Les récitatifs dont les deux strophes de ce morceau sont précédées et

suivies ont une vérité d'accent et une élégance de formes très-rares;

l'orchestre lointain, placé dans la coulisse et répétant en écho la fin

de chaque phrase du poète éploré, en augmente encore le charme

douloureux. Le premier air de l'Amour a une certaine grâce malicieuse

comme celle que l'on prête au dieu de Paphos; le second contient

beaucoup de formules de mauvais goût et qui ont en conséquence vieilli.

L'air de bravoure a vieilli bien plus encore. Au reste, bâtons-nous de

dire qu'il n'est pas de Gluck. Ce morceau, dont la présence dans la

partition d'_Orphée_ est inexplicable, est tiré d'un opéra de

_Tancrede_, d'un maître italien nommé Bertoni. Nous en parlerons tout Ã

l'heure.

Dans l'acte des Enfers, l'introduction instrumentale, l'air pantomime

des Furies, le chœur des Démons, menaçants d'abord et peu à peu

touchés, domptés par le chant d'Orphée, les déchirantes et pourtant

mélodieuses supplications de celui-ci, tout est sublime.

Et quelle merveille que la musique des champs Élysées! ces harmonies

vaporeuses, ces mélodies mélancoliques comme le bonheur, cette

instrumentation douce et faible donnant si bien l'idée de la paix

infinie!... tout cela caresse et fascine. On se prend à détester les

sensations grossières de la vie, à désirer de mourir pour entendre

éternellement ce divin murmure.

Que de gens, qui rougissent de laisser voir leur émotion, ont versé des

larmes, en dépit de leurs efforts pour les contenir, au dernier chœur

de cet acte:

Près du tendre objet qu'on aime,

au suave monologue d'Orphée décrivant le séjour bienheureux:

Quel nouveau ciel pare ces lieux!

Enfin le duo plein d'une agitation désespérée, l'accent tragique du

grand air d'Eurydice, le thème mélodieux de celui d'Orphée:

J'ai perdu mon Euridice...

entrecoupé de mouvements lents épisodiques de la plus poignante

expression, et le court mais admirable largo:

Oui, je te suis, cher objet de ma foi.

où se reconnaît si bien le sentiment de joie extatique de l'amant qui va

mourir pour rejoindre son aimée, ont paru couronner dignement ce beau

poëme antique que Gluck nous a légué, et dont quatre-vingt-quinze années

n'ont altéré ni la force expressive ni la grâce. Je crois avoir dit tout

à l'heure qu'on n'avait touché à l'instrumentation qu'afin de la rendre

absolument telle que Gluck l'a composée.

Mademoiselle Marimon est gracieuse dans le rôle de l'Amour; elle laisse

voir de temps en temps un désir de ralentir les mouvements contre lequel

nous l'engageons à se tenir en garde. Il ne faut pas oublier que son

personnage est le dieu ailé de Paphos et de Cnide, et non la déesse de

la sagesse.

On a fait répéter à mademoiselle Moreau (l'Ombre heureuse) l'air avec

chœur[5]: «Cet asile aimable et tranquille,» qui exige un soprano aigu,

et qu'elle a purement chanté. Mademoiselle Sax met beaucoup d'énergie,

un peu trop même, dans le rôle de l'amante d'Orphée. Eurydice est une

jeune femme douce, timide, et son chant ne comporte guère les grands

éclats de voix; mademoiselle Sax a fort bien dit toutefois son air:

«Fortune ennemie.»

Pour parler maintenant de madame Viardot, c'est toute une étude à faire.

Son talent est si complet, si varié, il touche à tant de points de

l'art, il réunit à tant de science une si entraînante spontanéité, qu'il

produit à la fois l'étonnement et l'émotion; il frappe et attendrit; il

impose et persuade. Sa voix, d'une étendue exceptionnelle, est au

service de la plus savante vocalisation et d'un art de phraser le chant

large dont les exemples sont bien rares aujourd'hui. Elle réunit à une

verve indomptable, entraînante, despotique, une sensibilité profonde et

des facultés presque déplorables pour exprimer les immenses douleurs.

Son geste est sobre, noble autant que vrai, et l'expression de son

visage, toujours si puissante, l'est plus encore dans les scènes muettes

que dans celles où elle doit renforcer l'accentuation du chant.

Au début du premier acte d'_Orphée_, ses poses auprès du tombeau

d'Eurydice rappellent celles de certains personnages des paysages de

Poussin, ou plutôt certains bas-reliefs que Poussin prit pour modèles.

Le costume viril antique, d'ailleurs, lui sied on ne peut mieux.

Madame Viardot, à partir de son premier récitatif:

Aux mânes sacrés d'Eurydice

Rendez les suprêmes honneurs,

Et couvrez son tombeau de fleurs,

s'est emparée de l'auditoire. Chaque mot, chaque note portaient. La

grande et belle mélodie, «Objet de mon amour,» dite avec une largeur de

style incomparable et une profonde douleur calme, a plusieurs fois été

interrompue par les exclamations échappées aux auditeurs les plus

impressionnables. Rien de plus gracieux que son geste, de plus touchant

que sa voix, lorsqu'elle se tourne vers le fond de la scène, contemple

les arbres du bois sacré et dit:

Sur ces troncs dépouillés de l'écorce naissante

On lit ce mot, gravé par une main tremblante:

Voilà l'élégie, voilà l'idylle antique, c'est Théocrite, c'est Virgile.

Mais à ce cri:

Implacables tyrans, j'irai vous la ravir!

tout change, la rêverie et la douleur cèdent la place à l'enthousiasme

et à la passion. Orphée saisit sa lyre, il va descendre aux enfers;

Les monstres du Ténare ne l'épouvantent pas.

il ramènera Eurydice. Dire ce que madame Viardot a fait de cet air de

bravoure est à peu près impossible. On ne songe pas, en l'écoutant, au

style du morceau. On est saisi, entraîné par ce torrent de vocalisations

impétueuses motivées par la situation.

On sait comment madame Viardot chante la scène des enfers; elle l'a

exécutée souvent à Londres et à Paris. Jamais pourtant, et cela se

conçoit, elle n'y mit, au concert, cette ardeur de supplication, ces

tremblements de voix, ces sons mourants qui rendent vraisemblable

l'attendrissement des larves, des spectres et des monstres infernaux.

Mais, et c'est ici que s'est manifesté avec le plus d'évidence le talent

de l'actrice, nous voici dans le séjour de l'éternelle paix. Émues par

le chant d'Orphée, les ombres légères, simulacres privés de la vie,

viennent des profondeurs de l'Érèbe, nombreuses comme ces milliers

d'oiseaux qui se cachent dans les feuillages:

_Matres, atque viri, defuncta que corpora vita

Magnanimum heroum, pueri, innuptæque puellæ._

Il s'agissait pour la grande artiste d'atteindre à la hauteur de la

poésie virgilienne, et certes elle y est parvenue.

Rien de plus solennel que son entrée dans cette partie de l'Élysée que

viennent d'abandonner les ombres, rien de plus doucement grave que ces

beaux sons de contralto qu'on entend s'exhaler au fond de la scène dans

cette solitude, pendant l'harmonieux murmure des eaux et du feuillage, Ã

ces mots:

Quel nouveau ciel pare ces lieux!

Mais l'aimée ne paraît point; où la trouver? Orphée s'inquiète; le

sourire qui illuminait ses traits s'efface. Eurydice! Eurydice! en quels

lieux es-tu? Viennent les jeunes ombres, les jeunes belles, les amantes,

les vierges «_innuptæ puellæ_» groupées de trois en trois, de deux en

deux, les bras enlacés, la tête légèrement inclinée sur l'épaule, l'œil

curieux, tournant en silence autour du vivant. Orphée, de plus en plus

anxieux, va de groupe en groupe, examinant ces beaux jeunes visages

pâles, espérant reconnaître celui d'Eurydice, et toujours trompé dans

son attente. Le découragement, la crainte, s'emparent de lui, il va

désespérer, quand des voix s'élevant d'un bosquet peu éloigné lui

chantent sur une ineffable mélodie:

Eurydice va paraître

Avec de nouveaux attraits.

Alors sa joie renaît; il sourit de ce sourire mouillé de larmes que font

naître les suprêmes ravissements. Les ombres amènent enfin la douce

épouse, «_dulcis conjux_.» Orphée, sans se retourner, sans la voir, et

averti de son approche par le sens inconnu de l'extase, le sens du grand

amour, commence à frissonner. La main d'Eurydice est mise dans la

sienne; à ce contact adoré, on le voit bouleversé, haletant, près de

tomber sans force. Il s'éloigne cependant d'un pas incertain, entraînant

Eurydice encore froide et étonnée, et gravit ainsi la colline qui

conduit sous le ciel des vivants, pendant que les ombres immobiles et

silencieuses tendent d'en bas, en signe d'adieu, leurs bras vers les

deux amants. Quel tableau! quelle musique! et quelle pantomime de madame

Viardot! C'est le sublime dans la grâce, c'est l'idéal de l'amour, c'est

divinement beau.

O Polonius sans cœur qui ne sentez pas cela, vous êtes bien à plaindre.

Nous avons à admirer beaucoup encore. Sans parler de l'agitation

douloureuse avec laquelle madame Viardot a dit toute la partie

d'_Orphée_ dans le grand duo:

Viens, suis un époux qui t'adore.

de son attitude et de son accent dans son aparté de l'autre duo, à ces

mots placés sur une déchirante progression chromatique:

Que mon sort est à plaindre!

Il nous reste à signaler le chef-d'œuvre culminant de la grande

artiste dans cette _création_ du rôle d'Orphée; je veux parler de son

exécution de l'air célèbre:

J'ai perdu mon Eurydice.

Gluck a dit quelque part: «Changez la moindre nuance de mouvement et

d'accent à cet air, et vous en ferez un air de danse.» Madame Viardot en

fait ce qu'il en fallait faire, c'est-à-dire ce qu'il est, un de ces

prodiges d'expression à peu près incompréhensibles pour les chanteurs

vulgaires, et qui sont, hélas! si souvent profanés. Elle en a dit le

thème de trois façons différentes: d'abord dans son mouvement lent avec

une douleur contenue, puis, après l'adagio épisodique:

Mortel silence!

Vaine espérance!

en sotto voce, pianissimo, d'une voix tremblante, étouffée par un flot

de larmes, et enfin, après le second adagio, elle a repris le thème sur

un mouvement plus animé, en quittant le corps d'Eurydice auprès duquel

elle était agenouillée, et en s'élançant, folle de désespoir, vers le

côté opposé de la scène, avec tous les cris, tous les sanglots d'une

douleur éperdue. Je n'essayerai pas de décrire les transports de

l'auditoire à cette scène bouleversante. Quelques admirateurs maladroits

se sont même oubliés jusqu'à crier _bis_ avant le sublime passage:

Entends ma voix qui t'appelle,

et on a eu beaucoup de peine à leur imposer silence. Certaines gens

crieraient _bis_ pour la scène de Priam dans la tente d'Achille, ou pour

le _To be or not to be_ d'Hamlet. Pourquoi faut-il que l'on puisse

reprocher à madame Viardot un changement déplorable à la fin de cet air,

changement produit par une tenue qu'elle fait sur le sol aigu et qui

oblige, non-seulement d'arrêter l'orchestre quand Gluck le précipite

impétueusement vers la conclusion, mais encore de modifier l'harmonie et

de substituer l'accord de la dominante à celui de la sixte sur la

sous-dominante; de faire enfin _le contraire de ce que Gluck a

voulu_!...

Pourquoi peut-on lui reprocher aussi quelques autres altérations du

texte et quelques roulades déplacées dans un récitatif?

Hélas!

La mise en scène, je l'ai déjà dit, est digne de l'œuvre musicale. On

ne saurait imaginer rien de plus ingénieux ni de plus en rapport avec le

sujet, surtout pour les champs Élysées et pour la scène des enfers. Les

costumes d'ailleurs sont charmants et les danses suffisantes. Cette

résurrection de la poétique partition de Gluck fait le plus grand

honneur à M. Carvalho et lui donne des titres à la reconnaissance de

tous les amis de l'art.

LIGNES ÉCRITES QUELQUE TEMPS APRÈS

LA

PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'ORPHÉE

Orphée commence à avoir une vogue inquiétante. Il faut espérer pourtant

que Gluck ne deviendra pas à _la mode_. Que le théâtre soit plein Ã

chacune des représentations du chef-d'œuvre, tant mieux; que M.

Carvalho gagne beaucoup d'argent, tant mieux; que les mœurs musicales

des Parisiens s'épurent, que leurs petites idées s'agrandissent et

s'élèvent, tant mieux encore; que le public artiste se complaise dans sa

joie exceptionnelle, tant mieux, mille fois tant mieux. Mais que les

Polonius (c'est le nouveau nom de monsieur Prud'homme) se croient

obligés maintenant de rester éveillés aux représentations d'Orphée,

qu'ils se cachent pour aller voir leurs chères parodies dans un théâtre

qu'il est interdit de nommer, qu'ils feignent de trouver la musique de

Gluck _charmante_, tant pis! tant pis! Pourquoi chasser le naturel,

puisqu'il ne tardera pas à revenir au galop? Pourquoi, quand on est un

respectable M. Prud'homme, un Polonius barbu ou non barbu, ne pas parler

la langue de son _emploi_, faire semblant de comprendre et de sentir, et

ne pas dire franchement avec tant d'autres: «C'est assommant, ah! c'est

assommant!» (Je ne cite pas le mot en usage dans la langue des

Polonius, il est trop peu littéraire.) Pourquoi baisser la voix pour

dire, comme je l'ai entendu dire si haut: «Veuillez m'excuser, madame,

de vous avoir fait subir une telle rapsodie; assister à ce long

enterrement; nous irons voir Guignol demain aux Champs-Elysées pour nous

dédommager; car nous sommes volés, dans toute la force du terme, volés

comme ou ne l'est pas en pleine forêt de Bondy. Ce sont ces imbéciles de

journalistes qui nous ont amenés dans ce traquenard.» Ou bien: «C'est de

la musique savante, très-savante; mais s'il faut étudier le contre-point

pour la bien goûter, vous avouerez, ma chère madame Prud'homme, qu'elle

est encore au-dessus de _nos moyens_.»--Ou bien: «Il n'y a pas deux

mesures de mélodie là-dedans; si nous autres jeunes compositeurs nous

écrivions de pareille musique, on nous jetterait des pommes de

terre.»--Ou bien: «C'est de la musique _faite par le calcul_, et bonne

seulement pour des mathématiciens.»--Ou bien: «C'est beau mais c'est

bien long.»--Ou bien: «C'est long, mais ce n'est pas beau.» Et tant

d'autres aphorismes dignes d'admiration.

Oui, tant pis, tant pis, si ce nouveau genre de tartuferie vient à se

répandre; car rien n'est plus délicieux et plus flatteur pour les gens

organisés d'une certaine façon que de voir les choses qu'ils aiment et

admirent insultées par les gens organisés d'autre sorte. C'est le

complément de leur bonheur. Et dans le cas contraire ils sont toujours

tentés de paraphraser l'aparté d'un orateur de l'antiquité, et de dire:

«Les Polonius sont enchantés, admirerions-nous une platitude?...»

Mais, rassurons-nous, il n'en sera pas ainsi; Gluck ne deviendra pas Ã

la mode, et Guignol, depuis quelques jours, voit grossir le chiffre de

ses recettes, tant il y a de gens qui vont le voir pour se dédommager.

* * * * *

Une des causes de l'excellent effet produit au Théâtre-Lyrique par

l'œuvre de Gluck doit être attribuée aux dimensions modestes de la

salle qui permettent d'entendre et les paroles si intimement unies à la

musique, et les délicatesses de l'instrumentation. Je crois l'avoir

prouvé, les salles trop vastes sont fatales à toute musique expressive,

aux finesses et aux charmes les plus intimes de l'art. Ce sont les

vastes salles qui ont amené dans les livrets d'opéras l'emploi de ces

non-sens, de ces sottises audacieuses, _qu'on n'entend pas_ (disent les

cyniques qui les commettent). Ce sont les salles trop vastes, je ne me

lasserai pas de le répéter, qui semblent justifier certains compositeurs

des brutalités insensées de leur orchestre. Les salles trop vastes

n'ont-elles pas ainsi contribué à produire l'école de chant dont nous

jouissons, école où l'on vocifère au lieu de chanter, où, pour donner

plus de force à l'émission du son, le chanteur respire de quatre en

quatre notes, souvent de trois en trois, brisant, morcelant,

désarticulant, détruisant ainsi toute phrase bien faite, toute noble

mélodie, supprimant les élisions, faisant à tout bout de chant des vers

de treize ou de quatorze pieds, sans compter l'écartèlement du rhythme

musical, sans compter les hiatus et cent autres vilenies qui

transforment la mélodie en récitatif, les vers en prose, le français en

auvergnat? Ce sont ces gouffres à _recettes_ qui ont amené de tout temps

les hurlements des ténors, des basses, des soprani de l'Opéra, et ont

fait les plus fameux chanteurs de ce théâtre mériter les appellations de

taureaux, de paons et de pintades, que leur donnaient les gens

grossiers, accoutumés à appeler les choses par leur nom.

On cite même à ce sujet un joli mot de Gluck. Pendant les répétitions

d'_Orphée_ à l'Académie royale de musique, Legros s'obstinait à hurler,

selon sa méthode, la phrase de l'entrée au Tartare: «Laissez-vous

toucher par mes pleurs!» Un jour enfin le compositeur exaspéré

l'interrompit au milieu de sa période et lui envoya cette bourrade en

pleine poitrine: «Monsieur! monsieur! voulez-vous bien modérer vos

clameurs! De par le diable, on ne crie pas ainsi en enfer!»

Comme avec irrévérence

Parlait aux dieux ce maraud!

Et pourtant on était déjà loin du beau temps où Lulli cassait son violon

sur la tête d'un mauvais musicien, où Handel jetait une cantatrice

récalcitrante par la fenêtre. Mais Gluck était protégé par sa gracieuse

élève, la reine de France, et Vestris, le _diou_ de la danse, ayant osé

dire que les airs de ballets de Gluck n'étaient pas dansants, se voyait

contraint, par un ordre de Marie-Antoinette, d'aller faire des excuses

au chevalier Gluck. On prétend même que cette entrevue fut très-agitée.

Gluck était grand et fort; en voyant entrer le léger petit _diou_, il

courut à lui, le prit sous les aisselles en chantonnant un air de danse

d'_Iphigénie en Aulide_, et le fit sauter bon gré mal gré autour de

l'appartement. Après quoi, le déposant tout essoufflé sur un siége: «Eh!

eh! lui dit-il en ricanant, vous voyez bien que mes airs de ballets sont

dansants, puisque seulement à me les entendre fredonner vous ne pouvez

vous empêcher de bondir comme un chevreau!»

Le Théâtre-Lyrique a précisément les dimensions les plus convenables Ã

l'effet complet d'une œuvre telle qu'_Orphée_. Rien n'y est perdu, ni

des sons de l'orchestre, ni de ceux des voix, ni de l'expression des

traits des acteurs.

* * * * *

A propos d'Orphée, je signalerai ici un des plagiats les plus audacieux

dont il y ait d'exemple dans l'histoire de la musique, et que je

découvris il y a quelques années en parcourant une partition de

Philidor. Ce savant musicien, on le sait, avait eu entre les mains des

épreuves de la partition italienne d'_Orfeo_ qui se publiait à Paris en

l'absence de l'auteur. Il jugea à propos de s'emparer de la mélodie

Objet de mon amour,

et de l'adapter tant bien que mal aux paroles d'un morceau de son opéra

le _Sorcier_, qu'il écrivait alors. Il en changea seulement les mesures

1, 5, 6, 7 et 8, et transforma la première période de Gluck, composée de

trois fois trois mesures, en une autre formée de deux fois quatre

mesures, parce que la coupe des vers l'y obligeait. Mais à partir de ces

paroles:

Dans son cœur on ne sent éclore

Que le seul désir de se voir,

Philidor a copié la mélodie de Gluck, sa basse, son harmonie, et même

les échos de hautbois de son petit orchestre placé dans la coulisse, en

transposant le tout en _la_. Je n'avais point entendu parler alors de ce

vol impudent et qui paraîtra manifeste à quiconque voudra jeter les yeux

sur la romance de Bastien:

Nous étions dans cet âge,

à la page 33 de la partition du _Sorcier_.

J'apprends que M. de Sévelinges l'avait déjà signalé dans une notice

publiée par lui sur Philidor dans la _Biographie universelle_ de

Michaud, et que M. Fétis a voulu en défendre le musicien français. La

première représentation d'_Orfeo_ étant censée avoir eu lieu à Vienne

dans le courant de 1764, et celle du _Sorcier_ ayant eu lieu en effet Ã

Paris le 2 janvier de la même année, il lui paraît impossible que

Philidor ait eu connaissance de l'ouvrage de Gluck. Mais M. Farrenc a

prouvé dernièrement par des documents authentiques que l'_Orfeo_ fut

joué pour la première fois à Vienne en 1762, que Favart fut chargé d'en

publier la partition à Paris pendant l'année 1763, et que Philidor

_s'offrit_, dans ce même temps, pour corriger les épreuves et _inspecter

la gravure de l'ouvrage_.

Or il me semble très-vraisemblable que l'officieux correcteur

d'épreuves, après avoir pillé la romance de Gluck, aura lui-même changé

sur le titre de la partition d'_Orfeo_ la date de 1762 en celle de 1764,

afin de rendre plausible l'argument que cette fausse date a suggéré à M.

Fétis: «Philidor ne peut avoir volé Gluck, puisque le _Sorcier_ a été

joué avant _Orfeo_.» Le vol est de la dernière évidence. Avec un peu

plus d'audace, Philidor eût pu faire passer Gluck pour le voleur.

Je reviens maintenant à l'air de bravoure qui termine le premier acte de

l'_Orphée_ français. J'avais entendu dire qu'il n'était pas de Gluck,

qui, pourtant, dans quelques-unes de ses partitions italiennes, a écrit

plusieurs airs de cette espèce. J'ai voulu m'en assurer. Après avoir

cherché inutilement à la bibliothèque du Conservatoire la partition du

_Tancrede_ de Bertoni, d'où on le disait tiré, j'ai fini par la trouver

à la bibliothèque impériale, et en feuilletant le premier acte de cet

ouvrage, j'ai reconnu du premier coup d'œil le morceau en question: il

est impossible de le méconnaître; quelques notes seulement, dans la

version d'_Orphée_, ont été ajoutées à la ritournelle. Comment cet air

a-t-il été introduit dans l'opéra de Gluck? et par qui le fut-il? c'est

ce que j'ignore. Dans une brochure française qu'un nommé Coquiau,

antagoniste de Gluck, publia à Paris en 1779, et qui a pour titre:

_Entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_, le grand compositeur

était violemment attaqué, et accusé de divers plagiats, notamment

d'avoir pris un air entier dans une partition de Bertoni. Les partisans

de Gluck ayant nié le fait, Coquiau écrivit à Bertoni, de qui il reçut

la réponse suivante qu'il publia dans un supplément à sa brochure,

intitulé: _Suite des entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_,

ou _Lettres à M. S._ (Suard).

Malgré la circonspection et l'embarras du musicien italien, et sa

crainte comique de se compromettre, la vérité n'en éclate pas moins,

d'une façon surabondante, je le répète, dans cette lettre dont nous

devons la communication à l'obligeance de M. Anders, de la bibliothèque

impériale. La voici:

«Londres, ce 9 septembre 1779.

«Monsieur,

«Je suis très-surpris de me voir interpellé par la lettre que vous me

faites l'honneur de m'écrire, et je désirerais fort n'être point

compromis dans une querelle musicale qui, par la chaleur que vous y

mettez, pourrait devenir d'une très-grande conséquence, puisque vous

m'assurez d'ailleurs que le _fanatisme_ s'en mêle, ce qui est une raison

de plus pour me soustraire à ses effets; je vous prierai donc de me

permettre de vous répondre simplement que l'air de _S'oche dal ciel

discende_ a été composé par moi à Turin, pour la signora Girelli, je ne

me rappelle pas dans quelle année, je ne pourrais pas même vous dire si

je l'ai réellement _faite_ (sic) pour l'_Iphigénie en Tauride_, comme

vous m'en assurez, je croirais plutôt qu'_elle_ (sic) appartient à mon

opéra de _Tancrede_; mais cela n'empêche pas que l'air ne soit de moi:

c'est ce que je puis, c'est ce que je dois certifier avec toute la

vérité d'un homme d'honneur, plein de respect pour tous les ouvrages des

grands maîtres, mais plein de tendresse pour les siens; c'est avec ces

sentiments et la plus parfaite reconnaissance que je suis,

«Monsieur,

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

«FERDINANDO BERTONI.»

A travers chants: études musicales, adorations, boutades et critiques · 第 9 / 25 段