musique dramatique. Certes, l'_Alceste_ est l'une des plus magnifiques
applications qu'il en ait faites, l'_Alceste_ française surtout. Pendant
les années qui séparent la composition de cet ouvrage à Vienne de sa
représentation à Paris, le génie de l'auteur semble s'être agrandi,
raffermi. L'opposition qu'il rencontra chez ses compatriotes comme chez
les Italiens paraît avoir doublé ses forces et donné plus de pénétration
à son esprit. De là l'admirable transformation de l'_Alceste_ italienne,
dont plusieurs morceaux ont été conservés intégralement, il est vrai,
dans l'opéra français (on ne voit pas trop, tant ils sont beaux, quelles
modifications l'auteur y aurait pu apporter), mais dont beaucoup
d'autres, au contraire (Ã une seule exception que nous signalerons), ont
reçu un perfectionnement sensible en passant sur notre scène et en
s'unissant à notre langue. Les contours mélodiques de ceux-là sont
devenus plus amples, plus nets, certains accents plus pénétrants,
l'instrumentation s'est enrichie en devenant plus ingénieuse, et en
outre un nombre assez grand de morceaux nouveaux, airs, chÅurs et
récitatifs, ont été ajoutes à la partition, dont le compositeur semble
avoir pétri l'élément musical, comme fait le sculpteur de la terre dont
il façonne sa statue.
En relisant ce que j'écrivis autrefois sur la partition d'_Alceste_, je
trouve des critiques qui ne me paraissent plus justes. J'avais pourtant
été vivement frappé par toutes les beautés qu'elle contient, et certes
je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis à la répétition
générale à laquelle j'assistai lors de la rentrée de madame Blanchu dans
le rôle principal, en 1825. Mais je me sentais alors si violemment
passionné pour cette Åuvre, que la crainte de tomber dans un fanatisme
aveugle devint chez moi une préoccupation, et que je crus m'y soustraire
en cherchant à blâmer certaines choses que j'admirais en réalité.
Aujourd'hui je n'ai plus cette crainte, je suis sûr que mon admiration
n'est point aveugle, et je ne veux pas, par des scrupules déplacés, en
atténuer l'expression.
L'ouverture, sans être très-riche d'idées, contient plusieurs accents
pathétiques et touchants; la couleur sombre y domine; l'instrumentation
n'en a pas l'éclat ni la violence des compositions instrumentales de
notre temps; elle est plus chargée et plus forte néanmoins que celle des
autres ouvertures de Gluck. Les trombones y figurent dès le
commencement; les trompettes et les timbales seules en sont exclues. Il
est bon de dire à ce sujet que, par une singularité dont on citerait peu
d'exemples, il n'y a pas une note de trompettes ni de timbales dans tout
l'opéra (à l'exception des deux trompettes qui se font entendre sur la
scène au moment où le héraut va parler au peuple).
Ajoutons, pour détruire certaines erreurs assez répandues, que Gluck,
dans sa partition, a employé, avec les flûtes et les hautbois, les
clarinettes, les bassons, les cors et les trombones. Dans l'_Alceste_
italienne il a souvent recouru aux cors anglais; mais cet instrument
n'étant pas connu en France quand il y arriva, il les remplaça partout
très-habilement, dans l'_Alceste_ française, par des clarinettes. Il n'y
a pas non plus de petites flûtes dans cet ouvrage; il en a banni tout ce
qui est criard, perçant et brutal, pour ne recourir qu'aux sonorités
douces ou grandioses.
L'ouverture d'_Alceste_, ainsi que celles d'_Iphigénie en Aulide_, de
_Don Giovanni_, de _Démophoon_, ne finit pas complétement avant le lever
de la toile; elle se lie au premier morceau de l'opéra par un
enchaînement harmonique au moyen duquel la cadence se trouve suspendue
indéfiniment. Je ne vois pas trop, malgré l'emploi qu'en ont fait Gluck,
Mozart et Vogel, quel peut être l'avantage de cette forme inachevée pour
les ouvertures. Elles sont mieux liées à l'action, il est vrai; mais
l'auditeur, désappointé de se voir privé de la conclusion de la préface
instrumentale, en éprouve un instant de malaise fatal à ce qui précède,
sans être très-favorable à ce qui suit; l'opéra y gagne peu et
l'ouverture y perd beaucoup.
Au lever de la toile, le chÅur, entrant sur un accord qui rompt la
cadence harmonique de l'orchestre, s'écrie: «Dieux, rendez-nous notre
roi, notre père!» Cette exclamation nous fournit dès la première mesure
le sujet d'une observation applicable au tissu vocal de tous les autres
chÅurs de Gluck.
On sait que la classification naturelle des voix humaines est celle-ci:
_soprano_ et _contralto_ pour les femmes, _ténor_ et _basse_ pour les
hommes. Les voix féminines se trouvant à l'octave supérieure des voix
masculines, et dans le même rapport entre elles, le _contralto_, dont
l'échelle est d'une quinte au-dessous de celle du _soprano_, est donc Ã
celui-ci exactement comme la _basse_ est au _ténor_. On prétendait Ã
l'Opéra, il y a trente ans encore, que la France ne produisait pas de
contralti. En conséquence, les chÅurs français ne possédaient que des
soprani, et les contralti s'y trouvaient remplacés par une voix criarde,
forcée et assez rare, qu'on appelait haute-contre, et qui n'est, à tout
prendre, qu'un premier ténor.
Gluck, en arrivant à Paris, se vit forcé d'abandonner l'excellente
disposition chorale adoptée en Italie et en Allemagne, pour se conformer
à l'usage français. Il dérangea sa partie de contralto pour l'approprier
à la voix de haute-contre. Soixante ans après, on découvrit que la
nature produisait des contralti en France comme ailleurs. Nous possédons
en conséquence à l'Opéra aujourd'hui beaucoup de ces voix graves de
femmes et très-peu de hautes-contre. Ou a donc eu raison de rétablir
presque partout dans _Alceste_ la hiérarchie vocale naturelle que Gluck
avait observée dans sa partition italienne. Je dis que cette restitution
des contralti a été opérée _presque_ partout, parce qu'en effet elle ne
peut pas être faite sans restrictions; il est des chÅurs écrits pour
des voix d'hommes seulement, dans lesquels la partie de haute-contre
doit nécessairement rester aux premiers ténors.
Le chÅur «O dieux! qu'allons-nous devenir?» suivant l'annonce du
héraut, est plein d'une tristesse noble, qui fait mieux ressortir par sa
gravité l'agitation de la stretta qui lui succède: «Non, jamais le
courroux céleste,» dont les principaux dessins mélodiques sont aussi
bien déclamés et d'une accentuation aussi vraie que les plus savants
récitatifs.
Il en est de même du chÅur dialogué: «O malheureux Admète,» dont la
dernière phrase surtout, «malheureuse patrie!» est d'une poignante
vérité d'expression.
Dans le récitatif d'Alceste à son entrée, l'âme tout entière de la jeune
reine se dévoile en quelques mesures. Le bel air: «Grands dieux, du
destin qui m'accable,» est à trois mouvements: un mouvement lent Ã
quatre temps, un autre à trois temps, et un allegro agité. C'est dans
cet agitato que se trouve ce bel accent d'orchestre, repris ensuite par
la voix, avec ces mots: «Quand je vous presse sur mon sein,» et dont un
musicien disait un jour: «C'est le _cÅur de l'orchestre_ qui s'agite!»
Cet air présente, pour la diction des paroles, l'enchaînement des
phrases mélodiques et l'art de ménager la force des accents jusqu'Ã
l'explosion finale, des difficultés dont la plupart des cantatrices ne
se doutent pas.
La troisième scène s'ouvre dans le temple d'Apollon. Entrent le
grand-prêtre, les sacrificateurs avec les trépieds enflammés et les
instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant ses enfants, les
courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur locale s'il en fut
jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa
majestueuse et belle simplicité. Ãcoutez ce morceau instrumental, sur
lequel entre le cortége; entendez (si vous n'avez pas près de vous
quelque parleur impitoyable) cette mélodie douce, voilée, calme,
résignée, cette pure harmonie, ce rhythme à peine sensible des basses
dont les mouvements onduleux se dérobent sous l'orchestre, comme les
pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à la
voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des deux
parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en musique
quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que cette
marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais exquise; il n'y
a que les instruments à cordes et deux instruments à vent. Et là , comme
en maint autre passage de ses Åuvres, se décèle l'instinct de l'auteur;
il a trouvé précisément les timbres qu'il fallait. Mettez deux hautbois
à la place des flûtes et vous gâterez tout.
La cérémonie commence par une prière dont le grand-prêtre seul a
prononcé d'un ton solennel les premiers mots: «Dieu puissant, écarte du
trône,» entrecoupés de trois larges accords d'ut pris à demi-voix, puis
enflés jusqu'au _fortissimo_ par les instruments de cuivre. Rien de plus
imposant que ce dialogue entre la voix du prêtre et cette harmonie
pompeuse des _trompettes sacrées_. Le chÅur, après un court silence,
reprend les mêmes paroles dans un morceau assez animé à six-huit, dont
la forme et la mélodie frappent d'étonnement par leur étrangeté. On
s'attend, en effet, à ce qu'une prière soit d'un mouvement lent et dans
une mesure tout autre que la mesure à six-huit. Pourquoi celle-ci, sans
perdre de sa gravité, joint-elle à une espèce d'agitation tragique un
rhythme fortement marqué et une instrumentation éclatante? Je penche
fort à croire que certaines cérémonies religieuses de l'antiquité étant
accompagnées, dit-on, de saltations ou danses symboliques, Gluck,
préoccupé de cette idée, aura voulu donner à sa musique un caractère en
rapport avec cet usage présumé. L'impression produite à la
représentation par ce chÅur semble prouver que malgré l'ignorance où
sont les plus habiles chorégraphes sur le rituel des anciens sacrifices,
son sens poétique n'a pas abusé le compositeur en le guidant dans cette
voie.
Le récitatif obligé du grand-prêtre: «Apollon est sensible à nos
gémissements,» est évidemment la plus ingénieuse et la plus étonnante
application de cette partie du système de l'auteur, qui consiste Ã
n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du _degré
d'intérêt et de passion_. Ici les instruments à cordes débutent seuls
par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu'à la fin de la scène
avec une énergie croissante. Au moment où l'exaltation prophétique du
prêtre commence à se manifester: «Tout m'annonce du dieu la présence
suprême,» les seconds violons et les altos entament un _tremulando_
arpégé, qui, s'il est bien exécuté en écrasant les cordes près du
chevalet, produit un effet semblable au bruit d'une cataracte, et sur
lequel tombe de temps en temps un coup violent des basses et des
premiers violons. Les flûtes, les hautbois et les clarinettes n'entrent
que successivement dans les intervalles des exclamations du pontife
inspiré; les cors et les trombones se taisent toujours. Mais à ces mots:
Le saint trépied s'agite,
Tout se remplit d'un juste effroi!
la masse de cuivre vomit sa bordée si longtemps contenue, les flûtes et
les hautbois font entendre leurs cris féminins; le frémissement des
violons redouble, la marche terrible des basses ébranle tout
l'orchestre: «Il va parler!» puis un silence subit:
Saisi de crainte et de respect.
Peuple, observe un profond silence.
Reine, dépose à son aspect
Le vain orgueil de la puissance!
Tremble!...
Ce dernier mot, prononcé sur une seule note soutenue, pendant que le
prêtre, promenant sur Alceste un regard égaré, lui indique du geste le
degré inférieur de l'autel où elle doit incliner son front royal,
couronne d'une manière sublime cette scène extraordinaire. C'est
prodigieux, c'est de la musique de géant, dont jamais avant Gluck on
n'avait soupçonné l'existence.
Après un long silence général, dont le compositeur, avec une précision
qui n'était pas dans ses habitudes, a déterminé exactement la durée en
faisant compter aux voix et aux instruments deux mesures et demie, on
entend la voix de l'oracle:
Le roi doit mourir aujourd'hui,
Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.
Cette phrase, dite presque en entier sur une seule note, et les sombres
accords de trombones qui l'accompagnent ont été imités ou plutôt copiés
par Mozart dans _Don Giovanni_, pour les quelques mots prononcés par la
statue du commandeur dans le cimetière. Le chÅur à demi-voix qui suit
est d'un grand caractère; c'est bien la stupeur et la consternation d'un
peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu'à se dévouer pour lui.
L'auteur a supprimé dans l'opéra français un second chÅur qui, dans
l'_Alceste_ italienne, murmurait derrière la scène les mots: _Fuggiamo!
fuggiamo!_ pendant que le premier chÅur, tout entier à son étonnement,
répétait sans songer à fuir: _Che annunzio funesto!_ (quel oracle
funeste!) A la place de ce deuxième chÅur, il a fait parler le
grand-prêtre d'une façon tout à fait naturelle et dramatique. Nous
indiquerons à ce sujet une tradition importante dont l'oubli
affaiblirait l'effet de la péroraison de cette admirable scène. Voici en
quoi elle consiste: à la fin du _largo_ à trois temps qui précède la
_coda_ agitée «Fuyons, nul espoir ne nous reste,» le rôle du
grand-prêtre indique, dans la partition, ces mots: «Votre roi va
mourir!» sous les notes _ut ut ré ré ré fa_, dans le _medium_ et placées
sur l'avant-dernier accord du chÅur. A l'exécution, au contraire, le
grand-prêtre attend que le chÅur ne se fasse plus entendre, et au
milieu de ce silence de mort il lance à l'_octave supérieure_ son:
«Votre roi va mourir!» comme le cri d'alarme qui donne à cette foule
épouvantée le signal de la fuite. Ce changement fut, dit-on, indiqué aux
répétitions par Gluck lui-même, qui négligea de le faire reproduire dans
sa partition.
Tous alors de se disperser en tumulte sur un chÅur d'un admirable
laconisme, abandonnant Alceste évanouie au pied de l'autel.
J. J. Rousseau a reproché à cet _allegro agitato_ d'exprimer aussi bien
le désordre de la joie que celui de la terreur. On peut répondre à cette
critique que le musicien se trouvait là placé sur la limite ou sur le
point de contact des deux passions, et qu'il lui était en conséquence Ã
peu près impossible de ne pas encourir un pareil reproche. Et la preuve,
c'est que, dans les vociférations d'une multitude qui se précipite d'un
lieu à un autre, l'auditeur placé à distance ne saurait, sans être
prévenu, découvrir si le sentiment qui agite la foule est celui de la
frayeur ou d'une folle gaieté. Pour rendre plus complétement ma pensée,
je dirai: Un compositeur peut bien écrire un chÅur dont l'intention
joyeuse ne saurait en aucun cas être méconnue, mais l'inverse n'a pas
lieu; et les agitations d'une foule traduites musicalement, quand elles
n'ont pas pour cause la haine ou le désir de la vengeance, se
rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le mouvement et le
rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la joie tumultueuse.
On pourrait trouver à ce chÅur un défaut plus réel au point de vue des
nécessités de l'action scénique: il est trop court, et son laconisme
nuit aussi à l'effet musical, puisque sur les dix-huit mesures qui le
composent il est fort difficile aux choristes de trouver le temps de
sortir de la scène sans sacrifier entièrement la dernière partie du
morceau.
La reine, demeurée seule dans le temple, exprime son anxiété par un de
ces récitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue, déjÃ
beau en italien, en français est sublime. Je ne crois pas qu'on puisse
rien trouver de comparable, pour la vérité et la force de l'expression,
à la musique (car un tel récitatif en est une aussi admirable que les
plus beaux airs) des paroles suivantes:
Il n'est plus pour moi d'espérance!
Tout fuit... tout m'abandonne à mon funeste sort;
De l'amitié, de la reconnaissance
J'espérerais en vain un si pénible effort.
Ah! l'amour seul en est capable!
Cher époux, tu vivras; tu me devras le jour;
Ce jour dont te privait la Parque impitoyable
Te sera rendu par l'amour.
Au cinquième vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de
la grande idée de dévouement qui vient de poindre dans l'âme d'Alceste,
l'exalte, l'embrase et aboutit à cet état d'orgueil et d'enthousiasme:
«Ah! l'amour seul en est capable!» après quoi le débit devient
précipité, la phrase vocale court avec tant d'ardeur que l'orchestre
semble renoncer à la suivre, s'arrête haletant, et ne reparaît qu'à la
fin pour s'épanouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers.
Tout cela appartient en propre à la partition française, aussi bien que
l'air suivant:
Non, ce n'est point un sacrifice!
Dans ce morceau, qui est à la fois un air et un récitatif, la
connaissance la plus complète des traditions et du style de l'auteur
peut seule guider le chef d'orchestre et la cantatrice. Les changements
de mouvement y sont fréquents, difficiles à prévoir, et quelques-uns ne
sont pas marqués dans la partition. Ainsi, après le dernier temps
d'arrêt, Alceste en disant: «Mes chers fils, je ne vous verrai plus!»
doit ralentir la mesure d'un peu plus du double, de manière à donner aux
notes _noires_ une valeur égale à celle de _blanches pointées_ du
mouvement précédent. Un autre passage, le plus saisissant, deviendrait
tout à fait un non-sens si le mouvement n'en était ménagé avec une
extrême délicatesse; c'est à la seconde apparition du motif:
Non, ce n'est point un sacrifice!
Eh! pourrai-je vivre sans toi,
Sans toi, cher Admète?
Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappée d'une idée
désolante, s'arrête tout à coup à «Sans toi...» Un souvenir est venu
étreindre son cÅur de mère et briser l'élan héroïque qui l'entraînait Ã
la mort... Deux hautbois élèvent leurs voix gémissantes dans le court
intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de
l'orchestre; aussitôt Alceste: «O mes enfants! ô regrets superflus!»
Elle pense à ses fils, elle croit les entendre. Ãgarée et tremblante,
elle les cherche autour d'elle, répondant aux plaintes entrecoupées de
l'orchestre par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du
délire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant
l'effort de la malheureuse pour résister à ces voix chéries, et répéter
une dernière fois, avec l'accent d'une résolution inébranlable: «Non, ce
n'est point un sacrifice.» En vérité, quand la musique dramatique est
parvenue à ce degré d'élévation poétique, il faut plaindre les
exécutants chargés de rendre la pensée du compositeur; le talent suffit
à peine pour cette tâche écrasante; il faut presque du génie.
Le récitatif _Arbitres du sort des humains_, dans lequel Alceste,
agenouillée aux pieds de la statue d'Apollon, prononce son terrible
vÅu, manque, comme l'air précédent, dans la partition italienne;
l'accent en est énergique et grandiose. Il offre cela de particulier
dans son instrumentation, que la voix y est presque constamment suivie Ã
l'unisson et à l'octave par six instruments à vent, deux hautbois, deux
clarinettes et deux cors, sur le _tremoto_ de tous les instruments Ã
cordes. Ce mot _tremoto_ (tremblé) n'indique pas dans les partitions de
Gluck ce frémissement d'orchestre qu'il a employé ailleurs fort souvent,
et qu'on nomme trémolo, dans lequel la même note est répétée aussi
rapidement que possible par une multitude de petits coups d'archet. Il
ne s'agit ici que de ce tremblement du doigt de la main gauche appuyé
sur la corde, et qui donne au son une sorte d'ondulation; Gluck
l'indique par ce signe, placé sur les notes tenues: <> et
quelquefois aussi par le mot _appogiato_ (appuyé). Il y a encore une
autre espèce de tremblement qu'il emploie dans les récitatifs, dont
l'effet est fort dramatique; il le désigne par des points placés
au-dessus d'une grosse note, et couverts par un coulé ainsi: [illustration]
Cela signifie que les archets doivent répéter sans rapidité le même son
d'une façon irrégulière, les uns faisant quatre notes par mesure,
d'autres huit, d'autres cinq, ou sept, ou six, produisant ainsi une
multitude de rhythmes divers qui, par leur incohérence, troublent
profondément tout l'orchestre et répandent sur les accompagnements ce
vague ému qui convient à tant de situations.
Dans le récitatif que je viens de citer, ce système d'orchestration avec
le _tremoto appogiato_, la voix solennelle des instruments à vent
suivant la partie de chant, les dessins formidables des basses
descendant diatoniquement, pendant les intervalles de silence de la
partie vocale, produisent un effet d'un grandiose incomparable.
Remarquons le singulier enchaînement de modulations suivi par l'auteur,
pour lier ensemble les deux grands airs que chante Alceste à la fin de
ce premier acte. Le premier est en _ré_ majeur; le récitatif qui lui
succède, et dont je viens de parler, commençant aussi en _ré_, finit en
_ut_ dièze mineur; l'entrée du grand prêtre rentrant pour dire que le
vÅu d'Alceste est accepté a lieu sur une ritournelle en _ut_ dièze
mineur qui aboutit à un air en _mi_ bémol, et le dernier air de la reine
est en _si_ bémol.
Ce morceau du prêtre, «Déjà la mort s'apprête,» est à deux mouvements et
d'un caractère presque menaçant dans sa seconde partie. Il est fait avec
l'air d'Ismène de l'_Alceste_ italienne, «_Parto ma senti_,» mais
transfiguré et agrandi par l'art extrême avec lequel Gluck l'a modifié
en l'adaptant à de nouvelles paroles. En français, l'_andante_ est plus
court, l'_allegro_ plus long, et une partie de bassons assez
intéressante est ajoutée à l'orchestre. Du reste, le fond de la pensée
première est presque partout conservé. Il faut ici signaler une nuance
très-importante dont l'indication manque à la partition française
gravée, ne se trouvait pas davantage dans la partition manuscrite de
l'Opéra, et fut marquée, au contraire, avec le plus grand soin dans la
partition italienne. Dans le dessin continu de seconds violons qui
accompagne tout _allegro_, la première moitié de chaque mesure doit être
exécutée _forte_ et la seconde _piano_. Malgré l'oubli des graveurs et
des copistes, il est évident que cette double nuance est d'un effet trop
saillant pour qu'on puisse la négliger et exécuter _mezzo forte_ d'un
bout à l'autre le passage en question, ainsi que je l'ai vu faire
autrefois à l'Opéra.
Probablement c'est encore là une de ces fautes de rédaction que Gluck
rectifiait aux répétitions, mais qui, n'étant pas corrigées sur les
parties ni sur la partition, ne pouvaient manquer d'induire en erreur
les exécutants longtemps après, quand le _maître-soleil_ avait disparu.
J'arrive à l'air: _Divinités du Styx_! Alceste est seule de nouveau; le
grand prêtre l'a quittée, en lui annonçant que les ministres du dieu des
morts l'attendront aux abords du Tartare à la fin du jour. C'en est
fait; quelques heures à peine lui restent. Mais la faible femme, la
tremblante mère, ont disparu pour faire place à un être qui, jeté hors
de la nature par le fanatisme de l'amour, se croit désormais
inaccessible à la crainte et capable de frapper, sans pâlir, aux portes
de l'enfer.
Dans ce paroxysme d'enthousiasme héroïque, Alceste interpelle les dieux
du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui répond; le cri
de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe
tartaréenne retentit pour la première fois aux oreilles de la jeune et
belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point ébranlé; elle
apostrophe, au contraire, avec un redoublement d'énergie ces dieux
avides dont elle méprise les menaces et dédaigne la pitié. Elle a bien
un instant d'attendrissement, mais son audace renait, ses paroles se
précipitent: _Je sens une force nouvelle_. Sa voix s'élève
graduellement, les inflexions en deviennent de plus en plus passionnées:
_Mon cÅur est animé du plus noble transport_. Et après un court
silence, reprenant sa frémissante évocation, sourde aux aboiements de
Cerbère comme à l'appel menaçant des ombres, elle répète encore: _Je
n'invoquerai point votre pitié cruelle_, avec de tels accents, que les
bruits étranges de l'abîme disparaissent vaincus par le dernier cri de
cet enthousiasme mêlé d'angoisse et d'horreur.