prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré
de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les
mains d'un homme comme Beethoven. Ãcoutez, écoutez ces rafales de vent
chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu
des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point
d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique,
parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux
dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les
entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui
renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre
des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent,
c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde.
En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet
orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou
douleur. La symphonie est terminée par l'_action de grâces des paysans
après le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les pâtres
reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux
dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le
calme renaît, et, avec lui, renaissent les chants agrestes dont la douce
mélodie repose l'âme ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du
tableau précédent.
Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on
rencontre dans cette Åuvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes de
violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les
contre-basses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson
réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'_ut_
pendant que les instruments à cordes tiennent celui de _fa_?... En
vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut
raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand
l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là , on voudrait
dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue
que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un
tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, Ã
quelque soirée avec cavatines à la mode et _concerto_ de flûte, on aura
l'air stupide; quelqu'un vous demandera:
--Comment trouvez-vous ce duo italien?
On répondra d'un air grave:
--Fort beau.
--Et ces variations de clarinette?
--Superbes.
--Et ce finale du nouvel opéra?
--Admirable.
Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans
connaître la cause de votre préoccupation dira en vous montrant: «Quel
est donc cet imbécile?»
* * * * *
Comme les poëmes antiques, si beaux, si admirés qu'ils soient, pâlissent
à côté de cette merveille de la musique moderne! Théocrite et Virgile
furent de grands chanteurs paysagistes; c'est une suave musique que de
tels vers:
«Tu quoque, magna Pales, et te, memorande, canemus
Pastor ab amphryso; vos Sylvæ amnes que Lycæi.»
surtout s'ils ne sont pas récités par des barbares tels que nous autres
Français, qui prononçons le latin de façon à le faire prendre pour de
l'auvergnat.....
Mais le poëme de Beethoven!... ces longues périodes si colorées!... ces
images parlantes!... ces parfums!... cette lumière!... ce silence
éloquent!... ces vastes horizons!... ces retraites enchantées dans les
bois!... ces moissons d'or!... ces nuées roses, taches errantes du
ciel!... cette plaine immense sommeillant sous les rayons de midi!...
L'homme est absent!... la nature seule se dévoile et s'admire... Et ce
repos profond de tout ce qui vit! Et cette vie délicieuse de tout ce qui
repose!... Le ruisseau enfant qui court en gazouillant vers le
fleuve!... le fleuve père des eaux, qui, dans un majestueux silence,
descend vers la grande mer!... Puis l'homme intervient, l'homme des
champs, robuste, religieux... ses joyeux ébats interrompus par
l'orage... ses terreurs... son hymne de reconnaissance...
Voilez-vous la face, pauvres grands poëtes anciens, pauvres immortels;
votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter
contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus!
Vous n'avez pas connu ce que nous nommons aujourd'hui la mélodie,
l'harmonie, les associations de timbres divers, le coloris instrumental,
les modulations, les savants conflits de sons ennemis qui se combattent
d'abord pour s'embrasser ensuite, nos surprises de l'oreille, nos
accents étranges qui font retentir les profondeurs de l'âme les plus
inexplorées. Les bégayements de l'art puéril que vous nommiez la musique
ne pouvaient vous en donner une idée; vous seuls étiez pour les esprits
cultivés les grands mélodistes, les harmonistes, les maîtres du rhythme
et de l'expression. Mais ces mots, dans vos langues, avaient un sens
fort différent de celui que nous leur donnons aujourd'hui. L'art des
sons proprement dit, indépendant de tout, est né d'hier; il est à peine
adulte, il a vingt ans. Il est beau, il est tout-puissant; c'est
l'Apollon Pythien des modernes. Nous lui devons un monde de sentiments
et de sensations qui vous resta fermé. Oui, grands poëtes adorés, vous
êtes vaincus: _Inclyti sed victi_.
* * * * *
VII
SYMPHONIE EN LA
La septième symphonie est célèbre par son _allegretto_[4]. Ce n'est pas
que les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de
là . Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne
mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'ensuit
que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien
qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature Ã
exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour rehausser davantage
l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est,
en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de
Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _finale_ de la
symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc.,
etc.
Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée
postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, plusieurs personnes
pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro
d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si
cette opinion est fondée, que celui de sa publication.
Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la
mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent
successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets
d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La
masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert,
pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée
par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul
en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus
originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_,
ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le
sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue Ã
celui qu'on trouve dans les premières mesures du finale de la symphonie
héroïque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures,
changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux
instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il
sert à lier l'introduction à l'_allegro_, et devient la première note
du thème principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai
entendu ridiculiser ce thème à cause de son agreste naïveté.
Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été
adressé, si l'auteur avait, comme dans sa pastorale, inscrit en grosses
lettres, en tête de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par lÃ
que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet
traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés
à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans
son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette
anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi
divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a
rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans
courir follement après la chimère du suffrage universel.
La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui,
passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude
d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin.
L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec
autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les développements
considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une
si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si
fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des
enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et
l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de
leur extrême vivacité.
L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la
discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de
la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la
sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde
placée dans l'aigu sur un tremolo très-fort, entre les premiers et les
seconds violons, se résout d'une manière tout à fait nouvelle: on
pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dièse_ sur le _sol_, ou
bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _ré_; Beethoven
ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux
parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant
descendre le _fa dièze_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septième
majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant
ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa
naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de
cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une
physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant
de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen
duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est
produit par une phrase de deux mesures (_ré_, _ut dièse_, _si dièse_,
_si dièse_, _ut dièse_) dans le ton de _la majeur_, répétée onze fois de
suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments Ã
vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple
octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes
_mi_, _la_, _mi_, _ut_, répercutées de plus en plus vite, et combinées
de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses attaquent
le _ré_ ou le _si dièse_ et la tonique ou sa tierce pendant qu'elles
font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau, et aucun imitateur, je
crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller cette belle
invention.
Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une
forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet
produit par l'_allegretto_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_
suivi d'un _spondée_, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties,
tantôt dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant
d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou
fournissant le premier thème d'une petite fugue épisodique à deux sujets
dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les cordes
graves des altos, des violoncelles et des contre-basses, nuancés d'un
_piano_ simple, pour être répétés bientôt après dans un _pianissimo_
plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds
violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation
dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en
octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la
transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle
éclate alors dans toute sa force. Là -dessus la mélodieuse plainte, émise
avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des
rhythmes inconciliables s'agitent péniblement les uns contre les autres;
ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression
d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur
d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse
mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée _comme la patience
souriant à la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable
rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une
citation à la poésie anglaise,
«One fatal remembrance, one sorrow, that throws
Its black shade alike o'er our joys and our woes.»
Après quelques alternatives semblables d'angoisse et de résignation,
l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre
que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes
et les hautbois reprennent le thème d'une voix mourante, mais la force
leur manque pour l'achever; ce sont les violons qui la terminent par
quelques notes de _pizzicato_ à peine perceptibles; après quoi, se
ranimant tout à coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les
instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise
et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle
l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de
_sixte et quarte_) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et
dont le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de
finir, en laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant
l'impression de tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû
nécessairement le plonger.--Le motif du scherzo est modulé d'une façon
très-neuve. Il est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer, à la fin
de la première reprise: en _ut_, en _si bémol_, en _ré mineur_, en _la
mineur_, en _la bémol_, ou en _ré bémol_, comme la plupart des morceaux
de ce genre, c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à _la naturel
majeur_ que la modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie
pastorale, en _fa_ comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en _ré
majeur_. Il y a quelque ressemblance dans la couleur de ces
enchaînements de tons; mais l'on peut remarquer encore d'autres
affinités entre les deux ouvrages. Le trio de celui-ci (_presto meno
assaï_), où les violons tiennent presque continuellement la dominante,
pendant que les hautbois et les clarinettes exécutent une riante mélodie
champêtre au-dessous, est tout à fait dans le sentiment du paysage et de
l'idylle. On y trouve encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessinée
au grave par un second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol
dièse_, dans un rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps,
et en accentuant le _sol dièse_, quoique le _la_ soit la note réelle. Le
public paraît toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage.
Le finale est au moins aussi riche que les morceaux précédents en
nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants.
Le thème offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_,
mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour
l'Åil plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus
dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et
la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan
chevaleresque du thème de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les
instruments à vent dominaient moins les premiers violons chantant dans
le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la
mélodie en dessous par un trémolo en double corde. Beethoven a tiré des
effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la
transition subite du ton d'_ut dièse mineur_ à celui de _ré majeur_.
L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit,
la grande pédale sur la dominante _mi_, brodée par un _ré dièze_ d'une
valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve
amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le _ré naturel_ des
parties supérieures tombe précisément sur le _ré dièse_ des basses; on
peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au
moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi
cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _ré
dièze_ ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le _mi_
exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La
coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire,
et bien digne de terminer un pareil chef-d'Åuvre d'habileté technique,
de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.
VIII
SYMPHONIE EN FA
Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conçue dans des
proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si
elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première
symphonie (en _ut majeur_), elle lui est au moins de beaucoup supérieure
sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style
mélodique.
Le premier morceau contient deux thèmes, l'un et l'autre d'un caractère
doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter
toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon tout Ã
fait inattendue (la phrase commence en _ré majeur_ et se termine en _ut
majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure sur l'accord de
septième diminuée de la sous-dominante.
On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux
douces émotions, en est détourné tout à coup par une idée triste qui
vient interrompre son chant joyeux.
L'_andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut
trouver ni modèle ni pendant: cela tombe du ciel tout entier dans la
pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons
à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui
qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués,
frappés huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le léger dialogue _a
punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une
indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant
des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La
phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun,
dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui
succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le
temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions
harmoniques des hautbois, des clarinettes, des cors et des bassons,
intéressent si fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant,
au défaut de symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par
la mesure de silence surajoutée.
Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus
longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la
fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la
carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que
cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour
lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au
moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, Ã
vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été
subitement obligé de finir, fait se succéder en _tremolo_, dans les
violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bémol_ (sixte,
dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois
précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent
_Felicità _, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette
boutade.
Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn remplace ici
le _scherzo_ Ã trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a
fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si
ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la
vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le finale, au
contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et
développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux
parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un
crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison.
L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes
de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez
prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence.
En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer
ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre
toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et des
hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordées en octave
martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thème, les
violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bémol_ de l'accord
de septième dominante, précédées de la tierce _fa_, _la_, fragment de
l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée
par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne
choque point du tout; loin de là , grâce à l'adroite disposition des
instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette
agrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne
pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre,
celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution
de ce final: c'est la note _ut dièse_ attaquée très-fort par toute la
masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un _diminuendo_
qui est venu s'éteindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est
immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thème en
_fa_; et l'on comprend alors que l'_ut dièze_ n'était qu'un _ré bémol_
enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième
apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect;
l'orchestre, après avoir modulé en _ut_, comme précédemment, frappe un
véritable _ré bémol_ suivi d'un fragment du thème en _ré bémol_, puis un
véritable _ut dièse_, auquel succède une autre parcelle du thème en _ut
dièze mineur_; reprenant enfin ce même _ut dièze_, et le répétant trois
fois avec un redoublement de force, le thème rentre tout entier en _fa
dièse mineur_. Le son qui avait figuré au commencement comme une _sixte
mineure_ devient donc successivement, la dernière fois, _tonique majeure
bémolisée_, _tonique mineure diésée_, et enfin _dominante_.
C'est fort curieux.
IX
SYMPHONIE AVEC CHÅURS