CHAMPIGNY

Décembre 1871.

Paris est maintenant condamné, pendant longtemps, à des anniversaires.

Il va revivre de la dure existence du passé, revoir les scènes

douloureuses qui datent d'une année à peine, se replonger dans ses

deuils, évoquer les espoirs évanouis, contempler de nouveau les réalités

amères, il va se retremper dans ses souvenirs,--et puisse-t-il y

laisser tout ce qui lui reste de sa folle humeur, gouailleuse et niaise,

d'autrefois!

Après le triste anniversaire du Bourget (31 octobre), voici qu'on a

célébré l'anniversaire du combat de Champigny. Déjà un an passé sur

ces drames! Un an cruellement rempli et qui peut compter double! Quelle

année!

Lorsque dans les derniers jours de novembre 1870, un matin, Paris en

s'éveillant lut sur ses murailles les proclamations belliqueuses du

général Ducrot et du Gouvernement de la Défense, il sentit passer en lui

une fièvre d'espoir. Toute la nuit le canon avait tonné, faisant à la

grande ville comme une ceinture de feu. Lorsque le jour se leva, un jour

clair, lumineux sous un ciel d'un bleu pâle, on se battait de plus d'un

côté, à Montmesly, à Champigny, à Épinay. La foule anxieuse se pressait

aux barrières, grimpait aux buttes de Montmartre et de là-haut regardait

à l'horizon les fumées blanches de la bataille. Il faisait un froid

vif qui cinglait les visages, coupait les mains, gerçait les lèvres.

Lorsqu'on dépassait, en allant du côté de Vincennes, les fortifications,

on rencontrait une sorte de lande nue et triste, avec des arbres coupés

au ras de terre et des maisons démolies. C'était la zone militaire. Des

soldats venaient ça et là, des spahis filaient au galop rapide de leurs

petits chevaux arabes dont la longue queue traînait sur la terre gelée

et sonore. Dans la longue rue de Vincennes, les portes étaient closes,

les maisons paraissaient mornes, vides. Les bals ou les restaurants

semblaient faire pénitence avec leurs enseignes ironiques et leurs

volets silencieux. Dans la plaine, au delà du fort, on apercevait,

fourmillante, noire et rouge, avec ses équipages, ses fourgons, ses

canons et les drapeaux blancs de ses ambulances, la réserve de l'armée

de Ducrot, dont les premières colonnes étaient engagées vers Champigny.

Ces milliers d'hommes s'agitaient dans un horizon argenté, gris et fin.

Des Kabyles, en manteaux rouges, passaient, traînant par les racines de

petits arbres qu'ils venaient d'arracher.

Au loin, dans le fond, roussi par l'hiver, dans les bois, on apercevait

des lueurs soudaines, des éclairs, des flocons de fumée; une crépitation

incessante, une fusillade acharnée arrivait à nos oreilles. Nous

avançons. Des blessés reviennent, se traînant vers Vincennes, la tête

enveloppée d'un linge sanglant ou soutenant d'un bras valide une main

broyée ou coupée et qui saigne. En ce moment, il était trois heures

de l'après-midi. C'était le mercredi, 30 novembre. Les troupes avaient

emporté Bry-sur-Marne, Champigny et, grimpant sur les hauteurs,

essayaient d'enlever la position de Coeuilly et le parc de Villiers. Les

Saxons, repoussés par nous, s'étaient, sous le feu de nos mitrailleuses

qui les décimaient, réfugiés derrière le mur crénelé du parc et là, à

l'abri, fusillaient nos soldats qui s'apprêtaient à tenter l'assaut de

la muraille.

Un officier d'artillerie, que je vois encore, hochait la tête en

commandant le feu de sa batterie; il se tordait la moustache et

disait tout bas en préparant une brèche:--Ah! si l'on avait un peu

d'infanterie!

Cet homme eut un mouvement superbe, à un moment. Les pointeurs lui

demandaient sur quel endroit de Villiers il fallait diriger leurs

projectiles. Il le leur indiqua lui-même.

--Là, tenez, sur cette maison, à gauche. Une fois que vous l'aurez

démolie, elle vous offrira un large passage; elle donne sur une grande

rue, je la connais, cette maison, _c'est la mienne_!

L'artillerie, que dirigeait le général Frébault, avait été d'ailleurs

admirable ce jour-là. Elle décida du sort de cette journée qui fut une

victoire, victoire inutile remportée sur un terrain que nous devions

abandonner quatre jours après. Les mitrailleuses renouvelèrent de ce

côté leurs massacres de Gravelotte. Quelques mois plus tard, un de

nos amis, officier de cavalerie, s'arrêtait dans la cour du fort de

Vincennes, devant une batterie de ces mitrailleuses et demandait au

soldat qui les gardait s'il était content d'elles.

«Je crois bien, mon capitaine, il n'y a rien de meilleur, quand on peut

s'en servir à bonne portée.

--Ah! Et il paraît qu'il y en a qui ont fait de la besogne, à Champigny?

L'artilleur sourit doucement, et posant la main sur le canon noirci de

ses pièces et les caressant comme un jockey l'encolure de son cheval:

--Ce sont justement celles-là, mon capitaine. Je vous garantis qu'elles

ont travaillé. On a parlé, tenez, d'un régiment de uhlans détruit ce

jour-là. Je ne sais si c'est vrai, ce n'était pas de mon côté, mais

voici ce que je puis vous certifier, mon capitaine. Ma batterie était

postée, entre Bry et Champigny, au tournant d'une route, sur un petit

mamelon et nous la dissimulions derrière un abattis d'arbres qu'on peut

voir encore sur le champ de bataille. Tout à coup voilà un bataillon

saxon qui débouche des bois et s'engage, au-dessous de nous et à portée

des pièces, vers Champigny. Nous laissons faire, et quand les Allemands

sont tout à fait placés sous le feu des mitrailleuses, nous faisons une

décharge qui pouvait compter. Aussitôt, voilà le bataillon qui se couche

et ils restent là, à plat ventre, sans se relever. Nous nous disions,

nous: «C'est bon, nous attendrons; que ce soit aujourd'hui, que ce soit

demain, il faudra bien que vous vous releviez, et alors vous m'en direz

des nouvelles!» Et nous demeurions là, guettant le moment, la main sur

la _mécanique_. Ah bien oui, mon capitaine; il n'y avait pas de danger

que les Saxons se relevassent! Nous les avons ramassés le lendemain,

tous tués ou blessés, écrasés. Un bataillon écharpé net. Voilà le parti

qu'on peut tirer des mitrailleuses.»

Récit exagéré de soldat, ou vérité stricte, toujours est-il que les

hauteurs de Bry-sur-Marne étaient couvertes de cadavres allemands. On

voyait, à travers les vignes, au pied des buissons, le long des routes

encaissées ou des sentiers, leurs corps étendus, bossuant le sol de

taches noires. Çà et là, parmi eux, quelque pantalon rouge de _lignard_

ou quelque uniforme de zouave. Il ne reste plus là maintenant qu'un sol

piétiné, où, en cherchant bien, on ramasserait à peine quelque débris

méconnaissable de bidon ou quelque carton pourri de cartouche. Mais

cette terre est imprégnée de sang. En remontant de Bry-sur-Marne vers

Champigny, il y a, dans une ferme, à gauche, deux petits _tumuli_ au

fond d'un jardin potager. Ce double monticule n'arrêterait pas un moment

le regard d'un passant. C'est pourtant là, dans un trou que j'ai vu

creuser, près de la ferme, qu'on a enterré de pauvres diables foudroyés,

défigurés, et des Prussiens, dont les pieds nus sortaient de leurs

pantalons boueux. Je les revois encore avec leurs vêtements usés,

couleur d'amadou, leurs cheveux blonds, leurs barbes rousses pleines

de terre, leurs prunelles bleues et vitreuses. A côté d'eux, de ces

colosses abattus, on enterra de frêles et nerveux petits Français,

des enfants pour la plupart, dont les bras raidis, gelés par le froid,

semblaient encore menacer l'ennemi. Il y en avait un, dix-neuf ans,

presque imberbe, gras, la peau blanche et qui devait, vivant, avoir

les joues roses. Pauvre enfant! son histoire était celle-ci: il s'était

engagé au début du siége dans les zouaves, à cause de l'uniforme qui

est joli, et puis parce qu'il fallait défendre Paris. A Châtillon, en

septembre, dès le premier coup de feu, pris d'un trouble subit, il avait

jeté son fusil et s'était enfui. Il était rentré dans Paris avec le flot

des fuyards. A peine revenu, il se dit avec effroi, cette fois:

--Mais je suis donc un lâche?

Il se constitua prisonnier, le conseil de guerre le condamna à mort

avec d'autres. Cet enfant était d'une famille parisienne dont les amis

pouvaient approcher du gouvernement. Ils firent des démarches, le pauvre

garçon fut sauvé et quand on lui rendit son fusil, il dit avec élan:

«Cette fois, je m'en servirai!»

Tremblant à Châtillon, il fut téméraire à Champigny. Le fuyard de

septembre devint en novembre un héros. Il tomba sur ce côteau sanglant

avec deux balles dans la poitrine et une dans le ventre. Il s'appelait

T...

Comme je regardais son cadavre, des chasseurs à pied apportaient, roulé

et balloté dans une couverture de laine, le corps d'un capitaine de la

ligne, visage fier, un sourire vaillant relevant sa moustache blonde.

A travers sa capote dégrafée et l'ouverture de sa chemise de flanelle à

carreaux, on voyait un trou rond et noir par où la vie était partie.

Un aumônier suivait le cadavre et me le montrant:

--Celui-là, me dit-il avec une satisfaction évidente, je l'ai administré

moi-même!

Tous ces souvenirs confus, une date les évoque, un anniversaire les

ranime. Je revois ce coucher de soleil rouge et sinistre, jetant ses

derniers rayons au champ de bataille couvert de mourants, tandis que les

bateaux-mouches, chargés de blessés, filent le long de la Marne, où se

reflète le couchant et emportent vers Paris leurs cargaisons sanglantes.

Le surlendemain, dès l'aube, nous étions brusquement attaqués par les

Prussiens qui, silencieusement, durant la première nuit de décembre,

s'étaient massés dans les bois de Coeuilly et, avant le jour, se

glissèrent, rampèrent comme des Mohicans jusqu'à nos avant-postes,

qu'ils surprirent. Il y eut une alerte terrible dans Champigny, que nous

occupions, et les mobiles, pris de panique, laissèrent massacrer les

compagnies de ligne placées en grand'gardes. L'arrivée de Ducrot et de

Trochu rétablit le combat. La légion du génie auxiliaire de la garde

nationale coupa la route de Joinville aux bataillons qui reculaient et

bientôt, l'offensive reprise, maison par maison, on réoccupa Champigny,

en rejetant les Allemands dans leurs lignes.

Ce soir-là, le général Trochu, au galop de son cheval, traversait la

plaine devant Joinville et rentrait au fort de Nogent, tandis que les

gardes nationaux, placés en réserve dans l'île de Beauté, regagnaient

Paris, chantant et rapportant de la bataille, dont ils avaient été

spectateurs, quelque casque prussien. Des feux s'allumaient, çà et là,

au flanc des côteaux. Les artilleurs, dans leurs grands manteaux noirs,

battaient la semelle auprès de leurs pièces. Les mobiles, les troupiers

se chauffaient à des brasiers faits de branchages, de troncs d'arbres,

tandis qu'ils dressaient autour d'eux en manière de case, pour se

garantir de la bise, des volets de fenêtres et des portes arrachées aux

maisons. Cette flamme rouge éclairant ces visages fatigués, enveloppés

de linges, ces groupes d'hommes présentant au feu leurs mains gelées

dans leurs gants épais, ces lueurs allumées sur une ligne de plusieurs

kilomètres donnaient à cette plaine immense et à ces collines qui

sentaient la tuerie un aspect inoubliable, à la fois grandiose et

affreux.

Et, tout en se chauffant, les soldats chantaient quelque refrain,

sifflaient un air du pays, trempaient la soupe, coupaient au flanc de

quelque cheval mort des tranches de viande.

La route qui va de Joinville à Bry et Champigny, et le terrain tout

entier de la bataille, étaient pleins d'un mouvement sombre, d'une sorte

de bruissement sourd fait de rires étouffés, de propos de bivac, de

grincement de roues, de piétinement de chevaux sur la terre dure, et

cette sorte d'harmonie bizarre et farouche montait et se perdait, avec

la fumée des campements, dans le sifflement du vent d'hiver.

Une sorte de cohue étrange glissait au milieu de ces soldats qui

venaient de combattre bravement; c'était la longue file de voitures

d'ambulance, de fiacres réquisitionnés et ornés du drapeau de la

convention de Genève; il y avait dans ce cortége des tapissières à

l'essieu criard, épaves des anciennes fêtes des jours d'été; il y avait

des voitures de magasins de nouveautés portant leur _réclame_ en lettres

d'or jusque sur cette terre sanglante; il y avait des coupés de maîtres,

mis à la disposition des ambulanciers pour sauver à la fois le cheval de

la réquisition et le cocher de la garde nationale. Des gens aux costumes

bizarres, directeurs d'ambulances de rencontre, grossissaient le flot

et, sous le prétexte de ramasser les blessés, ramassaient des légumes

ou des fusils Dreyse. C'était le comique à côté du lugubre. Les

fantaisistes ou les habiles de la philanthropie coudoyaient ces soldats,

qu'ils n'eussent pas su soigner et qui savaient mourir.

Au rebord d'un fossé, près du coude que fait la route--pour mener vers

Bry, sur la gauche, et, tout droit, vers Villiers--des soldats portaient

sur des brancards des Allemands roulés dans leur capote, et qui

râlaient. Je revois ces grands corps étendus, ces faces pâles, ces yeux

retournés. Un caporal de la ligne, appuyé sur son chassepot, regardait

un de ces mourants et (détail qui fait sourire dans ce drame lugubre)

tandis qu'on entendait dans la gorge du Germain ce bruit terrible de la

mort, pareil à un tuyau plein d'eau qui se vide:

--A qui la faute? disait le _troupier_ d'un air placide et bonhomme.

Est-ce que nous vous en voulions? Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêtés

après Sedan?... Vous ne seriez pas là, parbleu!

A l'extrémité du terrain que nous avions conquis, les mobiles de

Seine-et-Marne, l'arme au pied, en ordre de bataille, se tenaient

encore prêts à repousser toute attaque. Non loin d'eux, dans l'ombre,

invisibles dans cette nuit, les Prussiens qu'on devinait et qu'on eût pu

entendre si la campagne avait été silencieuse.

Il était huit heures environ. Depuis de longues heures, nul n'avait

mangé. Tout à l'heure, la fumée appétissante des marmites de la ligne

m'était montée aux narines. Pour trouver un repas, n'ayant rien

emporté, il me fallait rentrer à Paris et je redescendis vers Joinville,

franchissant la Marne, où la lune maintenant laissant tomber comme

de blafardes étincelles, lorsque, passant entre les voitures qui se

pressaient à l'entrée du pont, une voix me hèle, m'appelle par mon

nom, m'invite à monter dans un fiacre où se trouvaient deux ou trois

personnes.

C'est un confrère, Armand Gouzien, secrétaire des ambulances de la

Presse, et M. le docteur Demarquay, qui reviennent aussi du champ de

bataille. Ils vont dîner, non pas à Paris, mais tout près de là,

à Joinville, dans un logis abandonné dont ils ont fait comme leur

quartier-général, et ils m'offrent gracieusement une part de leur table

et de leurs vivres. Je me rappelle tous les petits incidents de cette

soirée; ils seraient peut-être insignifiants pour tout autre que pour

moi, et cependant, non, ils ont leur intérêt spécial dans l'histoire de

cette grande tragédie du siége.

La maison où nous entrâmes était une de ces villas des bords de la

Marne, villas joyeuses aux beaux jours de l'été avec leur population

de canotiers, de petits bourgeois en gaîté, de commis et de grisettes;

maintenant, désertes, froides et vides. On voyait sur les murs au papier

dégradé des images oubliées, des portraits-cartes d'inconnus qui avaient

pourtant vécu là. Des livres dépareillés dans une bibliothèque

aux vitres brisées. Des planches du parquet arrachées par quelque

franc-tireur pour faire du feu. Les volets pendaient tristement, à demi

brisés, comme l'aile fracassée d'un oiseau. C'était lugubre, ce logis

sans vie où nous entrions en maîtres. Le _chapardage_, cette invasion

amie, avait passé par là.

Dans la salle où nous pénétrons, des hôtes improvisés nous attendaient

déjà près du foyer où se consumait un tronc d'arbre. Un homme d'aspect

jeune, le front haut, la barbe entière et blonde, portant une sorte de

tunique collante où brillait la plaque d'un ordre étranger, chauffait

à ce feu sombre ses bottes molles qui fumaient. On l'appelait

_monseigneur_. C'était Mgr Bauer, aumônier en chef des ambulances de

la Presse. A ses côtés, deux Anglais, correspondants de journaux, fort

sympathiques à la France, causaient et riaient en attendant le repas.

C'était M. Bower et son fils.

--Nous avons avec nous le père et le fils, dit quelqu'un.

--Et le Saint-Esprit, ajouta en riant M. Bower, en désignant Mgr Bauer.

On se mit à table, on attaqua résolûment les conserves alimentaires (du

veau, des pois verts, choses déjà inconnues aux Parisiens!); on prit le

café, et le docteur Demarquay se levant:

--Allons, messieurs, les blessés attendent!

Tandis qu'on attelait les voitures, on nous amena des prisonniers

saxons, très-intimidés par les galons des ambulanciers, qu'ils prenaient

pour des feld-maréchaux, et qui tournaient entre leurs doigts leur

chapeau de cuir à retroussis et à panache de crin ou leur casquette

de drap. L'un d'eux, avec un air ébahi, contemplait de ses yeux bleus

agrandis les constellations qui s'étalaient sur la poitrine de M.

Dardenne de la Grangerie et se demandait évidemment: «--Quel est ce gros

général?» Celui-là de retour au pays saxon, a dû faire de beaux contes!

Cependant on allait se mettre en marche. Les brancardiers, dérangés de

leur repas inachevé, maugréaient tout bas.--«Pas de réplique, dit

M. Bauer, vous êtes ici des soldats, il faut obéir.» J'avoue que les

frères, dont les longues soutanes tachaient la nuit, ne murmuraient

point. J'avais, pour suivre la caravane des ambulanciers, échangé mon

képi de garde national contre un képi d'ambulance et déposé mon sabre

dans quelque coin. Je voulais voir, de nuit, ces collines pleines de

morts que j'avais vues le jour. On vint nous avertir que le général

Ducrot, revenu au château de Poulangis, n'avait pour son repas qu'une

soupe et point de vin. Nous prenons une ou deux bouteilles de bordeaux

et nous voilà en route. On traverse le pont. Le château de Poulangis

est à gauche; nous entrons dans un jardin, et, au bout d'une allée assez

longue, nous apercevons une sorte de pavillon devant lequel, sous la

marquise, un chasseur monte sa faction.

Au bruit que nous faisons, un homme ouvre la porte extérieure et se

montre sous la marquise. C'est M. de Gaston, l'officier d'ordonnance du

général Ducrot.

--Vous ne pouvez pas voir le général Ducrot. Il s'est un moment jeté sur

son lit, tout vêtu, et il sommeille, accablé de fatigue. Avant-hier, il

avait cassé son épée dans la poitrine d'un Allemand. Aujourd'hui, il a

reçu (mais ne le dites point) une contusion à la nuque, un éclat de

bois qui l'a frappé. Il n'y a pas de blessure, mais le général souffre

légèrement. Il faut le laisser dormir.

Comme nous nous éloignons, un prêtre s'approche de nous. Il vient

d'interroger un prisonnier allemand qu'on emmène. Cet homme lui affirme

que là-haut, dans les bois, les Prussiens se massent et que, depuis

quelques heures, ils ont reçu des renforts considérables. Ils en

recevront toute la nuit sans doute. Leur mouvement de concentration ne

discontinue pas. A l'aube, le lendemain, il est probable qu'ils vont

nous attaquer et s'efforcer de nous rejeter dans la Marne.

--C'est pour cela, répond tout bas un officier, qu'on a donné ordre à

toutes les troupes bivaquées de multiplier les feux, afin d'en imposer à

l'ennemi par le nombre.

La caravane des ambulances a demandé à M. de Gaston un trompette pour

sonner la sonnerie des parlementaires. C'est, je crois, un dragon. Il

galope en tête de ce cortége de frères et de brancardiers, aux côtés de

M. Bauer qui manie son cheval en vrai cavalier hongrois qu'il est.

Dans l'ombre, le pli de suaire du drapeau blanc à croix rouge clapote,

semblable à une bannière du moyen âge. Sur la route, les trains

d'équipages roulent, lancés au galop, avec un grand bruit, mais, à

mesure qu'on se rapproche de Champigny, le silence se fait: ordre

est donné d'éviter le moindre mouvement. L'ennemi est là, en effet,

à quelques mètres. Il tient encore une partie du village, les maisons

hautes. Une centaine de Saxons, réfugiés dans cette portion de

Champigny, n'ont pas voulu se rendre. On parlait de faire sauter le

logis. On n'a pas osé. On attendra donc le jour pour les attaquer.

L'église est transformée en ambulance et aussi en morgue. On y a

transporté les cadavres. Toutes les rues sont encombrées de soldats,

de mobiles qui dorment, non _sur_, mais _dans_ des matelas pris aux

Prussiens. Ils ont crevé ces matelas pleins de paille et se sont coulés

au milieu, cherchant un peu de chaleur dans cette rude nuit de décembre.

Il fait un froid noir; les oreilles gelées, les yeux pleurant, les mains

gonflées, ces malheureux petits paysans dorment, éreintés, après deux

jours de bataille. Dans la pénombre s'agitent confusément des espèces

de fantômes; nulle lumière. Il ne faut d'aucune façon donner l'éveil

à l'ennemi. Parfois, au pâle rayon d'une lueur triste qui filtre

d'un nuage, on aperçoit la silhouette d'une maison, le reflet d'une

baïonnette, l'ombre d'un homme.

--Comme tout prend un caractère inattendu, dit quelqu'un à mes côtés.

Artistiquement parlant, c'est superbe!

Celui qui parle ainsi est, je crois, M. Viollet-Le-Duc; il a amené là sa

légion du génie auxiliaire et déjà ses hommes travaillent à créneler

les maisons conquises. Les coups de pioche retentissent lentement

et sourdement, étouffés avec soin. «Chut! silence! Pas si fort!» Les

Prussiens, à quelques pas de là, peuvent entendre. Ils entendent à coup

sûr. On se montre un angle noir, un coude que fait la rue, on se dit:

«Ils sont là!» Une barricade sépare seule les avant-postes français, où

nous sommes, des avant-postes allemands.

C'était saisissant, ce tableau lugubre, ces hommes travaillant avec

précision, frappant, piochant; on eût dit des fossoyeurs.

--Eh bien, murmure une voix tout bas (et comme on avait ordre de

parler), voilà des souvenirs tout trouvés pour des romans ou des poëmes

futurs!

Je ne reconnus pas tout d'abord celui qui parlait. Il se nomma. C'était

Eugène Vermesch, le futur _Père Duchesne_,--le père Duchesne coiffé du

képi d'ambulancier et marchant à la suite de Mgr Bauer! Il l'appelait

_monseigneur_ aussi. Le _bon bougre_ n'avait alors l'air que d'un bon

garçon. Il rêvait de _poëmes_ futurs. Des poëmes! Et pour aboutir à la

hideuse prose qu'on a lue et qui vient de Londres. Ce n'est pas un des

moins étranges souvenirs de cette nuit-là que cette rencontre.

Il fallait pourtant aller ramasser les cadavres, et tout d'abord,

demander un armistice aux Prussiens. Le cortége se met en marche, ou

plutôt Mgr Bauer se détache du groupe, suivi du porte-fanion et du

trompette de dragons. Au moment où ils gravissent une petite montée qui,

par une ruelle de gauche, va de la grande rue de Champigny au plateau

de Villiers--c'est là que fut tué M. de Grancey, des mobiles de la

Côte-d'Or--la lune, tout à l'heure voilée, se dégageait des nuages et

l'on pouvait apercevoir à sa clarté le drapeau blanc croisé de sang.

--Pas de lanternes, pas de torches, avait-on dit. Les Prussiens

tireraient.

Alors, dans le silence étonnant de la nuit, la sonnerie lente, sinistre,

douloureuse comme un appel, retentit par quatre fois. C'était comme une

plainte, et chaque note disait:--Plus de tuerie! songeons aux morts!

Les Prussiens ne répondaient point.

--Allons, allons, dit le trompette, çà ne rend pas!

Tout à coup, allongés comme des claquements de fouet, des coups de

fusils répondirent, partis des lignes allemandes. On vit, comme les

étincelles qui courent sur un papier brûlé, s'allumer une traînée de

feu. Les balles passaient en sifflant.

--Çà pourrait trop bien prendre, dit encore le trompette dont le cheval

piaffait.

Il fallut se retirer et, par la volonté des Prussiens, de malheureux

blessés demeurèrent ainsi se tordant sur la terre dure, le froid

bleuissant leurs membres sanglants, par cette longue et affreuse nuit

d'hiver où le vent gelait nos oreilles sous le _passe-montagne_ qui les

couvrait. Pauvres gens, gémissant dans l'ombre et appelant à travers les

ténèbres un secours qui n'arrivait pas!

Deux heures plus tard, cette nuit-là, tandis que, ramenant un ami, un

franc-tireur, accablé de fatigue, je longeais, allant vers Paris,

la Marne bleuie par la lune, j'aperçus de longues files d'hommes qui

silencieusement rentraient au fort. C'était des mobiles, et le mouvement

de retraite commençait déjà. Les officiers marchaient s'appuyant sur

leur canne. On entendait le bruit monotone, le _pékling_, _pékling_ que

font les _quarts_ de fer blanc en frappant sur le fourreau des sabres.

Parfois un bout de refrain, un mot, un lazzi. Ce flot humain s'écoulait

le long de l'eau. On rentrait.--Quoi! déjà? C'en était fait des

héroïsmes, des sacrifices, des efforts des journées passées? Morts

inutiles, braves gens tombés en vain!

Vaincus à Artenay, à quoi servaient nos stériles succès devant Paris?

Nous allions retomber, à demi brisés, du haut de nos espoirs. Ducrot

rentrait à Paris et le gouverneur priait les journaux d'affirmer que

le général était toujours à Vincennes. Voilà pourtant les souvenirs que

ramènent ces anniversaires! Une carte d'invitation, entourée d'un

filet noir et marquée de la croix rouge, vous rejette soudain vers les

préoccupations de l'an terrible. Après tout, ces spectres du passé font

oublier les fantômes du présent. Ce temps n'est pas gai. Il y a des

époques tragiques, et nous traversons une des plus sombres. La Chambre

réunie achève son oeuvre. Que nous apporte-t-elle dans les plis de son

manteau? La paix, le calme, l'apaisement, le soulagement après tant

d'angoisses;--ou bien la continuation de cet état de malaise, beaucoup

plus psychologique que réel, une succession de jours inquiets et

troublés? Jamais, il faut le dire, la France ne s'est trouvée au seuil

d'une année pareille à celle qui va commencer. Ce sont les _six mois

climatériques_ de son histoire qui vont s'ouvrir.

La France, pareille à Hamlet, tient à cette heure un crâne, celui de

quelque nation morte, la vieille Rome ou la vieille Espagne,--et, le

contemplant avec effroi se pose la question fatidique: _To be or not to

be!_

Être ou n'être plus! Durer ou disparaître! Continuer à être la France,

ou devenir comme une sorte de Pologne ou de Mexique, étouffée par un

Czar ou déchirée par un Cluseret. Oui, certes, voilà le problème, ni

plus ni moins. Mais est-ce que les nations meurent? Est-ce que le coeur

français a cessé de battre? Non, non, mille fois non. J'en atteste ces

morts de 1870, dont on célèbre la mémoire, et qui tombaient aux cris de:

«Vive la France!» et cela le 2 décembre, date anniversaire de ce jour

où la France parut aussi s'abîmer sous le despotisme, aux yeux du monde

étonné.

Allons, espérons et luttons encore! Que faut-il à la patrie déchirée

pour la tirer de cet état funèbre? Un peu de ce qui fut sa force et son

génie et de ce qui sera son salut: du bon sens, de l'abnégation, de la

clarté dans l'esprit et de la foi dans le coeur!

Ruines et fantômes · 第 25 / 34 题