français ne fut représenté à Paris qu'en 1774. Probablement le chanteur
Legros, qui créa à Paris le rôle d'Orphée, ne s'accommodant pas du
simple récitatif par lequel Calzabigi et Gluck avaient terminé leur
premier acte, aura exigé un air de bravoure: Gluck, s'obstinant à ne pas
vouloir l'écrire, et cédant néanmoins à ses instances, lui aura dit
peut-être, en lui présentant l'air de Bertoni: «Tenez, chantez cela et
laissez-moi tranquille.» Mais Gluck n'est pas justifié ainsi d'avoir
laissé imprimer l'air de Bertoni dans sa partition, sans indiquer où ni
à qui il l'avait pris. Cela n'explique pas davantage le silence qu'il
semble avoir gardé, quand l'auteur de la brochure dont je viens de
parler dénonça le plagiat.
Il faut savoir que ce Bertoni, si inconnu aujourd'hui, avait, en 1766,
fait représenter au théâtre de San Benedetto, de Venise, l'_Orfeo_ de
Calsabigi, dont il avait refait la musique.
En publiant sa partition (que j'ai lue), il crut devoir s'excuser d'une
telle hardiesse. «Je ne prétends ni n'espère, dit-il dans sa préface,
obtenir pour mon _Orfeo_ un succès comparable à celui qui vient
d'accueillir le chef-d'Åuvre de M. Gluck, dans toute l'Europe, et si je
puis seulement mériter les encouragements de mes compatriotes, je
m'estimerai trop heureux.»
Il avait raison d'être modeste, car sa musique est en quelque sorte
calquée sur celle de Gluck; en plusieurs endroits même, dans la scène
des enfers surtout, les formes rhythmiques du maître allemand sont si
fidèlement imitées, que, si l'on regarde la partition d'une certaine
distance, la figure des groupes de notes fait illusion, et l'on croit
voir l'_Orphée_ de Gluck.
Ne se peut-il pas que celui-ci ait dit, Ã l'occasion de l'air de
_Tancrede_: «Cet Italien m'a assez pillé pour son _Orfeo_, je puis bien
à mon tour lui prendre un air?» Cela est possible, mais trop peu digne
d'un tel homme pour qu'on se laisse aller volontiers à le croire.
Je ne sais rien de plus sur ce fait.
* * * * *
Quand Adolphe Nourrit chanta à l'Opéra le rôle d'Orphée, il supprima
l'air de bravoure, soit que le morceau ne lui plût pas, soit qu'il
connût la fraude, et le remplaça par un fort bel air agité de l'_Ãcho_
et _Narcisse_, de Gluck,
O transport, ô désordre extrême.
dont les paroles et la musique se trouvent par hasard convenir à la
situation. C'est, je crois, ce qu'on devrait faire toujours.
L'ALCESTE D'EURIPIDE
CELLES DE QUINAULT ET DE CALSABIGI
LES PARTITIONS
DE LULLI, DE GLUCK, DE SCHWEIZER, DE GUGLIELMI ET DE HANDEL SUR CE SUJET
_Alceste_, tragédie d'Euripide, a servi de sujet à plusieurs opéras; un
de Quinault, mis en musique par Lulli, un autre de Calsabigi, mis en
musique par Gluck, un autre de Wieland, mis en musique par Schweizer, et
quelques autres. Celui de Gluck, écrit d'abord sur un texte italien pour
l'Opéra de Vienne, fut ensuite traduit en français avec quelques
modifications pour l'Académie royale de musique de Paris, et enrichi par
Gluck de plusieurs morceaux importants. Aucune de ces Åuvres lyriques
ne ressemble complétement à la tragédie grecque; il n'est peut-être pas
inutile, au moment de la remise en scène de l'Åuvre monumentale de
Gluck, d'examiner la pièce originale antique d'où les pièces modernes
furent tirées.
La tragédie d'Euripide choquerait aujourd'hui les mÅurs, les idées et
les sentiments de tous les peuples civilisés. En la lisant peu
attentivement, on conçoit presque qu'un professeur de rhétorique ait osé
dire à ses élèves: «C'est une farce de Bobêche!» tant les mÅurs ont
changé d'une part, et tant l'éducation littéraire de l'autre, celle des
Français surtout, a pris à tâche de faire détester le naturel et la
vérité. On devrait pourtant se dire que les Athéniens n'étaient ni des
barbares ni des sots, et trouver au moins improbable qu'ils aient en
littérature admiré et applaudi des monstruosités et des impertinences.
D'Euripide comme de Shakspeare, nous exigerions volontiers qu'ils
eussent tenu compte de nos habitudes, de nos croyances religieuses même,
de nos préjugés, de nos vices nouveaux, et il nous faut tout au moins un
grand effort de probité littéraire et de bon sens pour reconnaître qu'un
poëte grec vivant à Athènes il y a deux mille ans, et écrivant pour un
peuple dont nous ne connaissons bien ni la langue ni la religion, n'a
pas dû se proposer d'obtenir le suffrage des Parisiens de l'an 1861.
Ceci n'est que pour le fond de la question. Ne peut-on dire encore que
les grands poëtes grecs qui se sont servis de la langue la plus
harmonieuse peut-être que les hommes aient jamais parlée sont fatalement
et inévitablement défigurés par d'infidèles traducteurs incapables de
les comprendre fort souvent, et qui se trouvent toujours dans
l'impossibilité de faire passer l'harmonie du style, les images et les
pensées même de l'original, dans nos langues modernes, si peu colorées
et d'une pruderie si inconciliable avec l'expression vraie de certains
sentiments? Les poëtes latins sont à peu près dans le même cas. Qui
oserait aujourd'hui, s'il le pouvait, traduire fidèlement en français
ces touchantes et naïves paroles de la Didon de Virgile:
_Si quis mihi parvulus aula_
_Luderet Ãneas, qui te tamen ore referret_;
une telle traduction ferait rire. _Un petit Ãnée_, dirait-on, _un petit
Ãnée jouant dans ma cour_! A quoi joue-t-il, au cerceau, à la toupie? Ce
qu'il y a de plaisant, c'est que dans un certain monde littéraire on
croit sincèrement connaître les poèmes antiques par nos traductions et
imitations modernes, et l'on étonnerait fort beaucoup de gens en leur
prouvant que Bitaubé ne donne pas plus une idée d'Homère que l'abbé
Delille n'en donne une de Virgile, et que Racine des tragiques grecs.
Ces réserves faites contre les traducteurs, qui sont nécessairement les
plus perfides gens du monde, voyons ce que le Père Brumoy nous laisse
entrevoir de l'_Alceste_ d'Euripide, ou du moins de l'enchaînement de
scènes, à peu près dépourvu de ce que nous appelons aujourd'hui
l'action, et qui constitue cette tragédie.
Admète, roi de Phères en Thessalie, était sur le point de mourir, quand
Apollon, qui, exilé du ciel par le courroux de Jupiter, avait été
pendant le temps de sa disgrâce berger chez Admète, trompe les Parques
et dérobe le jeune roi à leurs coups. Les déesses pourtant ne consentent
à laisser la vie à Admète que si une autre victime leur est livrée. Il
faut que quelqu'un consente à mourir à sa place. Personne n'y ayant
consenti, la reine s'offre à la mort pour son époux. D'un débat assez
vif qui s'élève à ce sujet dès le début de la pièce entre Apollon et
Orcus (le génie de la mort), il résulte que le dévouement de la reine
est déjà connu et accepté d'Admète lui-même. Il aime Alceste avec
passion, mais il aime la vie davantage, et se laisse, quoiqu'Ã regret,
sauver à ce prix. Douleur profonde de tous les personnages, deuil
général, cris déchirants des enfants d'Alceste, lamentations du peuple,
terreurs et désespoir de la jeune reine qui s'est dévouée, mais qui
tremble devant l'accomplissement de son sacrifice. Scène touchante dans
laquelle la reine mourante conjure Admète éploré de lui rester fidèle et
de ne pas conduire une nouvelle épouse à l'autel de l'hymen. Admète s'y
engage, et la reine consolée s'éteint entre ses bras. On prépare la
cérémonie funèbre, on apporte les ornements et les dons qui doivent être
déposés avec Alceste dans le tombeau. C'est alors que survient le vieux
Phérès, père d'Admète, et que se déroule une scène abominable selon nos
idées et nos mÅurs, mais qui n'en est pas moins évidemment sublime. Je
laisse au traducteur la responsabilité de sa traduction.
PHÃRÃS.
«J'entre dans vos peines, mon fils. La perte que vous avez faite est
considérable, on ne peut en disconvenir. Vous perdez une épouse
accomplie; mais enfin, quelque accablant que soit le poids de votre
malheur, il faut le supporter. Recevez de ma main ces vêtements précieux
pour les mettre dans la tombe. On ne saurait trop honorer une épouse qui
a bien voulu s'immoler pour vous. C'est à elle que je dois le bonheur
_de m'avoir_ (le traducteur veut dire _d'avoir_) conservé un fils. C'est
elle qui n'a pu souffrir qu'un père au désespoir traînât sa vieillesse
dans le deuil.
* * * * *
ADMÃTE.
«Je ne vous ai point appelé à ces funérailles, et, pour ne vous rien
celer, votre présence en ces lieux ne m'est point agréable. Remportez
ces vêtements, jamais ils ne seront mis sur le corps d'Alceste. Je
saurai bien faire en sorte qu'elle se passe de vos dons dans le tombeau.
Vous m'avez vu sur le point de mourir. C'était le temps de pleurer. Que
faisiez-vous alors? Vous sied-il à présent de verser des larmes, après
avoir fui le danger qui me menaçait, après avoir laissé mourir Alceste Ã
la fleur de l'âge, tandis que vous êtes courbé sous le poids des années?
Non, je ne suis plus votre fils et je ne vous reconnais point pour mon
père.
* * * * *
«Il faut que vous soyez le plus lâche des hommes, puisque, arrivé au
terme de la carrière, vous n'avez eu ni la volonté ni le courage de
mourir pour un fils, puisque enfin vous n'avez pas eu honte de laisser
remplir ce devoir à une étrangère...
* * * * *
PHÃRÃS.
«Mon fils, à qui s'adresse ce discours hautain? Pensez-vous parler Ã
quelque esclave de Lydie ou de Phrygie?... Quand la nature et la Grèce
ont-elles imposé aux pères la loi de mourir pour leurs enfants? Vous
m'accusez de lâcheté; et toutefois, lâche vous-même, vous n'avez pas
rougi d'employer tous vos efforts pour prolonger vos jours au delà du
terme fatal en sacrifiant votre épouse. L'heureux artifice pour éluder
maintenant le trépas, que celui de persuader à son épouse qu'elle doit
mourir pour son époux!»
* * * * *
Puis un dialogue rapide, précipité, où les interlocuteurs s'accablent de
mots atroces comme ceux-ci.
ADMÃTE.
«La vieillesse a perdu toute honte.
PHÃRÃS.
«Ãpousez plusieurs femmes pour multiplier vos années!
* * * * *
ADMÃTE.
«Allez, vous et votre indigne femme, allez traîner une misérable
vieillesse sans enfants, quoique je vive encore; voilà le prix de votre
lâcheté. Je ne veux plus rien de commun avec vous, pas même la demeure,
et que ne puis-je avec bienséance vous interdire votre palais! Je ne
rougirais pas de le faire en public.»
On ne peut lire cela sans frémir. Shakspeare n'est pas allé plus loin.
Ces deux poëtes semblent avoir connu des replis inexplorés du cÅur
humain, sombres cavernes dont les esprits ordinaires n'osent sonder la
noire profondeur, où seul le génie aux prunelles ardentes pénètre sans
crainte, pour en ressortir traînant au grand jour des monstres
invraisemblables. Invraisemblables, et trop réels! car où sont les
hommes qui refuseront le sacrifice de la femme même la plus aimée se
dévouant pour leur conserver la vie? Ils existent, sans doute; mais Ã
coup sûr ils sont aussi rares que les femmes capables d'un pareil
dévouement. Chacun de nous peut dire: Il me semble que je suis de
ceux-là . Mais le poëte philosophe répondra: Hélas! vous vous trompez
peut-être; vous aimeriez mieux gémir que mourir.
Phérès a raison: _Chacun est ici-bas pour soi. La lumière du jour vous
est précieuse et douce, pensez-vous qu'elle me le soit moins?_ Molière,
vingt siècles plus tard, a fait dire à l'un de ses plus honnêtes
personnages parlant de son corps: «Guenille si l'on veut, ma guenille
m'est chère.» Et la Fontaine a dit presque dans les mêmes termes que
l'Admète d'Euripide:
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Au milieu de ces scènes terribles, où le cÅur du jeune roi se montre
exaspéré par la douleur jusqu'à l'impiété parricide, survient un
étranger. «O habitants de Phères, dit-il, trouverai-je Admète dans ce
palais?» C'est Hercule, ce chevalier errant de l'antiquité. Il va,
obéissant à un ordre d'Eurystée, roi de Tyrinthe, enlever à Diomède,
fils de Mars, ses chevaux anthropophages, que Diomède lui seul a pu
dompter jusqu'à ce jour. En passant à Phères pour remplir cette
dangereuse mission, le vaillant fils d'Alcmène veut voir son ami. Admète
s'avance et l'invite à entrer dans son palais. Mais l'air consterné du
jeune roi étonne Hercule et l'arrête sur le seuil hospitalier. «Quel
malheur t'a frappé? as-tu perdu ton père?--Non.--Ton fils?--Non.--Alceste?
Je sais qu'elle s'est engagée à mourir pour toi...» Admète dissimule
encore et assure à Hercule que la femme qu'on pleure est une étrangère
élevée dans le palais. Il craint, en avouant la vérité, que son ami ne
refuse l'hospitalité qui lui est offerte dans cette demeure désolée. Et
ce serait pour lui un nouveau malheur. Hercule entre enfin, se laisse
conduire dans l'appartement qui lui est destiné, où les esclaves lui
préparent un festin somptueux. Et le roi ajoute ces mots touchants:
«Fermez le vestibule du milieu. Ce serait une indécence de troubler un
festin par des cris et des larmes. Il faut épargner aux yeux et aux
oreilles de l'hôte que nous recevons le triste appareil des
funérailles.» Hercule, rassuré tant bien que mal, se met à table, se
couronne de myrte, mange, boit, s'enivre un peu, fait retentir le palais
de ses chants, jusqu'au moment où, frappé de la stupeur des esclaves qui
le servent, il les interpelle et apprend enfin la vérité. «Alceste est
morte! Dieux! et comment dans cette situation avez-vous eu le moindre
égard à l'hospitalité?» (Shakspeare fait dire aussi par Cassius à Brutus
qu'il vient d'insulter: Porcia est morte! et tu ne m'as pas tué!)
HERCULE.
«Alceste n'est plus. Cependant, malheureux, j'ai fait éclater ma joie
dans un festin; j'ai couronné ma tête de fleurs dans la maison d'un ami
désespéré. C'est toi qui es coupable de ce crime. Que ne me
découvrais-tu ce funeste mystère? Où est le tombeau? Parle. Quelle route
dois-je suivre?
L'OFFICIER.
«Celle qui conduit à Larisse. A l'issue du faubourg, le tombeau
s'offrira d'abord à vos yeux.»
Hercule alors se rend au tombeau royal, se place auprès en embuscade,
s'élance sur Oreus, au moment où il vient pour boire le sang des
victimes, et malgré ses efforts le contraint à lui rendre Alceste
vivante. Revenu avec elle au palais, il la présente voilée à Admète. «Tu
vois cette femme, lui dit-il, je te la confie et j'attends de ton amitié
que tu la gardes jusqu'à ce qu'après avoir tué Diomède et enlevé ses
coursiers je revienne triomphant.»
Admète le conjure de ne pas exiger ce service, la vue seule d'une femme
lui rappelant Alceste lui déchirerait le cÅur.
L'insistance d'Hercule devient telle, qu'Admète n'ose refuser sa demande
et tend la main à la femme voilée. Hercule satisfait lève aussitôt le
voile qui cache les traits de l'inconnue, et Admète éperdu reconnaît
Alceste. Mais pourquoi reste-t-elle immobile et sans voix? Dévouée aux
divinités infernales, il faut qu'elle soit purifiée, et ce n'est que
dans trois jours qu'elle sera complétement rendue à la tendresse de son
heureux époux. Des réjouissances publiques sont ordonnées; Hercule part
pour son périlleux voyage, et la tragédie finit par cette moralité du
chÅur:
«Que les dieux font jouer des ressorts extraordinaires pour parvenir aux
fins qu'ils su proposent! C'est par leur secrète puissance que les
grands événements qu'ils ménagent semblent éclore contre l'attente des
mortels. Tel est le prodige qui fait notre admiration et notre joie.»
Nos charpentiers ou charpenteurs de drames sont autrement forts
qu'Euripide, et on le voit par cette rapide analyse du poëme grec,
l'_Alceste_ ressemble si peu à leurs pièces, qu'ils ont raison de dire:
«Il n'y a pas de pièce là -dedans.»
Voyons maintenant ce que cette donnée du dévouement conjugal est devenue
entre les mains de Quinault, qui ne fut pas non plus, on le sait, un
très-habile charpentier.
L'opéra débute, comme la plupart des ouvrages de ce temps composés pour
l'Académie royale de musique, par un prologue. Dans ce prologue, les
nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries expriment leur désir
de voir revenir le roi et font des reproches à la Gloire de le retenir
si longtemps.
Tout languit avec moi dans ces lieux pleins d'appas.
Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas?
Serai-je toujours languissante
Dans une si cruelle attente?
Quand les nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries, les
Plaisirs et la Gloire, les naïades et les hamadryades françaises ont
chanté assez de fadeurs, la pièce commence.
Alceste vient d'épouser Admète. Deux prétendants évincés brûlent pour
elle: ce sont Hercule et Lycomède, frère de Thétis, et roi de l'île de
Scyros. Sous prétexte de la faire assister à une fête nautique, Lycomède
invite Alceste à venir sur un de ses vaisseaux. A peine l'imprudente
princesse, qui ne s'est pas fait accompagner par son mari, y est-elle
montée, que le perfide Lycomède lève l'ancre, et, aidé par sa sÅur
Thétis qui lui envoie des vents favorables, il conduit Alceste à Scyros.
Le rapt est consommé. Les deux rivaux de Lycomède se mettent aussitôt Ã
la poursuite du ravisseur. Hercule et Admète arrivent à Scyros,
assiégent la ville, en enfoncent les portes, mettent tout à feu et Ã
sang en chantant:
Donnons, donnons, donnons de toutes parts.
Que chacun à l'envi combatte,
Que l'on abatte
Les tours et les remparts.
Alceste est reprise, et probablement Lycomède est tué, car on n'entend
plus parler de lui. Mais, dans le combat, Admète est grièvement blessé,
il va mourir si quelqu'un ne meurt volontairement à sa place. Le théâtre
représente un grand monument élevé par les arts. Un autel _vide_ paraît
au milieu pour servir à porter l'image de la personne qui s'immolera
pour Admète. Cette personne ne se présente pas; alors Alceste se dévoue.
L'autel s'ouvre et l'on voit sortir l'image d'Alceste qui se perce le
sein. La voilà descendue aux sombres bords. Désolation générale.
Hercule, qui allait partir pour _vaincre un tyran_ quelconque, se ravise
alors et tient à Admète cet étrange langage:
J'aime Alceste; il est temps de ne m'en plus défendre;
Elle meurt; ton amour n'a plus rien à prétendre.
Admète, cède-moi la beauté que tu perds;
Au palais de Pluton j'entreprends de descendre:
J'irai jusqu'au fond des enfers
Forcer la mort à me la rendre.
Admète consent à cette étrange transaction et répond à Hercule:
Qu'elle vive pour vous avec tous ses appas,
Admète est trop heureux pourvu qu'Alceste vive.
Le grand Alcide arrive au bord du Styx. Il y trouve Caron repoussant Ã
grand coups d'aviron les misérables ombres qui n'ont pas de quoi payer
leur passage.
UNE OMBRE _qui n'a pas d'argent_.
Hélas! Caron, hélas! hélas!
CARON.
Crie hélas! tant que tu voudras;
Rien pour rien en tous lieux est une loi suivie;
Les mains vides sont sans appas,
Et ce n'est point assez de payer dans la vie,
Il faut encor payer au delà du trépas.
Hercule s'élance dans la barque, qui craque sous son poids et fait eau
de toutes parts. Il parvient néanmoins sur l'autre bord. Arrivé près du
palais de Pluton, Alecton donne l'alarme. Pluton furieux s'écrie:
Qu'on arrête ce téméraire;
Armez-vous, amis, armez-vous.
Qu'on déchaîne Cerbère,
Courez tous, courez tous.
On entend aboyer Cerbère.
Mais Proserpine est touchée de l'amour d'Alcide pour Alceste, et décide
Pluton à la lui rendre.
Il faut que l'amour extrême
Soit plus fort
Que la mort,
Alceste, revenue sur la terre, pleure en apprenant qu'elle est devenue
la propriété de son libérateur. Admète, de son côté, n'est pas gai.
Hercule s'aperçoit de toutes ces tristesses.
Vous détournez les yeux! je vous trouve insensible!
ALCESTE.
Je fais ce qui m'est possible
Pour ne regarder que vous.
Ceci ne fait pas le compte d'Hercule; mais comme après tout ce demi-dieu
est un brave homme, il fait un effort sur lui-même, et, remettant
Alceste à son époux, il lui chante:
Non, vous ne devez pas croire
Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à son tour.
Sur l'enfer, sur la mort j'emporte la victoire;
Il ne manque plus à ma gloire
Que de triompher de l'Amour.
Et voilà pourquoi ce curieux opéra s'appelle _Alceste ou le Triomphe
d'Alcide_. On trouve encore dans cette tragédie lyrique beaucoup
d'autres personnages que je n'ai pas désignés. Il y a, entre autres, une
petite drôlesse de quinze ans, suivante d'Alceste, aimée de Lycas et de
Straton, confidents d'Hercule et de Lycomède, et qui débite des
moralités de cette force quand ses deux amoureux la pressent de faire un
choix entre eux:
Je n'ai point de choix à faire:
Parlons d'aimer et de plaire,
Et vivons toujours en paix.
L'hymen détruit la tendresse
Il rend l'amour sans attraits:
Voulez-vous aimer sans cesse?
Amants, n'épousez jamais.
Boileau, convenons-en, n'avait pas grand tort de fustiger cette poésie
de confiseur et de perruquier:
Et tous ces lieux communs de morale lubrique
Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.
Seulement il aurait dû dire: que Lulli _refroidit_, car rien de glacial,
de languissant, de plat, de misérable comme les sons de cette musique Ã
la fois vieillote et enfantine.
L'excellent chanteur Alizard a fait entendre plusieurs fois dans les
concerts, et non sans succès, la scène de Caron avec les ombres.
Le rhythme donne à ce morceau une certaine rondeur bouffonne qui
plaisait au public et qu'on applaudissait en riant, sans savoir
précisément si l'on riait des paroles ou de la musique. L'expression de
la partie de chant est vraie, et le thème:
Il faut passer tôt ou tard,
Il faut passer dans ma barque,
convient on ne peut mieux au caractère d'un Caron demi-grotesque tel que
celui de Quinault.
Au reste, si l'on veut avoir aujourd'hui une idée assez juste du style
musical de Lulli, on le peut en écoutant au Théâtre-Français les
morceaux qu'il écrivit pour les comédies de Molière, et sa musique
d'_Alceste_ a la couleur, le ton et toutes les allures de celle du
_Bourgeois gentilhomme_.
Il n'avait que de très-rares idées et appliquait à tous les genres le
seul procédé de composition qu'il connût. Cela devait être chez les
musiciens de l'enfance de l'art, et c'est ainsi que Palestrina, dans un
genre essentiellement différent, composa des chansons de table
semblables à ses messes, et que tant d'autres ont fait des messes
semblables à des chansons de table.
Une opinion assez répandue attribue la monotonie des Åuvres des
très-anciens compositeurs au peu de ressources dont ils disposaient; on
dit: «Les instruments dont nous nous servons n'étaient pas inventés.»
C'est une erreur évidente; Palestrina n'écrivait que pour des voix, et
les chanteurs de son époque étaient probablement fort capables
d'exécuter autre chose que des contre-points à cinq ou six parties.
Quant aux instrumentistes, bien qu'ils fussent, au temps de Lulli, peu
exercés et d'une infériorité incontestable relativement aux nôtres, un
compositeur moderne de talent pourrait tirer un assez grand parti de
ceux qu'il avait à ses ordres. Il ne faut pas attribuer une telle
importance aux moyens matériels de l'art des sons. Une sonate de
Beethoven, exécutée sur une épinette, n'en restera pas moins une
merveille d'inspiration, quand tant d'autres que je pourrais citer,
exécutées sur le plus magnifique des pianos d'Ãrard ou de Broadwood,
demeureront des non-sens et des platitudes.