Je suis monté au vieux château, à grands pas, en enrageant de toute mon

âme, forcé de reconnaître que les grands poëtes, comme les grands

artistes, sont fatalement destinés à être outragés de mille manières;

que, si l'on met en vaudeville l'_Iliade_, en ballets l'_Odyssée_, si

l'on place une pipe à la bouche de l'Hercule Farnèse, si l'on dessine

des moustaches sur la lèvre de la Vénus de Milo, si les praticiens

corrigent le travail des statuaires, si l'on mutile et déforme les

chefs-d'œuvre de l'art musical, il n'y aura personne pour les venger,

et les gouvernants ne daigneront pas s'en occuper.

* * * * *

Le vieux château de Bade est une ruine colossale du moyen âge, un nid de

vautours construit au sommet d'une montagne qui domine toute la vallée

de l'Oos. Au milieu d'une forêt de sapins gigantesques pendent de toutes

parts des pans de murs noirs et durs comme les rochers, des pans de

rochers droits comme les murs. Dans les cours président des chênes

séculaires; de vieux hêtres curieux passent par les fenêtres leurs têtes

chevelues; d'interminables escaliers, des puits sans fond se présentent

à chaque instant devant les pas de l'explorateur étonné, qui ne peut se

défendre d'une terreur secrète. Là, vécurent, on ne sait quand, on ne

sait quels landgraves, margraves ou burgraves, gens de proie et de

brigandage, de meurtre et de rapine, que la civilisation a fait

disparaître. Que de crimes ont été commis sous ces voûtes formidables,

que de cris de désespoir, que de sanglantes orgies en ont fait retentir

les lambris!... Aujourd'hui, ô prose! ô plate utilité! un restaurateur

les habite, on n'y entend que le bruit des fourneaux d'une vaste

cuisine, que les explosions des bouteilles de vin de Champagne, que les

éclats de rire des bourgeois allemands et des touristes français en

pointe de gaieté. Pourtant, si l'on a le courage d'entreprendre

l'ascension du faîte déchiré du monument, on retrouve peu à peu la

solitude, le silence et la poésie. Du haut de la dernière plate-forme on

aperçoit dans la plaine, de l'autre côté de la montagne, plusieurs

riantes petites villes allemandes, des champs bien cultivés, une

végétation luxuriante, et le Rhin, morne et silencieux, déroulant son

interminable ruban d'argent à l'horizon.

C'est là que je suis parvenu, toujours grondant, comme une locomotive

impatiente. Peu à peu le calme et l'indifférence m'ont été rendus, en

écoutant les voix mystérieuses qui parlent là avec tant d'indifférence

et de calme des hommes et des temps qui ne sont plus.

L'amour de la musique a semblé lui-même se ranimer en moi, en écoutant

les harmonies ineffables des harpes éoliennes, placées par quelque

charitable Allemand dans les anfractuosités des ruines, où les vents

leur font rendre de si poétiques plaintes. Ces accords vaporeux donnent

une idée de l'infini; on ne sait quand ils commencent ni quand ils

cessent... On croit les entendre encore quand ils ne vibrent plus. Cela

éveille de vagues souvenirs de jeunesse enfuie, d'amours éteintes,

d'espérances déçues... et l'on pleure tristement... si l'on n'est pas

trop vieux, car alors l'œil reste sec, il se ferme, et l'on s'endort.

Il paraît qu'on ne doit pas encore me ranger parmi les vieux... je ne me

suis pas endormi. Loin de là, après l'averse le soleil est revenu, et

j'ai pensé à un petit ouvrage dont je m'occupe en ce moment. Assis sur

un créneau, le crayon à la main, je me suis mis à écrire les vers d'une

scène de nuit dont je tâcherai ces jours-ci de trouver la musique, et

que voici:

Nuit paisible et sereine!

La lune, douce reine

Qui plane en souriant,

L'insecte des prairies

Dans les herbes fleuries

En secret bruissant,

Philomèle,

Qui mêle

Au murmure du bois

Les splendeurs de sa voix;

L'hirondelle

Fidèle

Caressant sous nos toits

Sa nichée en émois;

Dans sa coupe de marbre

Ce jet d'eau retombant

Écumant;

L'ombre de ce grand arbre

En spectre se mouvant

Sous le vent;

Harmonies

Infinies,

Que vous avez d'attraits

Et de charmes secrets

Pour les âmes attendries!

J'en étais là de mon nocturne, quand un de ces oisons si nombreux Ã

Bade, à l'époque où nous sommes, est venu brusquement me replonger dans

la prose: «Tiens, c'est vous, m'a-t-il dit avec sa voix de sauveur du

Capitole, que diable faites-vous là tout seul, sur ce donjon perché? Ah!

des vers! voyons! Je parie que vous travaillez à l'opéra que M. Benazet

vous a commandé pour l'ouverture du théâtre de Bade. Eh! eh! il avance,

le nouveau théâtre, il sera fini l'an prochain. L'ouvrier qui le bâtit

est un peu âgé, il est vrai, mais encore vert; c'est le même qui, avant

1830, à Paris, travaillait avec tant d'ardeur à l'arc de Triomphe de

l'Étoile.--Précisément, mon très-cher, je m'occupe de ce petit opéra.

Mais n'employez donc pas, s'il vous plaît, des expressions aussi

inconvenantes. M. Benazet ne m'a rien _commandé_; on ne commande rien

aux artistes, vous devriez le savoir. Ou commande à un régiment français

d'aller se faire tuer, et il y va; à l'équipage d'un vaisseau français

de se faire sauter, il le fait; à un critique français d'entendre un

opéra-comique dont il doit rendre compte, et il l'entend; mais c'est

tout; et si l'on commandait à certains acteurs de déranger seulement

leurs habitudes, d'être simples, naturels, nobles, également éloignés de

la platitude et de l'enflure; si l'on commandait à certains chanteurs

d'avoir de l'âme et de bien rhythmer leur chant, à certains critiques de

connaître ce dont ils parlent, à certains écrivains de respecter la

grammaire, à certains compositeurs de savoir le contre-point, les

artistes sont fiers, ils n'obéiraient pas. Pour moi, dès qu'on me

commande quelque chose, on peut être assuré de l'effet de ce

commandement, il me paralyse, il me rend inerte et stupide; et comme je

vous crois organisé de la même façon, je vous prie très-instamment (il

est inutile de vous le commander), je vous conjure de redescendre à Bade

et de me laisser rêver sur mon donjon.» Et l'oison repartit en ricanant.

Mais le fil de mes idées était rompu; après d'inutiles efforts pour le

renouer, je suis resté là sans penser, écoutant l'hymne à l'empereur

d'Autriche, exécuté à une grande distance, dans le kiosque de la

Conversation, par la musique militaire prussienne, et que le vent du

sud m'apportait par lambeaux des profondeurs de la vallée. Que cette

mélodie du bon Haydn est touchante! Comme on y sent une sorte

d'affectuosité religieuse! C'est bien le chant d'un peuple qui aime son

souverain. Notez que je ne dis pas le _bon Haydn_ avec une intention

railleuse; non, Dieu m'en garde! Je me suis toujours indigné contre

Horace, ce poëte parisien de l'ancienne Rome, qui a osé dire:

_Aliquando bonus dormitat Homerus_.

Certes Haydn n'était pas un bonhomme, mais un homme bon; et la preuve,

c'est qu'il avait une femme insupportable qu'il n'a jamais battue, et

par qui, dit-on, il s'est quelquefois laissé battre.

Enfin il a fallu redescendre; la nuit était venue,

La lune, douce reine,

Planait en souriant.

J'ai retraversé la forêt de sapins, plus sonore et d'une meilleure

sonorité que la plupart de nos salles de concerts. On y pourrait faire

des quatuor. J'ai souvent pensé à une admirable chose que l'on devrait y

exécuter par une belle nuit d'été, c'est l'acte des champs Élysées de

l'_Orphée_ de Gluck. Je crois entendre, sous ce dôme de verdure, dans

une demi-obscurité, ce chœur des ombres heureuses dont les paroles

italiennes augmentent le charme mélodieux:

_Torna o bella all tuo consorte,_

_Che non vuol che più diviso_

_Sia di te pietoso il ciel._

Mais quand on a des velléités de musique dans les bois, c'est toujours Ã

la suite d'un déjeuner où l'on a mangé du pâté; ce sont alors des

fanfares qu'on y exécute, fanfares de cors, de trompes de chasse,

n'éveillant d'autres idées que celles des chiens, des piqueurs et des

marchands de vin...

Au milieu de la montagne se trouve une fontaine qui coule avec un petit

bruit; je suis allé m'asseoir près de son bassin. J'y serais resté

jusqu'au lendemain à écouter son tranquille murmure s'il ne m'eût

rappelé celui des fontaines du corridor intérieur de la

Grande-Chartreuse, que j'entendis pour la première fois il y a

trente-cinq ans (hélas! trente-cinq ans!). La Grande-Chartreuse m'a fait

penser aux trappistes et à leur phrase obligée:

Frère, il faut mourir!

La lugubre phrase m'a rappelé que je devais aller le lendemain de bonne

heure à Carlsruhe faire répéter les chœurs de mon _Requiem_, dont le

programme de cette année contient deux morceaux. Et j'ai regagné mon

gîte pour préparer ce voyage.

«Où a-t-il la tête, allez-vous dire, de faire entendre aux gens de

plaisir réunis à Bade des morceaux d'une messe de morts?--C'est

précisément cette antithèse qui m'a séduit en faisant le programme. Cela

me semble la réalisation en musique de l'idée d'Hamlet tenant le crâne

d'Yorick: «Allez maintenant dans le boudoir d'une belle dame, dites-lui

que, quand elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra

qu'elle en vienne à faire cette figure-là. Faites-la rire à cette idée.»

Oui, faisons-les rire, me suis-je dit aussi, toutes ces beautés

crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leur vieux nom et de

leurs nombreux millions; faisons-les rire, ces femmes hardies qui

souillent et déchirent; faisons-les rire, ces marchands de corps et

d'âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur

chantant le redoutable poëme d'un poëte inconnu, dont le barbare latin

rimé du moyeu âge semble donner à ses menaces un accent plus effrayant:

_Dies iræ, dies illa._

«Jour de colère, ce jour-là réduira l'univers en poudre.

«Quel tremblement, quelle terreur alors, quand le juge viendra tout

scruter sévèrement.

«Le livre où tout est écrit sera apporté, et son contenu motivera

la sentence.

«La trompette, répandant un son terrible parmi les tombeaux des

contrées diverses, rassemblera l'humanité tout entière devant son

trône.

«Lors donc que le juge sera assis, tout ce qui était caché

apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance.

«Stupéfaction de la mort et de la nature.»

Faisons-les rires à ces idées!

Comme la grande majorité de l'auditoire ne sait pas le latin, j'aurai

soin que la traduction française soit imprimée sur le programme.

Faisons-les rire.

Quel poëme! quel texte pour un musicien! Je ne saurais exprimer le

bouleversement de cœur que j'éprouve quand, dirigeant un orchestre

immense, j'arrive au verset:

_Judex ergo cum sedebit._

Alors tout se fait noir autour de moi; je n'y vois plus, je crois tomber

dans la nuit éternelle.

--Ah çà, vous avez donc affaire à un auditoire de prédestinés de

l'enfer? direz-vous.--Il est vrai, ma tirade apocalyptique pourrait le

faire croire, c'est le courant des idées shakspeariennes qui m'avait

entraîné; au contraire, la belle société de Bade se compose d'honnêtes

gens qui ne doivent avoir aucun sujet de crainte en songeant à l'autre

vie. On n'y compte qu'un petit nombre de scélérats, ceux qui ne vont pas

au concert.

Vous allez aussi me demander comment, dans une si petite ville, je

pourrai trouver l'appareil musical nécessaire à l'exécution de ce _Dies

iræ_, appareil dont les éléments sont si difficiles à réunir à Paris,

comment on pourra les placer dans la salle du festival et comment on

supportera cette sonorité ébranlante. D'abord vous saurez que j'ai

arrangé la partition des timbales pour trois timbaliers seulement;

quant aux orchestres d'instruments de cuivre,

_Mirum spargentes sonum_,

nous les avons aisément formés avec les artistes de Carlsruhe réunis Ã

ceux de Bade et aux musiciens prussiens en garnison à Rastadt,

forteresse voisine de Carlsruhe. Le chœur a été rassemblé par les soins

de MM. Strauss et Krug, maître de chapelle et directeur des chœurs du

grand-duc. Les choristes répètent depuis quinze jours. Je fais ici des

répétitions instrumentales trois fois par semaine. Tout se prépare

tranquillement avec une régularité parfaite. La veille et l'avant-veille

du concert, j'emmènerai par le chemin de fer nos artistes à Carlsruhe;

ils y répéteront avec ceux de la chapelle grand-ducale. Le jour du

concert, au contraire, de grand matin, M. Strauss m'amènera les artistes

de Carlsruhe pour les faire répéter avec ceux de Bade, sur une vaste

estrade élevée pendant la nuit à l'un des bouts de la salle de

Conversation. Les jeux sont suspendus ce jour-là. Derrière l'orchestre

se trouve une tribune assez vaste; c'est là que je placerai mon attirail

de timbales et les groupes d'instruments de cuivre. M. Kenneman, le chef

d'orchestre intelligent et dévoué de Bade, les conduira. Ces voix

formidables, ces bruits de tonnerre ne perdront rien de leur puissance

musicale, je l'espère, pour être lancés à cette distance. En outre le

mouvement du _tuba mirum_ est si large, que les deux chefs d'orchestre

pourront, en se suivant de l'œil et de l'oreille, marcher ensemble sans

accident.

Vous voyez que je vais avoir une rude journée. De neuf heures du matin Ã

midi, dernière répétition générale; à trois heures, remise en ordre de

l'orchestre et de la musique plus ou moins bouleversés par la répétition

du matin, travail que je n'ose confier à personne; à huit heures du

soir, le concert.

A minuit, en pareil cas, j'ai peu envie de danser. Mais madame la

princesse de Prusse (aujourd'hui reine) assiste ordinairement à cette

fête; souvent elle daigne me retenir quelques instants pour me faire ses

observations, toujours bienveillantes malgré leur finesse, sur les

principaux morceaux du programme. Elle cause avec tant de charme, elle

comprend si intimement la musique, elle a tant de sensibilité unie à un

si rare esprit, elle a si bien l'art de vous encourager, de vous donner

confiance, qu'après cinq minutes de son charmant entretien toute ma

fatigue disparaît, je serais prêt à recommencer.

Voilà, messieurs, ce que je fais à Bade. J'aurais encore d'autres

détails à vous donner; Dieu me garde néanmoins de poursuivre; je vois

d'ici la moitié de votre auditoire... qui dort.

LE DIAPASON

M. le ministre d'État, inquiet sur l'avenir de plus en plus alarmant de

l'exécution musicale dans les théâtres lyriques, étonné du peu de durée

de la carrière des chanteurs, et persuadé avec raison que l'élévation

progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles

voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette

question, déterminer l'étendue du mal et en découvrir le remède.

En attendant que cette réunion d'hommes spéciaux, compositeurs,

physiciens et savants amateurs de musique, reprenne ses travaux

suspendus pendant le mois qui s'achève, nous allons tâcher de jeter

quelque jour sur l'ensemble des faits, et, sans rien préjuger du parti

que prendra la commission, lui soumettre d'avance nos observations et

nos idées.

LE DIAPASON A-T-IL RÉELLEMENT MONTÉ[8], ET DANS QUELLES PROPORTIONS

DEPUIS CENT ANS.

Oui, sans doute, le fait de son ascension est reconnu de tous les

musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier.

La progression suivie par cet exhaussement semble avoir été à peu près

la même partout. La différence qui existe aujourd'hui entre le ton des

divers orchestres d'une même ville et entre celui des orchestres de pays

séparés par des distances considérables ne constitue en général que des

nuances qui n'empêchent point de réunir quelquefois ces orchestres et

d'en former, au moyen de certaines précautions, une grande masse

instrumentale dont l'accord est satisfaisant. S'il y avait, ainsi qu'on

le répète souvent à Paris, une grande dissemblance entre les diapasons

de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques

militaires, comment eussent été possibles les orchestres de sept à huit

cents musiciens qu'il m'est arrivé si souvent de diriger dans les vastes

locaux des Champs-Elysées, après les expositions de 1844 et de 1855, et

dans l'église de Saint-Eustache, puisque les éléments de ces congrès

musicaux se composaient nécessairement de presque tous les

instrumentistes disséminés dans les nombreux corps de musique de Paris?

Les festivals d'Allemagne et d'Angleterre, où les orchestres de

plusieurs villes se réunissent fréquemment, prouvent que les différences

de diapason y sont également peu sensibles et que la précaution de

_tirer la coulisse_ des instruments à vent trop hauts suffit pour les

faire disparaître.

Ces différences existent cependant, si petites qu'elles soient. On en

aura bientôt la preuve, la commission ayant écrit à presque tous les

maîtres de chapelle, maîtres de concert et chefs d'orchestre des villes

d'Europe et d'Amérique où l'art musical est cultivé, pour leur demander

un exemplaire de l'instrument d'acier dont on se sert chez eux comme

chez nous, sous divers noms, pour donner le _la_ aux orchestres et

accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparés

aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possédons,

rendront évidente et précise la différence qui existe entre le ton

d'aujourd'hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les

vieilles orgues de plusieurs églises, à cause de la nature toute

spéciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a

renfermées, n'ayant jamais été mises en relations avec les instruments Ã

vent des théâtres, ont conservé le diapason de l'époque où elles furent

construites; or ce diapason est en général d'un ton plus bas que celui

d'aujourd'hui.

De là l'usage d'appeler ces orgues en _si_ bémol, parce que leur _ut_ en

effet, étant d'un ton plus bas que le nôtre, se trouve à l'unisson de

noire _si_ bémol. Ces orgues ont au moins un siècle d'existence. Il

faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux,

que le diapason ayant monté d'un ton en cent ans ou d'un demi-ton en un

demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six

cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nécessairement en

l'an 2458 haussé d'_une octave_.

L'absurdité d'un pareil résultat suffit à démontrer l'importance de la

mesure prise par M. le ministre d'État, et il est fort regrettable que

l'un de ses prédécesseurs n'ait pas songé à la prendre longtemps avant

lui.

Mais la musique a rarement jusqu'ici obtenu une protection éclairée,

officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui on a le plus

besoin. Presque toujours, presque partout, son sort a été remis aux

mains d'agents qui n'avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa

grandeur, de sa noblesse, et qui ne possédaient aucune connaissance de

sa nature et de ses moyens d'action. Presque toujours et presque partout

jusqu'à présent elle a été traitée comme une fille bohème qu'on faisait

chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et

des chiens savants, qu'on couvrait d'oripeaux pour attirer sur elle

l'attention de la foule et qu'on ne demandait qu'à vendre à tout venant.

La décision prise par M. le ministre d'État donne lieu d'espérer que la

musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et

que d'autres réformes importantes dans la pratique et dans

l'enseignement de l'art musical suivront de près la réforme du diapason.

MAUVAIS EFFETS PRODUITS PAR L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.

A l'époque où l'on commença en France à écrire de la musique dramatique,

à produire des opéras, au temps de Lulli par exemple, le diapason étant

établi, mais non fixé (on le verra tout à l'heure), les chanteurs quels

qu'ils fussent n'éprouvèrent aucune peine à chanter des rôles écrits

dans les limites alors adoptées pour les voix. Quand ensuite le diapason

eut subi une élévation sensible, il eût été du devoir et de l'intérêt

des compositeurs d'en tenir compte et d'écrire un peu moins haut; ils ne

le firent pas. Cependant les rôles écrits pour les théâtres de Paris par

Rameau, Monsigny, Grétry, Glück, Piccini et Sacchini, dans un temps où

le diapason était de près d'un ton moins élevé qu'aujourd'hui, restèrent

longtemps chantables: la plupart le sont même encore, tant ces maîtres

ont mis de prudence et de réserve dans l'emploi des voix, à l'exception

de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mélodique est

disposé dans une région de la voix déjà un peu haute pour son époque, et

qui l'est beaucoup trop pour la nôtre.

Spontini dans la _Vestale_, dans _Cortez_ et _Olympie_, écrivit même des

rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas.

Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement

monté), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les ténors; on

vit paraître les _ut_ naturels aigus, en voix de tête et en voix de

poitrine dans les rôles de ténor; l'_ut_ dièse aigu dans ces mêmes rôles

en voix de tête, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n'eurent

jamais l'idée d'employer. On exigea de plus en plus souvent des ténors

le _si_ naturel aigu lancé avec force en voix de poitrine (qui eût été

pour l'ancien diapason un _ut_ dièse dont il n'y a pas trace dans les

partitions du siècle dernier), les _ut_ aigus attaqués et soutenus par

les soprani, et l'on sema les rôles de basse de _mi_ naturels hauts. Ce

dernier son, trop souvent employé par les vieux maîtres sous le nom de

_fa_ dièse haut, à l'époque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup

moins qu'il ne l'est généralement aujourd'hui sous le nom de _mi_

naturel.

Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement élevées, les

sons que le chanteur ne peut plus _émettre_ mais qu'il doit _extraire_

avec violence, comme un opérateur vigoureux extrait une dent cariée,

que, tout bien considéré, nous sommes obligés de céder à l'évidence et

de tirer cette étrange conclusion: on a écrit en France pour le grand

opéra de plus en plus haut au fur et à mesure que le diapason montait.

On s'en convaincra aisément en comparant les partitions du siècle

dernier à celles de nos jours.

Achille, dans _Iphigénie en Aulide_ (l'un des rôles de ténor les plus

hauts de Glück), ne monte qu'au _si naturel_, lequel _si_ était alors ce

qu'est aujourd'hui le _la_ et se trouvait en conséquence d'un ton plus

bas que le _si_ actuel. Une seule fois il écrivit dans _Orphée_ un _re_

aigu; mais cette note unique, qui était le même son que l'_ut_ employé

trois fois dans _Guillaume Tell_, est présentée dans une vocalise lente

en voix de tête, de façon à être effleurée plutôt qu'entonnée, et ne

présente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L'un des grands rôles de

femme de Glück contient le _si_ bémol haut lancé et soutenu avec force:

c'est celui d'Alceste. Ce _si_ bémol correspondait à notre _la_ bémol

actuel. Qui hésite maintenant à écrire pour une prima donna le _la_

bémol et le _la_ naturel, et le _si_ bémol, et même le _si_ naturel, et

même l'_ut_?

A travers chants: études musicales, adorations, boutades et critiques · 第 21 / 25 段