dièze_ mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage
humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples:
la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère
solennellement triste, et dont la durée permet aux vibrations du piano
de s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts
inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné
dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la
dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de
lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour,
il y a trente ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit cercle
dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage qu'il
avait alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au
lieu de ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère
uniformité de rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça
des trilles, des _tremolo_, il pressa et ralentit la mesure, troublant
ainsi par des accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant
gronder le tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le
départ du soleil... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore
qu'il ne m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses
cantatrices broder le grand air du _Freyschütz_; car à cette torture se
joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le travers où ne
tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire? Liszt était
alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent eux-mêmes
d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si on leur
tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, quelques années après,
n'était-ce plus lui qui poursuivait le succès, mais bien le succès qui
perdait haleine à le suivre; les rôles étaient changés. Revenons à notre
sonate. Dernièrement un de ces hommes de cÅur et d'esprit, que les
artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni quelques amis;
j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, trouvant la
discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber, auquel le
public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit pour toute
autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez triste
accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux antagonistes de
Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé d'avouer qu'une
Åuvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de finir, la lampe
qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre; l'un de nous
allait la ranimer:
--N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en _ut dièze
mineur_ de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien.
--Volontiers, dit Listz, mais éteignez tout à fait la lumière, couvrez
le feu, que l'obscurité soit complète.
Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la
noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée,
s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne
furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de
Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix.
Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se
tut encore... nous pleurions.
Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence
de ces Åuvres merveilleuses. Certes, le trio en _si bémol_ tout entier,
l'adagio de celui en _ré_ et la sonate en _la_ avec violoncelle ont dû
prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était loin
d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais son
dernier mot n'est pas là ; c'est dans les sonates pour piano seul qu'il
faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces Åuvres,
qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans l'art,
pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public
d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la
recommencera plus tard.
Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour
mesurer le développement de notre intelligence musicale.
FIDELIO
OPÃRA EN TROIS ACTES DE BEETHOVEN
SA REPRÃSENTATION AU THÃÃTRE LYRIQUE
Le 1er ventôse de l'an VI, le théâtre de la rue Feydeau représenta
pour la première fois LÃONORE, OU L'AMOUR CONJUGAL, _fait historique_ en
deux actes (tel était le titre de la pièce), paroles de M. Bouilly,
musique de P. Gaveaux. L'Åuvre parut médiocre malgré le talent que
montrèrent, dans les deux rôles principaux, Gaveaux, l'auteur de la
musique, et madame Scio, une grande actrice de ce temps.
Plusieurs années après, Paër écrivit une partition gracieuse sur un
libretto italien dont la _Léonore_ de Bouilly était encore l'héroïne, et
ce fut en sortant d'une représentation de cet ouvrage que Beethoven,
avec la rudesse humoriste qui lui était habituelle, dit à Paër:
--Votre opéra me plaît, j'ai envie de le mettre en musique.
Telle fut l'origine du chef-d'Åuvre dont nous avons à nous occuper
aujourd'hui. La première apparition du _Fidelio_ de Beethoven sur la
scène allemande ne fit pas prévoir la célébrité réservée à cet ouvrage,
et les représentations, dit-on, en furent bientôt suspendues. Quelque
temps après il reparut, modifié de diverses façons dans la musique et
dans le drame, et précédé d'une nouvelle ouverture. Cette seconde
tentative eut un succès complet; Beethoven, rappelé à grands cris par
l'auditoire, fut traîné sur la scène après le premier et après le second
acte, dont le finale produisit un enthousiasme inconnu à Vienne
jusque-là . La partition de _Fidelio_ n'en dut pas moins subir mille
critiques plus ou moins acerbes; et cependant, Ã partir de ce moment, on
l'exécuta sur tous les théâtres d'Allemagne, où elle s'est maintenue
jusqu'à présent, où elle fait partie du répertoire classique. Le même
honneur lui arriva un peu plus tard sur les théâtres de Londres. En
1827, une troupe allemande étant venue donner des représentations Ã
Paris, _Fidelio_, dont les deux rôles principaux étaient chantés avec un
rare talent par Haitzinger et madame Schroeder-Devrient, fut accueilli
avec enthousiasme. Il vient d'être mis en scène au Théâtre-Lyrique;
quinze jours auparavant, il reparaissait à celui de Covent-Garden de
Londres; on le joue en ce moment à New-York. Cherchez les théâtres où
sont représentés à cette heure la _Léonore_ de Gaveaux et la _Leonora_
de Paër... Les érudits seuls connaissent l'existence de ces deux opéras.
Ils ont passé... ils ne sont plus. C'est que, des trois partitions, la
première est d'une faiblesse extrême, la seconde à peine une Åuvre de
talent, et la troisième une Åuvre de génie.
En effet, plus j'entends, plus je lis l'ouvrage de Beethoven, et plus je
le trouve digne d'admiration. L'ensemble et les détails m'en paraissent
également beaux; partout s'y décèlent l'énergie, la grandeur,
l'originalité et un sentiment profond autant que vrai.
Il appartient à cette forte race d'Åuvres calomniées sur lesquelles
s'accumulent les plus inconcevables préjugés, les mensonges les plus
manifestes, mais dont la vitalité est si intense, que rien contre elles
ne peut prévaloir. Comme ces hêtres vigoureux nés dans les rochers et
parmi les ruines, qui finissent par fendre les rocs, trouer les
murailles, et s'élever enfin fiers et verdoyants, d'autant plus
solidement fixés au sol qu'ils ont eu plus d'obstacles à vaincre pour en
sortir; tandis que des saules, qui poussèrent sans peine au bord d'une
rivière, tombent dans la vase, où ils pourrissent oubliés.
Beethoven a écrit quatre ouvertures pour son unique opéra. Après avoir
terminé la première, il la recommença sans que l'on sache pourquoi; il
en garda la disposition générale et tous les thèmes, mais en les
enchaînant par d'autres modulations, en les instrumentant autrement, en
y ajoutant un effet de crescendo et un solo de flûte. Ce solo n'est pas
digne, Ã mon avis, du grand style de tout le reste de l'Åuvre. L'auteur
semble avoir préféré pourtant cette seconde version, car elle fut
publiée la première. L'autre, dont le manuscrit était resté entre les
mains d'un ami de Beethoven, M. Schindler, parut, il y a dix ans
seulement, chez l'éditeur français Richaut. J'ai eu l'honneur d'en
diriger l'exécution une vingtaine de fois au théâtre de Drury-Lane Ã
Londres et dans quelques concerts à Paris; l'effet en est grandiose et
entraînant. La seconde version pourtant a conservé la popularité qui lui
était acquise sous le nom d'ouverture d'_Eléonore_; elle la gardera
probablement.
Cette superbe ouverture, la plus belle peut-être de Beethoven, partagea
le sort de plusieurs morceaux de l'opéra, et fut supprimée après les
premières représentations. Une autre (en _ut majeur_, comme les deux
précédentes), d'un caractère doux et charmant, mais dont la conclusion
ne parut pas propre à exciter les applaudissements, ne fut pas plus
heureuse. Enfin l'auteur écrivit, pour la reprise de son opéra modifié,
l'ouverture en _mi majeur_, connue sous le nom d'ouverture de _Fidelio_,
qu'on adopta définitivement de préférence aux trois précédentes. C'est
une page magistrale, d'une verve et d'un éclat incomparables, un vrai
chef-d'Åuvre symphonique, mais qui ne se rattache, ni par son caractère
ni par les thèmes qu'il contient, à l'opéra auquel on le fait servir de
préface. Les autres ouvertures, au contraire, sont en quelque sorte
l'opéra de _Fidelio_ en raccourci. On y trouve, avec les accents
tendres d'Ãléonore, les lamentables plaintes du prisonnier mourant de
faim, les délicieuses mélodies du trio du dernier acte, la fanfare
lointaine de la trompette annonçant l'arrivée du ministre qui doit
délivrer Florestan; tout y est palpitant d'intérêt dramatique, et ce
sont bien des ouvertures de _Fidelio_.
* * * * *
Les principaux théâtres d'Allemagne et d'Angleterre s'étant aperçus,
après trente ou quarante ans, que la deuxième grande ouverture
d'_Ãléonore_ (la première publiée) était une Åuvre magnifique,
l'exécutent maintenant comme un entr'acte avant le second acte de
l'opéra, tout en conservant l'ouverture en _mi_ pour le premier. Il est
fâcheux que le Théâtre-Lyrique n'ait pas cru devoir suivre cet exemple.
Nous voudrions même que le Conservatoire tentât ce que fit un jour
Mendelssohn à l'un des concerts du Gewanthaus à Leipzig, et qu'il nous
donnât, dans une de ses séances, les quatre ouvertures de l'opéra de
Beethoven.
Mais ceci paraîtrait peut-être à Paris une tentative par trop audacieuse
(pourquoi?), et l'audace, on le sait, n'est pas le défaut de nos
institutions musicales.
Le sujet de _Fidelio_ (car il faut dire quelques mots de la pièce) est
triste et mélodramatique. Il n'a pas peu contribué à faire naître les
préventions que nourrissait le public français contre cet opéra. Il
s'agit d'un prisonnier d'état que le gouverneur d'une forteresse veut
faire mourir de faim dans son cachot. Sa femme Ãléonore, déguisée en
jeune garçon, s'est fait agréer de Rocko le geôlier, comme domestique,
sous le nom de Fidelio. Marceline, fille de Rocko et fiancée du
guichetier Jacquino, bientôt séduite par la bonne mine de Fidelio, ne
tarde pas à délaisser pour lui son vulgaire amoureux. Pizarre, le
gouverneur, impatient de voir mourir sa victime et trouvant que la faim
n'agit pas assez vite, se résout à venir lui-même l'égorger sur son
grabat. Ordre est donné à Rocko de creuser dans un coin du cachot une
fosse où le prisonnier sera jeté dans quelques heures.
Fidelio est choisi par Rocko pour l'aider dans ce lugubre office.
Angoisses de la pauvre femme en se trouvant ainsi auprès de son mari
qu'elle voit prêt à succomber et dont elle n'ose s'approcher. Bientôt le
cruel Pizarre se présente; le prisonnier enchaîné se lève, reconnaît son
bourreau, l'interpelle; Pizarre s'avance vers lui le poignard à la main,
quand Fidelio, s'élançant entre eux, tire un pistolet de son sein et le
présente à la face de Pizarre qui recule épouvanté.
En ce moment même une trompette se fait entendre à quelque distance.
C'est le signal pour baisser la herse et ouvrir la porte de la
forteresse. On annonce l'arrivée du ministre; le gouverneur n'achèvera
pas son Åuvre de sang; il sort précipitamment du cachot: le prisonnier
est sauvé. En effet, le ministre paraît, reconnaît, dans la victime de
Pizarre, son ami Florestan; allégresse générale et confusion de la
pauvre Marceline, qui, apprenant ainsi que Fidelio est une femme,
revient à son Jacquino.
On a cru devoir, au Théâtre-Lyrique, calquer sur les situations de cette
pièce de M. Bouilly un drame nouveau, dont la scène se passe en 1495 Ã
Milan, et dont les personnages principaux sont Ludovic Sforza, Jean
Galeas, sa femme Isabelle d'Aragon et le roi de France Charles VIII. On
a pu introduire ainsi au dénoûment un brillant tableau final et des
costumes moins sombres que ceux de la pièce originale. Telle est la
raison, fort insuffisante sans doute, qui a porté M. Carvalho, l'habile
directeur de ce théâtre, au moment où _Fidelio_ a été mis à l'étude, Ã
désirer une telle substitution. On n'admet pas en France qu'on puisse
purement et simplement traduire un opéra étranger. Ce travail a été
fait, du reste, sans trop de préjudice pour la partition, dont tous les
morceaux restent unis à des situations d'un caractère semblable à celui
des scènes pour lesquelles ils furent écrits.
Ce qui nuit à la musique de _Fidelio_ auprès du public parisien, c'est
la chasteté de sa mélodie, le mépris souverain de l'auteur pour l'effet
sonore quand il n'est pas motivé, pour les terminaisons banales, pour
les périodes prévues; c'est la sobriété opulente de son instrumentation,
la hardiesse de son harmonie; c'est surtout, j'ose le dire, la
profondeur même de son sentiment de l'expression. Il faut tout écouter
dans cette musique complexe, il faut tout entendre pour pouvoir
comprendre. Les parties de l'orchestre, les principales dans certains
cas, les plus obscures dans d'autres, contiennent quelquefois l'accent
expressif, le cri de passion, l'idée enfin que l'auteur n'a pas pu
donner à la partie vocale. Ce qui ne veut point dire que cette partie ne
soit pas restée prédominante, ainsi que le prétendent les éternels
rabâcheurs du reproche adressé par Grétry à Mozart: «Il a mis le
piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre,» reproche fait
auparavant à Gluck, et plus tard à Weber, à Spontini, à Beethoven, et
qui sera toujours fait à quiconque s'abstiendra d'écrire des platitudes
pour la voix et donnera à l'orchestre un rôle intéressant, quelle que
soit sa savante réserve. Il est vrai que les gens si prompts à blâmer
chez les vrais maîtres la prétendue prédominance des instruments sur la
voix ne font pas grand cas de cette réserve; et nous voyons tous les
jours, depuis dix ans surtout, l'orchestre transformé en bande
militaire, en atelier de forgeron, en boutique de chaudronnier, sans que
la critique s'indigne, sans qu'elle fasse même à ces énormités la
moindre attention. De sorte qu'Ã tout prendre, si l'orchestre est
bruyant, violent, brutal, plat, révoltant, exterminateur des voix et de
la mélodie, la critique ne dit rien; s'il est fin, délicat, intelligent,
s'il attire parfois sur lui l'attention par sa vivacité, sa grâce ou son
éloquence, et s'il reste néanmoins dans le rôle que les exigences
dramatiques et musicales lui assignent, il est censuré. On pardonne
aisément à l'orchestre de ne rien dire, ou, s'il parle, de ne dire que
des sottises ou des grossièretés.
Il y a seize morceaux dans la partition de _Fidelio_, sans compter les
quatre ouvertures. Il y en avait davantage dans l'origine; quelques-uns
ont été supprimés lors de la seconde mise en scène de cet ouvrage Ã
Vienne, et de nombreuses coupures et modifications furent faites à la
même époque dans les morceaux conservés. Un éditeur de Leipzig s'avisa
(en 1855, je crois), de publier l'Åuvre originale complète avec
l'indication des coupures et des changements qui lui furent infligés.
L'étude de cette partition curieuse donne l'idée des tortures que
l'impatient Beethoven a dû subir en se soumettant à de tels
remaniements, qu'il fit sans doute avec rage et en se comparant Ã
l'esclave d'Alfieri:
_Servo, si, ma servo ognor fremente_.
En Allemagne, comme en Italie, comme en France, comme partout, dans les
théâtres, tout le monde, sans exception, a plus d'esprit que l'auteur.
L'auteur y est un ennemi public; et si un garçon machiniste assure que
tel morceau de musique, de n'importe quel maître, est trop long, chacun
s'empressera de donner raison au garçon machiniste contre Gluck, ou
Weber, ou Mozart, ou Beethoven, ou Rossini. Voyez, Ã propos de Rossini,
les insolentes suppressions faites dans son _Guillaume Tell_, avant et
après la première représentation de ce chef-d'Åuvre. Le théâtre, pour
les poëtes et les musiciens, est une école d'humilité; les uns y
reçoivent des leçons de gens qui ignorent la grammaire, les autres, de
gens qui ne savent pas la gamme; et tous ces aristarques, en outre,
prévenus contre ce qui porte une apparence de nouveauté ou de hardiesse,
sont pleins d'un indomptable amour pour les prudentes banalités. Dans
les théâtres lyriques surtout, chacun s'arroge le droit de pratiquer le
précepte de Boileau:
Ajoutez quelquefois et souvent effacez.
Et on le pratique si bien et de si diverses manières, les correcteurs
d'un théâtre voyant en noir ce que ceux d'un autre voient en blanc, que
d'une partition qui aurait été, sans protecteur, traînée sur une
cinquantaine de scènes, si l'on tenait compte du travail de tous les
correcteurs, il resterait à peine dix pages intactes.
Les seize morceaux du _Fidelio_ de Beethoven ont presque tous une belle
et noble physionomie. Mais ils sont beaux de diverses façons, et c'est
précisément ce qui me paraît constituer leur mérite principal. Le
premier duo entre Marceline et son fiancé se distingue des autres par
son style familier, gai, d'une piquante simplicité; le caractère des
deux personnages s'y décèle tout d'abord. L'air en _ut mineur_ de la
jeune fille semble se rapprocher par sa forme mélodique du style des
meilleures pages de Mozart. L'orchestre cependant y est traité avec un
soin plus minutieux que ne le fut jamais celui du l'illustre devancier
de Beethoven.
Un quatuor d'une mélodie exquise succède à ce joli morceau. Il est
traité en canon à l'octave, chacune des voix entrant à son tour pour
dire le thème, de manière à produire d'abord un solo accompagné par un
petit orchestre de violoncelles, d'altos et de clarinettes, puis un duo,
un trio et enfin un quatuor complet. Rossini écrivit une foule de choses
ravissantes dans cette forme; tel est le canon de Moïse: _Mi manca la
voce_. Mais le canon de _Fidelio_ est un andante non suivi de l'allégro
de rigueur, avec cabalette et coda bruyante. Et le public, tout charmé
qu'il soit par ce gracieux amiante, reste surpris, demeure stupide de ne
pas voir arriver son allegro final, sa cadence, son coup de fouet... Au
fait, pourquoi ne pas lui donner de coup de fouet?...
On peut comparer les couplets de Rocko sur la puissance de l'or, écrits
par Gaveaux dans sa partition française, à ceux de la partition
allemande de Beethoven. C'est peut-être de tous les morceaux de la
_Léonore_ de Gaveaux celui qui supporte le mieux une telle comparaison.
La chanson de Beethoven charme par sa rondeur joviale, dont une
modulation et un changement de mesure survenant brusquement dans le
milieu altèrent un peu la vigoureuse simplicité; mais celle de Gaveaux,
d'un style moins relevé, n'en est pas moins intéressante par sa
franchise mélodique, l'excellente diction des paroles et une
orchestration piquante.
Au trio suivant, Beethoven commence à employer la grande forme, les
vastes développements, l'instrumentation plus riche, plus agitée; on
sent qu'on entre dans le drame; la passion se décèle par de lointains
éclairs.
Puis vient une marche dont la mélodie et les modulations sont des plus
heureuses, bien que la couleur générale en paraisse triste, comme peut
l'être du reste une marche de soldats gardiens d'une prison. Les deux
premières notes du thème, frappées sourdement par les timbales et un
pizzicato des basses, contribuent tout d'abord à l'assombrir. Ni cette
marche ni le trio qui la précède n'ont de pendant dans l'opéra de
Gaveaux. Il en est de même de beaucoup d'autres morceaux contenus dans
la riche partition de Beethoven.
L'air de Pizarre est de ce nombre. Il n'obtient pas à Paris un seul
applaudissement; nous demandons néanmoins la permission de le traiter de
chef-d'Åuvre. Dans ce morceau terrible, la joie féroce d'un scélérat
prêt à satisfaire sa vengeance est peinte avec la plus effrayante
vérité. Beethoven dans son opéra a parfaitement observé le précepte de
Gluck qui recommande de n'employer les instruments qu'_en raison du
degré d'intérêt et de passion_. Ici, pour la première fois, tout
l'orchestre se déchaîne; il débute avec fracas par l'accord de neuvième
mineure de _ré mineur_; tout frémit, tout s'agite, crie et frappe; la
partie vocale n'est, il est vrai, qu'une déclamation notée, mais quelle
déclamation! et combien son accent, toujours vrai, acquiert de sauvage
intensité quand, après avoir établi le mode majeur, l'auteur fait
intervenir le chÅur des gardes de Pizarre, dont les voix, murmurantes
d'abord, accompagnent la sienne et éclatent enfin avec force à la
conclusion! C'est admirable.
J'ai entendu chanter cet air en Allemagne d'une foudroyante façon par
Pischek.
Le duo entre Rocko et le gouverneur, duo pour deux basses par
conséquent, n'est pas tout à fait à cette hauteur; pourtant je ne
saurais approuver la liberté qu'on a prise au Théâtre-Lyrique de le
supprimer.
Une liberté semblable, mais au moins avec le consentement plus ou moins
réel de l'auteur, fut prise autrefois à Vienne pour le charmant duo de
soprani chanté par Fidelio et Marceline, où un seul violon et un seul
violoncelle, aidés de quelques entrées de l'orchestre, accompagnent si
élégamment les deux voix. Ce duo, retrouvé dans la partition de Leipzig
dont je parlais tout à l'heure, a été réintégré au Théâtre-Lyrique dans
l'Åuvre de Beethoven. Ainsi les savants du théâtre de Paris ne
partagent pas l'avis de ceux du théâtre de Vienne!... Heureusement il y
a divergence d'opinions entre eux! Sans cela, nous eussions été privés
d'entendre ce dialogue musical, si frais, si doux, si élégant!
C'est au souffleur du Théâtre-Lyrique, dit-on, que nous devons cette
réinstallation. Brave souffleur!
Le grand air de Fidelio est avec récitatif, adagio cantabile, allegro
final et accompagnement obligé de trois cors et d'un basson.
Je trouve le récitatif d'un beau mouvement dramatique, l'adagio sublime
par son accent tendre et sa grâce attristée, l'allegro entraînant, plein
d'un noble enthousiasme, magnifique, et bien digne d'avoir servi de
modèle à l'air d'Agathe, du _Freyschütz_. D'excellents critiques, je le
sais, ne sont pas de mon avis; je me sens heureux de n'être pas du
leur...
Le thème de l'allegro de cet air admirable est proposé par les trois
cors et le basson seuls, qui se bornent à faire entendre successivement
les cinq notes de l'accord, _si_, _mi_, _sol_, _si_, _mi_. Cela forme
quatre mesures d'une incroyable originalité. On pourrait donner à tout
musicien qui ne les connaît pas ces cinq notes, en l'autorisant à les
combiner de cent manières différentes, et je parie que dans les cent
combinaisons ne se trouverait pas la phrase impétueuse et fière que
Beethoven en a tirée, tant le rhythme en est imprévu. Cet allegro, pour
beaucoup de gens, demeure entaché d'un défaut grave; il n'a pas de
petite phrase qu'on puisse aisément retenir. Ces amateurs, insensibles
aux nombreuses et éclatantes beautés du morceau, attendent leur phrase
de quatre mesures, comme les enfants attendent la fève dans un gâteau
des rois, comme les provinciaux attendent le _si_ naturel, la _note_
d'un ténor qui fait son premier début. Le gâteau fût-il exquis, le ténor
fût-il le plus délicieux chanteur du monde, ni l'un ni l'autre n'auront
de succès sans le précieux accessoire! Il n'a pas de fève! il n'a pas la
note!
L'air d'Agathe, dans le _Freyschütz_, est presque populaire; il a la
note.