où le musicien, pour mieux accomplir la cadence, répète trois fois

_E per tremar, e per tremar,_

_E per tremar._

comme on répétait alors le mot _felicità_.

Le chœur des esprits infernaux:

_E vuoi morire o misera!_

celui que Gluck écrivit sur une seule note entourée de si terribles

harmonies, est à deux parties et d'un tour mélodique... gracieux. Le

troisième acte, entre autres bouffonneries, contient un grand air de

bravoure d'Admète et un duo, dans lequel les deux époux cherchent Ã

consoler leurs enfants, avec accompagnement d'un orchestre très-consolé.

On me permettra de ne pas pousser plus loin cette analyse...

L'_Alceste_ de Schweizer fut écrite sur un texte allemand de Wieland. La

pièce diffère beaucoup du poëme de Calsabigi. Il y a seulement quatre

personnages: Alceste, Admète, Parthenia et Hercule. On y trouve deux

chœurs, deux duos, deux trios et beaucoup d'airs à plusieurs

mouvements, composés d'un petit andante s'enchaînant avec un petit

allegro, et contenant chacun une longue vocalise. Tout cela est

correctement écrit selon les us et coutumes d'une petite école mixte

germano-italienne, qui fut longtemps en honneur en Allemagne. Le chant

y est plus lourd sans être plus expressif que chez Guglielmi; on subit

dans tous les airs les mêmes traits vocalisés, mais un peu plus roides

et tout aussi ridicules. Le petit orchestre y est traité avec soin; il

faut y louer une certaine adresse dans l'art de tisser l'harmonie et

d'enchaîner les modulations. C'est la musique d'un bon maître d'école

qui a longtemps enseigné le contre-point, que tout le monde dans son

endroit respecte, le saluant avec affection, l'appelant Herr doctor, ou

Herr professor, ou Herr capell meister; qui a beaucoup d'enfants,

lesquels savent tous un peu de musique, voire même un peu de français. A

six heures du soir, ce petit monde s'assemble dans la maison paternelle

autour d'une grande table. On lit pieusement la Bible; une moitié de

l'auditoire tricote, l'autre moitié fume en avalant de temps en temps un

verre de bière, et toutes ces honnêtes personnes s'endorment à neuf

heures avec la conscience d'une journée bien remplie et la certitude de

n'avoir pas écrit ou frappé sur le clavecin une dissonance mal préparée

ou mal résolue. Ce Schweizer, dont la musique me donne de lui des idées

si patriarcales, fut peut-être garçon et n'eut des qualités de famille

que je lui attribue que celles de bien savoir le contre-point, de bien

fumer et de bien boire. Il fut, en tout cas, maître de chapelle du duc

de Gotha, et son _Alceste_, digne ménagère s'il en fut, obtint assez de

succès dans cette résidence pour faire ensuite le tour de l'Allemagne,

dont tous les théâtres la représentèrent pendant plusieurs années, quand

celle de Gluck y était à peine connue. Tel est l'immense avantage de la

musique économique, employant de petits moyens pour rendre de petites

idées, et d'une incontestable médiocrité.

Il y a une ouverture à cette partition, une honnête ouverture, dans le

genre des ouvertures de Handel, commençant par un mouvement grave dans

lequel se trouvent les marches de basses et les progressions de

septièmes voulues; puis vient une fugue d'un mouvement modéré, une fugue

à un sujet, claire, pure, mais insipide aussi et froide comme de l'eau

de puits. Ce n'est pas plus l'ouverture d'_Alceste_ que celle de tout

autre opéra, c'est de la musique bien portante, sans mauvaises passions,

et qui ne peut faire ni tort ni honneur au brave homme qui l'écrivit. Je

n'en dirai pas autant d'un air d'Alceste au premier acte, où se trouve

une vocalise terminée par un trille, sur ces mots «_mein Tod_» (ma

mort), qui eût fait Gluck s'évanouir d'indignation. La Parthenia en fait

bien d'autres dans ses airs; elle vous lance à tout bout de chant des

fusées, des arpéges, montant jusqu'au contre-ré et au contre-fa

suraigus, et ornés de ces notes piquées semblables pour le rhythme au

caquet des poules en gaieté, et pour le timbre, au cri d'un petit chien

dont on écrase la queue, des traits enfin trop fidèlement imités de ceux

que Mozart eut le malheur d'écrire pour la reine de la nuit dans la

_Flûte magique_, et pour dona Anna dans un air de _Don Juan_. Hercule ne

roule et ne roucoule pas mal non plus; il roule même depuis le _fa_ aigu

de la voix de basse jusqu'au contre-_ut_ grave, le dernier du

violoncelle; deux octaves et demie. Il paraît qu'il y avait alors Ã

Gotha un gaillard doué d'une voix exceptionnelle. Admète seul ne se

livre pas à de trop grandes excentricités, les traits et les trilles de

son rôle ne s'y trouvent que pour constater la filiation de cette

œuvre, appartenant, je l'ai déjà dit, à une école italienne germanisée.

Ce n'est pas la peine de citer les deux chœurs; ils viennent lÃ

seulement pour dire... qu'ils n'ont rien à vous dire. (Ce _mot_ est de

Wagner, je ne veux pas le lui voler.)

Il me reste à parler maintenant de l'_Admetus_ de Handel, dont je

connaissais un morceau seulement et dont j'ai pu dernièrement me

procurer la grande partition. Malgré son titre à désinence latine, c'est

encore un opéra italien écrit pour un théâtre de Londres par le célèbre

maître allemand naturalisé Anglais. Il fait partie de la nombreuse

collection d'ouvrages de ce genre dus à la plume infatigable de Handel

et qu'il destinait chaque année aux chanteurs italiens engagés pour la

saison, comme on écrit maintenant des albums pour le premier jour de

l'an. _Admetus_, canevas lyrique sur le sujet d'_Alceste_, n'est en

effet qu'une grosse collection d'airs; ainsi que _Julius Cæsar_,

_Tamerlane_, _Rodelinda_, _Scipio_, _Lotharius_, _Alexander_, etc., du

même auteur, ainsi que les opéras de Buononcini, son prétendu rival, et

ceux de beaucoup d'autres.

Le premier acte d'_Admetus_ contient neuf airs, le deuxième en contient

douze, et le troisième neuf et un duo, et un petit chœur des

banquettes. Il s'y trouve de plus une ouverture et une _sinfonia_

servant d'introduction au second acte. Quant aux récitatifs, accompagnés

probablement au clavecin, suivant l'usage du temps, on ne les a pas

jugés d'assez d'importance pour les publier dans la grande partition, et

il est permis de croire que Handel ne s'était même pas donné la peine de

les écrire. Il y avait alors des copistes intelligents, dont le métier

consistait à noter, selon une formule invariable, le dialogue servant Ã

amener les morceaux de musique, et à donner à ces espèces de concerts en

costumes une apparence de drame. Il est impossible, à la lecture de ces

trente airs, de reconnaître quelle fut précisément la donnée du canevas

scénique d'_Admetus_. Il n'y est jamais question de l'action, et pas un

nom de personnage ne s'y trouve même prononcé. Chacun des airs est

désigné seulement par le nom du chanteur ou de la cantatrice qui

l'exécutait.

Ainsi il y en a sept pour le signor Senesino, huit pour la signora

Faustina, sept pour la signora Cuzzoni, quatre pour le signor Baldi,

deux pour le signor Boschi, et un seulement pour la pauvre signora Dotti

et pour le malheureux signor Palmerini, qui venaient sans doute tous les

deux dire leur petite affaire, pour donner aux dieux et aux déesses, si

richement partagés, le temps de respirer. L'unique duetto est chanté un

peu avant la fin du _concert_ par le signor Senesino et la signora

Faustina, sans doute Admète et Alceste. Les paroles n'indiquent rien

autre que deux amants ou époux heureux de se retrouver:

_Alma mia_

_Dolce ristore,_

_Io ti stringo,_

_Io t'abbrachio,_

_In questo sen._

Il est accompagné par deux parties d'orchestre seulement, les violons et

les basses; et l'on trouve dans les parties de chant une ombre de

sentiment, quelques velléités de passion, d'autant plus agréables que

ces qualités sont fort rares dans les vingt-neuf airs qui précèdent ce

duo. Malheureusement l'orchestre fait entendre, avant et après l'entrée

des voix, de petites ritournelles d'une grosse gaieté, dont le caractère

un peu grotesque ramène l'auditeur, bien loin de toute impression

poétique, à la lourde prose du contre-pointiste. Quant aux trente airs,

ils sont à peu près tous taillés sur le même patron. L'orchestre, soit Ã

quatre parties d'instruments à cordes, soit à trois ou à deux parties

seulement, enrichi parfois de deux hautbois, ou de deux flûtes

traversières, ou de deux cors et de deux bassons, déroule d'abord une

ritournelle, en général assez longue, après laquelle le chant expose le

thème à son tour. Ce thème, d'un tour mélodique peu gracieux, est

accompagné souvent par les basses seules, qui frappent lourdement un

dessin analogue à celui du chant. Après quelques mesures de

développements faits dans un système de parties à rhythme semblable ou Ã

peu près, la voix presque toujours s'empare d'une syllabe quelconque,

favorable à la vocalisation ou non, coupe ainsi un mot en deux et

déroule sur la première moitié un long _passage_. Souvent ce _passage_

est interrompu par des silences, sans que le mot soit achevé pour cela;

il est semé de trilles, de notes syncopées et répercutées qui

conviendraient beaucoup mieux à un trait instrumental qu'à une roulade

vocale; le tout est lourd et roide comme une chaîne de cabestan.

Ajoutons que souvent aussi une partie d'orchestre suit la voix Ã

l'unisson ou à l'octave, et augmente par son adjonction la roideur de la

vocalise. Le plus curieux de tous ces _passages_ se trouve dans l'air de

la signora Faustina (que je suppose être Alceste) sur la seconde

syllabe du mot _risor-ge_,

_In me a poco a poco_

_Risorge l'amor_.

En général le compositeur paraît avoir mesuré la longueur de ses

vocalises à la célébrité du dio ou de la diva qui devait le chanter. Les

_passages_ des airs de la Faustina, cette déesse élève de Marcello et

qui fut la femme de Hasse, sont interminables; ceux de la Cuzzoni sont

un peu moins longs; ceux du signor Baldi moins longs encore; la povera

ignota Dotti, dans son air unique, n'en a pas. Quand le _passage_ de

rigueur est arrivé à sa cadence de conclusion, une seconde partie de

l'air conduit le chant dans un des tons relatifs du ton principal, une

nouvelle cadence s'accomplit dans ce nouveau ton, presque toujours avec

accompagnement des basses seules, et l'on recommence jusqu'au point

d'orgue final.

On doit supposer qu'assujetti à l'application constante de ce procédé,

le musicien ne pouvait guère se préoccuper de la vérité d'expression et

de caractère. Handel en effet n'y songeait guère et ses chanteurs se

fussent révoltés s'il y eût songé.

Je n'ai rien dit de l'ouverture ni de la sinfonia qui ouvre le second

acte. Je ne saurais, par l'analyse, donner une idée d'une pareille

musique instrumentale. Cet _Admetus_ précéda de plusieurs années

l'_Alceste_ italienne de Gluck. Peut-être même fut-il représenté Ã

l'époque où ce dernier, jeune encore, écrivait pour le théâtre italien

de Londres de mauvais ouvrages, tels que _Pyrame et Thisbé_ et la _Chute

des Géants_. On peut supposer alors que l'_Admetus_ donna à Gluck l'idée

de son _Alceste_.

C'est sans doute aussi après avoir entendu les deux mauvais opéras

italiens de Gluck que Handel dit un jour, en parlant de lui: «Mon

cuisinier est plus musicien que cet homme-là.»

Handel, il faut le croire, était trop impartial pour ne pas rendre

pleine justice à son cuisinier. Reconnaissons seulement que, depuis le

jour où l'auteur du _Messie_ formula ce jugement sur Gluck, celui-ci a

fait de notables progrès et laissé bien loin derrière lui l'artiste

culinaire.

Je me résume, et, tout en tenant compte de l'état où se trouvait l'art

en France, en Allemagne et en Italie, aux époques diverses où ces

ouvrages furent écrits, l'_Alceste_ de Handel me paraît supérieure Ã

l'_Alceste_ de Lulli, celle de Schweiser à celle de Handel, celle de

Guglielmi à celle de Schweiser, et, en somme, ces quatre ouvrages, à mon

avis, ressemblent à l'_Alceste_ de Gluck, comme les figures grotesques

taillées avec un canif dans un marron d'Inde pour divertir les enfants

ressemblent à une tête de Phidias.

REPRISE DE L'ALCESTE DE GLUCK

A L'OPÉRA

Cette reprise tant de fois annoncée, et retardée par diverses causes, a

eu lieu le 21 octobre 1861, avec un magnifique succès; et ce-jour-là les

prévisions fâcheuses, les pronostics malveillants ont reçu le plus

éclatant démenti.

L'auditoire a paru frappé de la majestueuse ordonnance de l'œuvre dans

son ensemble, de la profondeur de l'expression mélodique, de la chaleur

du mouvement scénique et de mille beautés qui sont pour lui originales

et nouvelles, telle est leur dissemblance avec ce qu'on produit, en

général, sur notre grande scène aujourd'hui. Je penche à croire une

notable partie du public plus capable qu'autrefois de sentir et de

comprendre une partition pareille. L'éducation musicale a fait des

progrès d'une part, et, de l'autre, à force d'indifférence, on en est

venu à ne plus éprouver de haine pour le beau. La plupart des habitués

de l'Opéra, contre leur usage, étaient venus pour entendre et non pour

voir et pour être vus. On a écouté, on a réfléchi, et, comme le disait

Gluck d'un enfant qui avait pleuré à la première représentation

d'_Alceste_, on s'est _laissé faire_. Les Polonais n'ont pas manqué,

tout comme pour _Orphée_, de déclarer le chef-d'œuvre assommant,

insupportable. Mais on s'y attendait, et l'on n'a tenu compte de leurs

doléances.

Cette reprise, venue à point, nous le croyons, ne peut qu'exercer une

excellente influence sur le goût général des amateurs de musique et

détruire bien des préjugés. Il est seulement à regretter qu'on n'ait pas

pu la faire dans des conditions de fidélité plus rigoureuses.

L'obligation de transposer d'un bout à l'autre le rôle d'Alceste, pour

l'approprier à la voix de madame Viardot, et les modifications de

détails qui devaient nécessairement résulter de cette transposition,

ont, en maint endroit, altéré la physionomie de l'ouvrage. Quelques airs

perdent peu, il est vrai, à être ainsi baissés, mais l'effet de beaucoup

d'autres est affaibli, pour ne pas dire détruit; l'orchestration devient

flasque, sourde; l'enchaînement des modulations n'est plus celui de

l'auteur, puisque la nécessité de préparer la transposition et celle de

rentrer dans le ton primitif après les morceaux transposés oblige d'en

suivre un autre. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours de

composition musicale; on comprendra aisément, d'ailleurs, que de tels

bouleversements, praticables, dans une certaine mesure, pour des

fragments isolés, destinés au concert, deviennent désastreux apportés Ã

un opéra entier qu'on rend à la scène.

«Plus on s'attache à chercher la perfection et la vérité, a dit Gluck

dans sa préface d'_Elena et Paride_, plus la précision et l'exactitude

deviennent nécessaires. Les traits qui distinguent Raphaël de la foule

des peintres sont en quelque sorte insensibles; de légères altérations

dans les contours ne détruiront point la ressemblance dans une tête de

caricature, mais elles défigureront entièrement le visage d'une belle

personne.»

Cette proposition s'applique à tous les genres d'infidélité dans

l'exécution des œuvres musicales, mais elle est surtout vraie quand il

s'agit des œuvres de Gluck.

Hâtons-nous de reconnaître que, sous tous les autres rapports,

l'exécution d'_Alceste_ à l'Opéra est d'une assez respectueuse

exactitude. Les chanteurs ne changent presque pas une note de leurs

rôles; les mélodies, les récitatifs, les chœurs sont reproduits

absolument tels que l'auteur les écrivit. Quelques personnes croient

qu'on a ajouté à l'orchestration des instruments à vent; c'est une

erreur. M. Royer, considérant que les instruments à cordes remplissent

le rôle principal dans l'orchestre d'_Alceste_, a seulement voulu leur

donner plus de puissance en en augmentant un peu le nombre. Celui des

violons, en conséquence, a été porté à vingt-huit, celui des altos Ã

dix, celui des violoncelles à onze, et celui des contre-basses à neuf.

On ne peut qu'applaudir à cette mesure, qui ne sera pas, il faut

l'espérer, adoptée désormais pour _Alceste_ seulement, et qui rendra

l'orchestre de l'Opéra plus riche encore que celui de Covent-Garden, Ã

Londres, l'un des plus puissants de l'Europe. On a engagé aussi un

trombone-basse, nécessaire pour l'exécution de certaines notes graves

que les trombones-ténors dont on se sert exclusivement à l'Opéra ne

possèdent pas. La reprise d'_Alceste_, qui eut lieu en 1825, ne fut, Ã

beaucoup près, ni aussi soignée ni aussi complète que celle à laquelle

nous venons d'assister. Plusieurs morceaux furent alors indignement

mutilés, quantité d'autres, et des plus admirables, supprimés. On vient

de nous les rendre à peu près tous, et intacts. «Comment, _à peu près_?

direz-vous. Les chefs du service musical de l'Opéra parlent pourtant,

avec une satisfaction qui les honore, de leur respect pour la partition,

et se montrent tout fiers de n'avoir point à se reprocher les attentats

de 1825.» Cela me rappelle ces héros populaires qui, le 29 juillet 1830,

s'écriaient dans l'ardeur de leur enthousiasme: «Ah! on ne dira rien

contre la révolution cette fois, ni contre nous. Nous sommes les maîtres

de Paris, depuis quarante-huit heures, et nous n'avons rien volé, rien

détruit!» Ils étaient tout fiers de n'être pas des brigands.

Il y avait pourtant bien quelques petites choses à dire.

Mais il faut rendre justice à cette probité relative. Ici le mieux est

ami du bien. L'esprit général du personnel de l'Opéra a d'ailleurs été

excellent pendant les études, que tout le monde a faites avec zèle et le

plus grand soin. Et, certes, la tâche n'était facile à remplir pour

personne. Le désordre dans lequel se trouvaient la partition et les

parties de chœur et d'orchestre eût été tel, augmenté par les

transpositions, qu'on a dû recopier tout comme s'il se fût agi d'un

opéra nouveau. On pouvait voir, par l'inexactitude des anciennes copies,

par l'absence des nuances, des indications de mouvement, par les fautes

qu'on y remarquait, combien nos pères étaient peu exigeants pour

l'exécution des opéras. Pourvu que le rôle principal fût confié à un

grand artiste, ils faisaient bon marché du reste, et n'allaient pas trop

s'enquérir de l'intelligence de l'orchestre ni de celle de son chef,

nommé alors (avec juste raison) batteur de mesure. Les choristes et les

coryphées chantaient toujours assez juste, et quelques fausses notes

dans l'harmonie des instruments ou des voix ne les choquaient pas trop.

Les délicats sont malheureux,

Rien ne saurait les satisfaire.

Le public, cette fois, n'a pourtant pas paru trop malheureux.

Disons que, pour _Alceste_, les erreurs et les grossièretés de

l'exécution ont toujours été dues en grande partie à la paresse de

Gluck, pour qui il semble que la rédaction attentive et soignée de ses

œuvres ait été un travail au-dessus de ses forces. Ses partitions

furent toutes écrites avec un incroyable laisser-aller. Quand on en vint

ensuite à les graver, le graveur ajouta ses fautes à celles du

manuscrit, et il ne paraît pas que l'auteur ait daigné s'occuper alors

de la correction des épreuves. Tantôt les premiers violons sont écrits

sur la ligne des seconds, tantôt les altos, devant être à l'unisson des

basses, se trouvent, par suite d'un _col basso_ négligemment jeté,

écrits à la double octave haute de celles-ci, et font, en conséquence,

entendre parfois les notes de la basse au-dessus de celles de la

mélodie; l'auteur ici oublie d'indiquer le ton des cors; ailleurs il a

négligé d'indiquer même l'instrument à vent qui doit exécuter une partie

saillante; est-ce une flûte, un hautbois, une clarinette? on ne sait.

Quelquefois il écrit sur la ligne des contre-basses quelques notes

importantes pour les bassons, puis il ne s'occupe plus d'eux et l'on ne

peut savoir ce qu'ils deviennent ensuite.

Dans la partition de l'_Alceste_ italienne, imprimée à Vienne et un peu

moins incorrecte que la partition française, on trouve des causes

d'erreurs pour les copistes et les exécutants, telles que celles-ci: Le

mot _Bos_ s'y trouve fréquemment; qu'est-ce que _Bos_? C'est une faute

d'impression; il fallait _Pos._ Mais qu'est-ce donc que _Pos_? C'est

l'abréviation du mot allemand _Posaunen_, qui signifie trombones; et

l'on est d'autant plus pardonnable de ne pas le deviner que partout

ailleurs, dans la même partition, il désigne les trombones par leur nom

italien de _tromboni_. Je n'ai pu savoir exactement quel instrument il a

voulu désigner dans l'_Alceste_ italienne par le mot bizarre de

_chalamaux_; est-ce la clarinette employée dans le _chalumeau_? le doute

est permis.

Je n'en finirais pas de décrire un tel désordre. Il y a même, dans la

grande partition française, par suite d'une faute de copie, une

cacophonie d'instruments de cuivre, digne de certaines partitions

modernes, qui ferait bondir et hurler de douleur l'auditoire le plus

amoureux de l'horrible, et qui a l'air d'avoir été écrite, comme on en

écrit maintenant, avec la plus scrupuleuse férocité.

Gluck dit dans une de ses lettres: «Ma présence aux répétitions de mes

ouvrages est aussi indispensable que le soleil l'est à la création.» Je

le crois bien, mais elle l'eût été un peu moins s'il se fût donné la

peine d'écrire avec plus d'attention et s'il n'eût pas laissé aux

exécutants tant d'intentions à deviner et tant d'erreurs à rectifier.

Aussi ne se figure-t-on pas ce que ses œuvres deviennent quand on les

représente dans les théâtres où les traditions ne se sont pas

conservées. J'ai vu une représentation d'_Iphigénie en Tauride_, Ã

Prague, qui m'eût donné le choléra, si je n'avais fini par en rire de

tout mon cœur. La mise en scène était digne du reste. Au dénouement, le

vaisseau sur lequel Oreste et sa sœur allaient monter pour retourner en

Grèce, était orné d'une triple rangée de canons.

L'exécution musicale ni la mise en scène des œuvres de Gluck à l'Opéra

de Paris n'ont rien de commun avec ces exhibitions grotesques. Cette

fois-ci surtout, on a donné au grand homme un palais peuplé de

serviteurs dévoués et intelligents; partout ailleurs (excepté à Berlin),

il serait dans une grange. Les chanteurs et les instrumentistes de

l'Opéra ne sont pas, il faut en convenir, entrés tout d'abord dans

l'esprit de ce noble style; mais au fur et à mesure que le nombre des

répétitions augmentait, ils sentaient le charme les prendre, et

l'intelligence leur venait avec le sentiment de ces beautés si nouvelles

pour eux. C'est que, lorsqu'il s'agit des œuvres de Gluck, rien n'est

plus différent de l'exécution rêvée par l'auteur qu'une certaine

exécution fidèle, mais plate, et qui consisterait à dire la note

seulement. Il faut à une fidélité absolue dans le chant, dans le

rhythme, dans les accents, dans tout, unir en outre une manière de

phraser les mélodies, un ménagement des nuances, une articulation des

mots tels que, sans ces qualités, la divine fleur d'expression qui rend

ces œuvres si émouvantes n'a plus ni couleurs ni parfums, et que

l'œuvre entière périt. Gluck avait raison de trouver sa présence aux

répétitions de ses ouvrages aussi indispensable que le soleil l'est à la

création.

Lui seul pouvait tout éclairer, tout animer, donner à tout la chaleur et

la vie. Mais il eut cruellement à souffrir. Ses interprètes mirent sa

patience à de rudes épreuves.

A travers chants: études musicales, adorations, boutades et critiques · 第 15 / 25 段