SAINT-CLOUD

Les Allemands peuvent être satisfaits: ils ont changé Saint-Cloud

en monceaux de ruines. Ils ont brûlé le palais, détruit les maisons,

incendié les casernes, émietté les logis où tant de gens abritaient leur

repos. La belle oeuvre, et que la Providence doit bénir les soldats de

Guillaume le Conquérant!

Avec quelle tristesse, après trois ans, on parcourt les rues désertes

de cette petite ville, qui respirait autrefois la gaîté, cette gaîté

parisienne et bonne fille du temps des grisettes et des chansons! Tout

est poussière. Saint-Cloud est rasé comme autrefois Marly. Montretout

n'est plus que ruines. La maison où Gounod chantait est un nid de

débris. Cette petite demeure à volets verts (demeure d'un ami qui nous

a oublié, et pis que cela, hélas!), cette maison de l'ancienne route

impériale où nous avons tant ri autrefois, tant ébauché de rêves,

d'espoirs, de beaux projets, de grandes chimères, elle n'existe

plus. Elle s'est écroulée comme cette affection qui nous était chère.

Peut-être la tombe de Sénancour, le rêveur, tout près de là, a-t-elle

reçu quelque éclat d'obus!

Saint-Cloud, ce paradis, n'est plus qu'un cimetière. Il y a des tombes

sous les grands arbres, des tertres funéraires dans le parc. Des

officiers allemands dorment là de leur dernier sommeil. Des Français

sont couchés en pleine terre de la patrie, vaillamment et inutilement

défendue. Pauvre Saint-Cloud! Et ce palais, ce fantôme, ce squelette

de palais, où les passants maintenant écrivent des mots terribles:

_Vengeance! Revanche!_ ce palais n'existe plus. Rien n'existe que le

souvenir de ce que Saint-Cloud a été jadis.

Pauvre Saint-Cloud de notre jeunesse! Je ferme les yeux et je te revois,

et j'entends le clairon de ta fête et le nasillement de ton mirliton.

Oh! les baraques et les tourniquets, les jeux de boule et les jeux de

bague. Il y a quatre ans, cela n'était point perdu, défunt. Elle est

maintenant tarie, cette gaîté en plein air; ils sont exilés les chiens

de Corvi et les singes savants, les serpents boas qui négligent

d'avaler leurs maîtres, et les sauvages d'humeur moins frugale, qui se

nourrissent d'étoupe et de chair fraîche. Et la musique, cette musique

criarde, assourdissante, épileptique, faite de chocs de cymbales et

d'apoplexies de clarinettes, symphonie exécutée à tour de bras et à

coups de poumons,--elle aussi est jouée, jouée pour toujours. _E finita

la musica!_ Nous ne l'entendrons plus! Et pourtant je crois l'entendre

encore! Il me semble revoir ces gais tableaux, ces paysages ensoleillés!

La pelouse est verte, les arbres jaunissent à peine, dorés par l'automne

qui les fera chauves bientôt; le vent est doux encore et le soleil est

de la fête. Sous les arbres du parc, les enfants jouent, les parents

marchent, les vieux regardent, sur les bancs. Il y a du bruit partout

et de la couleur; les drapeaux palpitent, les feuilles frissonnent,

les brutalités de la grosse caisse et les gaillardises du clairon des

baraques voisines se heurtent parmi les branches; on entend l'appel du

marchand et la fusillade des pétards, des _dianes_ enfantines sonnées

par des trompettes à deux sous, des nasillements vainqueurs de

mirlitons, la crécelle du vendeur d'oublies et la _pratique_ de

Polichinelle. Et les cuivres du saltimbanque, et les coups de carabine

du tir voisin, et par-dessus tout cela l'odeur graisseuse du marchand de

gaufres! Cela assourdit et rajeunit; le tympan se plaint, l'odorat

fait le renchéri, mais le coeur applaudit et chante. Fêtes du bon vieux

temps, ô fêtes de Saint-Cloud! journées de verdure et de soleil! On se

promenait pour se promener, pour prendre l'air, pour aller, pour venir,

pour rire. On ouvrait tout grands les poumons et les yeux. On se grisait

de tout ce bruit, de tous ces cris, de cette foule. C'était un jour

entier de gaîté, du matin au soir, de midi à minuit, sous le soleil ou

sous les verres de couleur. On s'en donnait pour tout un mois de voir,

d'admirer, de tirer des macarons ou d'écouter les parades, de monter sur

les chevaux de bois ou de descendre en courant les pelouses en pente. On

dînait comme on pouvait, ici ou là, mal servi, avec des intervalles de

deux heures entre chaque plat, appelant le garçon, qui fuyait comme

Jean de Nivelle, et l'on riait, et l'on prenait toujours, orage ou

bourrasque, la chose du bon côté.--Il pleut? Il vente? Il grêle? Bast! A

la fête comme à la fête!

Il faut lire dans les livres d'un temps qui n'est plus, dans les

almanachs fashionables d'il y a vingt ans, d'il y a trente ans, les

splendeurs des fêtes de Saint-Cloud. Elles feraient aujourd'hui

sourire de dédain les grisettes, s'il en est encore. En ce temps-là

les _dandys_--ils s'appelaient les _dandys_--s'en contentaient. Ouvrez

l'_Almanach des Gourmands_, par exemple--ce moniteur des estomacs et

des palais délicats--et vous verrez qu'en 1825 les «petites maîtresses»

allaient à Saint-Cloud en toute saison «manger des fritures et des

matelotes qui _égalent celles de la Rapée!_» Les matelotes de la Rapée!

Que de choses dans une ligne, et quelles révélations! Les petites

maîtresses d'à présent, attablées sur quelque terrasse, une _tranche_

de chapeau leur coupant le front et tombant sur les sourcils comme la

casquette des étudiants d'Heidelberg, le visage pâle et maquillé, les

lèvres peintes, préfèrent au goujon la bombe glacée ou la bouchée à la

reine, et font sauter dans les acacias les bouchons comprimés de feu la

veuve Clicquot.

Soyons juste, pourtant; ceci est l'exception. La fête de Saint-Cloud

appartient encore au Parisien sans façon, au petit commis, à l'ouvrier

en rupture de banquette, à la châtelaine des environs qui fait salon

buissonnier, au flâneur, à l'observateur, au vieillard, à l'enfant...

J'y ai vu, dans les rues, à la porte des traiteurs, de braves familles,

des _sociétés_, comme on dit, qui dînaient gaîment au grand air, buvant

le vin du pays et découpant le melon apporté de Paris, et comme si

les personnages de Paul de Kock existaient encore. Et ces gens-là

s'amusaient, je le jure. Ils ont peut-être un secret pour cela.

Ma foi, j'ai voulu faire comme eux. Je me suis planté devant ces

théâtres faits de toile à peu près peinte et de planches à peu près

jointes,--variantes du char de Thespis, qui valent bien les _bouisbouis_

parisiens. Je suis badaud. C'était la grande vertu de Nodier. Il me

plaît d'écouter ces plaisanteries éternelles, qui n'ont point changé

depuis Tabarin, et de me donner le spectacle des petites comédies,

comédies réelles j'entends, qui se jouent devant le public et que le

public ne voit guère. Ils sont là, côte à côte, deux directeurs,

deux rivaux. L'un promet au public la _Prise de Mexico_, l'autre

la _Vivandière sultane_. La campagne d'Égypte fait concurrence à la

campagne du Mexique, le soldat de Bonaparte se mesure fièrement avec

le zouave de Forey. Et la foule hésite, fascinée, devant ces parades

éblouissantes. Voilà des Mexicains de ce côté, barbouillés de safran,

jaunes comme des citrons; de cet autre des Égyptiens, des soldats de

Mourad-Bey, teints en noir, Othellos au jus de réglisse. Égyptiens

et Mexicains, tous, d'ailleurs, essuieront également une défaite

exemplaire. On plantera, ici et là, le même drapeau tricolore sur la

poitrine de ce _gaucho_ en chapeau de paille et sur le ventre de ce

mamelouck en turban blanc. A droite et à gauche, même patriotisme et

même dévouement à la France. Je le conçois, il est permis d'hésiter.

Alors, les musiques rivales se livrent à un effrayant steeple-chase de

couacs. La grosse caisse gronde à se fendre, le cornet à piston hurle

à se démonter, les cymbales déchirent les oreilles de la fête tout

entière, et dans le bruit, dans la saturnale de notes, dans le chaos

de mélodies, le _boniment_ de droite répond au _boniment_ de gauche:

_Entrrrez! La prise de Mexico! La prise du Caire! Combat au sabre, coups

de fusil, coups de canon! Victoire des Français! Entrrrez, entrrrez!_

Et voilà comment je me suis trouvé assis sur un banc de bois et sous

une lampe à schiste dans une baraque où l'on représentait la _Prise de

Mexico_. S'il faut tout dire, ces spectacles éminemment populaires ne

laissent pas de donner aux spectateurs une idée erronée de la valeur

de l'armée française. On ne saurait, par exemple, se figurer bien

exactement les efforts que nos soldats ont dû faire par delà l'Océan,

lorsqu'on a vu une troupe de Mexicains armés de fusils absolument

taillée en pièces par un soldat de la ligne, qui n'a pour se défendre

que... cinq pains de munitions; je les ai comptés. Ce soldat--il a nom

Fanfan, il faut tout dire--jette les pains à la tête de ses adversaires,

qui s'enfuient épouvantés--et la ville de Mexico se trouve de la sorte

à peu près prise. J'ai vu, dans le même ordre d'idées, à Bruxelles, un

tableau représentant la _Bataille de Waterloo_, et où un simple lancier

prussien foule aux pieds--aux pieds de son cheval--tout un bataillon de

grenadiers de la garde.

On voit de plus figurer dans la _Prise de Mexico_ un certain comte de

Sézanne, «ancien porte-drapeau d'un régiment de zouaves,» et qui pointe

contre ses compatriotes de France les canons mexicains. Ce gentilhomme

a, comme on le suppose, le privilége de se rendre odieux à la majorité

du public. Il est, au surplus, tué tout net au dernier acte, et, s'il

m'en souvient bien, tué par une cantinière,--cette même cantinière

qui, vous savez, sauve le drapeau. Oh! que les cantinières ont sauvé

d'étendards dans nos drames militaires! Et maintenant ôtez donc de

l'idée à tous les gens qui ont écouté cette oeuvre que le comte de

Sézanne--je n'ai aucune raison pour prendre sa défense--n'est pas

digne de la potence. Notez que la _Prise de Mexico_, pièce éminemment

patriotique, n'est pas aussi éloignée de défunt le _Nouveau Cid_ de M.

Hugelmann qu'on pourrait le penser.

Allons, il faut quitter Saint-Cloud, la grande allée garnie de boutiques

où les canotiers organisent--pour tuer le temps--des poussées dans la

foule qui pourraient bien tuer les gens;--il faut quitter les lapins en

loterie, les tireuses de cartes, les gondoles vénitiennes, les _Avant

et après dîner, voyez combien vous pesez!_ les joueurs de vielle, les

marchands de plaisirs et les marchands de chansons! Adieu les grandes

allées où les robes claires encore balaient les feuilles déjà tombées,

les coins ignorés où les statues sans poignet et sans orteils semblent

moisir sous la mousse, et la pièce d'eau jaillissante, et l'écume

blanche en cascades, et les jets d'eau qui s'irisent, et les cygnes qui

plongent en faisant onduler leur cou de serpent, ou qui jettent au

vent leur duvet en battant des ailes. Adieu cette foule de jouets, de

tourniquets, de sucres de pomme et d'articles de Paris! rubans bleus,

faveurs roses, papier doré, paillon, clinquant. Cela brille et provoque.

La toupie hollandaise ronfle, l'arbalète part: pif! paf! c'est le

pistolet, c'est la carabine. On joue, on gagne, on perd. On va, on

vient, on oublie: «Régalez-vous, mesdames, _voilà le plaisir!_» Ah!

le vieux cri, comme on le désapprend. Le _plaisir!_ «pâtisserie légère

roulée en cornet» dit Bescherelle--que Littré détrône--le plaisir, là

son dernier domaine, c'est la foire de Saint-Cloud. Partout ailleurs--à

Vincennes, à Chantilly, au bois de Boulogne--le Roederer qui éclate, le

Cordon impérial qui fulmine, le vin de Champagne l'a chassé.

«Voilà le dernier plaisir!»

C'est sans doute parce qu'on y riait trop dans ce Saint-Cloud où

fleurissaient les lilas, où l'eau jaillissait des bassins avec un reflet

d'arc-en-ciel; c'est parce qu'on y était heureux que les Allemands de

Brandebourg, ces fils des sables tristes, en ont voulu faire un tombeau.

Ruines et fantômes · 第 26 / 34 题