On n'a pas cru devoir faire une traduction pure et simple du livret

anglais de M. Planchet, mais une sorte d'imitation de ce livret et du

poëme d'_Obéron_ de Wieland. Je ne sais si c'est à tort ou à raison que

cette liberté a été prise; au moins la partition a-t-elle été à peu près

respectée. On ne l'a ni mutilée, ni instrumentée, ni insultée d'aucune

façon, selon l'usage. Quelques morceaux seulement ont été transplantés

d'une scène dans une autre, mais toujours dans une situation semblable Ã

celle pour laquelle ils furent composés. Voici ce dont il s'agit dans

cette féerie. Obéron, le roi des génies, aime tendrement sa reine

Titania. Pourtant ces deux époux se disputent souvent. Titania s'obstine

à soutenir la cause des femmes coupables (sans doute en souvenir de ses

étranges amours avec le savetier Bottom. Un savetier qui porte une tête

d'âne et qui s'appelle Bottom!... Je ne vous dirai pas ce que signifie

ce nom anglais. Cherchez. Lisez le _Songe d'une nuit d'été_. L'ironie de

Shakspeare a dépassé là de cent coudées celle des plus terribles

railleurs). Obéron défend la cause des hommes plus ou moins injustement

trompés. Une belle nuit d'été, la patience lui échappe, et il se sépare

de Titania en jurant de ne jamais la revoir. Il lui pardonnera

seulement, si deux jeunes amants, épris l'un pour l'autre d'un amour

chaste et fidèle, résistent à toutes les épreuves où pourront être

soumises leur constance et leur vertu. Clause bizarre, car enfin les

belles qualités quelconques d'un couple humain ne font rien aux

mauvaises qualités de sa féerique majesté la reine Titania, et je ne

vois pas ce que le roi des génies pourra gagner, en reprenant sa femme,

au triomphe de la vertu de deux étrangers. Mais tel est le nœud de la

pièce. Obéron a pour génie familier un petit esprit gracieux, doucement

malicieux, espiègle sans méchanceté, adorable, charmant (du moins tel

est le lutin de Shakspeare) qui se nomme Puck. Puck voit son maître

triste et languissant. Il veut le réunir à Titania; il sait à quelles

conditions il y parviendra. A l'œuvre donc. Il a découvert en France un

beau chevalier, Huon, de Bordeaux; à Bagdad, une ravissante princesse,

Rezia, fille du calife, et à l'aide d'un songe qu'il envoie

simultanément à chacun d'eux, il les rend épris l'un de l'autre. DéjÃ

Huon est en marche par monts et par vaux à la recherche de la princesse

qu'il adore. Une bonne vieille qu'il rencontre au milieu d'une forêt lui

apprend que Rezia habite Bagdad, et propose au chevalier et à son écuyer

Chérasmin de les y transporter en une minute, si Huon veut jurer de

rester toute sa vie fidèle à sa bien-aimée, et de ne pas lui demander la

plus légère faveur jusqu'au moment de leur union. Huon prononce le

double serment. Aussitôt la vieille se change en un gracieux esprit.

C'est Puck qui reprend sa forme. Obéron survient, confirme les paroles

de Puck, et nos voyageurs sont tout d'un coup transportés à cinq cents

lieues de là, dans les jardins du harem du calife de Bagdad. Rezia y

pleure l'absence de son chevalier inconnu et se désespère d'un mariage

odieux auquel son père veut la contraindre. En promenant ses langueurs

dans le jardin du palais, elle rencontre les nouveaux débarqués; dans

l'un d'eux elle reconnaît le chevalier de son rêve: «O bonheur, c'est

donc vous?--Je vous adore.--Je vous sauverai.--Revenez ce soir. Quand

l'iman appellera les croyants à la prière, je serai là et nous

concerterons tout pour notre fuite.» Le soir, en effet, nos amants se

retrouvent, mais les gardes du palais saisissent les deux étrangers, les

jettent en prison et le calife ordonne leur mort. La puissance

surnaturelle d'Obéron vient à leur aide; ils sont libres; ils enlèvent

de vive force un léger navire sur lequel Aboukan (le mari imposé Ã

Rezia) venait chercher sa fiancée, Rezia reparaît avec sa suivante

Fatime, ils partent tous les quatre.

Et vogue la nacelle qui porte leurs amours.

Hélas! la chair est faible, et longs sont les ennuis de la navigation.

On conçoit que deux amants, tels que les nôtres, enfermés dans un étroit

navire, puissent avoir quelque peine à contenir l'élan de leurs pensers

d'amour. Obéron lit dans le cœur du chevalier, et furieux des désirs

qu'il y découvre, il se résout à le séparer de Rezia. «Souffle, tempête,

bouleverse l'Océan, que le vaisseau périsse!» Les vents accourent,

Eurus, et Notus, et Borée, et vingt autres, suivis des esprits du feu,

des météores, etc.

La nuit noire s'étend sur les eaux. Rezia est jetée seule sur un rocher,

un autre écueil reçoit Fatime et Chérasmin. On ne sait ce qu'est devenu

le chevalier. Les naufragés ne sont pas au bout de leurs peines. Pris

par des pirates barbaresques, ils sont conduits sur la côte d'Afrique et

vendus au bey de Tunis. Rezia est exposée aux honneurs du harem; elle a

inspiré une passion violente au bey. Les deux autres amants (car

Chérasmin et Fatime ont fini, eux aussi, par s'aimer d'amour tendre)

sont plus heureux; ils n'ont point été séparés et leur tâche d'esclave

se borne à cultiver l'un des jardins de Sa Hautesse.

L'eunuque Aboulifar leur apprend la révolution qui va s'accomplir dans

le harem, c'est-à-dire la déchéance de l'ancienne favorite et

l'élévation de Rezia.

Mais Rezia repousse avec mépris les hommages du bey, elle restera fidèle

jusqu'à la mort à son chevalier. Puck, faisant habilement valoir cette

noble constance, obtient d'Obéron qu'une dernière et solennelle épreuve

soit accordée au chevalier. Le roi des génies y consent. Aussitôt Puck

repêche quelque part le pauvre Huon et le transporte dans le jardin du

bey de Tunis. Et nous le voyons entouré d'une foule de houris, toutes

plus ravissantes les unes que les autres, qui dansent, qui chantent, qui

l'enlacent dans leurs bras, le brûlent de leurs œillades, le dévorent

de leurs sourires... Vains efforts, Huon résiste aux séductions; il aime

Rezia, il n'aime qu'elle, il lui restera fidèle. Survient le bey qui,

trouvant un étranger au milieu de ses femmes, ordonne son empalement

immédiat. On va procéder à cette opération. Mais l'épreuve des amants a

été décisive: l'amour a triomphé; Obéron est satisfait. Son cor enchanté

se fait entendre, et aussitôt le bey, le chef des eunuques, les gardes

du harem, tout le harem de céder à une impulsion irrésistible qui les

force de danser, de pivoter comme des derviches tourneurs, de

tourbillonner enfin dans un mouvement de rotation de plus en plus

rapide, sous l'influence de plus en plus vive et impérieuse de

l'impitoyable cor; jusqu'à ce que, sur un coup de tamtam, cette foule

étourdie tombant à terre à demi-morte, Obéron, sa belle Titania et leur

fidèle Puck s'élèvent au ciel dans une gloire. Et le roi des génies

s'adressant aux amants: «Vous êtes restés fidèles l'un à l'autre, vous

avez résisté à toutes les séductions, soyez heureux! Retourne en France,

Huon; va présenter à la cour ta Rezia; ma protection t'y suivra.»

Il faudrait écrire beaucoup trop pour analyser dignement la partition

d'_Obéron_, pour examiner les questions que le style de cet ouvrage fait

naître, expliquer les procédés employés par l'auteur et trouver la cause

du ravissement dans lequel cette musique plonge des auditeurs même

étrangers à toute notion, sinon à tout sentiment de l'art des sons.

_Obéron_ est le pendant du _Freyschütz_. L'un appartient au fantastique

sombre, violent, diabolique; l'autre est du domaine des féeries

souriantes, gracieuses, enchanteresses. Le surnaturel dans _Obéron_ se

trouve si habilement combiné avec le monde réel, qu'on ne sait

précisément où l'un et l'autre commencent et finissent, et que la

passion et le sentiment s'y expriment dans un langage et avec des

accents qu'il semble qu'on n'ait jamais entendus auparavant.

Cette musique est essentiellement mélodieuse, mais d'une autre façon que

celle des plus grands mélodistes. La mélodie s'y exhale des voix et des

instruments comme un parfum subtil qu'on respire avec bonheur, sans

pouvoir tout d'abord en déterminer le caractère. Une phrase qu'on n'a

pas entendu commencer est déjà maîtresse de l'auditeur au moment précis

où il la remarque; une autre qu'il n'a pas vu s'évanouir le préoccupe

encore quelque temps après qu'il a cessé de l'entendre. Ce qui en fait

le charme principal, c'est la grâce, une grâce exquise et un peu

étrange. On pourrait dire de l'inspiration de Weber dans _Obéron_ ce que

Laërtes dit de sa sœur Ophélia:

_Thought and affliction; passion, hell itself,_

_She turns to favour and to prettiness._

(La rêverie, l'affliction, la passion, l'enfer lui-même, elle

change tout en charme et en grâce.)

N'était l'_enfer_ qui n'y figure pas, et qui d'ailleurs, sous la main de

Weber, n'a jamais pris des formes gracieuses, mais bien des formes

effrayantes et terribles au contraire.

Les enchaînements harmoniques de Weber ont un coloris qu'on ne retrouve

chez aucun autre maître, et qui se reflète plus qu'on ne croit sur sa

mélodie. Leur effet est dû tantôt à l'altération de quelques notes de

l'accord, tantôt à des renversements peu usités, quelquefois même à la

suppression de certains sons réputés indispensables. Tel est, par

exemple, l'accord final du morceau des nymphes de la mer, où la tonique

est supprimée, et dans lequel, bien que le morceau soit en _mi_,

l'auteur n'a voulu laisser entendre que _sol_ dièse et _si_. De là le

vague de cette désinence et la rêverie où elle plonge l'auditeur.

On en peut dire à peu près autant de ses modulations; si étranges

qu'elles soient, elles sont toujours amenées avec un grand art, sans

duretés, sans secousse, d'une façon presque toujours imprévue, pour

concourir à l'expression d'un sentiment et non pour causer à l'oreille

une puérile surprise.

Weber admet la liberté absolue des formes rhythmiques; jamais personne

autant que lui ne s'est affranchi de la tyrannie de ce qu'on appelle la

_carrure_, et dont l'emploi exclusif et borné aux agglomérations de

nombres pairs contribue si cruellement, non-seulement à faire naître la

monotonie, mais à produire la platitude. Dans le _Freyschütz_, il avait

déjà donné des exemples nombreux d'une phraséologie nouvelle. Parmi ces

exemples, les musiciens français, les plus carrés des mélodistes après

les Italiens, furent tout surpris d'applaudir la chanson à boire de

Gaspard, qui se compose, dans sa première moitié, d'une succession de

phrases de trois mesures, et, dans sa seconde moitié, d'une succession

de phrases de quatre. Dans _Obéron_ on trouve divers passages où le

tissu mélodique est rhythmé de cinq en cinq. En général, chaque phrase

de cinq mesures ou de trois a son pendant qui constitue alors la

symétrie, produisant le nombre pair, si cher aux musiciens vulgaires, en

dépit du proverbe: _Numero Deus impare gaudet_. Mais Weber ne se croit

point obligé d'établir à tout prix et partout cette symétrie;

très-souvent sa phrase impaire n'a pas de pendant. Je m'adresserai aux

gens de lettres pour savoir si la Fontaine a employé une forme

excellente en jetant un petit vers isolé de deux pieds à la fin d'une de

ses fables:

Mais qu'en sort-il souvent?

Du vent,

Leur réponse affirmative, je n'en doute pas, explique et justifie le

procédé analogue introduit dans la musique par beaucoup de musiciens, au

nombre desquels il faut citer avec Weber, Gluck et Beethoven. Il nous

semble aussi absurde de vouloir rhythmer la musique exclusivement de

quatre en quatre mesures, que de n'admettre en poésie qu'une seule

espèce de vers.

Si, au lieu d'avoir dit si finement:

Mais qu'en sort-il souvent?

Du vent.

le fabuliste eût écrit:

Mais qu'en sort-il souvent?

Il n'en sort que du vent.

il eût terminé sa fable par une insupportable platitude. L'analogie de

cet exemple avec la question musicale qui nous occupe est frappante.

L'entêtement de la routine peut seul la méconnaître ou en nier les

conséquences.

Maintenant s'il nous paraît évident que la musique ne peut ni ne doit se

conformer aveuglément à l'usage de certaines écoles qui veulent

conserver la plus carrée des carrures en tout et partout, si nous

trouvons dans cette persistance ridicule à maintenir un préjugé la cause

de la fadeur, de la lâcheté de style, de l'exaspérant vulgarisme d'une

foule de productions de tous les temps et de tous les pays, nous n'en

reconnaîtrons pas moins qu'il est des irrégularités choquantes et qu'il

faut éviter avec soin. Gluck (dans _Iphigénie en Aulide_ surtout) en a

commis un grand nombre, il faut l'avouer, qui blessent le sentiment de

l'harmonie rhythmique. Weber n'en est pas exempt; nous en trouvons même

un exemple très-regrettable dans l'un des plus délicieux morceaux

d'_Obéron_, dans le chant des naïades, dont je parlais tout à l'heure.

Après la première grande phrase vocale, composée de quatre fois quatre

mesures, l'auteur a voulu donner à la voix un court repos. Ce silence

est rempli par l'orchestre. Croyant sans doute que l'oreille ne

tiendrait aucun compte du fragment instrumental, l'auteur a repris

ensuite son chant vocal, rhythmé carrément, comme si la mesure

d'orchestre n'existait pas. Mais, selon nous, il s'est trompé. L'oreille

souffre de cette addition d'une mesure dans la mélodie; on s'aperçoit

parfaitement que le mouvement d'oscillation a été rompu, que la phrase a

perdu la régularité du balancement qui lui donne tant de charme.

Revenant à ma comparaison de la mélodie avec la versification, je dirai

encore que, dans le cas dont il s'agit, le défaut est aussi évident

qu'il le serait dans une strophe de vers de dix pieds _dont un seul en

aurait onze_.

De l'instrumentation de Weber je dirai seulement qu'elle est d'une

richesse, d'une variété et d'une nouveauté admirables. La distinction

encore est sa qualité dominante; jamais de moyens réprouvés par le goût,

de brutalités, de non-sens. Partout un coloris charmant, une sonorité

vive mais harmonieuse, une force contenue et une connaissance profonde

de la nature de chaque instrument, de ses divers caractères, de ses

sympathies ou de ses antipathies avec les autres membres de la famille

orchestrale; partout enfin les plus intimes rapports sont conservés

entre le théâtre et l'orchestre, nulle part ne se trouve un _effet_ sans

but, un _accent_ non motivé.

On reproche à Weber sa manière d'écrire pour les voix; malheureusement

le reproche est fondé. Souvent il leur impose des successions d'une

difficulté excessive, qui seraient à peine convenables pour tout autre

instrument que le piano. Mais ce défaut, qui ne s'étend pas aussi loin

qu'on veut bien le dire, n'en est pas un quand la bizarrerie du dessin

vocal est motivée par une intention dramatique. C'est alors au contraire

une qualité; l'auteur en ce cas n'est blâmable qu'aux yeux des

chanteurs, obligés de prendre de la peine et de se livrer à des études

que la musique banale ne leur impose pas.

Tels sont plusieurs passages vraiment diaboliques du rôle de Gaspard

dans le _Freyschütz_, passages qui, à mon sens, sont des traits évidents

de génie.

Sur les vingt morceaux dont se compose la partition d'_Obéron_, je n'en

vois pas un de faible. L'invention, l'inspiration, le savoir, le bon

sens brillent dans tous: et c'est presque à regret que nous citerons de

préférence aux autres pièces le chœur mystérieux et suave de

l'introduction chanté par les génies autour du lit de fleurs où

sommeille Obéron;--l'air chevaleresque d'Huon dans lequel se trouve une

ravissante phrase déjà présentée au milieu de l'ouverture;--la

merveilleuse marche nocturne des gardes du sérail qui termine le premier

acte;--le chœur énergique et si rudement caractérisé: «Gloire au chef

des croyants!»--la prière d'Huon accompagnée seulement par les altos,

les violoncelles et les contre-basses;--la dramatique scène de Rezia sur

le bord de l'Océan;--le chant des nymphes confié aujourd'hui à Puck

seul, dans la nouvelle version du livret (à tort, selon moi; il devrait

être chanté au fond du théâtre, sur l'un des arrière-plans de la mer,

par plusieurs voix de choix à l'unisson, et avec une douceur

extrême);--le chœur de danse des esprits terminant le second

acte;--l'air si gracieusement gai de Fatime;--le duo suivant avec son

trait obstiné d'orchestre revenant à intervalles irréguliers;--le trio

si harmonieux, si admirablement modulé qu'accompagnent pianissimo les

instruments de cuivre;--et enfin le chœur dansé de la scène de

séduction, morceau unique dans son genre. Jamais la mélodie n'eut de

pareils sourires, le rhythme des caresses plus irrésistibles. Pour que

le chevalier Huon échappe aux enlacements de femmes chantant de telles

mélodies, il faut qu'il ait la vertu chevillée dans le corps.

L'auditoire a fait répéter quatre morceaux et l'ouverture; la foule, qui

pendant trois heures avait bu avec délices cette musique d'une saveur si

nouvelle, est sortie dans un état de véritable enivrement. C'est un

succès, je le répète, un noble et grand succès.

Le ténor Michot est doué d'une belle voix, d'un timbre riche et

sympathique, que l'étude ne tardera pas à assouplir. On le rappelle

chaque soir. Le voilà, comme on dit dans les théâtres, _posé_. Il

deviendra, il est déjà un sujet précieux. Madame Rossi-Caccia, après une

longue absence de la scène, y a reparu dans le rôle difficile de Rezia,

qu'elle chante avec talent. Mademoiselle Girard est une excellente

Fatime; que ne peut-elle corriger le tremblement de sa voix!

Mademoiselle Borghèse chante et joue bien le rôle du lutin Puck;

seulement elle est trop grande; mais le moyen de remédier à cela?...

Grillon s'acquitte fort bien de son rôle de Chérasmin, et Fromant de

celui d'Obéron. Quant à l'eunuque Girardot, il excite l'hilarité par son

costume, ses poses, sa voix étrange et _ses mots_.

Désireux de reproduire sans mesquinerie le chef-d'œuvre de Weber, M.

Carvalho a ajouté à l'orchestre dix instruments à cordes qu'on n'a pu y

introduire qu'en prenant sur les places du public, et enrichi de douze

voix de femmes le chœur des génies. La mise en scène d'ailleurs est

extrêmement soignée; l'effet de l'apothéose de Titania et d'Obéron est

des plus poétiques.

ABOU-HASSAN

OPÉRA EN UN ACTE DU JEUNE WEBER

L'ENLÈVEMENT AU SÉRAIL

OPÉRA EN DEUX ACTES, DU JEUNE MOZART

LEUR PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE

19 mai 1859.

Abou-Hassan est une sorte de Turc amoureux d'une sorte de jeune Turque;

il a mauvaise tête et bon cœur, dit-on; il fait des dettes. Ou lui

donne de l'argent; au lieu de l'employer à satisfaire ses créanciers, il

achète des présents pour sa belle. Il faut payer enfin; il ne le peut.

Or le pacha son maître a pour habitude de donner 1,000 piastres (je ne

suis pas sûr de l'espèce de la monnaie) pour les funérailles de chacun

de ses serviteurs. Abou-Hassan imagine de contrefaire le mort. Sa

maîtresse (c'est peut-être bien sa femme) rivalise de zèle avec lui, et

contrefait la morte. Le pacha aura donc à donner deux mille piastres.

Cette somme tirera d'affaire nos amoureux. Mais le pacha découvre la

ruse, il en rit, il est désarmé, il pardonne. Les amants ou les époux

ressuscitent. Tout le monde est content.

Weber avait dix-sept ans, dit-on, quand il écrivit la partition de

cette pièce ingénieuse. On dit même que M. Meyerbeer l'aida tant soit

peu dans son travail, mais qu'il n'avait alors, lui, que seize ans et

demi. De sorte que l'auteur des _Huguenots_ est aujourd'hui dans

l'impossibilité la plus absolue de reconnaître les morceaux dont il a

orné l'œuvre de son ami, et que si quelque vieux bibliophile venait lui

dire avec assurance: «Cet air est de vous,» il serait capable de faire

la réponse du bon la Fontaine, à qui on désignait un petit jeune homme

comme son fils, et qui répliqua: «C'est bien possible!»

Tant il y a que la partition d'_Abou-Hassan_ contient plusieurs

drôleries fort jeunes, d'assez bonne tournure, entre autres un air que

Meillet a supérieurement chanté, et qu'on a redemandé avec de grandes

acclamations. Meillet d'ailleurs joue son rôle tout entier avec entrain

et une verve de bon goût. Il y a obtenu un succès complet de chanteur et

d'acteur.

L'opéra de l'_Enlèvement au sérail_ est beaucoup plus vieux que celui

d'_Abou-Hassan_, et Mozart, lorsqu'il l'écrivit, n'avait peut-être pas

encore dix sept ans. Les personnes désireuses de savoir au juste ce

qu'il en est peuvent consulter le livre de M. Oulibicheff, un Russe qui

savait à quelle heure précise l'auteur de _Don Giovanni_ écrivit la

dernière note de telle ou telle de ses sonates pour le clavecin, qui

tombait pâmé à la renverse en entendant deux clarinettes donner l'accord

de tierce majeure (_ut mi_) dans l'orchestre du premier venu des opéras

de Mozart, et qui se levait indigné si ces deux mêmes clarinettes

faisaient entendre les deux mêmes notes dans le _Fidelio_ de Beethoven.

M. Oulibicheff a conservé toute sa vie un doute cruel, il n'était pas

bien sûr que Mozart fût le bon Dieu...

L'_Enlèvement_ est précédé d'une petite ouverture en _ut_ majeur, d'une

impayable naïveté et qui a produit peu de sensation; c'est à peine si le

parterre y a pris garde. Cela fait, ne vous en déplaise, l'éloge du

parterre; car en vérité, si tant est qu'on puisse dire à peu près la

vérité là-dessus, le père Léopold Mozart, au lieu de pleurer

d'admiration, comme à l'ordinaire, devant cette œuvre de son fils, eût

mieux fait de la brûler et de dire au jeune compositeur: «Mon garçon, tu

viens de produire là une ouverture bien ridicule; tu as dit ton chapelet

avant de la commencer, je n'en doute pas, mais tu vas m'en faire une

autre, et cette fois tu diras ton rosaire pour obtenir des saints qu'ils

t'inspirent mieux.» Raca! abomination! blasphème! vont s'écrier tous les

Oulibicheff, en déchirant leurs vêtements et en se couvrant la tête de

cendres, blasphème! abomination! raca!--Holà! calmez-vous, hommes

vénérables, ne déchirez pas vos vêtements, couvrez-vous la tête de

poudre à poudrer, s'il vous plaît, mais non de cendres, car il n'y a pas

de blasphème ni d'abomination dans l'énoncé de notre opinion; il est

aujourd'hui tout à fait prouvé que Mozart, à quinze ans surtout, n'était

pas le bon Dieu. Sachez en outre que nous l'admirons plus que vous, que

nous le connaissons mieux que vous, mais que notre admiration est

d'autant plus vive qu'elle n'est le résultat ni d'impressions puériles

ni d'absurdes préjugés.

La pièce de l'_Enlèvement_ est encore une pièce turque. Il y a

l'éternelle esclave européenne qui résiste à l'éternel pacha. Cette

esclave a une jolie suivante; elles ont l'une et l'autre de jeunes

amants. Ces malheureux s'exposent à se faire empaler pour délivrer leurs

belles. Ils s'introduisent dans le sérail, ils y apportent une échelle,

voire même deux échelles.

Mais Osmin, un magot turc, homme de confiance du pacha, déjoue leurs

projets, enlève une des échelles, arrête les quatre personnages et va

les livrer à la fureur du pal, quand le pacha, qui est un faux Turc

d'origine espagnole, apprenant que Belmont, l'amant de Constance, est le

fils d'un Espagnol de ses amis qui, jadis, lui sauva la vie, se hâte de

délivrer nos amoureux et de les renvoyer en Europe, où il est probable

qu'ils ont ensuite beaucoup d'enfants.

C'est aussi fort que cela.

Vous dire que Mozart a écrit là-dessus une merveille d'inspiration

serait encore plus fort. Il y a une foule de jolis petits morceaux de

chant sans doute, mais aussi une foule de formules qu'on regrette

d'autant plus d'entendre là que Mozart les a employées plus tard dans

ses chefs-d'œuvre, et qu'elles sont aujourd'hui pour nous une véritable

obsession.

En général la mélodie de cet opéra est simple, douce, peu originale, les

accompagnements sont discrets, agréables, peu variés, enfantins;

l'instrumentation est celle de l'époque, mais déjà mieux ordonnée que

dans les œuvres des contemporains de l'auteur. L'orchestre contient

souvent ce qu'on appelait alors la _musique turque_, c'est-à-dire la

grosse caisse, les cymbales et le triangle, employés d'une façon toute

primitive. En outre, Mozart y a fait usage d'une petite flûte quinte,

_en sol_ (dite _en la_ à l'époque où les flûtes ordinaires étaient

appelées _en ré_). Quelquefois cet instrument y est réuni en trio aux

deux grandes flûtes.

Si le premier air d'Osmin portait le nom d'un compositeur vivant, on

aurait le droit de le trouver assez dépourvu d'intérêt; si les trois

couplets chantés ensuite par ce personnage étaient dans le même cas, Ã

coup sûr on ne les eût pas _bissés_. Le chœur, avec accompagnement de

musique turque, a le caractère indiqué par le sujet. Le duo à six-huit

entre Osmin et la suivante, peu coloré, peu saillant, contenant beaucoup

de notes aiguës que le soprano doit lancer à ses risques et périls, est

d'un effet assez disgracieux. L'allegro de l'air suivant offre une

fâcheuse ressemblance avec l'air populaire parisien, _En avant, Fanfan

la Tulipe!_ que Mozart, à coup sûr, n'a jamais connu. Il faut donc

retourner la phrase, faire du blâme un éloge, et dire: Le pont-neuf

populaire parisien a l'honneur de ressembler au thème d'un allegro de

Mozart.

L'air de Belmont, au contraire, est mélodieux, expressif, charmant. Le

quatuor, d'une naïveté extrême, prend vers la _coda_ un peu d'animation,

grâce à l'intervention d'un trait de violon rapide. Une marche avec

sourdines termine bien le premier acte.

L'air de la soubrette est malheureusement entaché de ces traits et de

ces vocalisations grotesques employés par Mozart, même dans ses plus

magnifiques ouvrages. C'était le goût du temps, dira-t-on; tant pis pour

le temps et tant pis pour nous maintenant. Mozart, à coup sûr, eût mieux

fait de consulter son goût à lui. La partie de soprano de ce morceau

est, d'ailleurs, écrite trop constamment dans le haut. Ce défaut dut

être moins sensible à l'époque où le diapason était d'un grand demi-ton

plus bas que le diapason actuel.

A travers chants: études musicales, adorations, boutades et critiques · 第 18 / 25 段