J'aurais envie d'écrire ici cet axiome mortuaire:--Au cimetière du
Père-Lachaise on _pose_, au cimetière Montparnasse on _repose_.
Montparnasse! c'est bien là, cette fois, qu'on peut dormir. Martin
Luther n'eût pas envié les morts du Père-Lachaise; mais devant les
tombes de Montparnasse comme devant celles de Worms, il se fût écrié:
_Invideo quia quiescunt!_ Qu'elle est humble, cette entrée, cette porte
sur le boulevard pauvre et désert! C'est, on le devine, le cimetière des
misères. Point ou peu de grands noms, mais Monseigneur Tout Le Monde. A
droite une cloche attend, sans cesse agitée,--excepté la nuit,--et
dont chaque tintement dit une fosse ouverte et bientôt comblée, un
dénouement, un convoi, une douleur, des larmes... Le gardien, son
tricorne ciré sur la tête, presque toujours enveloppé de son manteau, se
promène d'un air indifférent, siffle, fredonne. Il voit passer sans
être ému bien des robes noires, bien des yeux rouges. Que lui font ces
deuils, à lui? Il vit à côté de la mort; bien plus, il vit de la mort
sans aucun tressaillement, par habitude. Tout s'use dans l'homme, tout,
et surtout l'attendrissement.
Le cimetière n'est pas vaste. On pourrait apercevoir dès l'entrée,
au bout de l'allée bordée d'arbres et de tombes, le mur de clôture. A
droite, en se dirigeant vers le cimetière des soeurs de charité, on lit
un nom sur un monument, un nom aimé: Famille Henri Martin.
Les soeurs de charité dorment côte à côte, avec leurs croix uniformes,
sous des tertres entourés de bordures de buis et de fleurettes blanches.
Des noms obscurs! Une seule tombe, d'ailleurs bien modeste, élevée _par
les pauvres et par les riches_ à soeur Rosalie, cette brave et sainte
fille qui voua au peuple, aux souffrants, aux malheureux son existence
entière. Ça et là quelque pierre, avec inscription, parmi ces croix de
bois.
Les mortes qui sont là ont quitté la vie en quittant le monde, où bien
longtemps après, j'entends qu'elles ont fait la route longue ou qu'elles
sont tombées dès les premiers pas. Les inscriptions là-dessus sont
éloquentes: _Morte à soixante-dix ans_, ou _morte à vingt ans_.
Celles qui ne peuvent supporter cette existence se courbent et
disparaissent; elles se brisent, les autres résistent et se bronzent.
Elles ne vivent pas d'ailleurs, elles vieillissent. Peu ou point de
mortes de trente ans, de quarante ans. Jeunes filles ou vieilles femmes,
ainsi s'en vont-elles. La mort choisit et se plaît à l'antithèse; elle
leur demande le sourire de la vingtième année ou les rides du dernier
âge.
Hégésippe Moreau, Rude, Grégoire le conventionnel, Bocage, les quatre
sergents de la Rochelle sont enterrés à Montparnasse, et bien d'autres
avec eux, morts frappés, eux aussi, par le couteau de la Restauration:
Carbonneau, Talleron, Pleignier. Longtemps sur la tombe des sergents
vint s'agenouiller une vieille femme dont les historiens des
excentriques de Paris (la fidélité est aussi de l'excentricité) ont
raconté l'existence. C'était une pauvre paysanne poitevine, cassée
en deux, aux joues creusées par l'âge, qui se traînait sur un bâton
jusqu'au tombeau de Goubin et de Bories, et leur apportait des fleurs,
violettes au printemps, roses l'été, chrysanthèmes l'automne, et des
immortelles pendant l'hiver. Ils la connaissaient bien, les gamins du
quartier, et l'appelaient la _Fée_. La fée du souvenir, soit!
On dit que cette femme avait été la fiancée de l'un de ces jeunes gens,
et qu'elle avait passé sa vie l'aimant et le pleurant toujours.
D'autres ont prétendu qu'elle était folle. Et qui sait--par le temps qui
court--l'attachement à quelque chose de noble et de sacré est peut-être
bien une folie?...
Dornès aussi repose là. Dornès? Cherchez ce nom dans une biographie,
vous ne l'y trouverez pas. Qu'est cela, Dornès? Un représentant mort
pour son idée. Les biographes ont bien d'autres gens à faire entrer dans
leurs colonnes! Pauvres fustigés de la vie, qui êtes aussi les oubliés
de l'histoire, qui donc aura la gloire un jour d'être votre historien,
j'allais dire (me le pardonnez-vous) votre défenseur?
Orfila, lui, possède une tombe superbe et qui d'emblée frappe la vue.
On ne l'évite pas. Le monument de Drolling, élevé, je crois, par ses
élèves, est plus modeste. Une pierre et un nom, voilà l'éloquence
tumulaire. Mais qui s'est avisé de représenter, gravé sur je ne sais
quelle hutte d'Océaniens en forme de pain de sucre, peinturlurée de
rouge et de jaune, dorée, bronzée, Dumont-d'Urville montant au ciel, à
travers les flammes, avec sa femme et son enfant?
Les trois personnages sont nus, absolument nus, l'amiral et madame
Dumont-d'Urville. Cette vue, je ne sais pourquoi, choque singulièrement.
L'artiste a voulu rappeler l'épouvantable catastrophe où périt, sur le
railway de Paris à Versailles, comme un nageur qui se noierait dans un
ruisseau, l'intrépide marin qui venait de faire et de refaire le tour du
monde. Il fallait alors toucher à ce malheur autrement.
Quelle belle chose que le goût!
N'avez-vous souhaité jamais, pour l'éternel repos, pour le dernier
sommeil, un coin désert, calme, ignoré, quelque tertre plein d'herbe, à
l'angle d'un cimetière de village, des fleurs, de l'ombre, un arbre où
nichent les oiseaux? Il semble que dans ces endroits enviés la mort soit
plus douce et plus complète, la tombe plus fermée, l'anéantissement plus
profond. Aux heures enfiévrées, troublé par ses désirs, dévoré par ses
ambitions, le coeur parfois débordant d'amertume, la pensée vide--ou
pleine, hélas! d'espérances déçues--lassé de tout ou tourmenté par
toutes choses, l'homme mélancoliquement laisse pencher son front vers
la terre, regarde fixement l'avenir, comme arrêté devant un puits
insondable, et cherche alors en quel endroit il pourrait bien, comme un
avare qui cacherait son trésor, enfouir ses rêves brisés, ses souvenirs
rayonnants ou brumeux, tout ce qu'il porte en lui de méconnu ou
d'ignoré, et il se dit alors, ambitieux de sa tombe comme il le fut
de sa vie, rêvant jusqu'à la fin: Le bel endroit pour mourir! Le bel
endroit pour un tombeau!
Si le duc de Gramont-Caderousse, celui que le Jockey-Club appelait
_notre cher duc_, celui dont on disait, quand il montrait sur le
boulevard ses favoris roux, son maigre profil et le camellia de sa
boutonnière: _Voilà la régence qui passe_; si cette célébrité de
steeplechase et de villes d'eaux, ce Don Juan du plaisir, cet éternel
agité, a rêvé, dans ses nuits chaudes, au milieu d'un souper, au
lendemain d'une folie, le calme, le repos et l'ombre, il n'a pas certes
pu les demander plus complets qu'il ne les a trouvés dans une des
allées de ce cimetière Montparnasse. L'allée est étroite, silencieuse,
enveloppée comme d'oubli; l'herbe semble un tapis, le sable est discret
sous les pas, les cyprès forment un rideau et comme un voile au-dessus
des têtes; un rayon de soleil filtre parfois dans la verdure sombre,
quelque passereau bat des ailes à travers les branches; pour tout
horizon, des tombeaux; pour tous visiteurs, des affligés qui semblent
glisser comme des ombres. On n'oserait parler, on passe. C'est la
paix profonde, la paix suprême. Et le viveur est couché là. Bruyantes
amantes, illustres aventures, duels fameux, folies belles ou laides,
tout finit là, voilà votre épilogue! Pauvre Yorick titré, «toujours
prêt, jamais las», le dernier de sa race, mort en emportant sa couronne
ducale depuis longtemps échangée contre une couronne de festin. _Alas!_
quelle antithèse, _poor Yorick!_
La tranchée commune, à Montparnasse, est immense, les croix sont
nombreuses: une armée, un monde. Je songe que là-bas, au Père-Lachaise,
dans cette glaise, parmi ces _innommés_, à côté de ces forçats de la
misère, on a enterré Lamennais. Cette sépulture en valait une autre. Le
révolté d'ailleurs avait assez largement marqué sa place dans le monde
des vivants pour qu'il lui fût permis de demander au monde des morts
un coin où dormir, côte à côte avec ceux qu'il avait aimés, qu'il avait
défendus et pour lesquels peut-être il était tombé.
Il dort avec les pauvres celui qui a protesté en leur nom par ce cri
amer, poignant, inoublié: _Silence au pauvre!_
Ici, à Montparnasse, dans la fosse commune, on a mis l'abbé Chatel, un
excentrique, un fou, un brave homme. J'ai vu son buste de plâtre,
fiché sur un piquet parmi tous ces morts, tournoyer et soupirer au vent
d'hiver, et pousser comme une amère plainte....
V
Paris a d'autres cimetières encore,--ou, pour mieux dire, le _Paris
funéraire_ ne finit pas. Du pont d'Iéna, sous le _velum_ même de
l'Exposition, au fond du Trocadéro, n'apercevait-on pas le rideau noir
des cyprès de Passy? P.-J. Proudhon est couché sous ces arbres. Clamart
a son cimetière, près de l'amphithéâtre où l'on dissèque. On y porta
Gilbert et Mirabeau. Un jour, faites-vous ouvrir la porte du cimetière
de Picpus, aujourd'hui fermée. C'est là, dans ce coin ignoré de
Paris, que repose Lafayette, et avec lui tous ceux qui moururent sur
l'échafaud, barrière du Trône (en ce temps-là _barrière Renversée_). On
y retrouverait peut-être les ossements d'André Chénier. Quant aux autres
morts illustres, dont le sang a coulé sur la place de la Révolution,
quant à Danton, à Desmoulins et à tant d'autres, demandez aux
Catacombes!...
Lugubres excursions, ces promenades aux champs des morts! On en rapporte
toujours pourtant comme un sentiment plus puissant et plus assuré de la
liberté et de la dignité humaines. On a conversé, pour ainsi dire, avec
ces aïeux qui nous ont nourris de leur pensée, qui nous ont faits plus
robustes et meilleurs. Cette course dans la boue pétrie de détritus de
cadavres vaut la lecture d'un livre de vie. On passe dédaigneux devant
les tombes vaines; on s'arrête, attendri ou écrasé, devant les noms
aimés et les grands noms. Il sort de ces tombeaux des conseils.
Ces cadavres parlent, agissent encore; ces poussières vous pénètrent,
comme si leurs atomes dégageaient encore du courage et de la foi. Tel
dit: Dévouement; tel crie: Sacrifice; un autre: Devoir. Et l'on comprend
alors ces anciens qui faisaient de la voie des tombeaux leur lieu
de promenade, l'endroit où les enfants jouaient au-dessous de l'urne
cinéraire de leurs parents. On comprend tout ce qu'il y a, en vérité, de
sain pour l'âme dans la fréquentation des tombes.
La parole du passé est là. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bon
survit. Voilà l'immortalité véritable, celle de l'exemple.
Hamlet, écrasé sous sa tâche, hésitant devant son terrible devoir,
et courbé sous la loi, va demander conseil à ceux que ronge _milady
vermine_. «Il y a là, dit-il, une belle révolution; si seulement nous
avions le bon esprit d'y regarder!» Nous sommes tous, fils du doute, des
Hamlets à nos heures, effrayés de notre tâche, tremblants et peureux.
Regardons là, regardons droit où sont _les vieux_. Il y a toujours au
fond d'une tombe une voix pour dire: Courage, et, lorsque les vivants se
taisent, ce sont les morts qui crient: En avant!
MOREAU DE JONNÈS
1776-1870
J'avais connu et j'avais aimé ce grand vieillard que la mort vient de
prendre[16]. Il s'appelait Alexandre Moreau de Jonnès. Il avait fait,
vaillamment, les campagnes de la République et de l'Empire. Il était
parti, joyeux, avec les volontaires de Brest, lorsque la patrie en
danger appelait à elle ses enfants, et, après une vie bien remplie,
demeuré fidèle à ses beaux souvenirs, il s'était enfermé avec ses
livres, son papier, ses plumes, et après avoir combattu pour la France
républicaine, il s'était mis à conter ses malheurs et ses gloires.
[Note 16: Mai 1870.]
Moreau de Jonnès habitait un logis assez vaste, boulevard de La
Tour-Maubourg. C'est là que, pour la première fois, je l'ai vu, assis
dans son fauteuil, devant sa fenêtre et sa table de travail. L'homme
était grand, solide encore et superbe, la tête puissante, un nez gros,
les narines frémissantes d'un Mirabeau, ridé mais point défiguré,
portant toute sa barbe, l'air d'un vieux soldat de la République, des
mèches de cheveux blancs sortant d'une haute calotte de velours noir
un peu semblable à celle des bourgeois florentins dans les fresques de
Ghirlandajo et de Botticelli.
Il avait quatre-vingt-dix ans passés, quatre-vingt-dix ans de peines
et d'efforts, de luttes ardentes, de combats sous tous les ciels, de
souffrances à toutes les heures. Il les portait bravement, et son oeil
profond, singulièrement vivant, étonné parfois, scrutateur toujours,
avait encore des flammes de jeunesse et comme des éclairs d'été. De
ce grand corps vigoureux sortait une voix grave, sonore, presque
caverneuse, voix d'oracle ou plutôt d'Épiménide qui, sans quitter sa
grotte, suivrait de loin les agitations des humains.
Cet homme, en effet, était d'un autre temps, d'un autre âge et d'une
autre trempe que nous. Il ressemblait à ces _témoins_ qu'on laisse dans
les champs aplanis pour indiquer l'ancienne élévation des terres. Il
avait, avec sa majesté d'ancêtre, l'attitude superbe d'un exemple
et l'ironie d'un reproche vivant. Il semblait dire à la génération
présente: «Nous étions ainsi et par le débris du passé jugez maintenant
de sa valeur!»
Ancien soldat, après l'épée il avait pris la plume. Ses travaux
de statistique, ses études d'économie sociale l'avaient conduit à
l'Institut. Mais depuis douze ans il ne se rendait plus aux séances.
Depuis douze ans, enfermé dans sa chambre comme jadis dans sa cabine
de marin, il demeurait avec ses travaux et ses souvenirs, attentif aux
choses du dehors, applaudissant de loin à ceux des nouveaux qui jetaient
leur cri, affirmaient leur foi, et comparant, quelquefois avec amertume,
d'autres fois aussi avec confiance, les hommes de jadis aux hommes
d'aujourd'hui.
Il fallait le voir dans sa demeure, entouré de ses tableaux et de ses
livres. Quelques toiles de l'école italienne, des maîtres de l'école
de Bologne, et, parmi ces Guerchin ou ces Carrache, des esquisses de
la Révolution française, Danton allant à l'échafaud, des portraits, des
reliques, des dessins à la manière de David ou de Topino-Lebrun, son
élève.
Je l'écoutais parler avec passion, stupéfait, fiévreux, enchaîné à sa
parole. Tout ce que me disait cet homme avait pour moi le fantastique et
l'attrait magnétique du rêve. Sa voix, encore un coup, semblait sortir
du fond des siècles. Même il avait toujours ce style coloré et puissant,
cette fougue et cette grande éloquence de l'heure d'éruption du volcan.
Alexandre Moreau de Jonnès parlait en 1870 comme en 1792 à la tribune
des Jacobins ou des Cordeliers. Les années, les épreuves, les revers,
les défaillances environnantes, les lâchetés voisines, les désertions et
les déceptions ne lui avaient rien enlevé de sa foi primitive et de sa
conviction toujours intacte, toujours en sa force et en sa verdeur.
Parfois, en vérité, je croyais entendre parler le vieux Lakanal ou voir,
à demi enseveli dans son fauteuil, le sombre Billaud-Varennes rêvant et
contant les grandes histoires écroulées.
Que de figures alors évoquées! Que de cendres remuées! Que de souvenirs
rajeunis! Que d'anecdotes inconnues! Que de journées disparues dans la
brume du temps et soudain, par le verbe, retrouvées avec leur soleil,
leur ciel bleu, le poudroiement des volontaires en marche et le
verdoiement de l'herbe aux jours charmants de prairial!
Et j'écoutais toujours.
«--J'ai vu Camille Desmoulins, une fois, me disait Moreau de Jonnès.
C'était au club des Cordeliers. Marat était à la tribune. Je me rappelle
encore l'impression de chaleur étouffante que je ressentis en entrant
là. Lorsque Marat eut fini de parler, je ne me souviens pas pourquoi il
se fit un certain tumulte. A ce moment apparut, à l'entrée de la
salle, un jeune homme, l'air vif et les cheveux noirs. Une jeune femme
s'appuyait sur son bras. On me dit: «Voilà Camille Desmoulins et sa
femme». Il parla. Bégayant d'abord et un peu intimidé, il se remettait
bien vite et, au bout de dix minutes environ, il parla fort éloquemment.
On l'applaudit beaucoup: le discours était intéressant. Quant à sa
femme, avec ses jolis cheveux châtains, elle était, je m'en souviens,
_fort gentille_. Une vraie petite Parisienne!»
Rien n'était singulier comme ces récits qui ramenaient de la sorte les
grandes scènes de la Révolution à l'intimité familière des tableaux de
genre. En sortant des Archives et en allant vers Moreau de Jonnès, je
passais des peintures de David aux croquis de Boilly.
Boilly a sa valeur. Les _Mémoires_ sont la monnaie--bien frappée--de
l'histoire.
«--La dernière fois que je vis Louis-Phi-lippe, continuait Moreau
de Jonnès, il me parla de mes travaux:--Il y a longtemps que je vous
connais, Monsieur, me dit-il.
»--Moi aussi, répondis-je. Depuis 1792. Je vous ai déjà vu aux Jacobins,
Sire!
»Et Louis-Philippe se mit à sourire, en saluant.»
Moreau de Jonnès a publié deux volumes de souvenirs, les _Aventures de
guerre au temps de la République et du Consulat_. Il laisse deux volumes
encore, volumes inédits, ses mémoires relatifs aux combats de l'Empire,
aux luttes de la Révolution. Ce sont là livres qui resteront, mais
qui ne rendent point, comme la parole même de l'homme, l'impression
de vigueur, d'ardeur généreuse que donnait la conversation de ce grand
vieillard.
Il meurt à quatre-vingt-treize ans, fidèle au culte de toute sa vie, à
la liberté, à la patrie, à la République. Tel qu'il était parti de Brest
un matin d'avril, il meurt un soir de mai, confiant dans l'avenir, ferme
dans ses principes, inébranlable dans ses convictions. Tête et coeur de
Breton, il avait en lui toute la solidité de cette terre granitique
où poussent durement les chênes. En 1792, sous le drapeau flottant des
volontaires d'Ille-et-Vilaine, il s'était mis en campagne, au son du
fifre que jouait Habeneck, le futur chef d'orchestre de l'Opéra, pour le
moment chef de musique du bataillon des fédérés armoricains. On n'avait
pas d'argent pour acheter d'autre orchestre. Mais ce fifre criard et
guilleret suffisait.--Vive la nation!
On marchait, et chaque étape était une fête. A Paris, Moreau de
Jonnès porte à Tallien des lettres de recommandation. Tallien le fait
incorporer dans le bataillon des Minimes. Un soir que le jeune homme
(il avait seize ans) était de garde aux Tuileries, des gentilshommes, de
ceux qui s'appelaient les _Chevaliers du poignard_, font mine de vouloir
arriver jusqu'au roi gardé à vue, et de le délivrer. Le poste prend
les armes. Au bout d'un moment un homme entre, carrure d'athlète, large
figure, parole haute, les yeux pleins d'éclairs.
--La garde nationale, dit-il, était prête à arrêter ces gens, j'espère?
--Oui, répond Moreau, si ces gens l'avaient attaquée!
L'homme regarda Moreau de ses yeux profonds.
--La justice, dit-il, frappe les criminels et ne lutte pas avec eux!
Et il tourna le dos au fédéré, puis sortit.
--Quel est donc celui-là? demanda Moreau.
On lui répondit:
--C'est Danton.
Moreau de Jonnès était à la tête de sa section au 10 août 1792, lorsque
le peuple emporta d'assaut le vieil antre de royauté, les Tuileries
pleines de Suisses. Il était dans le Morbihan lorsque les chouans,
révoltés plutôt contre la conscription que pour la royauté, voulaient
tenir en échec le droit, ne point servir la France et résister à la
Convention nationale. Il était à Toulon lorsque le futur réacteur
Fréron, le chef à venir des muscadins et de la _jeunesse dorée_,
mitraillait la ville écrasée. Il était au combat du 13 prairial, à bord
du _Jemmapes_, dans le feu de la bataille, dans l'atmosphère rouge et
chaude de la canonnade, lorsque sombra le vaisseau _le Vengeur_. Il
était à Quiberon lorsque l'émigration fut étouffée, à une portée de
canon de la flotte britannique qui laissait couler, comme le dit depuis
Sheridan, l'honneur anglais par tous les pores. Il escortait, en qualité
d'aide de camp, le général Hoche, et que de fois m'a-t-il dit:
«Si celui-là eût vécu, Bonaparte n'eût pas régné!» Il était à
Saint-Domingue, avec Leclerc, le mari de Pauline Borghèse, mari
gênant que Napoléon envoyait à la fièvre jaune. Il était au
Morne-aux-Couleuvres, il était partout où se dressait le danger; vie
aventureuse, étonnante, romanesque, pleine de chocs, tantôt ensoleillée
et joyeuse comme un frisson d'écharpe tricolore au vent de messidor,
tantôt funèbre et navrée comme une journée sombre de brumaire, fière
d'ailleurs et superbe, unie et vaillante comme une épée de chevalier.
Quand il se rappelait toutes ces choses, la captivité à bord des
pontons, les journées d'enthousiasme de la Révolution, les lendemains
de victoire, les gloires et les défaites de l'empire, les marches
consternées des combattants de Montmirail devenus les brigands de la
Loire, quand il évoquait ce passé, Moreau de Jonnès devait se sentir
mélancolique et douter de la justice. Tant d'amertume, tant de
déceptions, tant de trahisons, tant de rêves finis, tant d'espoirs aux
ailes brisées!
Quels spectacles faits pour déconcerter l'âme la mieux trempée! Après
1789, 1815; après le 4 août, le 9 thermidor; après le 10 août, le 18
brumaire. Après Valmy, Waterloo. Après Cambon, Ouvrard. Après 1830,
1834. Après 1848, 1852. Après le coup de soleil du 24 février,
l'assombrissement, l'atmosphère spongieuse et malsaine du 2 décembre.
La République deux fois proclamée, deux fois égorgée, la liberté tant de
fois proscrite, le droit tant de fois souffleté, la justice tant de fois
méconnue! Il avait vu tout cela. Il avait vu la Révolution, l'empire,
Talleyrand en bas de soie recevant le czar éperonné et les talons
couverts de la terre de France; il avait vu Foy à la tribune, Manuel
au tombeau; il avait vu juillet, il avait vu, entendu l'écho lugubre de
Saint-Merry, les cris joyeux de Février, tout ce qui a été la vie, la
palpitation, l'espoir, la désillusion, les révoltes et l'asservissement
de la pauvre et chère patrie.
Cet homme avait vu tout cela et, en présence de tant d'efforts inutiles,
de tant de sacrifices bafoués, de tant d'héroïsmes raillés, de tant de
vérités escamotées ou proscrites, peut-être dans sa longue existence
d'octogénaire s'était-il senti las de protester, peut-être s'était-il
dit qu'après tout l'humanité tient sans doute à demeurer troupeau et que
sa servitude volontaire importe peu au philosophe? Peut-être s'était-il
dit que le métier d'éternel mécontent, d'honnête homme et de citoyen,
est métier de dupe[17]? Peut-être avait-il perdu patience et perdu
courage?
[Note 17: Écrit au lendemain du _plébiscite_ qui devait nous amener
la guerre. Que Moreau de Jonnès a bien fait de mourir avant Forbach et
avant Sedan!]
Eh bien, non! il était tel en mai 1870 qu'il était en septembre 1792. Il
était le même, le même toujours, l'éternel combattant du droit. Son oeil
s'animait au souvenir de ces grandes journées et il apportait dans ses
jugements sur les choses du jour la passion superbe qu'ils avaient eue
tous, ceux de son temps, pour les choses d'autrefois. Il envoyait, une
fois, à l'_Avenir national_, un article sur les défenseurs nouveaux de
Marie-Antoinette. Le style est celui des conventionnels. Cette reine,
devant lui, reste ce qu'elle est pour l'histoire, l'archiduchesse et
l'Autrichienne.
Un jour, comme nous parlions des affaires d'Italie et des embarras
financiers de ce peuple:
--Qu'attendent-ils donc? dit brusquement le vieillard, ils ont les biens
du clergé et ils ne les prennent pas!
On se sentait avec lui dans un autre temps, on comprenait la grandeur
farouche de l'époque altière et fécondante, à la fois terrible et douce.
De ses lèvres tombaient des mots inconnus, oubliés. Souvent, comparant
à nous ce vieillard, j'avais honte pour ceux qui vivent aujourd'hui.
Lui s'inquiétait de leurs efforts, de leurs idées, de leur but, de leurs
espérances.
Il avait l'air d'un aïeul qui juge--et qui aime--ses petits-fils,
pourtant dégénérés.
Cet homme est mort; mort emportant un monde de faits, d'idées, de
souvenirs, de science; mort de cette mort de l'homme qui peut regarder
sa vie sans y trouver une faiblesse; mort avec cet amour au coeur pour
la République, rêve de sa vingtième année qui fut encore l'espoir de ses
quatre-vingt-dix ans.
«La vie exemplaire, a dit Goethe, c'est le songe de la jeunesse réalisé
par l'âge mûr.»
Ce fut mieux que cela pour Moreau de Jonnès. Ce fut ce songe continué,
poursuivi, adoré,--même après le réveil et même après la déception, même
après l'âge mûr, même aux heures de vieillesse, même à l'heure de la
mort.
Songe qui ne finit pas. Et, pour que le rêve devienne un jour réalité,
Moreau de Jonnès en tombant, ce grand chêne celtique abattu et jamais
courbé, le combattant du 10 août, le volontaire de Rennes, le soldat
de Hoche, nous lègue un de ces héritages qui profitent à tous et qui se
font rares: _un exemple_.