des facultés de Gluck, facultés qui ne se représenteront peut-être
jamais réunies au même degré chez le même musicien: inspiration
entraînante, haute raison, grandeur de style, abondance de pensées,
connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, mélodie
pénétrante, expression toujours juste, naturelle et pittoresque,
désordre apparent qui n'est qu'un ordre plus savant, simplicité
d'harmonie, clarté de dessins, et, par-dessus tout, force immense qui
épouvante l'imagination capable de l'apprécier.
Cet air monumental, ce climax d'un vaste crescendo préparé pendant toute
la dernière moitié du premier acte, ne manque jamais de transporter
l'auditoire quand il est bien exécuté, et cause une de ces émotions
qu'il serait inutile de chercher à décrire. Il faut, pour que son
exécution soit fidèle et complète, que le rôle d'Alceste soit confié Ã
une grande actrice possédant une grande voix et une certaine agilité,
non pas de vocalisation, mais d'émission des sons, qui lui permette de
bien faire entendre le débit rapide sans prendre des temps pour poser
chaque note. Sans cela, le _prestissimo_ épisodique du milieu: _Je sens
une force nouvelle_, serait à peu près perdu. Remarquons la liberté
grande que Gluck a prise dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres,
de se moquer de la carrure et même de la symétrie; ce prestissimo est
composé de cinq membres de phrase de cinq mesures chacun et de quatre
mesures en plus. Et cette succession irrégulière, loin de choquer,
saisit de prime abord et entraîne l'auditeur.
Pour bien rendre cet air, il faut en outre que les mouvements en soient
saisis avec sagacité au début, où se fait sentir une certaine majesté
sombre, et bien délicatement modifiés ensuite, pour la dernière et si
touchante mélodie:
Mourir pour ce qu'on aime est un trop doux effort,
Une vertu si naturelle!
dont chaque mesure tire larmes et sang.
De plus, il faut absolument que l'orchestre soit inspiré comme la
cantatrice, que les _forte_ soient terribles, les _piano_ tantôt
menaçants et tantôt attendris, et que les instruments de cuivre surtout
donnent à leurs deux premières notes une sonorité tonnante, en les
attaquant vigoureusement et en les soutenant sans fléchir pendant toute
la durée de la mesure. Alors on arrive à un résultat dont les plus
savants efforts de l'art musical ont offert bien peu d'exemples
jusqu'ici.
Conçoit-on que Gluck, pour se prêter aux exigences de la versification
française ou à l'impuissance de son traducteur, ait consenti à défigurer
ou, pour parler plus juste, à détruire la merveilleuse ordonnance du
début de cet air incomparable, qu'il a au contraire si avantageusement
modifié dans presque tout le reste? C'est pourtant la vérité. Le premier
vers du texte italien est celui-ci:
_Ombre, larve, compagne di morte._
Le premier mot, _ombre_, par lequel l'air commence, étant placé sur deux
larges notes, dont la première peut et doit être enflée, donne à la voix
le temps de se développer et rend la réponse des dieux infernaux,
représentés par les cors et les trombones, beaucoup plus saillante, le
chant cessant au moment où s'élève le cri instrumental. Il en est de
même des deux sons écrits une tierce plus haut que les premiers, pour le
second mot _larve_. Dans la traduction française, à la place de ces deux
mots italiens, qui étaient tout traduits en y ajoutant un _s_, nous
avons, _Divinités du Styx_, par conséquent, au lieu d'un membre de
phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enfermé dans une
mesure, le changement produit cinq répercussions insipides de la même
note pour les cinq syllabes _di-vi-ni-tés du_, le mot Styx étant placé Ã
la mesure suivante, en même temps que l'entrée des instruments à vent et
le fortissimo de l'orchestre qui l'écrasent et empêchent de l'entendre.
Par là , le sens demeurant incomplet dans la mesure où le chant est Ã
découvert, l'orchestre a l'air de partir trop tôt et de répondre à une
interpellation inachevée. De plus, la phrase italienne _compagne di
morte_, sur laquelle la voix se déploie si bien, étant supprimée en
français et remplacée par un silence, laisse dans la partie de chant une
lacune que rien ne saurait justifier. La belle pensée du compositeur
serait reproduite sans altération, si, au lieu des mots que je viens de
désigner, on lui eût adapté ceux-ci:
Ombres, larves, pâles compagnes de la mort!
Sans doute le _poëte_ n'eût pas su se contenter de la structure de ce
quasi-vers, et plutôt que de manquer aux règles de l'hémistiche, il a
inutile, défiguré, détruit l'une des plus étonnantes inspirations de
l'art musical. C'était quelque chose de si important, en effet, que les
vers de M. du Rollet! Madame Viardot, faisant à cette occasion de
l'éclectisme et n'osant pas supprimer les mots _Divinités du Styx_,
devenus célèbres et que tous les amateurs attendent quand on exécute ce
morceau, a conservé en partie la mutilation de du Rollet, et réinstallé
la seconde phrase de l'air italien avec les mots: _Pâles compagnes de la
mort_. C'est toujours cela de gagné!
Quelle fière joie doit ressentir en son cÅur la cantatrice qui, sûre
d'elle-même, voyant à ses pieds un auditoire frémissant, et soutenue par
les ailes du génie dont elle est l'interprète, s'apprête à commencer cet
air! Cela doit ressembler au bonheur de l'aigle s'élançant d'un pic
élevé pour nager libre dans l'espace!...................
Gluck a souvent mis en usage dans toutes ses partitions, mais dans
_Iphigénie en Tauride_ plus qu'ailleurs, un genre d'accompagnement pour
le récitatif simple, qui consiste en accords à quatre parties, tenus
sans interruption par la masse entière des instruments à cordes, pendant
toute la durée de la récitation musicale des vers. Cette harmonie
stagnante produit sur les organes des auditeurs inattentifs, et le
nombre en est grand, un effet de torpeur et d'engourdissement
irrésistible, et finit par les plonger dans une lourde somnolence qui
les rend complétement indifférents aux plus rares efforts du compositeur
pour les émouvoir. Il était vraiment impossible de trouver quelque chose
de plus antipathique à des Français que ce long et obstiné
bourdonnement. On ne peut donc pas s'étonner qu'il arrive à beaucoup
d'entre eux d'éprouver à la représentation des ouvrages de Gluck autant
d'ennui que d'admiration. Ce qui doit surprendre, c'est que le génie
puisse s'abuser ainsi sur l'importance des accessoires, au point de se
servir de moyens qu'un instant de réflexion lui ferait rejeter comme
insuffisants ou dangereux, et dans lesquels réside la cause obscure des
mécomptes cruels que ses productions les plus magnifiques lui font trop
souvent éprouver.
Une autre cause encore concourt, dans l'orchestre de Gluck, Ã produire
cette redoutable monotonie, c'est la simplicité des basses, qui ne sont
presque jamais dessinées d'une façon intéressante, et se bornent Ã
soutenir l'harmonie en frappant d'une façon monotone les temps de la
mesure ou en suivant note contre note le rhythme de la mélodie.
Aujourd'hui les compositeurs habiles ne dédaignent plus aucune partie de
l'orchestre, s'attachent à répandre sur toutes de l'intérêt et à varier
les formes rhythmiques autant que possible. L'orchestre de Gluck en
général a peu d'éclat, si on le compare, non pas aux masses
grossièrement bruyantes, mais aux orchestres bien écrits des vrais
maîtres de notre siècle. Cela tient à l'emploi constant des instruments
à timbre aigu dans le médium, défaut rendu plus sensible par la rudesse
des basses, écrites fréquemment, au contraire, dans le haut et dominant
alors outre mesure le reste de la masse harmonique. On trouverait
aisément la raison de ce système, qui ne fut pas, du reste,
exclusivement le partage de Gluck, dans la faiblesse des exécutants de
ce temps-là ; faiblesse telle, que l'_ut_ au-dessus des portées faisait
trembler les violons, le _la_ aigu les flûtes, et le _ré_ les hautbois.
D'un autre côté, les violoncelles paraissant (comme aujourd'hui encore
en Italie) un instrument de luxe dont on tâchait de se passer dans les
théâtres, les contre-basses demeuraient chargées presque seules de la
partie grave; de sorte que si le compositeur avait besoin de serrer son
harmonie, il devait nécessairement, vu l'impossibilité de faire entendre
assez les violoncelles et l'extrême gravité du son des contre-basses,
écrire cette partie très-haut afin de la rapprocher davantage des
violons.
Depuis lors on a senti en France et en Allemagne l'absurdité de cet
usage; les violoncelles ont été introduits dans l'orchestre en nombre
supérieur à celui des contre-basses; d'où il est résulté que les basses
de Gluck, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, se trouvent
aujourd'hui placées dans des circonstances essentiellement différentes
de celles qui existaient de son temps, et qu'il ne faut pas lui
reprocher l'exubérance qu'elles ont acquise malgré lui aux dépens du
reste de l'orchestre. Il s'est abstenu si constamment des sons graves de
la clarinette, de ceux du cor et des trombones, qu'il semble ne les
avoir pas connus. Une étude approfondie de son instrumentation nous
entraînerait trop loin de notre sujet; disons seulement qu'il a employé
le premier en France, et une seule fois, la grosse caisse (sans
cymbales) dans le chÅur final d'_Iphigénie en Aulide_, les cymbales
(sans grosse caisse) le triangle et le tambourin dans le premier acte
d'_Iphigénie en Tauride_; instruments dont on fait aujourd'hui un emploi
si stupide et un abus si révoltant.
Les second et troisième actes d'_Alceste_ passent, dans l'opinion de
quelques juges superficiels, pour inférieurs au premier. Les situations
seules du drame sont moins saillantes et se nuisent entre elles par leur
ressemblance et leur fâcheuse monotonie. Mais le musicien ne fléchit pas
un instant; il semble même redoubler d'inspiration pour combattre ce
défaut; jusqu'au dernier moment le même souffle l'anime; il trouve des
formes nouvelles pour peindre, et toujours avec une puissance plus
irrésistible, le deuil, le désespoir, l'effroi, l'attendrissement,
l'angoisse, la stupeur; il vous inonde de mélodies navrantes, d'accents
douloureux, dans les voix, dans les parties hautes, dans les parties
intermédiaires de l'orchestre; tout supplie, tout pleure, gémit; et ces
pleurs intarissables nous touchent cependant; telles sont la force et la
beauté de l'inspiration du poëte musicien.
Au second acte, d'ailleurs, les réjouissances motivées par le
rétablissement du roi amènent les morceaux les plus gracieux, les
mélodies les plus riantes, dont le charme est doublé par leur contraste
avec tout le reste.
Le chÅur, «Que les plus doux transports,» et celui, «Livrons-nous Ã
l'allégresse,» n'ont pas précisément le brio que désireraient certains
auditeurs; la gaieté que ces morceaux expriment est une sorte de gaieté
tendre et naïve, où je trouve un grand mérite spécial. C'est la joie
d'un peuple qui aime son roi; les cÅurs sont encore endoloris par
l'anxiété dont ils viennent à peine d'être délivrés. Et comme le dit
Admète à son entrée, les Thessaliens sont moins ses sujets que ses amis.
La mélodie:
Admète va faire encore
De son peuple qui l'adore
Et la gloire et le bonheur,
est tout entière dans ce sentiment.
Au milieu de ce même air de danse chanté, la reine, passant au travers
des groupes, s'écrie:
Ces chants me déchirent le cÅur!
et la joie publique redouble.
Dans une étude comme celle-ci, où la critique est presque toujours
admirative, il faut relever les défaillances de l'auteur, ne fût-ce que
pour constater les points par lesquels il se rattache à la nature
humaine.
Au milieu du premier chÅur du peuple thessalien dont la joie douce est,
je le répète, exprimée d'une façon si vraie et si charmante, se trouve
une absurdité d'instrumentation, une partie de cor faisant des sauts
d'octave et des successions diatoniques impossibles à exécuter dans un
mouvement aussi animé. Le moindre musicien, témoin de ce _lapsus
calami_, aurait pu dire à Gluck: «Eh! monseigneur, que faites-vous donc?
Vous savez bien que cette façon d'arpéger des octaves et que tout ce
dessin rapide, déjà difficile pour des violoncelles, est impraticable
pour des instruments à embouchure tels que des cors, des cors en _sol_
surtout! et vous n'ignorez pas que si par impossible on parvenait Ã
exécuter un semblable passage, son effet, loin d'être bon, provoquerait
le rire.» Une telle distraction chez un grand maître est absolument
inexplicable.
Un troisième chÅur joyeux me paraît plus empreint encore que les deux
précédents de cette affection du peuple pour son roi; c'est celui:
Vivez, coulez des jours dignes d'envie!
Il est à reprises, comme ces airs dont j'ai signalé l'incompatibilité
avec la vraisemblance dramatique. Mais ici le défaut de cette forme
disparaît, parce que la première reprise de chaque fragment chantée par
les coryphées seuls est répétée ensuite par le grand chÅur, comme si le
peuple s'associait au sentiment exprimé d'abord par les principaux amis
d'Admète. La répétition de chaque période est ainsi parfaitement
justifiée. Le chant placé sur les deux vers:
Ah! quel que soit cet ami généreux
Qui pour son roi se sacrifie...
est d'une rare beauté, et les mots _son roi_ y forment une sorte
d'exclamation dans laquelle les sentiments affectueux du peuple se
révèlent avec force et une sorte d'admiration. Vient maintenant un autre
chÅur dansé, où tout ce que la grâce mélodique a de plus séduisant est
répandu à profusion. On chante:
Parez vos fronts de fleurs nouvelles,
Tendres amants, heureux époux,
Et l'hymen et l'amour de leurs mains immortelles
S'empressent d'en cueillir pour vous.
Et l'orchestre accompagne doucement en pizzicato. Tout n'est que charme
et voluptueux sourires, on se croit transporté dans un gynécée antique,
on imagine voir les beautés de l'Ionie enlacer aux sons de la lyre leurs
bras divins et balancer leur torse digne du ciseau de Phidias.
Le thème de ce délicieux morceau a été, je l'ai déjà dit, emprunté par
Gluck à sa partition d'_Elena e Paride_. Il y a ajouté les deux strophes
chantées par une jeune Grecque, qui ramènent la mélodie principale avec
un si rare bonheur, et encore le solo de flûte dans le mode mineur, sur
lequel on danse pendant qu'Alceste éplorée, et détournant la tête, dit
avec de si déchirantes inflexions
O dieux! soutenez mon courage,
Je ne puis plus cacher l'excès de mes douleurs.
Ah! malgré moi des pleurs
S'échappent de mes yeux et baignent mon visage.
Puis le divin sourire rayonne de nouveau, et le chÅur reprend dans le
mode majeur, avec son accompagnement pizzicato:
Parez vos fronts de fleurs nouvelles.
Un grand poëte l'a dit,
Les forts sont les plus doux.
L'air d'Admète: _Bannis la crainte et les alarmes_, est plein d'une
tendre sérénité; la joie du jeune roi revenu à la vie est aussi complète
que son amour pour Alceste est profond. La mélodie de ce morceau me
paraît d'une exquise élégance, et les accompagnements des violons
l'enlacent comme des caresses d'une charmante chasteté. Signalons en
passant l'effet des deux hautbois à la tierce l'un de l'autre et des
sanglots haletants des instruments à cordes pendant ces deux vers du
récitatif suivant:
Je cherche tes regards, tu détournes les yeux;
Ton cÅur me fuit, je l'entends qui soupire.
et cette admirable exclamation de la reine:
Ils savent, ces dieux, si je t'aime,
Ici la répétition des premiers mots: _Ils savent, ces dieux_, que le
musicien s'est permise, au lieu d'être un non-sens ou une fadeur comme
il arrive trop souvent en pareil cas dans les Åuvres d'un style
vulgaire, double la puissance excessive de la phrase et l'intensité du
sentiment exprimé.
La mélodie de l'air: _Je n'ai jamais chéri la vie_, est suave autant que
noble; son accent est celui d'une tendresse ardente qui éclate surtout
au vers:
Qu'elle me soit cent fois ravie!
Il était certes impossible de mieux jeter les deux mots _cent fois_, où
se décèle l'immense amour de ce cÅur dévoué. On est frappé par l'image
produite au passage: _Jusque dans la nuit éternelle_, dont l'effet des
cors à l'octave de la partie vocale augmente la solennité; mais ce n'est
pas parce que la phrase parcourt un intervalle de dixième, de l'aigu au
grave; ce n'est pas parce que la voix _descend_ jusqu'aux mots «la nuit
éternelle.» Je crois avoir prouvé ailleurs qu'il n'y a pas, en réalité,
de sons qui _montent_ ou _descendent_, et que ces termes de sons _hauts_
et _bas_ ont été admis seulement par suite de l'habitude des yeux
suivant les notes qui se dirigent de haut en bas ou de bas en haut _sur
le papier_. La beauté de ce passage et l'image musicale qui en résulte
sont dues à ce que la voix, en passant des sons aigus aux sons plus
graves, prend par cela même un caractère plus sombre, augmenté par la
transition du mode majeur au mineur et par l'accord sinistre que produit
l'entrée des basses au mot _éternelle_. Ce n'est pas non plus pour le
plaisir puéril de jouer sur les mots que Gluck a mis là cette teinte
noire dont le temps d'arrêt qui se trouve sur la pénultième syllabe
semble compléter l'obscurité, mais bien parce qu'il est naturel
qu'Alceste, sur le point de mourir, ne puisse contenir sa terreur en
parlant de la mort, qui pour elle est si prochaine.
Cet air, je l'ai déjà dit, est, à reprises, composé de deux périodes
dont chacune se dit deux fois, sans qu'aucun motif plausible justifie
cette répétition. L'oreille s'en accommode fort bien, parce qu'on ne se
lasse pas d'écouter d'aussi belle musique; mais le sens dramatique en
est choqué, et Gluck se met ici en contradiction évidente avec
lui-même.
L'immense récitatif pendant lequel Admète, à force d'instances, arrache
enfin à Alceste le secret de son dévouement, est l'un des plus étonnants
de la partition. Pas un mot qui n'y soit bien dit, pas une intention qui
n'y soit mise en relief. Les interpellations d'Admète, les aparté
douloureux d'Alceste, la chaleur croissante du dialogue, l'emportement
furieux de l'orchestre quand le roi désespéré s'écrie:
Non, je cours réclamer leur suprême justice!
font presque de cette scène le pendant du récitatif du prêtre au premier
acte; et l'air qui la termine la couronne magnifiquement. On ne conçoit
pas que par des moyens aussi simples la musique puisse atteindre à une
pareille intensité d'expression, à un pathétique aussi élevé. Il
s'agissait ici de mêler l'accent du reproche à celui de l'amour, de
confondre la fureur et la tendresse, et le compositeur y est parvenu.
Barbare! non sans toi je ne puis vivre,
Tu le sais, tu n'en doutes pas!
s'écrie le malheureux Admète, et quand, interrompu un instant par
Alceste, qui ne peut contenir cette exclamation: «_Ah! cher époux!_» il
reprend avec plus de véhémence qu'auparavant: _Je ne puis vivre, tu le
sais, tu n'en doutes pas!_ et se précipite éperdu hors de la scène,
c'est à peine si le spectateur a la force d'applaudir.
Le récitatif qui suit nous montre la reine plus calme. Sa résignation ne
sera pas de longue durée.
Le chÅur prend la parole à son tour:
Tant de grâces! tant de beauté!
Son amour, sa fidélité,
Tant de vertus, de si doux charmes,
Nos vÅux, nos prières, nos larmes,
Grands dieux! ne peuvent vous fléchir,
Et vous allez nous la ravir!
A une voix isolée répond une autre voix, puis les deux voix s'unissent,
le chÅur entier s'exclame, se lamente, et quand toutes les voix se sont
éteintes dans un _pianissimo_, les instruments, restés seuls, terminent
et complètent ce concert de douleurs par quatre mesures d'une expression
grave et résignée qui, dans la langue mystérieuse de l'orchestre,
semblent dire au cÅur et à la pensée bien plus que n'ont dit les vers
du poëte.
Dérobez-moi ces pleurs, cessez de m'attendrir.
reprend Alceste en se levant du siége sur lequel elle était tombée
pendant la lamentation précédente. Après cet instant de résignation, le
désespoir est sur le point d'envahir de nouveau son âme. Elle se tait.
Un instrument de l'orchestre élève une plainte mélodieuse
qu'accompagnent d'autres instruments avec une sorte d'arpége obstiné
lent, dont la quatrième note est toujours accentuée. Ce retour constant
du même accent, au même endroit, avec le même degré d'intensité, est
l'image de la douleur qu'éveille chaque pulsation du cÅur d'Alceste
sous l'obsession d'une implacable pensée. La reine pleure sur elle-même
et implore la pitié de ses amis dans cet immortel adagio qui dépasse en
grandeur de style tout ce que l'on connaît du même genre en musique:
Ah! malgré moi mon faible cÅur partage...
Quel tissu mélodique! quelles modulations! quelle gradation dans les
accents sur cet accompagnement acharné de l'orchestre!
Voyez quelle est la rigueur de mon sort!
Epouse, mère et reine si chérie.
Rien ne manquait au bonheur de ma vie,
Et je n'ai plus d'autre espoir que la mort!
Mais voilà l'accès revenu, le désespoir encore est le maître, le délire
fiévreux reparaît plus brûlant; l'orchestre tremble dans un mouvement
rapide:
O ciel! quel supplice et quelle douleur!
Il faut quitter tout ce que j'aime!
Cet effort, ce tourment extrême,
Et me déchire et m'arrache le cÅur!
Les paroles sont entrecoupées: _Il faut--quitter--tout ce--que j'aime_.
Ici la faute de prosodie (_tout ce_) est une beauté. Alceste sanglote et
ne peut plus parler; et enfin la voix parvenue sur le _la_ bémol aigu se
porte avec effort vers le _la_ naturel à ces mots: _M'arrache le cÅur!_
Rendons ici justice au traducteur français; il a trouvé cette expression
incomparablement plus forte et qui rend bien mieux l'image musicale que
le vers de Calsabigi dans l'_Alceste_ italienne:
_E lasciar li nel pianto cosi._
Alceste tombe de nouveau sur son siége, à demi évanouie. Le chÅur
reprend, un chÅur moralisant comme le chÅur antique:
Ah! que le songe de la vie
Avec rapidité s'enfuit!
Dans ce morceau se trouve, vers la fin, une belle période dite par
toutes les voix à l'octave et à l'unisson:
Et la parque injuste et cruelle
De son bonheur tranche le cours.
dont l'effet est d'autant meilleur que Gluck a plus rarement usé de ce
procédé aujourd'hui banal.
L'acte se termine par Alceste seule, Ã qui l'on vient d'amener ses
enfants et qui répète en les pressant sur son sein, avec un redoublement
d'anxiété, son _agitato_:
O ciel! quel supplice et quelle douleur!
pendant que le chÅur, consterné par ce douloureux spectacle, garde le
silence. Cette scène est de celles qui ont fait dire avec tant de raison
à l'un des contemporains de Gluck qu'il avait _retrouvé la douleur
antique_. Ce à quoi le marquis de Carracioli a répondu _qu'il aimait
mieux le plaisir moderne_.
Mon Dieu! que le pauvre esprit est donc bête et qu'il paraît ridicule
quand, avec ses petites dents, il veut ainsi mordre le diamant...
A entendre cela le cÅur se gonfle, on voudrait avoir quelque chose Ã
étreindre. Il me semble alors que si j'avais devant moi le marbre de la
Niobé je le briserais entre mes bras.
Au troisième acte le peuple encombre le palais d'Admète. On sait que la
reine s'est dirigée vers l'entrée du Tartare pour accomplir son vÅu. La
consternation est à son comble: «Pleure!» s'écrie la foule, sur de
larges accords mineurs:
Pleure, ô patrie!
O Thessalie!
Alceste va mourir!