Comment le côté droit du clavier de l'orgue ou du piano est-il le _haut_

du clavier, ainsi qu'on a l'habitude de l'appeler? Le clavier est

horizontal. Quand un violoniste, tenant son violon à la manière

ordinaire, veut produire des sons aigus, sa main gauche, en se

rapprochant du chevalet, monte en effet; mais un violoncelliste, dont

l'instrument est placé d'une façon contraire, se voit obligé de faire

_descendre_ sa main pour produire les mêmes sons aigus, dits sons hauts

si improprement.

Il est pourtant vrai que ces abus de mots, dont le moindre examen

attentif suffit à démontrer le ridicule, ont amené même de grands

maîtres à écrire les plus incroyables non-sens, et par contre-coup

ensuite des gens d'esprit, impatientés par de telles niaiseries, Ã

confondre dans une réprobation commune toutes les images musicales et Ã

ridiculiser celles même que le bon sens et le goût peuvent avouer et qui

parlent le plus clairement à l'imagination de l'_auditeur_.

Je me souviens de la naïve sincérité avec laquelle un maître de

composition faisait admirer à ses élèves l'accompagnement en gammes

descendantes d'un passage d'_Alceste_, où le grand-prêtre, invoquant

Apollon le dieu du jour, dit:

Perce d'un rayon éclatant

Le voile affreux qui l'environne.

«Voyez-vous, disait-il, cette gamme obstinée en triples croches

_descendant_ d'_ut_ à _ut_ dans les premiers violons? C'est le _rayon_,

le _rayon éclatant_, qui _descend_ à la voix du grand-prêtre.» Et ce

qu'il y a de plus triste encore à avouer, c'est que Gluck évidemment a

cru imiter ainsi le _rayon_.

LE FREYSCHÜTZ

DE WEBER

Le public français comprend et apprécie aujourd'hui dans son ensemble et

ses détails cette composition qui naguère encore ne lui paraissait

qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des choses demeurées

obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la plus sévère

unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression, des

convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales mises

en œuvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination dont les

ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des limites où

finit l'idéal, où l'absurde commence.

Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle

école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que

celle du _Freyschütz_; aussi constamment intéressante d'un bout Ã

l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses

qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants,

les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi

des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus

suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier

accord du chœur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont

la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence,

l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de

rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point

fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait

en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.

L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le

contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thème de l'_andante_

et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois

citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement

plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par

la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte

lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela

frappe droit au cœur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui

semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre

harmonie frémit et menace au-dessous de lui, est une des oppositions les

plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en

musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut

aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se

développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant

empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au

moment où, du haut des rochers, il sonde de l'œil les abîmes de

l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et

instrumentée de la sorte, cette phrase change complétement d'aspect et

d'accent.

L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations

mélodiques.

Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de

cette œuvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa

physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun

admire la mordante gaieté des couplets de Kilian, avec le refrain du

chœur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes,

groupées en _seconde majeure_, et le rhythme heurté des voix d'hommes

qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti

l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans

le thème du chœur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces

robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette

marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian

triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire

grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe!

triomphe!_ qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous

à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux

duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux

jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de

peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est

tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point

aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux

babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies

au milieu des entretiens des deux amante inquiets, tristement

préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre

pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces

bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver

Le bruit sourd du noir sapin

Que le vent des nuits balance.

et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et

plus froide, à cette magique modulation en _ut_ majeur:

Tout s'endort dans le silence.

De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet

élan: _C'est lui! c'est lui!_

Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'âme entière:

C'est le ciel ouvert pour moi!

Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun

maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler

successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie,

l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse

éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le

tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse,

le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces

nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches

ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir!

Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et

de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce

crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces

silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour

s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est

l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber

entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé

qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans

doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient

lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies

pareilles!

* * * * *

Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans

une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène

de la fonte des balles, les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux,

aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc.,

etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et

pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès

de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre,

la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La

cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques

incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute.

Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne

surtout durant ces longs points d'orgue que le compositeur a si

habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche

éloignée qui tinte lentement l'heure fatale.

Lorsqu'en 1837 ou 1838 on voulut mettre en scène le _Freyschütz_ Ã

l'Opéra, on sait que j'acceptai la tâche d'écrire les récitatifs pour

remplacer le dialogue parlé de l'ouvrage original, dont le règlement de

l'Opéra interdit l'usage. Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que

dans cette scène étrange et hardie, entre Samiel et Gaspard, je me suis

abstenu de faire chanter Samiel. Il y avait là une intention trop

formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et Samiel parler les quelques

mots de sa réponse. Une fois seulement la parole du diable est rhythmée,

chacune de ses syllabes portant sur une note de timbales. La rigueur du

règlement qui interdit le dialogue parlé à l'Opéra n'est pas telle qu'on

ne puisse introduire dans une scène musicale quelques mots prononcés de

la sorte; on s'est donc empressé d'user de la latitude qu'il laissait

pour conserver aussi cette idée du compositeur.

La partition du _Freyschütz_, grâce à mon insistance, fut exécutée

intégralement et dans l'ordre exact où l'auteur l'a écrite.

Le livret fut traduit et non arrangé par M. Emilien Pacini.

Il résulta de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec

laquelle l'Opéra monta ce chef-d'œuvre, que le finale du troisième acte

fut pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'avaient

entendu quatorze ans auparavant aux représentations d'été de la troupe

allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce finale est une

magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est

empreint de repentir et de honte; le premier chœur en _ut_ mineur,

après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique

et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le

retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation _ô Max!_ les _vivat_ du

peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite,

l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans

et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble cœur un instant égaré;

ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette

bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus et, du sein

de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son

laconisme; et enfin ce chœur final où reparaît pour la troisième fois

le thème de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, déjà entendu dans

l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui

précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place,

et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les

esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout

auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce finale

plus ou en sera convaincu.

Quelques années après cette mise en scène du _Freyschütz_ à l'Opéra,

pendant que j'étais absent de Paris, le chef-d'œuvre de Weber,

raccourci, mutilé de vingt façons, a été transformé en lever de rideau

pour les ballets; l'exécution en est devenue détestable, scandaleuse

même; se relèvera-t-elle jamais?.... On ne peut que l'espérer.

OBÉRON

OPÉRA FANTASTIQUE DE CH. M. WEBER

SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE

6 mars 1857.

L'atmosphère musicale de Paris est en général brumeuse, humide, sombre,

froide, orageuse même parfois. Les saisons y manifestent des caprices

étranges. A certains moments il neige des cirons, il pleut des

sauterelles, il grêle des crapauds, et il n'y a parapluies de toile ni

de tôle qui puissent garantir les honnêtes gens de cette vermine. Puis

tout d'un coup le ciel s'éclaircit, il ne tombe pas de la manne, il est

vrai, mais on jouit d'un air tiède et pur, on découvre ça et là de

splendides fleurs épanouies parmi les chardons, les ronces, les orties,

les euphorbes, et l'on court avec ravissement les respirer et les

cueillir. Nous jouissons à cette heure des caresses de ce bienfaisant

rayon; plusieurs très-belles fleurs de l'art viennent d'éclore et nous

sommes dans la joie de les avoir découvertes. Citons d'abord le plus

grand événement musical qu'on ait eu à signaler chez nous depuis bien

des années, la mise en scène récente de l'_Obéron_ de Weber au

Théâtre-Lyrique. Ce chef-d'œuvre (c'est un vrai chef-d'œuvre, pur,

radieux, complet) existe depuis trente et un ans. Il fut représenté pour

la première fois le 12 avril 1826. Weber l'avait composé en Allemagne

sur les paroles d'un librettiste anglais, M. Planchet, à la demande du

directeur d'un théâtre lyrique de Londres qui croyait au génie de

l'auteur du _Freyschütz_, et qui comptait sur une belle partition et sur

une bonne _affaire_.

Le rôle principal (Huon) fut écrit pour le célèbre ténor Braham, qui le

chanta, dit-on, avec une verve extraordinaire; ce qui n'empêcha pas

l'œuvre nouvelle d'éprouver devant le public britannique un échec à peu

près complet. Dieu sait ce qu'était alors l'éducation musicale des

dilettanti d'outre-Manche!..... Weber venait de subir une autre

quasi-défaite dans son propre pays; sa partition d'_Euryanthe_ y avait

été froidement reçue. Des gaillards qui vous avalent sans sourciller

d'effroyables oratorios capables de changer les hommes en pierre et de

congeler l'esprit-de-vin, s'avisèrent de s'ennuyer à _Euryanthe_. Ils

étaient tout fiers d'avoir pu s'ennuyer à quelque chose et de prouver

ainsi que leur sang circulait. Cela leur donnait un petit air sémillant,

léger, Français, Parisien; et pour y ajouter l'air spirituel, ils

inventèrent un calembour par _à peu près_ et nommèrent l'_Euryanthe_

l'_Ennuyante_, en prononçant l'_ennyante_. Dire le succès de cette

lourde bêtise est impossible; il dure encore. Il y a trente-trois ans

que le mot circule en Allemagne, et l'on n'est pas à cette heure parvenu

à persuader aux facétieux qu'il n'est pas français, qu'on dit une pièce

ennuyeuse et non une pièce ennuyante, et que les garçons épiciers de

France eux-mêmes ne commettent pas de cuirs de cette force-là.

L'_Euryanthe_ tomba donc, pour le moment, écrasée sous cette stupide

plaisanterie. Weber, triste et découragé quand on lui proposa d'écrire

_Obéron_, ne se décida pas sans hésitation à entreprendre une nouvelle

lutte avec le public. Il s'y résigna pourtant, et demanda dix-huit mois

pour écrire sa partition. Il n'improvisait pas. Arrivé à Londres, il eut

beaucoup à souffrir tout d'abord des _idées_ de quelques-uns de ses

chanteurs; il les mit pourtant enfin tant bien que mal à la raison.

L'exécution d'_Obéron_ fut satisfaisante. Weber, l'un des plus habiles

chefs d'orchestre de son temps, avait été prié de la diriger. Mais

l'auditoire resta froid, sérieux, morne (_very grave_) pour employer

encore un jeu de mots qui au moins est anglais. Et _Obéron_ ne fit pas

d'argent, et l'entrepreneur ne put couvrir ses frais; il avait obtenu la

belle partition et fait une mauvaise affaire. Qui peut savoir ce qui se

passa alors dans l'âme de l'artiste, sûr de la valeur de son œuvre?...

Afin de le ranimer par un succès qu'ils croyaient facile de lui faire

obtenir, ses amis lui persuadèrent de donner un concert, pour lequel

Weber composa une grande cantate intitulée, si je ne me trompe, le

_Triomphe de la paix_. Le concert eut lieu, la cantate fut exécutée

devant une salle presque vide, et la recette n'égala pas les dépenses de

la soirée...

Weber, à son arrivée à Londres, avait accepté l'hospitalité de

l'honorable maître de chapelle sir George Smart. Je ne sais si ce fut en

rentrant de ce triste concert ou quelques jours plus tard seulement;

mais un soir, après avoir causé une heure avec son hôte, Weber, accablé,

se mit au lit, où, le lendemain, sir George le trouva déjà froid, la

tête appuyée sur l'une de ses mains, mort d'une rupture du cœur.

Aussitôt on annonça une représentation solennelle d'_Obéron_; toutes les

loges furent rapidement louées; les spectateurs se présentèrent _tous en

deuil_; la salle fut pleine d'un public recueilli, dont l'attitude,

exprimant des regrets sincères, semblait dire: «Nous sommes désolés de

n'avoir pas compris son œuvre, mais nous savons que c'était _un homme_

(_He was a man, we shall not look upon his like again_) et que nous ne

reverrons pas son pareil!.....»

Peu de mois après, l'ouverture d'_Obéron_ fut publiée; le théâtre de

l'Odéon de Paris, qui avait fait fortune avec le _Freyschütz_ désossé et

écorché, fut curieux de connaître au moins un morceau du dernier ouvrage

de Weber. Le directeur ordonna la mise à l'étude de cette merveille

symphonique. L'orchestre n'y vit qu'un tissu de bizarreries, de duretés

et de non-sens, et je ne sais même si l'ouverture obtint les honneurs

d'un égorgement en public.

Dix ou douze ans plus tard, ces mêmes musiciens de l'Odéon, transplantés

dans l'orchestre monumental du Conservatoire, exécutaient sous une vraie

direction, sous la direction d'Habeneck, cette même ouverture, et

mêlaient leurs cris d'admiration aux applaudissements du public... Huit

ou neuf autres années ensuite, la Société des concerts du Conservatoire

exécuta un chœur de génies et le finale du premier acte d'_Obéron_ que

le public acclama avec un enthousiasme égal à celui qui avait accueilli

l'ouverture; plus tard encore, deux autres fragments eurent le même

bonheur... et ce fut tout.

Une petite troupe allemande venue à Paris perdre son temps et son argent

pendant l'été fit seule entendre deux fois, il y a quelque vingt-sept

ans, l'_Obéron_ complet au théâtre Favart (aujourd'hui l'Opéra-Comique).

Le rôle de Rezia y fut chanté par la célèbre madame Schroeder-Devrient.

Mais cette troupe était fort insuffisante; le chœur mesquin,

l'orchestre misérable; les décors troués, vermoulus; les costumes

délabrés inspiraient la pitié; le public musical un peu intelligent

était absent de Paris; _Obéron_ passa inaperçu. Quelques artistes et

amateurs clairvoyants adoraient seuls dans le secret, de leur cœur ce

divin poëme, et répétaient, en pensant à Weber, les paroles d'Hamlet:

«C'était un homme et nous ne reverrons pas son pareil!»

Pourtant l'Allemagne avait recueilli la perle éclose dans l'huître

britannique et que dédaignait le coq gaulois, si friand de grains de

mil. Une traduction allemande de la pièce de M. Planchet se répandit peu

à peu dans les théâtres de Berlin, de Dresde, de Hambourg, de Leipzig,

de Francfort, de Munich, et la partition d'_Obéron_ fut sauvée. Je ne

sais si on l'a jamais exécutée en entier dans la ville spirituelle et

malicieuse qui avait trouvé l'œuvre précédente de Weber _Ennyante_.

Cela est probable. Les générations se suivent sans se ressembler.

Enfin, _après trente et un ans_, le hasard ayant placé à la tête de l'un

des théâtres lyriques de Paris un homme qui comprend et sent la musique

de style, un homme intelligent, hardi, actif et dévoué à l'idée qu'il a

une fois adoptée, le merveilleux poëme de Weber nous a enfin été révélé.

Le public n'a fait sur le maître ni sur son œuvre aucun nauséabond jeu

de mots, n'est pas resté _grave_, mais a applaudi avec des transports

véritables de plus en plus ardents; bien que cette musique dérange,

culbute, bouscule avec un prodigieux mépris ses habitudes les plus

chères, les plus enracinées, les plus inhérentes à ses instincts secrets

ou avoués.

Le succès d'_Obéron_ au Théâtre-Lyrique est très-grand, très-loyal,

très-réel. C'est un succès de bonne compagnie qui attirera même la

mauvaise. Tout Paris voudra entendre et voir _Obéron_, admirer sa

délicieuse musique, ses beaux décors, ses riches costumes, et applaudir

son nouveau ténor. Car il y en a un qui s'y révèle; M. Carvalho a

découvert pour le rôle d'Huon un vrai ténor (Michot), et à chaque

représentation la faveur du phénix augmente. Et pour achever d'expliquer

la vogue de ce chef-d'œuvre, sachez qu'au dénoûment on rit à se tordre,

et que la salle entière entre en convulsions.

A travers chants: études musicales, adorations, boutades et critiques · 第 17 / 25 段