A Taïti, cette charmante province française, les belles insulaires

convaincues d'avoir eu des sourires pour un trop grand nombre d'hommes,

Français ou Taïtiens, sont condamnées à exécuter de leurs mains un bout

de grande route plus ou moins long, pavé ou non pavé; et la galanterie

tourne ainsi à l'avantage des voies de communication. Que de femmes Ã

Paris qui n'arrivent à rien, et qui, dans ce pays-là, feraient joliment

leur chemin!

On a dû trouver fort étrange le titre de _directeur des arts_ que j'ai

employé tout à l'heure pour un mandarin. On ne peut en effet concevoir

l'utilité d'une telle direction, chez nous, où l'art est si libre de

s'égarer, où il peut se faire mendiant, voleur, assassin, icoglan; où il

peut mourir de faim, ou parcourir ivre les rues de nos cités; où

chanteurs et cantatrices ont tous leur nez et leurs oreilles, où la

première condition requise pour être administrateur d'un théâtre musical

est de ne savoir pas la musique; où des lettrés sont les arbitres du

sort des musiciens; où les prix de composition musicale sont donnés par

des peintres, les prix de peinture par des architectes, les prix de

statuaire par des graveurs. Si les Chinois savaient cela! Pauvres

Chinois! Eh bien! pourtant, je vous l'ai dit, ils ont du bon. Ils ont

des directeurs des arts qui connaissent ce qu'ils dirigent; ils ont même

des colléges entiers de mandarins artistes, dont l'influence pourrait

être immense et s'exercer, pour le plus grand avantage de l'art, sur

l'empire tout entier. Il ne se publie pas dans toute la Chine un livre

sur la musique, la peinture, l'architecture, etc., que l'auteur ne

soumette son travail à l'examen des mandarins artistes, afin, s'ils

l'approuvent, de pouvoir inscrire sur la seconde édition de l'ouvrage:

_Approuvé par le collége_. Malheureusement les membres respectés de

cette institution, qui auraient souvent le droit de faire infliger aux

auteurs le supplice de la cangue, ont toujours été, à l'inverse des

directeurs spéciaux de l'art musical, animés d'une telle bienveillance,

qu'ils approuvent généralement tout ce qu'on leur présente. Aujourd'hui

ils loueront un auteur d'avoir exposé telle ou telle doctrine, préconisé

telle ou telle méthode de tamtam, demain un autre exposera la doctrine

contraire, prônera la méthode opposée, et le _collége_ ne manquera pas

de l'approuver encore. Ils en sont venus à un tel degré de bonhomie et

d'indulgence, que maintenant la plupart des auteurs, dès la première

édition de leurs livres, y placent la formule «_approuvé par le

collége_» avant même de le lui avoir présenté, tant ils sont certains

d'obtenir son suffrage.

Ah! pauvres Chinois! il ne faut plus s'étonner de voir chez eux l'art

rester obstinément stationnaire!

Mais je leur pardonne tout en faveur de leur règlement sur les tamtams

et de leurs lois contre les profanateurs.

Alors, direz-vous, s'ils coupent le nez et les oreilles aux chanteurs

qui profanent les chefs-d'œuvre, que font-ils pour ceux qui les

interprètent avec fidélité, avec grandeur, avec inspiration?--Ce qu'ils

font? Ils les comblent de distinctions honorifiques de toute espèce, ils

leur donnent des bâtonnets en argent pour manger le riz, ils accordent

aux uns le bouton jaune, à d'autres le boulon bleu; à celui-ci le bouton

de cristal, à celui-là les trois boutons; on voit en Chine des virtuoses

qui sont couverts de boutons. Ce n'est pas comme en France, où l'on ne

donne la croix à un chanteur que s'il a quitté le théâtre, s'il a perdu

sa voix, s'il n'est plus bon à rien.

Les mœurs chinoises, si différentes des nôtres en tout ce qui touche

aux beaux-arts en général, et à la musique en particulier, s'en

rapprochent sur un seul point: pour diriger les flottes, ils prennent

des marins. Si nous continuons, à la vérité, nous finirons par leur

ressembler tout à fait.

A MM.

LES MEMBRES DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

DE L'INSTITUT

11 septembre 1861

Messieurs et chers confrères,

Vous pensez que le récit de ce que je fais à Bade en ce moment pourra

intéresser l'auditoire d'une séance publique de l'Institut. Je ne

partage pas votre opinion[7]; mais, puisque vous le voulez, je me

résigne et je vous écris.

N'imaginez pas pourtant que je me fourvoie au point de paraphraser tant

de descriptions de Bade, faites avec un si rare talent par MM. Eugène

Guinot, Achard et quelques autres écrivains. Non, je parlerai de

musique, de géologie, de zoologie, de ruines, de palais splendides, de

philosophie, de morale; nous évoquerons l'antiquité, le moyen âge; nous

examinerons le temps présent; je citerai l'Apocalypse, et Homère, et

Shakspeare, peut-être M. Paul de Kock; je critiquerai çà et là, par

habitude; je désapprouverai même quelques-unes de vos approbations, et

vous serez obligés néanmoins de tout entendre. Vous l'aurez voulu.

Que de choses dans un menuet! disait le grand Vestris. Que de choses

dans une lettre! allez-vous dire. Rassurez-vous, ma lettre sera

peut-être fort convenable, claire et nette comme une lettre de faire

part. Cela va dépendre de ma santé, qui est détestable et des caprices

de ma névralgie. Je lâche ce mot à dessein, afin que vous puissiez dire,

quand je serai par trop ennuyeux:--C'est sa névralgie!

En effet, beaucoup de gens sont dépourvus d'esprit et de bon sens quand

ils se portent bien; pour moi c'est tout le contraire, et mon défaut

d'esprit n'est jamais si évident que dans l'état de maladie. Je suis de

la seconde catégorie; trop heureux de me figurer que je n'appartiens pas

à la troisième, à celle des gens qui n'ont pas le sens commun dans tous

les cas.

Ce que je fais à Bade?... J'y fais de la musique; chose qui m'est

absolument interdite à Paris, faute d'une bonne salle, faute d'argent

pour payer les répétitions, faute de temps pour les bien faire, faute de

public, faute de tout.

M. Benazet, qui, pendant cinq mois, est le véritable souverain de Bade,

et qui exerce sa souveraineté pour la plus grande gloire de l'art et le

bonheur des artistes, me tint, il y a huit ans, à peu près ce langage:

«Mon cher monsieur, je donne beaucoup de concerts dans les petits salons

du palais de la Conversation. Tous les pianistes du monde y viennent

successivement et plusieurs y viennent simultanément faire leurs

exercices. On y entend les plus grands artistes et les virtuoses les

plus excentriques; on y voit des violonistes jouer de la flûte, des

flûtistes jouer du violon, des basses chanter en voix de soprano, des

soprani chanter en voix de basse; on y entend même des chanteurs qui ne

se servent d'aucune espèce de voix. Ce sont donc, en somme, de beaux

concerts. Pourtant, quoiqu'on prétende que le mieux est ennemi du bien,

j'ambitionne le mieux. Voulez-vous venir à Bade organiser annuellement

un grand concert festival? Je mettrai à votre disposition tout ce que

vous demanderez en chanteurs et en instrumentistes, pour former un

ensemble en rapport avec les dimensions de la grande salle du palais de

la Conversation, et surtout en rapport avec le style des œuvres que

vous ferez exécuter. Vous composerez vos programmes, vous désignerez les

jours de répétition; s'il nous manque certains artistes spéciaux dont le

concours soit nécessaire, faites-les venir, promettez-leur de ma part ce

qu'ils demanderont, j'ai confiance en vous, je ne me mêlerai de rien...

que de payer!--O Richard, ô mon roi! m'écriai-je éperdu, en entendant

ces sublimes paroles. Quoi! il y a un souverain capable de cela? Quoi!

vous me laisserez faire? Vous choisissez un musicien pour diriger une

institution musicale, une entreprise musicale, une fête musicale! Vous

abandonnez les errements de toute l'Europe! Vous ne prenez pas pour

directeur de vos concerts un capitaine de vaisseau, un colonel de

cavalerie, un avocat, un orfèvre? Il est donc vrai; Dieu a dit: Que la

lumière soit! et la lumière... est. Voilà le renversement des usages les

plus sacrés. Vous êtes un ultra-romantique, on va crier haro! sur vous.

On cassera vos vitres! Vous allez être horriblement compromis; les

autres souverains retireront leurs ambassadeurs.--N'importe, répliqua M.

Benazet; dût le concert européen en être bouleversé, j'y suis résolu,

c'est entendu! Je compte sur vous.»

Depuis ce temps, tous les ans, à l'approche du mois d'août, une certaine

inquiétude que je ressens dans le bras droit m'annonce que je vais

bientôt avoir un orchestre à conduire. Aussitôt je m'occupe du

programme, s'il n'est pas (ce qui arrive presque toujours) composé dès

la saison précédente. Il me reste alors seulement à m'entendre avec les

dieux et les déesses du chant engagés pour le festival, sur le choix de

leurs morceaux. Quant à désigner moi-même ce qu'ils devront chanter, je

m'en garde, je sais trop le respect que les simples mortels doivent aux

divinités. Au bout de six semaines on parvient, en général, à découvrir

qu'on ne peut pas s'entendre, les cantatrices surtout ayant pour

habitude de changer dix fois d'avis avant le moment du concert.

A l'heure qu'il est, pour le festival qui aura lieu dans quelques

jours, je ne sais pas encore quel duo le ténor et la prima donna

chanteront; il y a trois mois que je les supplie de me l'indiquer.

Pour l'air du ténor seulement, nous nous sommes entendus tout de suite.

C'est un air admirable que la modestie d'un de nos confrères ne me

permet pas de désigner autrement.

Je saisis cette occasion, messieurs, pour vous adresser une question.

Vous avez, m'a-t-on dit, approuvé dernièrement un ouvrage sur l'art du

chant dont l'auteur, homme de talent et d'esprit, par malheur, déclare

que c'est non-seulement le droit, mais le devoir du chanteur de broder

les airs d'expression, d'en changer à son gré certains passages, de les

modifier de cent façons, de se poser en collaborateur du compositeur et

de venir en aide à son insuffisance. Que croyez-vous que ferait le

musicien auteur de ce bel air, dites-le-moi franchement, si, mettant en

pratique cette incroyable théorie, un ténor s'avisait, en le chantant

devant lui, d'en dénaturer toutes les phrases dont l'expression est si

absolument vraie, le sentiment si profond, le style mélodique si

naturel? De quelle façon ses entrailles de père seraient-elles émues, si

le _traditore_ s'avisait d'ajouter seulement des apoggiatures au passage

sublime où respirent à la fois la candeur, l'innocence, une grâce

ingénue et la terreur naïve de la mort?

Il n'est pas partisan du suicide, je le sais, mais s'il avait un

pistolet à la main, à coup sûr il lui brûlerait la cervelle.

Soyez tranquilles, cela n'arrivera pas à Bade. Mon ténor est un artiste

sérieux; il ne rêva jamais de monstruosités pareilles. D'ailleurs je

serai là, et s'il était assez abandonné de son ange gardien pour

commettre à la répétition générale un tel crime de lèse-majesté de l'art

et du génie, je dirais aussitôt à l'orchestre ce que je lui ai dit une

fois à Londres, en semblable circonstance: «Messieurs, quand nous en

serons à ce passage, regardez-moi bien; si le chanteur ose le défigurer

comme il vient de le faire, je vous ferai signe de vous arrêter court;

je vous défends de jouer, il chantera sans accompagnement.»

* * * * *

Et vous approuveriez de pareilles incartades et la théorie qui les

consacre!... Vous!... quand vous mourriez pour revenir ensuite me

l'affirmer avec une voix d'outre-tombe, je ne le croirais pas.

Et tenez, voici une jolie anecdote qui se rattache au sujet par tous les

points. Elle est vraie; j'en prends à témoin un autre de nos confrères

qui y figure comme victime d'un virtuose. Il s'agit ici d'un _traditore_

instrumentiste. Car nous autres compositeurs nous avons la chance d'être

assassinés par tout le monde, par les chanteurs sans talent, par les

méchants virtuoses, par les mauvais orchestres, par les choristes sans

voix, par les chefs d'orchestre incapables, lymphatiques ou bilieux, par

les machinistes, par les metteurs en scène, par les copistes, par les

graveurs, par les marchands de cordes, par les fabricants d'instruments,

par les architectes qui construisent les salles, enfin par les claqueurs

qui nous applaudissent. Tellement que jamais, depuis qu'on exécute en

France le _Don Juan_ de Mozart, il n'a été possible d'entendre la belle

phrase instrumentale qui termine le trio des masques; elle est toujours

couverte par les applaudissements.

En Allemagne, les applaudisseurs (il n'y a pas dans ce pays-là de

claqueurs de profession) sont plus avisés; ils n'applaudissent point

ainsi à tort et à travers; ils écoutent d'abord. Je me souviens d'avoir

assisté à Francfort à une représentation de _Fidelio_ pendant laquelle

le public ne donna pas une marque d'approbation. Arrivé là avec mes

idées et mes habitudes parisiennes, je m'indignais. Mais, après le

dernier accord du dernier acte, toute la salle se leva et salua l'œuvre

de Beethoven d'une foudroyante salve d'applaudissements. A la bonne

heure! mais il était temps. Je me trompe: il était temps, mais à la

bonne heure!

Que vous disais-je? O névralgie! m'y voilà. Il s'agit d'une anecdote

sur ces virtuoses brigands qui égorgent les grands compositeurs. Celui

de mon histoire fit bien pis, il égorgea un membre de l'Institut! Je

vous vois frémir. Voici le fait:

Il y a cinq ans, on donnait à Bade un nouvel et charmant opéra composé

exprès pour la saison, intitulé _le Sylphe_. On avait fait venir un

harpiste de Paris pour accompagner dans l'orchestre un morceau de chant

très-important. Persuadé qu'un homme de sa valeur se devait de faire

parler de lui en Allemagne, puisqu'il avait daigné y venir, et que

l'auteur de l'opéra ne voudrait pas écrire pour la harpe un solo que

l'action du drame lyrique ne comportait pas, notre homme se servit

lui-même; il écrivit clandestinement un petit concerto de harpe, et le

soir de la première représentation du _Sylphe_, au moment où, après la

ritournelle de l'orchestre, la cantatrice se disposait à commencer son

air, le virtuose, profitant d'un moment de silence, se mit

tranquillement à exécuter son concerto, au grand ébahissement du chef

d'orchestre, de tous les musiciens, de la cantatrice et du malheureux

compositeur, qui, suant d'anxiété et d'indignation, croyait faire un

mauvais rêve. J'y étais. L'auteur est philosophe, il n'a pas perdu du

coup trop de son embonpoint; mais j'en ai maigri pour lui. Dites,

messieurs, approuvez-vous aussi le concerto de harpe et la collaboration

forcée des virtuoses et des compositeurs?

Je dois dire encore que ce même harpiste, quelques jours auparavant,

avait fait partie de l'orchestre du festival; il était placé tout près

de moi. Le voyant cesser de jouer dans un tutti: «Pourquoi ne jouez-vous

pas? lui dis-je.--C'est inutile, _on ne pourrait m'entendre_.» Il

n'admettait pas qu'il fût utile à l'ensemble ni convenable pour lui de

jouer quand sa harpe ne pouvait se faire remarquer parmi les autres

instruments. De sorte que si cette doctrine était en vigueur, à chaque

instant, presque toujours, dans les ensembles, la seconde flûte, le

second hautbois, la seconde clarinette, les troisième et quatrième cors,

et tous les altos auraient raison de s'abstenir... Ai-je besoin de vous

dire que ce noble ambitieux n'a pas remis et ne remettra jamais le pied

dans un orchestre placé sous ma direction?

Ce système de suppressions est assez rarement pratiqué; celui des

additions, au contraire, est fort répandu. Rendons-en les désastres plus

frappants en le supposant appliqué à la littérature.

Il y a des gens qui récitent en public des fragments de poésie et les

mettent plus ou moins en relief par leur manière de les dire; la plupart

du temps ils se font applaudir en outrant leur diction, en exagérant les

accents, en soulignant les mots, en prononçant avec emphase les

expressions simples, etc. Que l'un d'eux, en récitant la fable de La

Fontaine, _la Mort et le Mourant_, ait l'idée d'y introduire des vers de

sa façon pour obtenir plus d'effet, il se peut, il faut malheureusement

le reconnaître, qu'il y ait des esprits assez mal faits pour l'absoudre

de cette insolence et pour trouver même très-ingénieuse l'addition de

ses vers à ceux de l'immortel fabuliste. Qu'il dise ainsi:

La mort ne surprend point le sage:

Il est toujours prêt à partir

_Sans gémir_.

En effet, remarquera-t-on, pourquoi gémir, quand il est sûr que toute

plainte sera vaine, que rien au monde ne peut retarder l'instant fatal?

La Fontaine n'avait pas songé à cela.

Donc:

Il est toujours prêt à partir

_Sans gémir_,

S'étant su lui-même avertir

Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage

_D'usage_.

«Ah! ceci est admirable, diront encore nos Philintes, rien n'est, à coup

sûr, plus en usage que la mort, et ce petit vers, ainsi jeté après un

alexandrin, est d'une intention excellente que La Fontaine eût

approuvée sans doute, si quelqu'un l'avait eue de son vivant.»

Avouez, avouez, avouez donc que, témoins d'une pareille abomination

littéraire, bien loin de faire comme ces juges complaisants, toujours

prêts à soutenir les insulteurs contre l'insulté, vous demanderiez pour

ce lecteur de la Fontaine

Un cabanon

A Charenton.

Eh bien, c'est cela, et plus encore que l'on fait journellement en

musique.

Ce n'est pas que tous les compositeurs s'indignent ouvertement d'être

corrigés par leurs interprètes. Rossini, par exemple, semble heureux

d'entendre parler des changements, des broderies et des mille vilenies

que les chanteurs introduisent dans ses airs.

«Ma musique n'est pas encore _faite_, disait un jour le terrible

railleur; on y travaille. Mais ce n'est que le jour où il n'y restera

plus rien de moi qu'elle aura acquis toute sa valeur.»

A la dernière répétition d'un opéra nouveau:

«Ce passage ne me va pas, dit naïvement un chanteur, il faut _que je le

change_.--Oui, répliqua l'auteur, mettez quelque autre chose à la place.

Chantez la _Marseillaise_.» Ces ironies, si âcres qu'elles soient, ne

remédieront pas au mal. Les compositeurs ont tort de plaisanter à ce

sujet; les chanteurs ne manquant pas alors de dire: «Il a ri, il est

désarmé.» Il faut être armé, au contraire, et ne pas rire.......

Autre exemple en sens inverse et pourtant analogue.

Un célèbre chef d'orchestre, qui passait pour vénérer profondément

Beethoven, prenait néanmoins avec ses œuvres de déplorables libertés.

Un jour il entra le visage très-animé dans un café où je me trouvais.

«Ah! parbleu, dit-il en m'apercevant, vous venez de me faire avoir une

belle algarade!--Comment cela?--Je sors de la répétition de notre

premier concert; quand nous avons commencé le scherzo de la symphonie en

_ut_ mineur, ne voilà-t-il pas nos contre-bassistes qui se sont mis Ã

jouer; et comme je les arrêtais, ils ont invoqué votre opinion pour

blâmer la suppression que j'ai faite des contre-basses dans ce

passage.--Comment, répliquai-je, ces malheureux ont eu l'audace de vous

désapprouver et celle plus grande encore d'exécuter les parties de

contre-basse écrites par Beethoven! Cela crie vengeance!--Bah! bah! vous

raillez! Les contre-basses ne produisent pas là un bon effet; je les ai

retranchées il y a plus de vingt ans; j'aime mieux les violoncelles

seuls. Vous savez que lorsqu'on monte un ouvrage nouveau il faut

toujours que le chef d'orchestre y arrange quelque chose.--Moi? je

n'entendis jamais parler de cela. Je sais seulement que quand on étudie

pour la première fois un ouvrage, le chef d'orchestre et ses musiciens

doivent s'efforcer d'abord de le bien comprendre, et l'exécuter ensuite

avec une fidélité scrupuleuse unie à de l'inspiration, s'il se peut.

Voilà tout ce que je sais. Ayant écrit une symphonie, si vous aviez prié

Beethoven de la corriger, et s'il eût consenti à la retoucher de haut en

bas pour vous être agréable, cela paraîtrait tout naturel; mais vous,

sans autorisation, sans autorité, porter ainsi de bas en haut la main

sur une symphonie de Beethoven et en corriger l'orchestre, c'est bien

l'exemple le plus extravagant de témérité et d'irrévérence que l'on

puisse citer dans l'histoire de l'art. Quant à l'effet produit par les

contre-basses dans cet endroit, et qui est mauvais, dites-vous, cela ne

regarde ni vous, ni moi, ni personne. Les parties de contre-basse sont

écrites par l'auteur, on doit les exécuter. D'ailleurs votre sentiment

ne sera certainement pas celui de tous les chefs d'orchestre, autorisés

par votre exemple à vous imiter. Vous aimez mieux faire dire le thème du

scherzo par les violoncelles, un autre aimera mieux le faire chanter par

les bassons, celui-ci voudra des clarinettes, celui-là des altos; il

n'y aura que l'auteur qui n'aura pas voix au chapitre. N'est-ce pas le

désordre à son comble, une débâcle générale, la fin de l'art? Si

Beethoven revenait au monde, et si, en entendant sa symphonie ainsi

arrangée, il demandait qui s'est avisé de lui donner là une leçon

d'instrumentation, vous feriez en sa présence une singulière figure,

convenez-en. Oseriez-vous lui répondre: C'est moi? Lulli cassa un jour

un violon sur la tête d'un musicien de l'Opéra qui lui manquait de

respect; ce n'est pas un violon, mais une contre-basse que Beethoven

casserait sur la vôtre, en se voyant insulté et bravé de la sorte.» Mon

homme réfléchit un instant, puis, frappant du poing sur une table:

«C'est égal, dit-il, les contre-basses ne joueront pas!--Oh! quant Ã

cela, les gens qui vous connaissent n'en sauraient douter. Nous

attendrons.» Il mourut. Son successeur crut devoir réintégrer dans leurs

fonctions les contre-basses du scherzo. Mais ce changement n'était pas

le seul commis dans la splendide symphonie. Au final se trouve une

reprise indiquant que la première partie du morceau doit se dire deux

fois. Trouvant que cette répétition faisait longueur, on avait supprimé

la reprise. Le nouveau chef d'orchestre, qui, pour les contre-basses,

venait de donner raison à Beethoven contre son prédécesseur, donna

raison à celui-ci contre Beethoven et maintint la suppression de la

reprise. (Voyez l'exercice du libre arbitre de ces messieurs! n'est-ce

pas admirable?) Le nouveau chef mourut. Si M. T..., qui le remplace,

donne maintenant, comme il est probable, complétement raison Ã

Beethoven, il réinstallera la reprise, et il aura fallu en conséquence

trois générations de chefs d'orchestre et trente-cinq ans d'efforts des

admirateurs de Beethoven pour que cette œuvre merveilleuse du plus

grand des compositeurs de musique instrumentale ait pu être exécutée Ã

Paris telle que l'auteur l'a conçue.

Certes, messieurs, vous n'approuverez pas cela.

Voilà pourtant où conduit la tolérance de l'insubordination de certain

exécutants et du droit insensé qu'ils s'arrogent de corriger les

auteurs.

L'un de nos plus illustres virtuoses a dit à ce sujet: «Nous ne sommes

pas le clou auquel ou suspend le tableau, nous sommes le soleil qui

l'éclaire.»--Ce à quoi on peut répondre: D'accord, nous admettons cette

modeste comparaison. Mais le soleil, en rayonnant sur un tableau, en

dévoile exactement le dessin et le coloris; il n'y fait pas pousser des

arbres ni de mauvaises herbes, apparaître des oiseaux ou des serpents lÃ

où le peintre n'en a pas mis; il ne change pas l'expression des figures,

il ne rend pas tristes les visages gais, ni gais les visages tristes; il

n'élargit pas certains contours pour en rétrécir d'autres; il ne rend

pas blanc ce qui est noir, ou noir ce qui est blanc, il montre enfin le

tableau tel que le peintre l'a fait. Eh! que voulons-nous autre chose?

C'est justement ce que nous demandons. Soyez donc des soleils, mesdames

et messieurs, on sera heureux de vous adorer; soyez des soleils, et

tâchez de ne jamais être des rats-de-cave ou des lanternes de

chiffonnier.

* * * * *

A travers chants: études musicales, adorations, boutades et critiques · 第 20 / 25 段