_pour recevoir_, la caisse des théâtres lyriques est toujours ouverte
pour payer. Ce que mangent les ténors, les soprani et les barytons
dépasse toute croyance; on n'a jamais vu de gargantualisme pareil. Le
public ne payant pas plus qu'autrefois, au contraire, les demi-dieux ont
dû tout naturellement et très-rapidement transformer la caisse des
malheureux directeurs en caisse des Danaïdes, où l'on verse des seaux
d'or sans qu'il y reste un sou. Encore Paris ne peut-il plus payer les
voix exceptionnelles. Aussitôt qu'un chanteur est sûr d'être un dieu, le
voilà qui prend en pitié les cinquantaines de mille francs qu'on lui
verse à Paris, et qui se met à chanter tant bien que mal l'italien pour
aller demander la _centaine de mille_ aux directeurs de Londres ou de
Saint-Pétersbourg. Un chanteur fort en voix qui ne gagne pas cent mille
francs par an se regarde aujourd'hui comme un paltoquet; et l'Angleterre
et la Russie, désireuses de ne pas lui laisser cette mauvaise opinion de
lui-même, acharnées d'ailleurs à interner chez elles les Grandgousiers
de l'art, les lui donnent. Qui a tort là -dedans? Eh! mon Dieu, personne.
_Sauvons la caisse!_ toujours. _L'art est une chimère_, sachons nous en
passer.
SUR
L'ÃTAT ACTUEL DE L'ART DU CHANT
DANS LES THÃATRES LYRIQUES DE FRANCE ET D'ITALIE, ET SUR LES CAUSES QUI
L'ONT AMENÃ
LES GRANDES SALLES
LES CLAQUEURS, LES INSTRUMENTS A PERCUSSION
Il semble au bon sens vulgaire que l'on devrait, dans les établissements
dits lyriques, avoir des chanteurs pour les opéras; mais c'est justement
le contraire qui a lieu: on y a des opéras pour les chanteurs. Il faut
toujours rajuster, retailler, rapiécer, rallonger, raccourcir plus ou
moins une partition pour la mettre on état (en quel état!) d'être
exécutée par les artistes auxquels on la livre. L'un trouve son rôle
trop haut, l'autre trouve le sien trop bas; celui-là a trop de morceaux,
celui-ci n'en a pas assez; le ténor veut des _i_ à tout bout de chant,
le baryton veut des _a_; ici l'un trouve un accompagnement qui le gêne,
là son émule se plaint d'un accord qui le contrarie; ceci est trop lent
pour la prima donna, cela est trop vif pour le ténor. Enfin un
malheureux compositeur qui s'aviserait d'écrire une gamme d'_ut_ dans
l'échelle moyenne et dans un mouvement lent, et sans accompagnement, ne
serait pas assuré de trouver des chanteurs pour la bien rendre _sans
changements_; la plupart de ces derniers prétendraient encore que la
gamme _n'est pas dans leur voix_, parce qu'elle n'a pas _été écrite pour
eux_.
A l'heure qu'il est, en Europe, avec le système de chant qui y est en
vigueur (c'est le cas de le dire), sur dix individus qui se disent
chanteurs, c'est tout au plus s'il serait possible d'en trouver deux ou
trois capables de bien chanter, mais, là , tout à fait bien, avec
correction, justesse, expression, dans un bon style et avec une voix
pure et sympathique, une simple romance. Je suppose qu'on prenne l'un
d'eux au hasard et qu'on lui dise: «Voici un vieil air bien simple, bien
touchant, dont la douce mélodie ne module pas et reste enfermée dans la
modeste étendue d'une octave, chantez-nous cela;» il est très-possible
que votre chanteur, qui peut-être est un illustre, extermine la pauvre
fleurette musicale, et qu'en l'écoutant vous regrettiez quelque brave
fille de village par qui vous aurez entendu fredonner autrefois le vieil
air.
Aucune pensée musicale, aucune forme mélodique, aucun accent expressif
ne résiste à l'affreux mode d'interprétation qui se répand de plus en
plus aujourd'hui. Encore s'il était le seul! mais nous avons de
nombreuses variétés de chant anti-mélodiques. Il y a d'abord le chant
_innocemment bête_, le chant _plat_, puis le chant _prétentieusement
bête_, le chant orné de toutes les stupidités que le chanteur s'avise
d'y introduire; celui-ci est déjà fort _coupable_. Vient ensuite le
chant _vicieux_, qui corrompt le public et l'attire dans de mauvaises
routes musicales, par l'attrait d'une certaine exécution capricieuse,
brillante, mais fausse d'expression, qui révolte à la fois le bon goût
et le bon sens; enfin nous avons le chant _criminel_, le chant
_scélérat_, qui joint à sa scélératesse un fonds inépuisable de bêtise,
qui ne procède que par grandes engueulées, se plaît
Aux bruyantes mêlées,
Aux longs roulements des tambours,
aux drames sombres, aux égorgements, aux empoisonnements, aux
malédictions, aux anathèmes, à toutes les horreurs dramatiques enfin qui
fournissent le plus d'occasions de _donner de la voix_. C'est ce dernier
qui règne, dit-on, despotiquement en Italie à cette heure. Mais la
cause, la cause? dira-t-on. La cause, ou les causes, répondrai-je, sont
faciles à trouver; c'est le remède que l'on connaît moins, ou, pour
parler franc, c'est le remède qu'on n'appliquera jamais, lors même qu'il
serait connu et que son efficacité serait parfaitement démontrée. Les
causes sont à la fois morales et physiques, toutes dépendantes les unes
des autres; et si les entreprises théâtrales n'avaient pas été de tout
temps, presque partout, livrées aux mains de gens avides d'argent avant
tout et ignorants des nécessités de l'art, ces causes n'existeraient
pas.
Ce sont: la grandeur démesurée de la plupart des théâtres lyriques;
Le système des applaudissements, salariés ou non;
La prépondérance qu'on a laissé s'établir de l'exécution sur la
composition, du larynx sur le cerveau, de la matière sur l'esprit, et
trop souvent enfin la lâche soumission du génie à la sottise.
_Les théâtres lyriques sont trop vastes._ Il est prouvé, il est certain
que le son, pour agir _musicalement_ sur l'organisation humaine, ne doit
pas partir d'un point trop éloigné de l'auditeur. On est toujours prêt Ã
répondre, lorsqu'on parle de la sonorité d'une salle d'opéra ou de
concert: _Tout s'y entend fort bien_. Mais j'entends aussi fort bien de
mon cabinet le canon que l'on tire sur l'esplanade des Invalides, et
cependant ce bruit, qui d'ailleurs est en dehors des conditions
musicales, ne me frappe, ne m'émeut, n'ébranle mon système nerveux en
aucune façon. Eh bien! c'est ce coup, cette émotion, cet ébranlement que
le son doit absolument donner à l'organe de l'ouïe, pour l'émouvoir
musicalement, que l'on ne reçoit pas des groupes même les plus puissants
de voix et d'instruments, lorsqu'on les écoute à trop grande distance.
Quelques savants pensent que le fluide électrique est impuissant Ã
parcourir un espace plus grand qu'un certain nombre de milliers de
lieues; j'ignore s'il en est ainsi, mais je suis sûr que le fluide
musical (je demande la permission de désigner ainsi la cause inconnue de
l'émotion musicale) est sans force, sans chaleur et sans vie à une
certaine distance de son point de départ. On _entend_, on ne _vibre
pas_. Or, _il faut vibrer_ soi-même avec les instruments et les voix, et
par eux, pour percevoir de véritables sensations musicales. Rien n'est
plus facile à démontrer. Placez un petit nombre de personnes, bien
organisées et douées de quelque connaissance de la musique, dans un
salon de médiocre grandeur, point trop meublé ni tapissé; exécutez
dignement devant elles quelque vrai chef-d'Åuvre, d'un vrai
compositeur, vraiment inspiré, une Åuvre bien pure de ces
insupportables beautés de convention que prônent les pédagogues et les
enthousiastes de parti pris, un simple trio pour piano, violon et basse,
le trio en _si_ bémol de Beethoven, par exemple; que va-t-il se passer?
Les auditeurs vont se sentir peu à peu remplis d'un trouble inaccoutumé,
ils éprouveront une jouissance intense, profonde, qui tantôt les agitera
vivement, tantôt les plongera dans un calme délicieux, dans une
véritable extase. Au milieu de l'andante, au troisième ou quatrième
retour de ce thème sublime et si passionnément religieux, il peut
arriver à l'un d'eux de ne pouvoir contenir ses larmes, et s'il les
laisse un instant couler, il finira peut-être (j'ai vu le phénomène se
produire) par pleurer avec violence, avec fureur, avec explosion. VoilÃ
un effet musical! voilà un auditeur saisi, enivré par l'art des sons, un
être élevé à une hauteur incommensurable au-dessus des régions
ordinaires de la vie! Il adore la musique, celui-là ; il ne sait comment
exprimer ce qu'il ressent, son admiration est ineffable, et sa
reconnaissance pour le grand poëte-compositeur qui vient de le ravir
ainsi égale son admiration.
Maintenant, supposez qu'au milieu de ce même morceau, rendu par les
mêmes virtuoses, le salon dans lequel on l'exécute puisse s'agrandir
graduellement, et que par suite de cet agrandissement progressif du
local, l'auditoire soit peu à peu éloigné des exécutants. Bien; voilÃ
notre salon grand comme un théâtre ordinaire; notre auditeur, qui déjÃ
l'instant d'auparavant sentait l'émotion le gagner, commence à reprendre
son calme; il _entend_ toujours, mais il ne _vibre_ presque plus; il
admire l'Åuvre, mais par raisonnement et non plus par sentiment ni par
suite d'un entraînement irrésistible. Le salon s'élargit encore,
l'auditeur est éloigné de plus en plus du foyer musical. Il en est aussi
loin qu'il le serait, si les trois concertants étaient groupés au milieu
de la scène de l'Opéra, et s'il était, lui, assis au balcon des
premières loges de face. Il _entend_ toujours, pas un son ne lui
échappe, mais il n'est plus atteint par le _fluide musical_ qui ne peut
parvenir jusqu'à lui; son trouble s'est dissipé, il redevient froid, il
éprouve même une sorte d'anxiété désagréable et d'autant plus pénible
qu'il fait plus d'efforts d'attention pour ne pas perdre le fil du
discours musical. Mais ses efforts sont vains, l'insensibilité les
paralyse, l'ennui le gagne, le grand maître le fatigue, l'obsède, le
chef-d'Åuvre n'est plus pour lui qu'un petit bruit ridicule, le géant
un nain, l'art une déception; il s'impatiente et n'écoute plus. Autre
épreuve!
Suivez une bande militaire exécutant une marche brillante dans la rue
Royale, je suppose; vous l'écoutez avec plaisir, vous marchez
allègrement à sa suite, son rhythme vous entraîne, ses fanfares
guerrières vous animent, et vous rêvez déjà de gloire et de combats. La
bande militaire entre sur la place de la Concorde, vous l'entendez
toujours, mais les réflecteurs du son n'existant plus, son prestige se
dissipe, vous ne vibrez plus et vous la laissez continuer son chemin, et
vous n'en faites pas plus de cas que d'une musique de saltimbanques.
A présent, pour rentrer dans le cÅur de notre sujet, combien de fois
m'est-il arrivé, au temps où l'on avait encore la bonté de représenter,
et pas trop mal, à l'Opéra, les Åuvres de Gluck, de rester froid, mais
irrité de ma froideur, en entendant le premier acte d'_Orphée_! Je
savais, j'étais sûr pourtant que c'est là une merveille d'expression, de
poétique mélodie; l'exécution ne manquait d'aucune qualité essentielle.
Mais la scène représentant _un bois sacré_ était ouverte de toutes
parts, le son se perdait au fond, à droite et à gauche du théâtre, il
n'y avait pas de réflecteurs, et, partant, plus d'effet; Orphée semblait
chanter réellement dans une plaine de la Thrace: Gluck avait tort. Ce
même rôle d'Orphée chanté encore par A. Nourri, quelques jours après,
ces mêmes chÅurs exécutés par les mêmes choristes, ce même air
pantomime exécuté par le même orchestre, mais dans la salle du
Conservatoire, retrouvaient toute leur magie; on s'extasiait, on
s'imprégnait de poésie antique: Gluck avait raison.
Les symphonies de Beethoven, qui bouleversent tout dans cette salle du
Conservatoire, ont été exécutées plusieurs fois à l'Opéra, elles n'y
produisaient rien; Beethoven avait tort. Le _Don Juan_ de Mozart, si
ardent, si passionné et si passionnant au Théâtre-Italien, quand
l'exécution en est bonne, est glacial à l'Opéra, tout le monde en
convient. Le _Mariage de Figaro_ y paraîtrait plus froid encore. A
l'Opéra, Mozart a donc tort!...
Les chefs-d'Åuvre de la première manière de Rossini, le _Barbier_, la
_Cenerentola_ et tant d'autres, perdent à l'Opéra leur physionomie si
piquante et si spirituelle; on en jouit encore, mais froidement _de
loin_, comme d'un jardin qu'on regarde avec un télescope. Ce Rossini-lÃ
a donc tort!...
Et le _Freyschütz_, voyez comme il se traîne languissant à l'Opéra, ce
drame musical si vivace, d'une si sauvage énergie! Weber a donc tort?...
Je pourrais aisément multiplier mes citations. Qu'est-ce qu'un théâtre
dans lequel Gluck, Mozart, Weber, Beethoven et Rossini ont tort, sinon
un théâtre construit dans de mauvaises conditions musicales? Il ne
manque pourtant pas de sonorité. Non, mais comme tous les autres
théâtres de la même dimension, l'Opéra est trop grand. Le _son_ le
remplit aisément, mais non le _fluide musical_ que dégagent les moyens
ordinaires d'exécution. On objectera sans doute que plusieurs beaux
ouvrages y produisent néanmoins de l'effet, et qu'un chanteur habile,
lorsqu'il a le talent d'enchaîner et de concentrer sur soi l'attention
de l'auditoire, y peut aborder avec succès le _chant doux_. Mais je
répondrai que ce précieux chanteur impressionnerait bien plus vivement
encore son public dans une salle moins vaste, et qu'il en serait de même
de ces beaux ouvrages, écrits d'ailleurs spécialement pour le théâtre de
l'Opéra; que, de plus, sur vingt belles idées contenues dans ces
partitions exceptionnelles (les partitions écrites aujourd'hui même pour
le théâtre de l'Opéra), c'est à peine si quatre ou cinq surnagent; tout
le reste est perdu. Encore ces beautés n'apparaissent-elles que voilées
et amoindries par l'éloignement, et jamais sous tous leurs aspects,
jamais dans toute leur vivacité d'allures, jamais dans tout leur éclat.
De là la nécessité tant raillée, mais réelle cependant, d'entendre
très-souvent un bel opéra pour le goûter et en découvrir le mérite. A sa
première représentation tout y paraît confus, vague, incolore, sans
forme, sans nerf; ce n'est qu'un tableau à demi effacé et dont il faut
suivre le dessin ligne à ligne. Ãcoutez les jugements du foyer dans les
entr'actes des premières représentations; l'ouvrage nouveau, au dire des
critiques, est _invariablement ennuyeux_ ou _détestable_. VoilÃ
vingt-cinq ans que je les écoute en pareil cas, sans les avoir entendus
une seule fois exprimer une opinion plus favorable. C'est bien pis aux
répétitions générales, quand la salle est à demi vide; alors rien ne
surnage, tout disparaît; ni grâce mélodique, ni science harmonique, ni
coloris d'instrumentation, ni amour, ni colère, n'y font rien; c'est un
bruit vague plus ou moins fatigant qui vous irrite ou vous assomme, et
l'on sort de là en maudissant l'Åuvre et l'auteur.
Je n'oublierai jamais la répétition générale des _Huguenots_. En
rencontrant M. Meyerbeer sur le théâtre, après le quatrième acte, je ne
pus lui dire que ceci: «Il y a un chÅur dans l'avant-dernière scène
qui, _ce me semble_, doit produire de l'effet.» Je voulais parler du
chÅur des moines, de la scène de la bénédiction des poignards, de l'une
des plus foudroyantes inspirations de l'art de tous les temps. Il _me
semblait_ que cela devait produire quelque effet. Je n'en avais pas été
autrement frappé.
* * * * *
La composition musicale dramatique, est un art double; il résulte de
l'association, de l'union intime de la poésie et de la musique. Les
accents mélodiques peuvent avoir sans doute un intérêt spécial, un
charme qui leur soit propre et résultant de la musique seulement; mais
leur force est doublée si on les voit concourir en outre à l'expression
d'une belle passion, d'un beau sentiment, indiqués par un poëme digne de
ce nom; les deux arts unis se renforcent alors l'un par l'autre. Or
cette union est détruite en grande partie dans les salles trop vastes,
où l'auditeur, malgré toute son attention, comprend à peine un vers sur
vingt, où il ne voit même pas bien les traits du visage des acteurs, où
il lui est en conséquence impossible de saisir les nuances délicates de
la mélodie, de l'harmonie, de l'instrumentation, et les motifs de ces
nuances, et leurs rapports avec l'élément dramatique déterminé par les
paroles, puisque ces paroles il ne les entend pas.
La musique, je le répète, doit être entendue de près; dans
l'éloignement, son charme principal disparaît; il est tout au moins
singulièrement _modifié_ et affaibli. Trouverait-on quelque plaisir dans
la conversation des plus spirituelles gens du monde si l'on était obligé
de l'entretenir à trente pas de ses interlocuteurs. Le son, au delÃ
d'une certaine distance, bien qu'on l'entende encore, est comme une
flamme que l'on voit, mais dont on ne sent pas la chaleur?
Cet avantage des petites salles sur les grandes est évident, et c'est
parce qu'il l'avait remarqué qu'un directeur de l'Opéra disait avec une
plaisante naïveté et un peu de mauvaise humeur: «Oh! dans votre salle du
Conservatoire, tout fait de l'effet.» Oui? et bien! essayez un peu d'y
faire entendre les grossièretés, les platitudes brutales, les non-sens,
les contre-sens, les discordances, les cacophonies, que l'on supporte
tant bien que mal dans votre salle de l'Opéra, et vous verrez le genre
d'effet qu'ils produiront...
Maintenant examinons un autre côté de la question, celui qui se rattache
à l'art du chant et à l'art du compositeur; nous trouverons bien vite la
preuve de ce que j'ai avancé en commençant, à savoir que si l'art du
chant est devenu ce qu'il est aujourd'hui, l'art du cri, la trop grande
dimension des théâtres en est la cause; nous trouverons aussi que de lÃ
sont sortis d'autres excès qui déshonorent la musique aujourd'hui.
Le théâtre de la Scala, à Milan, est immense; celui de la Cannobianna
est très-vaste aussi; le théâtre de Saint-Charles, à Naples, et beaucoup
d'autres que je pourrais citer, ont également d'énormes dimensions. Or,
d'où est partie l'école de chant que l'on blâme si ouvertement et à si
juste titre aujourd'hui? des grands centres musicaux de l'Italie. Le
public italien étant en outre dans l'usage de parler pendant les
représentations aussi haut que l'on parle chez nous à la Bourse, les
chanteurs ont été amenés peu à peu, ainsi que les compositeurs, Ã
chercher tous les moyens de concentrer sur eux l'attention de ce public
qui prétend aimer _sa_ musique. On a visé dès lors à la sonorité avant
tout; pour l'obtenir, on a supprimé l'emploi _des nuances_, celui de la
_voix mixte_, de la _voix de tête_, et des _notes inférieures_ de
l'échelle de chaque voix, on n'a plus admis pour les ténors que les sons
hauts dits _de poitrine_; les basses, ne chantant plus que sur les
degrés élevés de leur échelle, se sont transformées en barytons; les
voix d'hommes, ne gagnant pas en réalité dans le haut tout ce qu'elles
perdaient dans le bas, se sont privées d'un tiers de leur étendue; les
compositeurs, en écrivant pour ces chanteurs, ont dû se renfermer dans
une octave, et, se bornant à l'emploi de huit notes tout au plus, ne
produire que des mélodies d'une monotonie et d'un vulgarisme
désespérants; les voix de femmes les plus aiguës, les plus lancinantes,
ont obtenu sur toutes les autres une préférence marquée. Ces ténors, ces
barytons, ces soprani, lancés à toute volée, à sons perdus, ont seuls
été applaudis; les compositeurs les ont secondés de leur mieux en
écrivant dans le sens de leurs prétentions stentoréennes; les duos Ã
l'unisson, les trios, les quatuors, les chÅurs à l'unisson se sont
produits; ce mode de composition étant d'ailleurs plus facile et plus
expéditif pour les maestri et plus commode pour les exécutants, a
prévalu; et, la grosse caisse aidant, on a vu s'établir dans une grande
partie de l'Europe le système de musique dramatique dont nous jouissons.
Je fais cette restriction, parce qu'il n'existe réellement pas en
Allemagne. Là , pas de salles-gouffres. Celle du Grand-Opéra de Berlin
elle-même n'est point de dimensions disproportionnées. Les Allemands
chantent mal, dit-on; cela peut paraître vrai en général. Je ne veux pas
aborder ici la question de savoir si leur langue n'en est pas la cause,
et si madame Sontag, si Pischek, si Titchachek, si mademoiselle Lind,
presque Allemande, et plusieurs autres, ne constituent pas néanmoins de
magnifiques exceptions; mais en somme l'immense majorité des vocalistes
allemands chantent et ne hurlent pas; l'école du cri n'est pas la leur;
ils font de la musique. D'où cela vient-il? De ce qu'ils ont un
sentiment musical plus fin que beaucoup de leurs émules des autres
nations sans doute, mais aussi de ce que les théâtres lyriques allemands
étant tous de médiocres dimensions, le _fluide musical_ en atteint
exactement tous les points; de ce que le public s'y montrant toujours
silencieux et attentif, les efforts disgracieux des voix et de
l'instrumentation y deviennent inutiles, et y paraîtraient plus odieux
encore que chez nous.
Voilà donc, direz-vous, le procès fait aux grands théâtres; on ne pourra
plus faire de recettes de 11,000 francs, ni réunir dix-huit cents
personnes à l'Opéra de Paris, à Covent-Garden de Londres, à la Scala, Ã
Saint-Charles, ni ailleurs, sous peine d'encourir la critique des
musiciens. Nous n'hésitons point à répondre par l'affirmative. Vous avez
lâché le grand mot: _La recette!_ Vous êtes des spéculateurs, nous
sommes des artistes, et nous ne parlons pas de l'art de battre monnaie,
qui est le seul auquel vous vous intéressiez.
L'art véritable a ses conditions de puissance et de beauté; la
spéculation, que je me garderai de confondre avec l'industrie, a les
siennes de succès plus ou moins moral, et, en dernière analyse, l'art et
la spéculation s'exècrent mutuellement. Leur antagonisme est de tous les
lieux et de toutes les époques, il sera éternel; il réside dans le cÅur
même des questions. Parlez à un directeur de spectacle, demandez-lui
quelle est la meilleure salle d'opéra; il répondra, ou au moins il
pensera s'il n'ose le dire, que c'est la salle où l'on peut faire _les
plus fortes recettes_. Parlez à un musicien instruit ou à un savant
architecte ami de la musique, ils vous diront ceci: «Une salle d'Opéra,
si l'on veut que les qualités essentielles de l'art des sons puissent y
être appréciables, doit être _un instrument de musique_; or elle ne
l'est point, si dans sa construction on n'a pas tenu compte de certaines
lois physiques dont la nature est parfaitement connue. Toutes les autres
considérations sont sans force et sans autorité contre celle-là . Tendez
des cordes métalliques sur une caisse d'emballage, adaptez-y un clavier,
vous n'aurez pas pour cela un piano. Tendez des cordes à boyau et en
soie sur un sabot, vous n'aurez pas pour cela un violon. L'habileté des
pianistes et des violonistes sera impuissante à transformer en
véritables instruments de musique ces machines ridicules, quand même la
caisse serait en bois de rose, quand le sabot serait en bois de sandal.
Vous aurez beau faire souffler les tempêtes dans un tuyau de poêle, le
son peut-être très-énergique qui en sortira ne fera pas qu'il soit un
tuyau d'orgue, ni un trombone, ni un tuba, ni un cor. Toutes les raisons
imaginables, raisons de perspective, raisons de splendeur, raisons
d'argent, quand il s'agira de la construction d'une salle d'opéra,
tomberont devant le fait des lois de l'acoustique et de celles de la
transmission du fluide musical, car ces lois existent. C'est un fait, et
l'entêtement d'un fait est proverbial.» Voilà ce qu'ils diront ces...
artistes. Mais ils veulent faire de la musique, et vous voulez faire de
l'argent.
Quant à l'effet de l'orchestre dans les salles trop grandes, il est
défectueux, incomplet et faux, en ce sens qu'il est autre que le
compositeur ne l'a imaginé en écrivant sa partition, lors même que la
partition a été écrite exprès pour la grande salle où elle est entendue.
Comme la portée du fluide musical des divers projecteurs du son est
inégale, il s'ensuit nécessairement que les instruments à longue portée
seront dans mainte occasion d'une puissance en désaccord avec
l'importance que le compositeur leur a accordée, quand ceux à courte
portée disparaîtront ou seront déchus de l'emploi qui leur fut assigné
pour atteindre le but de la composition. Car pour que l'_action
musicale_ des voix et des instruments soit complète, il faut que tous
les sons arrivent simultanément et avec la même vitalité de vibrations Ã
l'auditeur. Il faut, en un mot, que les sons écrits en partition (les
musiciens me comprendront) parviennent à l'oreille _en partition_.