Je suppose qu'un étranger, venu chez nous, à un an de distance, se donne
pour tâche de comparer ce qu'est aujourd'hui Paris à ce qu'il était,
jour pour jour, l'année dernière[18]. A coup sûr il n'en pourra croire
ses yeux.
[Note 18: Écrit en mai 1872. Depuis on a oublié à qui Paris et la France
doivent cet _ordre moral_ que M. Thiers a assuré pendant deux ans.]
L'an passé, à pareille époque, je me souviens de l'émotion et de
l'angoisse qui me saisit lorsque, par une petite porte, dont on allait
bientôt baisser le pont-levis, je pénétrai dans Paris, ma valise à la
main. Il me semblait que j'entrais dans une ville inconnue. Nous étions,
mes compagnons et moi, les premiers qui franchissions, sans permis
spécial, les fossés des fortifications. La veille, on se battait encore.
La lutte venait à peine de finir et l'atmosphère en paraissait toute
chaude. Des soldats couverts encore de poussière se tenaient aux
remparts, les capotes salies et l'air harassé. En face d'eux, du côté de
Saint-Denis, les Prussiens avaient établi des batteries d'artillerie
et des terrassements. Quand on entrait dans la ville, la première
impression était celle d'un homme qui met pour la première fois le
pied dans un désert. Les maisons étaient closes et les rues vides. On
apercevait çà et là quelque passant qui hâtait le pas. Des trous de
balles tout frais ponctuaient les murailles, et, en plus d'un endroit,
des piquets de bois indiquaient la place où gisaient des cadavres.
Comme nous approchions d'une de ces fosses, un homme qui errait par là,
nous dit:
--Ils sont sept là-dedans. Le dernier qu'on y a jeté, c'est le
charbonnier.
Et il nous montra du doigt une boutique de marchand de coke dont les
volets, déchiquetés par des coups de feu, pendaient le long de la
devanture comme les ailes d'un oiseau blessé. Le _charbonnier_ s'était
retranché dans son logis et, seul, il avait combattu jusqu'au moment où
la troupe, enlevant d'assaut la boutique, avait fusillé le boutiquier.
J'ai revu, l'autre jour, cette bicoque. Elle est toujours vide, toujours
close, et l'enseigne porte toujours le nom du mort. Un petit écriteau
collé sur les volets brisés dit simplement: _Boutique à louer_.
C'était par le quartier de Flandre, qui précède le faubourg
Saint-Martin, que nous entrions, curieusement regardés par toute cette
population, qui s'étonnait de voir rentrer _un étranger_. Au coin d'une
rue, des petites filles qui causaient s'interrompirent pour dire toutes
surprises:--Tiens, _un monsieur_!
Un chapeau haut de forme était, paraît-il, devenu une curiosité dans ce
coin de la grande ville.
Des drapeaux tricolores improvisés flottaient à toutes les fenêtres.
On lisait, à l'angle des carrefours la proclamation du maréchal de
MacMahon, affichée depuis le matin. Le long des boulevards extérieurs,
le terrain était semé et comme couvert de croix de carton bleu qui
étaient des enveloppes de cartouches déchirées. On pouvait voir et
ramasser partout des balles de plomb aplaties, devenues semblables à
des pruneaux secs. Pauvre Paris! Quel silence! Quel recueillement de
cimetière! Des maisons effondrées attiraient et retenaient les regards.
On apercevait, de loin en loin, des pompiers, noirs de suie, les
vêtements sordides, qui se rafraîchissaient après une semaine de rude
besogne. Ce qui navrait, c'était l'odeur étrange faite d'une double
odeur d'incendie et de tuerie qui vous saisissait à la gorge. On
avait peur d'avancer de crainte de rencontrer, à chaque pas, une ruine
nouvelle. Toute cette ville, ces rues, ces boulevards sentaient le
crime.
Du côté de la Roquette et de Belleville, les traces du combat étaient
encore visibles. Un amas sans nom de fusils brisés, de tambours crevés,
de vareuses déchirées, de pantalons à bandes rouges, de képis déformés,
de ceinturons, de gibernes s'élevait à demi poudreux, à demi sanglant,
sur la place de la mairie du onzième arrondissement, au pied de la
statue de Voltaire, qui semblait ricaner de la folie furieuse des
hommes. L'emplacement des barricades restait encore visible et les pavés
n'étaient pas tous remis dans leur alvéole. Au coin du boulevard du
Prince Eugène et de la place du Château-d'Eau, à l'endroit où avait été
frappé Delescluze, des artilleurs disaient à chaque instant:
--Enlevez un pavé de la barricade!
Bien des gens du quartier enlevaient le même pavé qu'ils avaient été
peut-être contraints de remuer quelques jours auparavant.
Celui qui a vu un tel tableau ne l'oubliera jamais, et pouvait alors
douter que Paris redevînt un jour ce qu'il avait été naguère. Les
boulevards, encombrés de réverbères broyés, de branchages coupés par
les obus ou les balles, de plâtras, d'ardoises, de carreaux émiettés,
ressemblaient à un camp improvisé. Les troupes bivaquaient sur ces
débris. La colonne de Juillet était trouée de projectiles. On se
montrait, sur le canal, les tonneaux de pétrole que les fédérés avaient
essayé de pousser sous la voûte pour faire sauter ce coin de Paris.
L'huile minérale miroitait sur l'eau du canal et la faisait ressembler,
avec ses reflets violacés, à quelque lac bitumineux.
L'entrée de la rue de la Roquette, avec ses maisons incendiées, gardait
un aspect de sépulcre. Il y avait là une large plaie béante et fumant
encore. On montait vers le Père-Lachaise et, le long du chemin, tout
près des prisons, des baïonnettes fichées en terre indiquaient les
endroits où avaient été enfouis les corps des fusillés. Mais le
spectacle vraiment épouvantable et quasi fantastique attendait le
passant dans l'intérieur du cimetière. C'était là qu'avait eu lieu le
dernier épisode de cette bataille de sept jours, là que les fusiliers
marins, corps à corps, avaient combattu l'insurrection dans son dernier
refuge. On s'était entretué sur la tombe des morts. Des tombeaux brisés
par les obus laissaient apercevoir l'ombre sinistre de leurs caveaux.
Des fédérés s'étaient tapis là, à la dernière heure, et ces fosses
mortuaires avaient vu des duels atroces à l'arme blanche.
Sur les tombes, les monuments funéraires, apparaissaient des mains
noires ou sanglantes. C'étaient les combattants qui, pour s'échapper,
avait essuyé leurs doigts, noirs de poudre, à la pierre de ces tombeaux.
Ces traces, ces ombres de mains répétées çà et là, produisaient un
effet singulier. Sur la hauteur, tout près du tombeau de Balzac et de
Souvestre, à l'endroit où le Rastignac du romancier considère Paris en
lui disant: _A nous deux!_ on retrouvait la trace de la batterie fédérée
qui, au hasard, avec un redoublement de rage, avait à la fin bombardé la
ville. Des débris de bouteille, des flacons de kirsch ou de rhum vidés,
avec étiquettes jaunes ou rouges, traînaient dans la terre glaise
pétrie par les talons des combattants, et où apparaissaient, boueux,
les détritus de la lutte: baïonnettes tordues ou crosses cassées de
chassepots.
Puis, quand on détournait les yeux du cimetière bouleversé, aux marbres
broyés, aux tombeaux éventrés, et quand on reportait ses regards sur ce
grand Paris, étendu là, aux pieds de la ville morte, on voyait, dans
ce tas immense de maisons, des foyers d'incendie qui fumaient encore
et lançaient au ciel leur vapeur noire. C'était, à droite, le Palais de
Justice, les Tuileries, l'Hôtel de Ville, la Légion d'Honneur, la Cour
des Comptes, et, à gauche, le Grenier d'abondance aux lueurs bizarres,
livides, verdâtres ou pourprées. Et l'on demeurait confondu, regardant
toujours cette ville, un moment menacée du sort qui a dévoré en 1872 une
partie d'Yéddo, et au-dessus de laquelle le Mont-Valérien, se détachant
sur l'horizon, semblait veiller comme un géant armé.
Ce qui me frappa surtout dans cette course à travers Paris ruiné, dans
ce voyage parmi les décombres, ce fut, dans un coin du Père-Lachaise, un
homme et un enfant accroupis et occupés à réparer les dégâts commis sur
une tombe.
L'homme était un ouvrier, jeune encore et vêtu, ce jour-là, de l'habit
des dimanches, très-propre. Il était pâle, l'air triste et fatigué. Il
avait l'air honnête et bon. Un genou en terre, avec une petite pelle de
bois comme en ont les enfants pour jouer _à bâtir_, cet homme égalisait
doucement, soigneusement, une couche de terre encadrée d'une bordure
de buis, et que, dans la lutte, les combattants avaient dû fouler aux
pieds. Il mettait à accomplir cette tâche une attention absolue et
touchante. On sentait que c'était pour lui une affaire et comme un
devoir. Il redressait la croix de bois noir qui s'était inclinée, il
remettait en ordre les rameaux de buis que la boue avait souillés ou
les talons écrasés. Et, peu à peu, lorsqu'il voyait que le tombeau
«reprenait tournure,» on surprenait un sourire doucement satisfait qui
relevait sa moustache noire.
L'enfant maintenant s'était mis debout et ses petits bras croisés
derrière le dos, il regardait travailler son père. Qu'il avait l'air
sérieux et recueilli, ce bambin tout blond, tout rose, tout rouge
plutôt, avec de bons yeux bleus, limpides et grands ouverts! Lui aussi
paraissait pénétré de la tâche à remplir. Et moi, au bout d'un moment,
après avoir considéré ce groupe silencieux du père et de l'enfant, je
m'approchai doucement et je lus sur la croix, par-dessus l'épaule de
l'homme: _Alexandre Dichart, mort à trois ans et demi, le 30 janvier
1871._»
C'était la tombe du _petit frère_ que venaient ainsi soigner le père et
ce «grand frère» qui n'avait pas cinq ans. Tout ce que ce pauvre homme
avait vu, lui, dans la lutte farouche des sept jours, tout ce qu'il
avait évoqué, à travers les nuages de la fumée du combat et de
l'incendie, c'était cette tombe d'enfant, ce coin de terre où reposait
le premier-né et, quand on lui disait qu'on se battait là-bas, au
Père-Lachaise, il songeait à cela, qu'on allait ravager la tombe du
petit.
Alors, quand tout fut fini, que la guerre civile laissa échapper son
dernier râle, il s'habilla, prit l'aîné par la main et monta vers la
colline où reposait l'autre, réparant, tandis que Paris sortait à peine
de ses ruines, la ruine, plus pénible pour lui que celle des palais, la
ruine du tombeau de son enfant.
J'ai songé bien souvent à ce tableau touchant qui m'apparut, comme une
idylle, au milieu des hideurs des lendemains de bataille. J'y songe
encore maintenant que Paris tout entier a fait ce que faisait ce père,
au dernier jour de mai 1871. Paris, en effet, a tout réparé, tout effacé
et, par un prodige de vitalité particulière, le voilà qui célèbre le
bout de l'an lugubre de ses deuils par des courses à Chantilly et une
sorte de renaissance incroyable.
Je défie l'étranger dont je parlais tout à l'heure de reconstituer,
même par le passé, le Paris effondré dont il est question plus haut.
En sortant un après-midi du palais de l'Industrie où l'exposition
d'horticulture complète l'exposition de l'art, et où les rouges
fuchsias, les cinéraires mélancoliques, les géraniums, les pensées, les
agaves semblables à des hérissons, les cactus admirables et difformes
servent d'encadrement aux bronzes de Carpeaux ou aux plâtres de
Falguière, le touriste descend, je suppose, vers la place de la Concorde
et sauf la ville de Lille, qui demeure encore enfermée dans sa baraque
de planches, et une des fontaines qui n'est pas reconstruite, il
retrouve ce coin de Paris tel que jadis, plein d'équipages, de soleil et
de lumière. Les balustrades brisées par les obus sont remises en
état, les plaies sont fermées, les blessures effacées. Chose étrange!
Encadrées par les masses de verdure où les cônes blancs des fleurs de
marronniers piquent leur note printanière, les ruines des Tuileries
ont, par ces beaux jours, des aspects féériques. Du fond de la voûte de
verdure qui rend si charmante la terrasse des Feuillants, le pavillon
dénudé, léché par la flamme, mais où l'air circule, apparaît comme une
merveille. Hélas, les choses tombées ont leur poésie, et ces ruines
grandioses laissent loin derrière elles celles du palais d'Heidelberg!
Les arcades du ministère des finances, ce Colysée en miniature, ont été
abattues. Il ne reste du bâtiment qu'un coin de salon, dont on aperçoit
encore les sculptures dorées. Le soubassement de la colonne Vendôme
ressemble à un dé gigantesque sur lequel on aurait posé une énorme
couronne d'immortelles. L'Hôtel de Ville est toujours découpé à jour et
comme décharné, mais ce squelette a son élégance. Partout ailleurs,
les ruines sont réparées et relevées. La rue Royale, ce brasier de l'an
passé, rit au soleil, blanche comme la blanche Cadix, avec des maisons
neuves. La Porte-Saint-Martin va renaître de ses cendres. C'est un
prodige que cette résurrection, cette renaissance. Paris, cette fois,
est bien redevenu Paris.
Il caracole au Bois, dans ce Bois à demi rasé, coupé, mais charmant
encore. Il se promène au concert du soir, il applaudit l'Alboni, il se
presse au Salon. Il vit, en un mot, et non pas d'une vie factice. Il
travaille surtout et s'apaise. Je me suis donné cette satisfaction
d'errer, en manière de flânerie, sur les boulevards extérieurs,
quartiers perdus pour les _boulevardiers_ d'habitude et qui gardent
encore leur physionomie primitive et populaire. Tout ce petit monde,
redevenu laborieux, prend l'air pur du soir, doucement s'assied sur les
bancs et respire. Ou bien il se presse devant quelque loterie en
plein vent, quelque débitant de poudre dentifrice, quelque vendeur de
macarons. Aux pieds des buttes Montmartre, du côté de Ménilmontant, aux
endroits où l'an dernier, la bataille fut la plus chaude, Paris a
repris son aspect pacifique et curieux. Il y a toujours foule autour des
chanteurs en plein vent, virtuoses populaires qui, le doigt râclant la
guitare, jettent leurs chansons au vent du soir.
Rien de plus intéressant que d'étudier les groupes qui se forment autour
de ces ténors de la rue, et c'est là qu'on se rend bien compte de ce
que pense, sent, aime la foule. Deux bougies plantées dans des verrières
éclairent l'étalage de chansons que débite le chanteur. Ces petits
cahiers de deux, quatre ou dix sous, sont enveloppés de papiers rose ou
bleu. Debout sur un tabouret, le chanteur domine la foule. Une femme
en bonnet se tient à ses côtés, tendant les cahiers au public. Les
amateurs, tenant le cahier à la main, suivent sur le papier la chanson
qu'_interprète_ le chanteur, et, à demi-voix, apprennent et répètent
l'air que l'autre chante tout haut.
Ce sont, presque toujours, à cette heure, des chansons apaisées,
attristées, célébrant l'héroïsme des petits, les souffrances de nos
prisonniers, le dévouement et le malheur des soldats, qu'apprend et
répète la foule. Le virtuose, d'une voix lente, achève le refrain du
Français captif à Magdebourg et qui dit à l'oiseau venu de France:
Petit oiseau, retourne, quitte moi!
est assez ici de malheureux sans toi
Ou encore, c'est la charge des cuirassiers de Reichshoffen, le drapeau
du 3e zouaves, toute une série de complaintes patriotiques nées de
l'amertume de la défaite et qui ne sont point sans valeur morale, si
elles n'ont que bien peu de qualités littéraires. D'autres fois, la
veine satirique du peuple se fait jour dans quelques refrains comme _les
Coupures_, où l'on rit du papier-monnaie, où comme dans _Galurin_, où
un ivrogne se plaint que l'on impose les alcools; mais, en somme, le
sentiment qui domine dans toutes ces productions tout à fait éphémères,
mais très-caractéristiques, c'est le besoin, même inconscient
d'amendement et de réforme, de «régénération»; puisque le mot est à
l'ordre du jour.
_Soyons sérieux_, répète une chanson dont j'ai retenu ces quatre vers:
Qu'à l'ouvrage chacun se rue
Pour notre pays endetté;
Plus de révolte dans la rue,
Le travail, c'est la liberté!
Et la foule, au refrain, reprend avec le chanteur: _Soyons sérieux_. Au
fond, il y a dans tout ceci des symptômes qui font plaisir. Peut-être
bien (chose incroyable!) que la leçon subie par la France ne sera point
perdue. Ce qui se passe dans les quartiers populaires nous pourrait le
faire espérer, mais en revanche ce qu'on aperçoit dans les faubourgs
aristocratiques nous cause bien quelque doute.
Ce n'est pas qu'on chante de ce côté, mais c'est qu'on expose une
quantité considérable de petits factums et de petites images qui donnent
à ces rues du faubourg Saint-Germain un aspect tout particulier. On se
croirait certes dans une autre ville que Paris. Ce ne sont partout que
photographies de Henri V et petits cahiers de biographies royalistes
louangeuses. Ici le comte de Chambord apparaît cuirassé comme François
Ier, portant sur les épaules un manteau fleurdelysé et recevant
l'accolade de Jésus-Christ lui-même qui lui apporte la couronne de
France. Là, ce même comte de Chambord, assis sur le trône de ses pères,
donne audience à un groupe de jeunes femmes, dont l'une représente la
Religion, l'autre la Foi; une troisième, la Vertu; une quatrième, la
Charité; et d'autres encore, l'Alsace et la Lorraine. Dans le fond du
dessin photographié à des milliers d'exemplaires, François Ier, Henri IV
et Jeanne d'Arc, son étendard à la main, contemplent, en souriant, cette
aimable audience royale. Ces tableaux sont partout, à tous les étalages,
dans ce bienheureux faubourg.
Il y a aussi les cartes de géographie, cartes destinées à prouver que
la dynastie des Bourbons seule a fait le bonheur de la France. Les
provinces conquises par la monarchie y sont doucement marquées d'une
teinte rose; celles qu'a perdues l'empire y figurent sous une couche de
couleur noire. Quant aux conquêtes de la République et à l'unification
de la patrie faite par elle, il n'en est pas question. Cette propagande
royaliste multiplie également les brochures: _Henri V raconté par un
paysan_, _Henri V, père du peuple_, etc., sans compter les prédictions
de ce curé poitevin qui nous promet, pour dix sous, une série
interminable de malheurs, lutte civile, réédification passagère de
l'empire, guerre de sécession dans nos provinces du Midi; bref, un
cortége de fléaux auquel la bienheureuse venue de Henri V mettra seule
une fin dans un ou deux ans d'ici.
Tout cela ne serait, à la vérité, que fort comique, si ce travail de
termites ne finissait par ébranler l'espérance et par mettre le doute
dans les esprits. Et pendant que, dans ces quartiers légitimistes, ces
emblèmes monarchiques, les portraits de M. de Chambord, entourés d'un
cadre orné de la fleur de lis, et les photographies politico-religieuses
s'étalent chez tous les libraires et les marchands d'objets de
sainteté,--les brochures bonapartistes se glissent ailleurs aux
devantures de certains vendeurs de livres et les portraits des
souverains déchus, portraits faits récemment à Londres, réapparaissent
rue Vivienne et rue de la Paix, dans des poses pensives faites pour
attendrir les âmes sensibles au malheur.
Mais comme il faut des photographies pour tous les goûts, dans les
quartiers bourgeois et même populaires, voici qu'on s'arrête maintenant
devant une image nouvelle qui s'appelle _le rêve de M. Thiers_. Le
président de la République est représenté assis, accoudé et songeant.
Dans le fond du dessin apparaît une famille de braves gens, heureuse et
souriante, puis un paysan poussant la charrue. Enfin la France, guidée
par la République vers un champ de blé opulent, vers cette image
palpable du bonheur qui a pour nom: l'_abondance_. Va pour un tel rêve,
et si ce n'est qu'un songe, encore sera-t-on satisfait de l'avoir bercé,
un moment, et d'avoir caressé cette espérance! Mais remarquez combien
la physionomie de M. Thiers, vouée si longtemps aux coups mordants du
crayon et à la caricature, prend peu à peu des traits populaires. M.
Thiers devient de cette façon et restera pour l'avenir une sorte
de bonhomme Béranger, plus petit de taille, plus malicieux et plus
narquois, mais plus résolu aussi, plus actif et qui aura remis en selle
son pays désarçonné[19].
[Note 19: A un an de distance, on voit, aujourd'hui, le chemin fait par
la coalition monarchique et l'on peut, par là, mesurer l'ingratitude des
partis. Mais quoi! est-il bien à jamais évanoui le _rêve de M. Thiers_?
(24 mai 1873.)]
L'HÔTEL-DE-VILLE
(Juin 1871)
I
S'il existait un monument que la rage des pétroleurs dût épargner,
c'était l'Hôtel-de-Ville, le coeur même de la cité parisienne, le
monument en quelque sorte sacré où, glorieuse et tourmentée, avait
défilé notre histoire.
L'Hôtel-de-Ville, en effet, n'était pas seulement une merveille
artistique, une des élégances les plus pures de la Renaissance; c'était
aussi une sorte de temple où revivaient, tout palpitants encore, des
souvenirs, et où revenaient, en quelque sorte, des ombres. Tout le passé
de la grande ville semblait être enfermé là. Toutes ses fièvres, toutes
ses grandeurs, tous ses héroïsmes, toutes ses misères semblaient s'y
entasser et s'y coudoyer. On eût dit que, dans ces longs couloirs,
parfois l'ombre de quelque prévôt des marchands y saluait le fantôme
d'un frondeur ou d'un membre de la première Commune. Chaque coin du
monument avait sa légende, chaque pièce évoquait une tradition, une
chronique, une date, et l'on ne sait ce qu'il faut regretter le plus,
ou de ce grandiose nid à souvenirs, ou de ce chef-d'oeuvre d'un art
inimitable et charmant.
Ruiné, incendié et dévasté, l'Hôtel-de-Ville reste du moins la plus
superbe des ruines parisiennes. Son harmonie primitive a fait place à un
pittoresque et funèbre désordre qui serre le coeur, tout en offrant
aux yeux un de ces spectacles horriblement beaux que gardent de tels
écroulements. La masse de l'édifice est percée à jour, léchée et rongée
par la flamme. Les pavillons de droite et de gauche laissent pénétrer
par les plaies béantes des fenêtres le soleil, qui éclaire en pleine
lumière les monceaux de détritus, la poussière et les plâtras, et qui
se joue dans les ouvertures, dans les brèches et les lézardes de
l'incendie. Les lignes brisées de l'édifice semblent découpées et
déchiquetées par un caprice bizarre et cruel. Les figures qui entourent
le cadran d'horloge, que nous avons tant de fois vu allumé durant la
nuit comme un oeil de cyclope au fronton du monument, ont été décapitées
et cassées à mi-corps. Le campanile, où, pendant les soirées de
bombardement, lors du dernier siége, on montait pour interroger les
lueurs sinistres des batteries à l'horizon, ce campanile élégant s'est
écroulé, s'est abîmé dans les flammes. Plus rien ne reste de lui! Il
faut tout un travail d'imagination pour le retrouver, tel qu'il était,
droit et fier, s'élançant au-dessus de la ligne correcte des toits.
Maintenant, seules, les hautes cheminées se dressent avec leurs
lignes sévères et tristes au-dessus du squelette du monument et de
l'amoncellement des ruines.
La Commune avait fait enlever de la porte du milieu la statue de bronze
d'Henri IV. Le profil déformé de la statue se dessine encore sur la
muraille, découpé comme une ombre chinoise. Une plaque de marbre noir,
où se déchiffrent des lettres étranges, gravées verticalement, était
placée sous la statue du Béarnais. Les statues de grands hommes qui,
debout dans leurs niches, formaient le long de l'Hôtel-de-Ville comme
l'aréopage défunt et immortel de la cité, ont eu leur part dans la
catastrophe. Déjà blessées par les balles au 22 janvier, elles sont
ou tombées ou brisées à demi dans la terrible nuit de mai. Juvénal des
Ursins a été coupé en deux comme par un boulet. D'autres montrent leurs
bras devenus des moignons, leurs jambes broyées, leur torse criblé.
Côte à côte, Pierre Lescot et Jean Goujon, ces deux ouvriers sublimes,
semblent défier le sort et la barbarie, leur maillet, leurs outils
d'artistique travail à la main.
C'est cependant par cette porte du milieu que, tant de fois, poussé par
des courroux divers, s'est précipité le flot populaire! C'est du haut
de ce perron qu'ont été tour à tour acclamés tous les gouvernements de
France! Les Frondeurs, aux jours des _mazarinades_, ont passé par cette
porte, hurlant et chantant. Les vainqueurs de la Bastille y sont entrés,
apportant les trophées arrachés à la noire citadelle. Au 10 août, au
9 thermidor, la Révolution y a roulé ses vagues formidables, sa mer de
vainqueurs et de vaincus. C'est là que Lamartine a parlé: «Prenez garde,
disait-il le 17 mars 1848, les 18 brumaire du peuple pourraient amener
les 18 brumaire du despotisme!» C'est là que Barbès, au 15 mai, est
entré, croyant sauver la République. Tous les personnages qui ont
contraint la renommée à garder leurs noms en ces dernières années, ont
défilé sous cette voûte, et ouvert ou enfoncé cette porte pour entrer
dans l'histoire.
Quelle ruine! Et si ces pierres calcinées, rougies de tons de brique ou
noircies par la flamme, pouvaient parler! Ils ne comprenaient donc
pas, ceux qui vouaient un tel monument à la destruction, qu'ils
anéantissaient la tradition même, la pétrification superbe des idées et
des espérances parisiennes? Qu'était-ce que l'Hôtel-de-Ville, sinon la
maison commune, le _parloir du peuple_ succédant au vieux _parlouër aux
bourgeois_ du moyen âge?
Jadis, au VIe siècle, le corps municipal de la cité parisienne
était composé de ce qu'on nommait le «corps des négociants par eau»,
les _nautes_ défenseurs. Ville de matelots, créée au début, défendue
au dénoûment par des marins; sous Clovis, ces conducteurs de barques
régnaient et commandaient, représentant tout le commerce. Puis le
titre s'éteignit. Les _mercatores aquæ_, les _marchands d'eau de Paris_
devinrent les citoyens, les bourgeois de Paris. Et leur confédération,
la _hanse_ de ces bourgeois, donna naissance à la «compagnie française»
qui devait instituer l'Hôtel-de-Ville. Humble hôtel-de-ville tout
d'abord, sorte de baraquement, une grande pièce où l'on délibérait sur
les affaires publiques; puis on se transporta sur la place de Grève,
dans cette _Maison aux piliers_ qui resta debout même après que Domenico
Boccaredo, _Domenico da Cortone_, eut en 1549, sous Henri II, commencé
l'édification du monument que 1871 à détruit. Qui ne reconnaissait, dans
ces humbles et laborieux bourgeois du moyen âge, les vrais frères de la
Commune libre, la Commune qui fonde, non celle qui détruit, pacifique
Commune s'occupant du travail des citoyens, du négoce des marchands,
des droits de tous; et non la Commune qui combat, qui lève les armées,
contraint tout homme à prendre un fusil pour la guerre civile et attente
ainsi à la liberté de l'individu autant qu'au droit de l'État?
Il est bien difficile de reconstruire, même par la pensée, ce qu'était,
il y a six mois, il y a trois mois, l'Hôtel-de-Ville, en parcourant ces
cours encombrées de débris, en se risquant dans ces galeries écroulées
et mises à jour comme les arcades d'un cloître. Dès les premiers pas,
l'odeur, l'éternelle odeur de mort, de salpêtre et de plâtre vous saisit
à la gorge. On aperçoit, par la grande porte, l'amas de choses écroulées
que déblaient les maçons, poussant leurs brouettes sur les rails d'un
petit chemin de fer spécial qu'on a construit. Ces hommes sifflent ou
fredonnent en faisant l'ouvrage. Ils commencent l'oeuvre de réparation.
La Commune a surtout assuré le droit au travail à deux corps de
citoyens, les pompiers et les maçons.
Nous jetons un regard sur ces murs noircis par la fumée ou couverts par
l'incendie d'une étrange teinte rose. Des lambeaux d'affiches au papier
jauni pendent encore çà et là, ironiques: _Commune de Pari_, dit l'une,
_19 avril 1871, 5 h. 27 soir. Guerre à exécutive. Bonnes nouvelles
d'Asnières et de Montrouge. Ennemis repoussés_. Et l'autre: _Appel est
fait aux artificiers et ouvriers spécialement attachés à la préparation
des fusées percutantes des obus_. A nos pieds des fragments de marbre,
de sculptures, gisent à terre. Mais le sol presque tout entier est fait
d'une couche de poussière et de plâtre. Une cour immense s'ouvre devant
nous, vide et nue, bordée par des arcades ruinées à demi, des pans de
murailles nues; c'est la cour de Louis XIV. Est-il possible? Quoi! voilà
ce qui reste de ce portique supporté par les colonnes de marbre aux
chapiteaux dorés, de ces médaillons en terre cuite, dignes de Luca della
Robbia, qui brillaient et égayaient ce bijou architectural; voilà ce qui
survit de cette frise aux inscriptions glorieuses, de cet escalier
de stuc et de marbre, d'une construction élégante et qui menait à la
galerie des Fêtes? Voilà ce que le désastre nous laisse de tout ce qui
était le luxe et la séduction du monument municipal? Rien, absolument
rien; le vide, le néant, la fumée!
C'était là qu'avaient passé les souverains et les visiteurs illustres;
là que M. de Bismarck, en 1867, tandis que le roi son maître parcourait
la salle de bal, entouré, regardé curieusement, c'est là que le
ministre était descendu, voulant une place à part dans la curiosité ou
l'inquiétude publique, et, pressé par la foule, son casque de cuirassier
sous son bras gauche, causait, nu-tête et souriant, aux dames et à ceux
qui l'entouraient.
L'aspect était féerique de cette cour blanche et dorée, aux jours de
réceptions et de fêtes. Les hautes tiges des arbustes, les couleurs
des magnolias se mariaient aux blancheurs marmoréennes des colonnettes
ioniennes. Parfums et fleurs, griseries de la vue et des sens, la
mélodie de la galerie arrivait à travers les plantes. Les ruissellements
d'épaules blanches, des robes traînantes, les éclairs des regards et des
parures se croisaient, se confondaient sur les marches de l'escalier
en fer à cheval. J'y ai vu, aux heures de siége, des mobiles dormir,
enveloppés dans leurs couvertures de laine, des gardes nationaux manger,
à la lueur des lampes, leur repas, et des médecins faire, à cette même
place où tour à tour la reine Victoria, le roi Guillaume, le czar, les
empereurs avaient passé, un cours pratique de pansement à la légion de
brancardiers organisée pour les champs de bataille. Quelle antithèse!
cette cohue de souverains, et, au lendemain de ces rêves, ce réveil: un
groupe d'hommes en blouse d'uniforme, têtes nues, écoutant un docteur
qui leur explique, en leur montrant des brancards neufs et demain tachés
de sang, comment on ramasse un blessé et comment on le couche sur la
toile du brancard!
On a retrouvé, dans l'entassement de détritus qui couvrait la cour Louis
XIV, déblayée aujourd'hui, la statue de Louis XIV, qui était debout,
sous le portique, faisant pendant à une statue de François Ier!
L'explosion d'un amas de cartouches avait enlevé le roi-soleil de son
socle et l'avait projeté, sans lui casser un ongle, à plusieurs mètres
de là, dans un amas de décombres.
Au 31 octobre, ce fut par cette cour que l'envahissement commença; les
maires de Paris délibéraient dans la salle du conseil municipal qui
donnait sur la cour par le petit et coquet escalier. Assis devant leurs
pupitres de bois d'acajou, ils venaient de fixer la date des prochaines
élections municipales, lorsque M. Mahias s'écria: «Nous ne sommes plus
maîtres de la situation!» La foule entrait, en effet, se ruait sur
l'escalier de marbre, pénétrait dans la salle, grimpait sur les
pupitres, prenait la parole, applaudissait, sifflait, et, regardant les
peintures d'Yvon qui décoraient la salle, se mettait à en lacérer une.
C'était celle qui représentait _Napoléon III remettant à M. Haussmann le
décret d'agrandissement de la ville de Paris_. Peinture médiocre comme
toutes ses voisines, Clovis ou Philippe-Auguste. La foule demeura
là pendant toute l'après-midi, broyant les pupitres sous ses talons,
cassant le nez des bustes et emportant les lampes. La vue de cette
salle, le lendemain, était pitoyable.
Cette fois, pourtant, elle avait épargné la Galerie des fêtes, la
galerie superbe qui donne sur la caserne Lobau, et qui, maintenant,
n'est qu'une ruine. _Galerie des fêtes_, quel nom pour cette chose
brûlée et broyée, pour ces colonnes que la flamme a rongées, découpant
les rondelles de pierres comme des ruines séculaires, quel nom pour
cette grande salle vide et morne dont l'armature de fonte rouge, tordue,
pendant au plafond comme une ostéologie, et dont le plancher semble prêt
à s'écrouler sous les pas. Aux larges fenêtres illuminées les soirs de
bal, pendent, lugubres, des débris de volets, des lambeaux brûlés de
stores, pareils à des bouts de papier à demi consumés; le vent ballotte
ces détritus; une blanche statue, encore debout au dehors, se détache
sur le vide et semble veiller sur ces ruines; on cherche vainement dans
la courbe des voûtes, trace des peintures de Lehmann. Tout est écaillé,
perdu, anéanti. Quel désert! et quels lendemains aux fêtes du préfet! Le
vent s'y engouffre, et les perspectives des quais apparaissent par
les larges brèches. _E finita, e finita la musica!_ Une affiche de la
Commune, collée sur une colonne cannelée, semble signer tristement cette
épouvantable ruine.
Épouvante, est-ce bien le sentiment qu'on éprouve? Non, le sentiment
artistique est si puissant, le désastre a fait de ces choses somptueuses
des choses si belles, qu'on s'arrête et qu'on admire. Les eaux-fortes de
Piranési ont de ces profondeurs superbes, les premiers plans de Claude
Lorrain nous ont habitués à ces arcades merveilleuses qui encadrent
ces fonds blancs de ruines, ces murs consumés, ces éboulements, et,
par-dessus, le ciel bleu, railleur dans la profondeur calme de son
éther.
Là, dans cette partie ruinée du bâtiment, tous les points de vue sont
saisissants. La vue prise de l'escalier des fêtes sur la cour des
bureaux est attristée comme Ninive. Puis, si l'on se détourne, on
retrouve, au contraire, des ruines en quelque sorte attirantes. De ce
côté on aperçoit, se succédant l'une à l'autre, dans leur solitude, la
_salle des Prévôts_, où l'on retrouve encore, à demi-calcinées, rongées,
pareilles à des têtes de mort décomposées, les faces graves de ces vieux
et honnêtes prévôts des marchands qui tinrent les destinées de Paris;
puis, après cette salle, le salon des arts, où Delacroix avait signé
quelques décorations, et le salon de Napoléon, dont le plafond, peint
par Ingres, représentait l'_Apothéose de Napoléon Ier_. Tout est
détruit. De lugubres fils de fer pendent comme des serpents le long de
ces murailles, et les vestiges de peintures ne sont plus que des squames
de peau malade. Une figure décapitée, éventrée, demeure comme un spectre
contre la muraille. Près de là s'ouvre un gouffre, le plancher s'est
effondré. Des pans entiers de muraille sont écroulés de ce côté. Combien
de pertes irréparables! Le malheur a rapproché Ingres de Delacroix.
Celui-ci avait peint le plafond du salon de la Paix. Ce chef-d'oeuvre
est perdu comme l'autre.
On erre à travers ces ruines, pris d'une mélancolie qui croît à chaque
pas. Des armes rouillées, des bouts de papier noirci, des fusils tordus
sortent des décombres. Au bout des galeries, de grandes glaces, au tain
à demi fondu, reflètent vaguement les perspectives de ces ruines, et
donnent aux rares visiteurs l'aspect indécis et livide de fantômes.
Pâle, d'une blancheur de marbre, Napoléon Ier, intact dans son
médaillon, fait face à Mérovée, d'une galerie à l'autre, et ayant à ses
côtés Hugues Capet qui regarde Charlemagne; tous quatre, de leurs grands
yeux blancs sans prunelles, semblent contempler ces amas de ruines, que
n'ont faites ni les Northmans, ni les Goths, ni les Avares, mais cette
masse formidable, devenue affolée, les prolétaires.
Ils regardent, et l'on rêve.
Mais détachons-nous de cette partie du palais qui constituait le côté
officiel, somptueux du monument, et allons vers la partie plus curieuse
pour l'histoire et pour les moeurs, la partie attenante à la façade, où
le Gouvernement du 4 septembre se tenait, et nous allons retrouver les
souvenirs de M. Haussmann et de la Révolution française.