honneurs du _bis_. L'air en _ré_ d'Osmin, qui leur succède, offre cette
particularité, très-remarquable chez Mozart, d'un thème rhythmé de trois
en trois mesures, suivi d'une phrase rhythmée de quatre en quatre.
Mozart lui-même ne croyait pas qu'il fût insensé de rhythmer une mélodie
autrement que dans la forme dite carrée?... Tout un système se trouve
dérangé par ce fait. Le rôle de Belmont contient encore une gracieuse
romance; la chanson du signal, avec son accompagnement de violons en
pizzicato, est piquante; mais, Ã mon sens, le meilleur morceau de la
partition serait le duo entre Constance et Belmont, qui la termine. Le
sentiment en est fort beau, le style beaucoup plus élevé que tout ce qui
précède, la forme plus grande, et les idées en sont magistralement
développées.
L'_Enlèvement_, au dire de presque tous nos confrères de la critique
musicale, a été exécuté au Théâtre-Lyrique avec la plus _scrupuleuse
fidélité_. On a seulement mis en deux actes la pièce qui était en trois,
_interverti l'ordre de succession de quelques morceaux, retiré un grand
air du rôle de madame Meillet pour le faire passer dans celui de madame
Ugalde, et placé entre les deux actes la fameuse marche turque si connue
des pianistes qui jouent Mozart_.
Allons! à la bonne heure! voilà ce qu'on doit appeler une _scrupuleuse
fidélité_!...
MOYEN TROUVÃ PAR M. DELSARTE
D'ACCORDER LES INSTRUMENTS A CORDES
SANS LE SECOURS DE L'OREILLE
Entendez-vous, pianistes, guitaristes, violonistes, violoncellistes,
contre-bassistes, harpistes, accordeurs, et vous donc, chefs
d'orchestre! _sans le secours de l'oreille!!!_ Voilà une découverte
immense, incomparable, sans prix, pour nous autres surtout, tristes
auditeurs de pianos discordants, de violons, de violoncelles
discordants; de harpes discordantes; d'orchestres discordants.
L'invention de M. Delsarte va vous mettre dans l'obligation de ne plus
nous torturer, de ne plus nous faire suer de douleur, de ne plus nous
pousser au suicide. Sans le secours de l'oreille!!! Non-seulement
l'oreille devient inutile pour accorder les instruments, mais il est
dangereux de la consulter, mais il faut à toute force ne pas la
consulter. Quel avantage pour ceux qui n'en ont pas! Jusqu'à présent
c'était le contraire, et nous vous pardonnions les tourments que vous
nous infligiez; mais à l'avenir, si vos instruments, si vos orchestres
ne sont pas d'accord, vous n'aurez point d'excuses, et nous vous
dénoncerons à la vindicte publique. Sans le secours de l'oreille!!!
secours si souvent inutile et trompeur, et fatal! La découverte de M.
Delsarte n'a d'action que sur les instruments à cordes, et c'est
beaucoup, c'est énorme. D'où il suit que dans les orchestres dirigés et
accordés sans le secours de l'oreille, il n'y aura plus de discordance
maintenant qu'entre les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les
bassons, les cors, les cornets, les trompettes, les trombones,
l'ophicléide, le tuba et les timbales. Le triangle pourrait, à la
rigueur, être accordé par le nouveau procédé, mais il est généralement
reconnu que cela n'est pas nécessaire; de même que pour les cloches, la
discordance entre le triangle et les autres instruments _fait bien_, on
aime cela dans tous les théâtres lyriques.
Et les chanteurs, dont vous ne parlez pas, me dira-t-on, sera-t-il
possible de les faire chanter juste, de les faire s'accorder?--Les
chanteurs? Deux ou trois d'entre eux sont naturellement d'accord.
Quelques-uns, avec de bons soins et de la rigueur, pourront être à peu
près accordés; mais tous les autres ne furent, ne sont et ne seront
d'accord ni individuellement, ni entre eux, ni avec les instruments, ni
avec le chef d'orchestre, ni avec le rhythme, ni avec l'harmonie, ni
avec l'accent, ni avec l'expression, ni avec le diapason, ni avec la
langue, ni avec rien qui ressemble à la précision et au bon sens. Depuis
quelque temps ils ne sont même plus d'accord avec les claqueurs, qui
menacent de les abandonner. Ce sera bien fait; mais quelle catastrophe!
M. Delsarte a rendu aisément praticable l'accord du piano surtout, au
moyen d'un instrument qu'il appelle le phonoptique, et dont il serait
trop long de faire ici la description. Il nous suffira de dire qu'il
contient une aiguille indiquant le moment précis où deux ou plusieurs
cordes sont exactement à l'unisson; en ajoutant que le résultat
invariable de l'opération est, pour quiconque en veut prendre la peine,
une justesse telle que l'oreille la plus exercée n'en saurait atteindre
la perfection.
Les acousticiens ne manqueront pas de s'occuper prochainement de la
précieuse invention que nous signalons et dont l'emploi ne saurait
tarder à devenir populaire.
LA MUSIQUE A L'ÃGLISE
PAR M. JOSEPH D'ORTIGUE
L'auteur a la probité littéraire et la modestie bien rares aujourd'hui
de déclarer dans sa préface qu'il nous présente un volume et non pas un
livre. «C'est, dit-il, un choix d'articles relatifs au plain-chant et Ã
la musique d'Ãglise, publiés dans les journaux et les revues depuis
environ vingt-cinq ans. Ces articles, écrits souvent à de longs
intervalles les uns des autres, disséminés çà et là dans des feuilles
fort différentes entre elles de tendance et d'esprit, et s'adressant Ã
diverses classes de lecteurs, soumis en outre à une révision complète,
quelques-uns même à une refonte sévère, ces articles pourront être,
ainsi réunis, considérés comme voyant le jour pour la première fois. Tel
est ce volume. Si les matériaux en sont vieux, l'ensemble pourra
présenter quelque nouveauté.» Il en présente beaucoup, en effet, et il
joint à cet attrait de la nouveauté l'intérêt de tous les livres
vraiment utiles, écrits d'ailleurs d'une façon élégante, correcte et
parfaitement claire. Cette dernière qualité pour bien des gens, et je
suis du nombre, est d'un prix considérable, rien ne leur étant plus
odieux que ce style amphigourique, dont la prétendue profondeur a pour
effet bien moins encore de voiler la pensée de l'auteur, d'en rendre la
perception difficile, que d'en cacher l'absence. Ce sont des livres que
le lecteur ferme d'ordinaire à la quatrième page, en disant: «Je ne sais
ce que l'écrivain a voulu dire, et sans doute lui-même ne le sait pas
davantage.» Ceci me rappelle un traité d'harmonie composé dans un
système fort ingénieux, disait-on, par un savant mathématicien. Je le
lus avec une attention qui faillit me rendre malade, sans y rien
comprendre. L'auteur, à qui j'avais avoué que le sens de son Åuvre
m'échappait complétement, m'offrit de venir me l'expliquer. Nous eûmes
un long entretien à ce sujet, et les explications verbales ne parvinrent
pas plus que la prose écrite à me faire pénétrer la signification de ce
traité mystérieux. «Je suis sans doute mal disposé aujourd'hui, dis-je Ã
l'auteur; si vous vouliez bien m'accorder une autre heure d'études, je
serais peut-être à cette seconde épreuve plus intelligent.» Nouveau
rendez-vous pris. Je m'obstinais, j'étais curieux de savoir si je
parviendrais à comprendre. Le théoricien revint, recommença l'exposé de
sa doctrine, de ses exemples, l'explication de son système, etc., etc.
Je faisais des efforts surhumains d'attention; mon cerveau semblait se
tordre dans mon crâne; quant à l'auteur, il suait à grosses gouttes,
voyant combien je mettais à l'écouter de bonne volonté sans résultats.
Enfin il fallut renoncer à prolonger l'expérience, et je dus dire au
démonstrateur: «C'est inutile, monsieur, je n'ai pas la moindre idée de
ce que vous voulez me faire entendre. C'est absolument comme si vous me
parliez chinois!» Et ce savant avait fait un gros livre pour enseigner
l'harmonie _Ã ceux qui ne la savent pas_...
Rien de pareil, ai-je besoin de le répéter, dans l'ouvrage de M.
d'Ortigue; et si je diffère avec lui d'opinion sur quelques points, au
moins sais-je bien en quoi et pourquoi cette différence existe. Son
ouvrage a pour but principal d'étudier et de faire comprendre la nature
de l'art musical religieux, c'est-à -dire de l'art des sons appliqué au
service religieux, à chanter les textes sacrés dans les églises
catholiques; de démontrer les aberrations des musiciens qui, sans en
apprécier l'importance, ont osé entreprendre cette tâche, ainsi que la
tolérance coupable des membres du clergé à leur égard, tolérance
expliquée par une profonde ignorance du sens expressif de l'art des sons
et l'absence de goût. L'ouvrage de M. d'Ortigue se propose, en outre,
d'exalter le système musical du plain-chant aux dépens de la musique
moderne, aux dépens de la _musique_, en déclarant le plain-chant seul
capable d'exprimer dignement le sentiment religieux. L'auteur, en
conséquence, cherche d'une part les moyens de remédier aux innombrables
abus de la musique introduite à l'église, et, de l'autre, à tirer le
plain-chant de la corruption dans laquelle il est tombé.
Ces abus révoltants, dont il donne des exemples, ne sont pas, il est
vrai, propres à notre temps; on sait jusqu'à quel degré de cynisme et
d'imbécillité étaient parvenus les anciens contre-pointistes qui
prenaient pour thèmes de leurs compositions dites religieuses des
chansons populaires dont les paroles grivoises et même obscènes étaient
connues de tous et qu'ils faisaient servir de fond à leur trame
harmonique pendant le service divin. On connaît la messe de l'_Homme
armé_.
La gloire de Palestrina est d'avoir fait disparaître cette barbarie.
Nous avons pourtant vu, il y a trente-cinq ans à peine, de quoi nos
prêtres missionnaires étaient capables dans leur niaise affection pour
la musique et leur zèle aveugle et sourd. Ils faisaient chanter dans
l'église de Sainte-Geneviève, pendant les cérémonies, des cantiques dont
les airs étaient empruntés aux vaudevilles du théâtre des Variétés, tels
que celui-ci:
C'est l'amour, l'amour, l'amour,
Qui fait le monde
A la ronde!
Mais le chef-d'Åuvre du genre a été fourni plus récemment par un
musicien d'une certaine notoriété et qui a osé faire imprimer ledit
chef-d'Åuvre pour l'édification des âmes religieuses et des gens de bon
sens. Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; j'ai lu cette monstrueuse
partition.
Voici en quels termes en parle M. d'Ortigue:
«J'ai dit dans un précédent article que les _Concerts spirituels_,
publiés à Avignon en 1835, avaient été dépassés par une production
plus étrange encore. Ils ont été dépassés en effet, et de beaucoup,
par la _Messe de Rossini_, mise au jour il y a quelques années par
ce spirituel, mais trop jovial Castil-Blaze, qui semble avoir voulu
couronner sa carrière d'arrangeur par l'arrangement le plus inouï
qu'on puisse imaginer, comme s'il avait juré de se porter un défi Ã
lui-même. Je ne ferai qu'indiquer les principaux morceaux de cette
_Messe de Rossini_. Le _Kyrie_ est sur la marche de l'entrée
d'_Otello_. Le _Gloria_ débute par le chÅur d'introduction du même
ouvrage, qui fournit encore quelques autres fragments jusqu'Ã la
seconde moitié du verset final: _Cum Sancto Spiritu, in gloria Dei
patris, amen_, paroles que l'arrangeur a ajustées sur la strette du
quintette de la _Cenerentola_, morceau bouffe d'une gaieté
désopilante, allegro rapide à trois temps. On ne peut se
représenter l'effet extravagant et grotesque de ce texte, _Cum
Sancto Spiritu_, débité syllabiquement, une syllabe par croche, sur
ce mouvement accéléré. Le reste est à l'avenant. Le _Credo_ s'ouvre
par la romance du _Barbier de Séville_: _Ecco ridente il cielo_;
puis viennent les duos guerriers de _Tancrède_, d'_Otello_, un
_Resurrexit_ sur des roulades à grands ramages, et enfin l'_Et
vitam venturi seculi_, sur le motif d'Arsace du finale de
_Semiramide_: _Atro evento prodigio_. Un mot encore. Le _Dona nobis
pacem_ est martelé en accords frappés par le chÅur sur une
cabalette de _Tancrède_, la plus jolie et la plus pimpante du
monde.»
M. d'Ortigue, bien entendu, ne rend pas Rossini responsable de toutes
ces extravagances, c'est sur l'arrangeur seul que tombe sa critique. Il
blâme vivement l'illustre maître, au contraire, d'avoir écrit certaines
parties de son _Stabat_, qu'il trouve avec raison, ce me semble, plus
théâtral dans son ensemble que religieux. Mais ce n'est pas la faute de
la musique, de l'art _mondain_, comme il l'appelle, et il a tort de se
laisser entraîner peu à peu à rendre ce bel art responsable des erreurs
des musiciens, au point de déclarer _qu'il ne saurait exister de
véritable musique religieuse hors de la tonalité ecclésiastique_. De
sorte que l'_Ave verum_ de Mozart, cette expression sublime de
l'adoration extatique, qui n'est point dans la tonalité ecclésiastique,
ne devrait pas être considéré comme de la vraie musique religieuse. Et
c'est là que se décèle chez M. d'Ortigue une partialité pour le
plain-chant que nous avouons ne pas partager. Bien plus, il nous est
absolument impossible de comprendre comment ce plain-chant, fils de la
musique grecque, de la musique des païens, peut lui paraître digne de
chanter les louanges du Dieu des chrétiens, quand la _musique_,
découverte moderne des chrétiens eux-mêmes, avec ses richesses de toute
espèce que le plain-chant ne possède pas, ne peut y prétendre. C'est
précisément la simplicité, le vague, la tonalité indécise,
l'_impersonnalité_, l'inexpression qui font, aux yeux de M. d'Ortigue,
le mérite principal du plain-chant. Il me semble qu'une statue récitant
avec sa froide impassibilité, et sur une seule note, les paroles
liturgiques, devrait alors réaliser l'idéal de la musique religieuse. M.
d'Ortigue ne va pas jusque-là , bien que sa théorie eût dû l'y conduire.
Il blâme, au contraire, l'exécution du plain-chant, toujours chanté ou
plutôt beuglé dans nos églises par des voix de taureau, accompagnées
d'un serpent ou d'un ophicléide. Certes il a grandement raison. A
entendre de telles successions de notes hideuses, et à l'accent
menaçant, on se croirait transporté dans un antre de druides préparant
un sacrifice humain. C'est affreux, mais je dois encore avouer que tous
les morceaux de plain-chant que j'ai entendus étaient ainsi exécutés et
avaient à peu près ce caractère.
Une discussion approfondie sur ce sujet et sur les questions qui s'y
rattachent nous mènerait fort loin, et je crois qu'il serait aisé, tout
en partageant l'indignation de notre savant confrère et ami contre les
abus qui se sont introduits dans la musique d'Ãglise et les erreurs
révoltantes où sont tombés _presque tous_ les grands maîtres en traitant
ce genre difficile, je crois, dis-je, qu'il serait aisé de réhabiliter
la _musique_. Elle n'est point coupable du mauvais usage qu'on a fait de
sa puissance et de ses richesses. Elle produira d'ailleurs les effets du
plain-chant tant qu'elle voudra, quand le plain-chant demeurer a
forcément incapable de produire les effets de la musique. Quoiqu'il en
soit, il faut louer beaucoup le livre de la _Musique à l'église_, il
faut le recommander à tous les lecteurs qui s'intéressent à la dignité
du culte comme à la dignité de l'art. Les membres du clergé surtout, qui
par leur position ont à exercer une influence directe sur les mÅurs
musicales des églises, ne peuvent que gagner à le méditer.
_Nocturnâ versate manu, versate diurnâ._
MÅURS MUSICALES DE LA CHINE
On s'occupe beaucoup des Chinois, depuis quelque temps, et c'est
toujours d'une façon peu flatteuse pour eux. Nous ne nous contentons pas
de les battre, de tout bousculer dans leurs boutiques, de mettre en
fuite leur empereur, de prendre le palais de sa céleste Majesté, de nous
partager ses lingots, ses diamants, ses pierreries, ses soieries, il
faut encore que nous nous moquions de ce grand peuple, que nous
l'appellions peuple de vieillards, de maniaques, peuple de fous et
d'imbéciles, peuple amoureux de l'absurde, de l'horrible, du grotesque.
Nous rions de ses croyances, de ses mÅurs, de ses arts, de sa science,
de ses usages familiers même, sous prétexte qu'il mange son riz grain Ã
grain avec des bâtonnets, et qu'il lui faut presque autant de temps pour
apprendre à se servir de ces ridicules ustensiles que pour apprendre Ã
écrire (chose qu'il ne sait jamais complétement), comme si, disons-nous,
il n'était pas plus simple de manger du riz avec une cuiller. Et de ses
armes, et de ses armées, et de ses étendards à dragons peints, pour
effrayer l'ennemi, et de ses vieux fusils à mèche, et de ses canons dont
les boulets vont dans la lune, nous en moquons-nous! et de ses
instruments de musique, et de ses femmes aux pieds contrefaits, et de
tout enfin! Pourtant il a du bon, le peuple chinois, beaucoup de bon, et
ce n'est pas tout à fait sans raison qu'il nous appelle, nous autres
Européens, les diables rouges, les barbares. Par exemple: soixante mille
Chinois sont mis en déroute complète par quatre ou cinq mille
Anglo-Français, c'est vrai; mais leur général en chef, voyant la
bataille perdue, se scie le cou avec son sabre, très-bien, lui-même,
sans recourir pour cela à son domestique, comme faisaient les Romains,
et il n'est content que quand sa tête est à bas. C'est courageux cela;
essayez donc d'en faire autant.
Il écrase les pieds de ses femmes de façon à les empêcher de marcher,
mais de façon aussi à les empêcher bien plus encore d'aller au bal, de
danser la polka, de valser, de rester, par conséquent, des nuits
entières aux bras de jeunes hommes qui leur serrent la taille, respirent
leur haleine, leur parlent à l'oreille, sous les yeux des pères, des
mères, des maris et des amants.
Il a une musique que nous trouvons abominable, atroce, il chante comme
les chiens bâillent, comme les chats vomissent quand ils ont avalé une
arête; les instruments dont il se sert pour accompagner les voix nous
semblent de véritables instruments de torture. Mais il respecte au moins
sa musique, telle quelle, il protége les Åuvres remarquables que le
génie chinois a produites; tandis que nous n'avons pas plus de
protection pour nos chefs-d'Åuvre que d'horreur pour les monstruosités,
et que chez nous le beau et l'horrible sont également abandonnés Ã
l'indifférence publique.
Chez eux tout est réglé suivant un code immuable, jusqu'Ã
l'instrumentation des opéras. La grandeur des tamtams et des gongs est
déterminée d'après le sujet du drame et le style musical qu'il comporte.
Il n'est pas permis d'employer pour un opéra-comique des tamtams aussi
grands que pour un opéra sérieux. Chez nous, au contraire, pour le
moindre opuscule lyrique maintenant, on emploie des grosses caisses
aussi vastes que les grosses caisses du grand Opéra. Il n'en était pas
ainsi il y a vingt-cinq ans, et c'est encore une preuve des avantages de
l'immutabilité du code musical chinois.
Malgré les désastreux résultats de nos mÅurs changeantes et déréglées,
nous l'emportons néanmoins en musique, sous certains rapports, sur les
habitants du Céleste-Empire. Ainsi, de l'aveu même des mandarins
directeurs de la mélodie, les chanteurs et chanteuses de la Chine
chantent souvent faux, ce qui prouve à quel point ils sont inférieurs
aux nôtres, qui chantent si souvent juste. Mais les chanteurs chinois
savent presque tous leur langue; ils n'en violent pas l'accentuation,
ils en observent la prosodie. Il en était aussi de même chez nous il y a
vingt-cinq ans; aujourd'hui, par suite de notre manie de tout
bouleverser selon le caprice de chacun, il semble que la plupart des
chanteurs d'Europe chantent du chinois.
Ce que l'on doit trouver vraiment beau et digne d'admiration, ce sont
les règlements et les lois en vigueur dans l'Empire-Céleste depuis un
temps immémorial pour protéger les chefs-d'Åuvre des compositeurs. Il
n'est pas permis de les défigurer, de les interpréter d'une façon
infidèle, d'en altérer le texte, le sentiment ou l'esprit. Ces lois ne
sont pas préventives, on n'empêche personne d'essayer l'exécution d'un
ouvrage consacré, mais l'individu convaincu de l'avoir dénaturé est puni
d'une façon d'autant plus sévère que l'auteur est plus illustre et plus
admiré. Ainsi les peines encourues par les profanateurs des Åuvres de
Confucius paraîtront cruelles à nous autres barbares habitués à tout
outrager impunément. Ce Confucius est appelé par les Chinois
Koang-fu-tsée; c'est encore une jolie habitude que nous avons
d'_arranger_ les noms propres, comme on _arrange_ les ouvrages que l'on
traduit d'une langue dans une autre, ou que l'on transporte seulement
d'une scène sur une autre scène. Nous ne pouvons conserver
intégralement, ni le nom des grands hommes, ni celui des grandes villes
des peuples étrangers. En France, nous appelons Ratisbonne la ville
d'Allemagne que les Allemands nomment Regensburg, et les Italiens
nomment Parigi la ville de Paris. Cette syllabe ajoutée, _gi_ (prononcez
_dgi_), leur plaît infiniment, et leur oreille serait choquée s'ils
disaient, comme les Français, Paris tout court. Il n'est donc pas
surprenant que nous disions en France Confucius pour Koang-fu-tsée,
d'abord parce que la désinence latine en _us_ est fort en honneur dans
la langue philosophique; ensuite parce que nous avons pour principe de
ne pas nous gêner quand il s'agit d'un nom difficile à prononcer. De lÃ
cette précaution tant admirée d'un artiste d'origine allemande, qui,
dans la crainte de voir substituer à son nom tudesque un autre nom qui
ne lui plairait pas, mit sur ses cartes de visite: Schneitzoeffer,
prononcez Bertrand. Donc Koang-fu-tsée, ou Confucius, ou Bertrand, fut
un grand philosophe, on le sait, et il unit à sa philosophie un grand
fonds de science musicale; tellement qu'ayant composé des variations sur
l'air célèbre de Li-po, il les exécuta sur une guitare _ornée d'ivoire_,
d'un bout à l'autre du Céleste-Empire, dont il moralisa ainsi l'immense
population. Et c'est depuis ce temps que le peuple chinois est si
profondément moral. Mais l'Åuvre de Koang-fu-tsée ne se borne pas à ces
fameuses variations pour la guitare ornée d'ivoire; non, le grand
philosophe musicien écrivit en outre bon nombre de cantates morales et
d'opéras moraux dont le mérite principal, au dire de tous les lettrés et
de tous les musiciens de la Chine, est une simplicité et une beauté de
style mélodique unies à la plus profonde expression des passions et des
sentiments. On cite ce fait remarquable d'une femme chinoise qui,
assistant à un opéra dans lequel Koang-fu-tsée a peint avec la plus
touchante vérité les joies de l'amour maternel, se prit, dès le septième
acte, à pleurer amèrement. Comme ses voisins lui demandaient la cause de
ses larmes: «Hélas! répondit-elle, j'ai donné le jour à neuf enfants, je
les ai tous noyés, et je regrette maintenant de n'en avoir pas gardé au
moins un; je l'aimerais tant!» Les législateurs chinois ont donc, et
avec grande raison, selon moi, prononcé des peines sévères,
non-seulement contre les directeurs de théâtre qui représenteraient mal
les belles Åuvres lyriques de Koang-fu-tsée, mais encore contre les
chanteurs et les chanteuses qui se permettraient, dans les concerts,
d'en chanter des fragments indignement. Chaque semaine un rapport est
fait par la police musicale au mandarin directeur des arts; et si une
chanteuse s'est rendue coupable du délit de profanation que je viens
d'indiquer, on lui adresse un avertissement en lui coupant l'oreille
gauche. Si elle retombe dans la même faute, on lui coupe l'oreille
droite pour second avertissement; après quoi, si elle récidive encore,
vient l'application de la peine: on lui coupe le nez. Ce cas est fort
rare, et la législation chinoise, d'ailleurs, se montre là un peu
sévère, car on ne peut pas exiger une exécution irréprochable d'une
cantatrice qui n'a pas d'oreilles. Les pénalités de certains peuples ont
quelque chose de comique qui nous étonne toujours. Je me rappelle avoir
vu à Moscou une grande dame de l'aristocratie russe balayer une rue en
plein jour au moment du dégel. «C'est l'usage, me dit un Russe; on l'a
condamnée à balayer la rue pendant deux heures, pour la punir de s'être
laissé prendre en flagrant délit de vol dans un magasin de nouveautés.»