par y céder. Il dépense en conséquence, pour
ces copies, une assez forte somme; mais quoi! il faut bien semer pour
recueillir! Cherchons maintenant une occasion pour faire entendre la
nouvelle symphonie. Il y a des sociétés musicales possédant toutes un
orchestre vaillant et fort capable de bien exécuter de telles Åuvres.
Hélas! l'occasion peut-être ne viendra jamais. La symphonie n'est pas
demandée; si l'auteur la propose, elle n'est pas acceptée; si elle est
acceptée, on la trouve trop difficile, le temps manque pour la bien
étudier; si on peut la répéter assez et l'exécuter dignement, le public
la trouve d'un style trop sévère et n'y comprend rien; si, au contraire,
le public lui fait bon accueil, deux jours après néanmoins elle est
oubliée, et le compositeur demeure Gros-Jean comme devant. S'il s'avise
de donner un concert, c'est bien pis: il doit supporter des frais
énormes pour la salle, les exécutants, les affiches, etc., et payer en
outre un impôt considérable au fermier du droit des hospices. Sa
symphonie, entendue une fois, n'en est pas moins rapidement oubliée; il
s'est donné des peines infinies et il a perdu beaucoup d'argent.
S'il ose proposer ensuite à un éditeur de publier sa partition, celui-ci
le regarde d'un air étonné, se demandant si le compositeur a perdu la
tête, et répond: Nous avons beaucoup de choses importantes à publier en
ce moment; la musique d'orchestre se vend fort peu... nous ne pouvons
pas...» etc., etc. Alors intervient quelquefois un éditeur hardi qui
croit à l'avenir du compositeur, qui court des risques pour arracher une
belle Åuvre au néant. Cet éditeur se nomme Brandus ou Richaut; il
publie la symphonie, il la sauve, elle ne périra pas tout à fait: elle
sera placée dans dix ou douze bibliothèques musicales en Europe, cinq ou
six artistes dévoués l'achèteront, elle sera quelque jour écorchée par
une société philharmonique de province, et puis... et puis... et puis
voilà !
Telles sont les raisons, sans doute, pour lesquelles le nombre des
symphonies nouvelles va toujours diminuant. Haydn en écrivit plus de
cent, Mozart en laissa dix-sept, Beethoven neuf, Mendelssohn trois,
Schubert une. M. Reber a eu un peu plus de courage que ces derniers; il
en a écrit quatre, que l'honorable éditeur Richaut vient de publier en
grande partition. Ce sont des symphonies dans la forme classique adoptée
par Haydn et par Mozart; chacune se compose de quatre morceaux, un
allegro, un adagio, un scherzo ou un menuet, et un final d'un mouvement
vif. Il faut signaler cependant la diversité de caractère des troisièmes
morceaux de ces quatre symphonies. Celui de la première (en _ré_ mineur)
est un scherzo à deux temps, vif, léger, étincelant, dans le genre de
ceux de Mendelssohn. Dans la seconde (en _ut_), le scherzo est remplacé
par un morceau d'un mouvement un peu animé, à trois temps, de la famille
des menuets de Mozart et de Haydn. Le menuet de la troisième (en _mi_
bémol) est au contraire un menuet grave, dont le mouvement et le
caractère sont précisément ceux de l'air de danse qui dans l'origine
porta ce nom. Enfin le troisième morceau de la quatrième (en _sol_
majeur) est un scherzo à trois temps brefs, comme les scherzi de
Beethoven. De sorte que M. Reber, dans ses symphonies, a donné un
spécimen des divers genres de troisièmes morceaux adoptés successivement
par les quatre grands maîtres, Haydn, Mozart, Beethoven et Mendelssohn.
Il a de plus réintégré dans la symphonie (et nous l'en félicitons) le
menuet lent, le vrai menuet, essentiellement différent du menuet Ã
mouvement rapide de Haydn et de Mozart, et dont celui de l'_Armide_, de
Gluck, restera l'admirable modèle. On raconte, à propos de ce morceau,
que, Vestris ayant dit à Gluck, au moment des répétitions générales
d'_Armide_: «Eh bien, chevalier, avez-vous fait mon menuet?» Gluck lui
répondit: «Oui, mais il est d'un style si grand, que vous serez obligé
de le danser sur la place du Carrousel.»
Le style mélodique de M. Reber est toujours distingué et pur; dans
quelques parties de ses trios de piano avec instruments à cordes, il
offre une tendance à l'archaïsme, il rappelle les formes des maîtres
anciens tels que Rameau, Couperin, mais avec une ampleur et une richesse
de développements que ces vieux maîtres n'ont pas connues. Il est plus
moderne dans ses symphonies. Son harmonie est plus hardie que celle de
Haydn et de Mozart, sans indiquer pourtant le moindre penchant pour les
discordances féroces, pour le style charivarique systématiquement adopté
depuis quatre ou cinq ans par quelques musiciens allemands dont la
raison n'est pas bien saine, et qui fait à cette heure l'épouvante et
l'horreur de la civilisation musicale.
Quant à l'instrumentation de ses symphonies, elle est soignée, fine,
souvent ingénieuse et tout à fait exempte de brutalités. Chaque partie
est dessinée avec un soin et un art exquis. L'orchestre est composé
comme celui de Mozart; les instruments à grande voix, tels que les
trombones, en sont exclus; on n'y trouve pas non plus les instruments Ã
percussion, autres que les timbales, ni les modernes instruments à vent.
Inutile d'ajouter que la main de l'habile contre-pointiste se décèle
partout, et que les diverses parties de l'orchestre se croisent, se
poursuivent, s'imitent avec une aisance et une liberté d'allures dont la
clarté de l'ensemble n'a jamais rien à souffrir. Enfin il me semble
qu'un des mérites les plus évidents de M. Reber est dans la disposition
générale de ses morceaux, dans le ménagement des effets et dans l'art si
rare de s'arrêter à temps. Sans se renfermer dans des proportions
mesquines, il ne va pourtant jamais au delà du point où l'auditeur peut
se fatiguer à le suivre, et il semble avoir toujours présent à la pensée
l'aphorisme de Boileau:
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.
Je ne sais si les quatre symphonies de M. Reber ont été exécutées aux
concerts du Conservatoire, mais j'en ai entendu deux il y a quelques
années dans ces solennités où il est si difficile d'être admis, et l'une
et l'autre y obtinrent un brillant succès.
* * * * *
Stephen Heller me semble appartenir, lui aussi, Ã la famille peu
nombreuse des musiciens résignés qui aiment et respectent leur art. Il a
un grand talent, beaucoup d'esprit, une patience à toute épreuve, une
ambition modeste, et des convictions que ses études, ses observations de
chaque jour et son bon sens, rendent inébranlables. Pianiste
très-habile, il compose pour le piano et ne fait point valoir lui-même
ses Åuvres, ne jouant jamais en public; il ne leur donne point cet
aspect brillanté uni à une facilité lâche et plate qui assure le succès
de la plupart des Åuvres destinées aux salons; ses productions, où
toutes les ressources de l'art moderne du piano sont employées, ne
présentent point non plus ce grimoire inabordable qui fait acheter
certaines _études_ par des gens incapables d'en exécuter quatre mesures,
mais désireux de les étaler sur leur piano pour faire croire qu'ils
peuvent les jouer. On ne peut reprocher à Heller aucun genre de
charlatanisme. Il a même renoncé depuis quelques années à donner des
leçons, se privant ainsi de l'avantage, plus grand qu'on ne pense,
d'avoir des élèves pour le prôner. Il écrit tranquillement, à son heure,
de belles Åuvres, riches d'idées, d'un coloris suave en général,
quelquefois aussi très-vif, qui se répandent peu à peu partout où l'art
du piano est cultivé d'une façon sérieuse; sa réputation grandit, il vit
tranquille, et les ridicules du monde musical le font à peine sourire. O
trop heureux homme!
ROMÃO ET JULIETTE
OPÃRA EN QUATRE ACTES DE BELLINI
SA PREMIÃRE REPRÃSENTATION AU THÃATRE DE L'OPÃRA
DÃBUTS DE MADAME VESTVALI
Il existe à cette heure cinq opéras de ce nom dont le drame immortel de
Shakspeare est censé avoir fourni le sujet. Rien cependant ne ressemble
moins au chef-d'Åuvre du poëte anglais que les libretti, pour la
plupart difformes, mesquins, et quelquefois niais jusqu'à l'imbécillité,
que divers compositeurs ont mis en musique. Tous les librettistes ont
prétendu néanmoins s'inspirer de Shakspeare et allumer leur flambeau Ã
son soleil d'amour. Pâles flambeaux dont trois sont à peine de petites
bougies roses, dont un seul jeta en fumant quelque éclat, et dont
l'autre ne peut être comparé qu'au bout de chandelle d'un chiffonnier!
Ce que les tailleurs de libretti français et italiens, à l'exception de
M. Romani (qui est, je crois, l'auteur de celui de Bellini), ont fait de
l'Åuvre shakspearienne dépasse tout ce qu'on peut imaginer de puéril et
d'insensé. Ce n'est pas qu'il soit possible de transformer un drame
quelconque en opéra sans le modifier, le déranger, le gâter plus ou
moins. Je le sais. Mais il y a tant de manières intelligentes de faire
ce travail profanateur, imposé par les exigences de la musique! Par
exemple, bien qu'on n'ait pas pu conserver tous les personnages du
_Roméo_ de Shakspeare, comment n'est-il jamais venu à la pensée de l'un
des auteurs arrangeurs de garder au moins un de ceux que tous ils ont
supprimés? Dans les deux opéras français qui se jouaient sur des
théâtres où régnait l'opéra-comique, comment ne s'est-on pas avisé de
faire paraître ou Mercutio, ou la nourrice, deux personnages si
différents des acteurs principaux et qui eussent donné au musicien
l'occasion de placer dans sa partition de si piquants contrastes? En
revanche, dans ces deux productions, de mérites si inégaux, plusieurs
personnages nouveaux furent introduits. Ou y trouve un Antonio, un
Alberti, un Cébas, un Gennaro, un Adriani, une Nisa, une Cécile, etc.;
et pour quels emplois, pour arriver à quels résultats?...
Dans les deux opéras français le dénoûment est heureux. Les dénoûments
funestes étaient alors repoussés sur tous nos théâtres lyriques; on y
avait interdit le spectacle de la mort par égard pour l'extrême
sensibilité du public. Dans les trois opéras italiens, au contraire, la
catastrophe finale est admise. Roméo s'empoisonne, Juliette se donne un
petit coup avec un joli petit poignard en vermeil; elle s'assied
doucement sur le théâtre, à côté du corps de Roméo, pousse un petit
«ah!» bien gentil qui représente son dernier soupir, et tout est dit.
Bien entendu que ni Français ni Italiens, pas plus que les Anglais
eux-mêmes sur leurs théâtres consacrés au _drame légitime_, n'ont osé
conserver dans son intégrité le caractère de Roméo et laisser seulement
soupçonner son premier amour pour Rosaline. Fi donc? supposer que le
jeune Montaigu ait pu aimer d'abord une autre que la fille de Capulet!
ce serait indigne de l'idée que l'on se fait de ce modèle des amants,
cela le dépoétiserait tout à fait; le public n'est composé que d'âmes si
constantes et si pures!...
Et pourtant combien est profonde la leçon qu'a voulu donner le poëte!
Combien de fois ne croit-on pas aimer avant de connaître le véritable
amour! Combien de Roméo sont morts sans l'avoir connu! Combien d'autres
ont senti leur cÅur saigner durant de longues années pour une
_Rosaline_ séparée de leur âme par des abîmes dont ils ne voulaient pas
voir la profondeur!... Combien d'entre eux ont dit à un ami: «_Je me
cherche et ne me trouve plus; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est
ailleurs. Adieu, tu ne saurais m'apprendre le secret d'oublier!_»
Combien de fois l'amoureux de Rosaline entend-il Mercutio lui dire:
«_Viens, nous saurons bien te tirer de ce bourbier d'amour_,» et
répond-il par un sourire d'incrédulité au joyeux philosophe, qui
s'éloigne fatigué de la tristesse de Roméo, en disant: «_Cette Rosaline
au visage pâle et au cÅur de marbre le tourmente à tel point qu'il en
deviendra fou._» Jusqu'au moment où, parmi les splendeurs de la fête
donnée par le riche Capulet, il aperçoit Juliette, et à peine a-t-il
entendu quelques mots de cette voix émue, qu'il reconnaît l'être tant
cherché, que son cÅur bondit et se dilate en aspirant la poétique
flamme, et que l'image de Rosaline s'évanouit comme un spectre au lever
du soleil. Et après la fête, errant à l'entour de la maison de Capulet,
en proie à une angoisse divine, pressentant l'immense révolution qui va
s'opérer en lui, il entend l'aveu de la noble fille, il tremble
d'étonnement et de joie; et alors commence l'immortel dialogue digne des
anges du ciel:
JULIETTE.
Je t'ai donné mon cÅur avant que tu me l'aies demandé, et je
voudrais qu'il fût encore à donner.
ROMÃO.
Pour me le refuser? Est-ce pour cela, mon amour?
JULIETTE.
Non, pour être franche avec toi et te le donner de nouveau...
ROMÃO.
O nuit fortunée! nuit divine! j'ai peur que tout ceci ne soit qu'un
rêve; je n'ose croire à la réalité de tant de bonheur!
Mais il faut se quitter, et le cÅur de Roméo sent l'étreinte d'une
douleur intense, et il dit à l'aimée: «Je ne conçois pas qu'on puisse
nous séparer, j'ai peine à comprendre que je doive te quitter, même pour
quelques heures seulement. Entends, parmi les harmonies qui jaillissent
au loin, ce long cri douloureux qui s'élève... Il semble sortir de ma
poitrine... Vois ces splendeurs du ciel, vois toutes ces lumières
brillantes, ne dirait-on pas que les fées ont illuminé leur palais pour
y fêter notre amour?...» Et Juliette palpitante ne répond que par des
larmes. Et le vrai grand amour est né, immense, inexprimable, armé de
toutes les puissances de l'imagination, du cÅur et des sens. Roméo et
Juliette, qui existaient seulement, vivent aujourd'hui, ils s'aiment...
_Shakspeare! Father!_
Et quand on connaît le merveilleux poëme écrit en caractères de flamme,
et qu'on lui compare tant de grotesques libretti appelés opéras, qu'on
en a tirés, froides rapsodies écrites avec les sucs du concombre et du
nénufar, il faut dire:
_Shakspeare! God!_
et songer que l'outrage ne peut l'atteindre.
Des cinq opéras dont j'ai parlé en commençant, le _Roméo_ de Steibelt,
représenté pour la première fois sur le théâtre Feydeau, le 10 septembre
1793, est immensément supérieur aux autres. C'est une partition, cela
existe; il y a du style, du sentiment, de l'invention, des nouveautés
d'harmonie et d'instrumentation même fort remarquables, et qui durent
paraître à cette époque de véritables hardiesses. Il y a une ouverture
bien dessinée, pleine d'accents pathétiques et énergiques, savamment
traitée, un très-bel air précédé d'un beau récitatif:
Du calme de la nuit tout ressent les doux charmes,
dont l'andante est d'un tour mélodique expressif et distingué, et que
l'auteur a eu l'incroyable audace de finir sur la troisième note du ton
sans rabâcher la cadence finale, ainsi que la plupart de ses
contemporains.
Cet air a pour sujet la seconde scène du troisième acte du _Roméo_ de
Shakspeare, où Juliette, seule dans sa chambre, et mariée dans la
journée à Roméo, attend son jeune époux.
«Ferme tes épais rideaux, ô nuit, reine des amoureux mystères;
dérobe-les aux yeux indiscrets, et que Roméo s'élance dans mes
bras, inaperçu, invisible!--Le bonheur des amants n'a besoin d'être
éclairé que par la présence radieuse de l'objet aimé, et c'est la
nuit qui lui convient le mieux.--Viens donc, nuit solennelle,
matrone au maintien grave, au noir vêtement, guide mes pas dans la
lice où je dois trouver mon vainqueur.»
Il faut signaler encore dans l'Åuvre de Steibelt un air avec chÅur du
vieux Capulet, plein de mouvement et d'un caractère farouche:
Oui, la fureur de se venger
Est un _premier_ besoin de l'âme!
La marche funèbre:
Grâces, vertus, soyez en deuil!
et l'air de Juliette, quand elle va boire le narcotique. C'est
dramatique, c'est même fort émouvant; mais quelle distance, grand Dieu!
de cette inspiration musicale, si bien ménagé qu'en soit l'intérêt
jusqu'Ã la fin, au prodigieux crescendo de Shakspeare (qui fut le
véritable inventeur du crescendo), morceau dont le pendant ne se trouve
qu'à la quatrième scène du troisième acte d'_Hamlet_, commençant par ces
mots: «Eh bien! ma mère, que me voulez-vous?» Quelle marée montante de
terreurs que ce long monologue de Juliette:
_What if it be a poison which the friar_
_Subtily hath minister'd to have me dead..._
«Mais si c'est du poison que le moine m'a remis pour me donner la
mort, dans la crainte du déshonneur qu'attirerait sur lui ce
mariage, parce qu'il m'a déjà mariée à Roméo? J'ai peur! Non, cela
ne saurait être; c'est un homme d'une sainteté éprouvée: rejetons
loin de moi cette odieuse pensée.--Mais si, une fois enfermée dans
la tombe, je m'éveille avant que Roméo vienne me délivrer? Oh! ce
serait horrible! nul air pur ne pénètre dans ce redoutable caveau,
et j'y serais infailliblement suffoquée avant l'arrivée de mon
Roméo. Ou, si je vis, que deviendrai-je dans les ténèbres de la
nuit et de la mort, au milieu des terreurs de ce funèbre séjour,
qui depuis tant de siècles a reçu les ossements de mes ancêtres; où
Tybalt, saignant encore, fraîchement inhumé, pourrit dans son
linceul; où, à certaines heures de la nuit, on prétend que les
esprits reviennent? Hélas! hélas! si je me réveille avant l'heure,
au milieu d'exhalaisons infectes, de gémissements comme ceux de la
mandragore qu'on déracine, voix étranges qu'un mortel ne peut
entendre sans être frappé de démence! O mon Dieu! entourée de ces
épouvantables terreurs, j'en deviendrai folle; mes mains insensées
joueront avec les squelettes de mes ancêtres! J'arracherai de son
linceul le cadavre sanglant de Tybalt, et dans mon aveugle
frénésie, transformant en massue l'un des ossements de mes pères,
je m'en servirai pour me briser le crâne.--Oh! il me semble voir
l'ombre de Tybalt; il cherche Roméo, dont la fatale épée a percé sa
poitrine.--Arrête, Tybalt; arrête! Roméo! Roméo! Roméo! voilà le
breuvage! Je bois à toi!»
La musique, j'ose le croire, peut aller jusque-là ; mais quand y est-elle
allée, je ne sais. En entendant à la représentation ces deux terribles
scènes, il m'a toujours semblé sentir mon cerveau tournoyer dans mon
crâne et mes os craquer dans ma chair... et je n'oublierai jamais ce cri
prodigieux d'amour et d'angoisse qu'une seule fois j'entendis:
_Romeo! Romeo!--Here's drink!--I drink to thee!_
* * * * *
Et vous voulez qu'après avoir connu de telles Åuvres, éprouvé de telles
impressions, on prenne au sérieux vos petites passions tièdes, vos
petits amours de cire à mettre sous un bocal... Vous voulez que ceux qui
ont vécu toute leur vie dans les contrées où rêvent ces grands lacs
océaniens, où s'élèvent fières et verdoyantes ces forêts vierges de
l'art, puissent s'accommoder de vos petits parterres, de vos bordures de
buis taillées carrément, de vos bocaux où nagent de petits poissons
rouges, ou de vos mares remplies de crapauds! Pauvres faiseurs de petits
opéras!...
* * * * *
L'autre partition française portant le titre de Roméo et Juliette, et
presque inconnue aujourd'hui, est, malheureusement pour notre
amour-propre national, de Dalayrac. L'auteur de l'abominable livret eut
l'esprit de ne pas se nommer. Cela est misérable, plat, bête, en tout et
partout. On dirait d'une Åuvre composée par deux imbéciles qui ne
connaissent ni la passion, ni le sentiment, ni le bon sens, ni le
français, ni la musique.