O vous que la pitié, le devoir ou l'amour
Conduit en ce vaste séjour
Et de la mort et du silence,
Oubliez un instant vos projets, vos travaux;
Songez à vos plaisirs suivis de tant de maux,
Et sachez, deux jours à l'avance,
Vous choisir une place entre tous ces tombeaux
Creusés à si peu de distance.
Piètre poésie que remplacent aujourd'hui deux versets latins.
La grille ouverte, le cimetière commence.
La foule monte, toujours nombreuse, presque gaie, tant elle est pressée,
la petite colline où les cyprès, à côté des tombes, s'inclinent sous le
vent avec des balancements doux. Les veuves en noir, les orphelins, des
enfants au recueillement inconscient, de pauvres vieux courbés sous
la douleur coudoient les gens qui viennent là «pour voir,» les
indifférents, les visiteurs ou les fillettes du faubourg qui, tête nue,
assises sur les bancs, prennent le frais ou se reposent.
Les premières tombes célèbres, à gauche, sont celles de Visconti,
représenté endormi dans son habit d'Institut, de la famille Dantan et
d'Alfred de Musset. Le petit saule du poëte croît, pousse timidement.
Mes chers amis quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière;
J'aime son feuillage éploré...
Un étranger a répondu à ce dernier voeu du maigre Rolla.
Dans Westminster, tombeau des rois, l'Angleterre a fait une part aux
grands hommes, et là, côte à côte, dorment les plus grands par le
génie et les plus puissants par la force, ceux qu'a touchés du doigt
l'inspiration et ceux que le hasard a fait naître sur un trône. Au
Père-Lachaise comme à Westminster, les poëtes ont leur coin, _poetes's
corner_. Casimir Delavigne, Balzac, Nodier, Souvestre, ont été couchés
comme du même coup au sommet de la colline. Ils fraternisent dans
la mort. Le buste solide et superbe de Balzac, par David (d'Angers),
regarde en riant _à la Tourangeaise_ le mince et fin visage de Nodier,
qui lui rend un sourire franc-comtois. L'image d'Émile Souvestre est
rêveuse et sérieuse. Une muse pleure sur le mausolée de Delavigne. Le
lierre couvre ces tombeaux, couronne le front de Balzac, serpente
autour du livre de bronze où l'on peut lire ce titre fulgurant: _Comédie
humaine_. La tombe de Charles Nodier a des fleurs toujours; elle est
aimée, visitée. On sent une âme vivante, un éternel et pieux amour
autour de ce marbre. Tout près de là dort Bory de Saint-Vincent, sous
un mausolée fait de colonnes grecques, de frises antiques, de sculptures
arrachées par lui à l'oubli, tombées de quelque temple qui s'écroule. Il
a dû les contempler souvent, déchiffrer ces inscriptions, interroger ces
miettes du passé. La tombe est belle comme toutes celles que les morts
se sont construites eux-mêmes.
Étrange hasard! C'est là, à cet endroit même où il est étendu, que
Balzac un jour a placé son Rastignac regardant «Paris tortueusement
couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les
lumières». Sans doute, comme son héros, Balzac, plus d'une fois les yeux
attachés avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme
des Invalides, «_là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu
pénétrer_», a dû, semblable à Rastignac, lancer lui aussi sur «cette
ruche bourdonnante un regard qui, par avance semblait en pomper le
miel»; sans doute, posté sur ce tertre, rêvant, cherchant, espérant,
prêt à la lutte, il a dû s'écrier avec l'accent des coureurs de grandes
aventures: _A nous deux maintenant!_ C'est là qu'il allait songer,
et c'est là qu'il devait être enterré. De cette hauteur la vue est
sinistrement belle.
Les pieds dans la boue, dans cette terre brune où les vieilles
couronnes, maculées, molles et sales, semblent se dissoudre, les yeux
sur le ciel, sur la ville immense, on regarde presque effaré. Au
premier plan la ville morte; à l'horizon la ville qui va mourir: la
pétrification contemplant la fièvre. Des arbres de couleur foncée, aux
balancements fatigués, çà et là aux jours de printemps, quelque bourgeon
jaune et frais dans les feuillages sombres, à travers les verdures
noires, les ternes blancheurs de la pierre, un amphithéâtre de croix.
Puis, plus loin, là-bas, et comme perdus dans la fumée, dans une façon
de brume lumineuse, des maisons, des toits, des dômes, des clochers, un
entassement dans une buée. Le Panthéon, Notre-Dame, les deux aiguilles
des colonnes triomphales qui racontent, l'une la gloire d'un homme, et
l'autre la gloire d'un peuple; l'arc de l'Étoile, et aux derniers plans
la silhouette d'un fort, le Mont-Valérien, sur le ciel gris. Point de
bruit, aucun murmure, mais une agitation qu'on devine, un grondement
dont on sent intérieurement l'écho. Que d'espoirs, que de rêves, que
d'efforts, que de dévouements, que de trahisons, que d'héroïsmes, que
de lâchetés dans ces tas de pierres qui pensent! On demeurerait là des
heures entières, immobile comme devant la mer. Soudain, le soleil crève
quelque nuage, fond sur Paris, le crible de rayons, fait jaillir mille
étincelles, va chercher pour les brunir comme avec l'agate tous les
_ors_ de Paris, sertit dans une manière d'apothéose les cuivres, les
saillies, les flèches dorées des églises, les nervures des monuments, et
le génie de la colonne de Juillet. Tout flamboie et s'éclaire dans
une réverbération éblouissante. Le splendide panorama de Rome vu des
hauteurs du Vatican ne vaut certes pas celui-là.
On marcherait longtemps au hasard dans ce champ immense, peuplé de
morts illustres dont le nom jaillit pour ainsi dire du fond des allées:
Girodet, Gros, Denon, Bernardin de Saint-Pierre, Élisa Mercoeur,
Benjamin Constant, Cuvier, Talma, Grétry. Je cite au hasard et de
souvenir. Seuls ces tombeaux, souvent modestes, nous arrêtent.
Que nous importent, au contraire, les monuments superbes, ces colonnes
immenses, ces temples gigantesques! Presque toujours devant ces
orgueilleuses tombes on passe en murmurant: _Un si grand monument pour
un si petit mort!_ Il n'y a de magnétisme vraiment que dans les tombes
fermées, muettes, sans nom, enveloppées de lierre et d'oubli, enfouies
sous les fleurs, à jamais closes, et pourtant visitées encore. Elles
cachent, on le devine, quelque secret ou quelque douleur, quelque
amour mystérieux, peut-être une faute, peut-être un crime. Qu'y a-t-il
derrière cette porte? Qui donc est endormi sous cette pierre où l'on n'a
rien écrit, et que l'herbe, complice ou dépositaire du secret, envahit
et va recouvrir? Peut-être des heureux ont-ils voulu finir ainsi,
dérobant à l'avenir leur bonheur passé; peut-être des souffrants ont-ils
demandé que le nom auquel ils étaient rivés leur fût arraché enfin,
comme on briserait une dernière chaîne!...
Ici gît... Point de nom: demandez à la terre!
Tombeaux muets, tombeaux discrets, c'est vers vous que s'en vont les
blessés de la vie, ou bien encore ces fous altérés d'une liqueur tarie
qu'on nomme les poëtes. Vers vous et aussi vers la fosse commune, où la
douleur du moins est éloquente et serre le coeur. La fosse commune! Une
forêt, un fourmillement de croix noires, droites ou penchées, renversées
çà et là, s'appuyant les unes sur les autres, avec des inscriptions en
lettres blanches, lavées par la pluie, effacées; de l'herbe verte au
bas, des couronnes en haut, jaunes ou blanches, et qu'un vent jette à
terre comme des fruits trop mûrs.
Là, remarquez-le bien, dans ce _coin des pauvres_, les couronnes
sont plus nombreuses que partout ailleurs. Chaque mort en a beaucoup,
beaucoup plus certes que celui qu'on a doté d'un mausolée de marbre. Le
dimanche, les jours de fête, on lui en porte une, deux; on les accroche
aux bras de la croix. Les plus généreux pour les morts, ce sont ceux à
qui ces _immortelles_ coûtent le plus cher. Les autres payent une statue
ou un buste sur leurs revenus; les pauvres gens se privent d'un morceau
de boeuf pour donner un pot de fleurs à _leurs morts_. Qu'est-ce que ces
monuments soldés sur des rentes que le défunt a laissées? Les morts
de la fosse commune ont coûté beaucoup aux vivants pendant la dernière
maladie. Les médecins, les remèdes, c'est cher. Leurs héritages à eux,
ce sont les dettes, hélas! Qu'importe, on payera tout, et les morts
auront encore leur part. Point de jardiniers pour surveiller ces
misérables trous recouverts de terre; si les fleurs poussent, c'est
qu'on vient souvent les arroser, les renouveler. Et l'on vient de loin!
On porte un pied de pensée _au père_, en allant à l'atelier. C'est la
religion du peuple de Paris, ce culte de ceux qui sont partis. Il est
sceptique, il est _badault_, comme disait Rabelais, mais avant tout
il est respectueux pour le corbillard qui passe. Pas un front ne se
découvre à Londres devant une bière qu'on emporte; à Paris, tout le
monde salue: convoi de première classe, voiture des pauvres, qu'importe!
C'est la grande égalité. Les morts des hôpitaux seuls, transportés sur
des fourgons, ou les guillotinés qui s'en vont à Clamart escortés de
gendarmes,--les criminels et les misérables,--n'ont jamais de saluts.
Longtemps d'ailleurs la misère marchera de pair avec le crime.
On pourrait, dans ce cimetière du Père-Lachaise, tracer comme des zones
historiques. Les contemporains tombent ensemble; ils ont comme un même
tombeau. Les maréchaux de l'empire, presque tous, sont enterrés à droite
dans un espace resserré: Gouvion-Saint-Cyr, Macdonald, Masséna; à côté
d'eux, Lefèvre dont le monument fut élevé par la maréchale. Elle vendit
ses diamants, disant:
--Lorsque j'étais jeune et pauvre, je ne portais que des fleurs; plus
tard, comme je vieillissais, il m'a fallu des pierres précieuses.
Aujourd'hui qu'il est mort je n'ai plus besoin de rien.
On se moqua d'ailleurs beaucoup d'elle à la Cour.
Parmi ces porteurs de sabre apparaît Beaumarchais, le manieur de plume.
Une simple pierre et son nom. C'est assez. Béranger, près de là, repose
dans la tombe de Manuel. Les médaillons des deux amis se regardent. Que
de noms sur ce monument! Que d'inscriptions, de couronnes, de souvenirs,
de louanges! Noms de gens du peuple qui n'oublient pas et n'entendent
pas la casuistique de la critique, qui admirent et qui se donnent
corps et âme. Allez donc leur dire à ceux-là que Béranger était un faux
bonhomme! Ils l'aiment parce qu'il les aima. Au Père-Lachaise, seule, la
tombe de madame Raspail est couverte de signatures aussi touffues.
Quant au monument d'Héloïse et d'Abailard, les amoureux _ex-voto_ en
sont légendaires.
On marche toujours dans la longue allée. Voici la tombe de
Pezzo-di-Borgo, celle de l'amiral Bruat.--Un nom allemand:
Ludwig Boerne, celui d'un républicain sincère, qui rêva--ô le
poëte!--l'alliance de l'Allemagne et de la France dans la liberté.
Pauvre Boerne! on l'exila pour avoir parlé de fraternité des peuples et
de délivrance prochaine. Il l'avait bien mérité!
La tombe élevée un peu plus loin à Garnier-Pagès par souscription
nationale est une des plus remarquables et des plus imposantes: le
marbre a la forme de la tribune dont l'orateur franchit tant de fois les
degrés d'un pas ferme.
N'est-ce pas là, le long de ce chemin, que j'ai lu cette touchante et
simple inscription:
_Ci-gît un bon ménage?_
Au bout de l'allée, à l'angle d'un carrefour, voici Pradier et toutes
les charmantes créations de son ciseau, sculptées sur son tombeau.
Désaugiers rit à côté de lui; Cadet-Buteux, le Gaulois, cause avec
l'Athénien de la rue de Bréda. Une colonne brisée près de là, et le nom
de Léon Faucher. Plus loin, en montant, enfermées dans la même enceinte,
deux tombes jumelles supportées par des colonnettes de pierre: Molière
et La Fontaine. Une partie du génie de la France est là.
Je redescends vers le rond-point où, superbe, se dresse impérieux
encore, Casimir Périer. Un nom lu en chemin: Géricault. Voici le tombeau
de Monge, froid et nu comme un monument égyptien; l'oeuvre d'Étex
sculptée sur la tombe de Raspail; à côté le tombeau de Gall. Un
chemin remonte à droite, dominé par le colossal monument de la famille
Demidoff. Là, le tombeau de Kellermann avec deux noms rayonnants: Valmy,
Marengo. A deux pas de là: Famille Dosne, famille Thiers. Cela est
simple et bourgeois. Duchesnois... Sieyès, qui sut vivre paisiblement,
disait-il, quand on savait si bien mourir, et à côté de lui un dédaigné,
Népomucène Lemercier, un vrai poëte qu'on ferait bien de relire.
Dans le cimetière Israélite, où les tas de cailloux prescrits par le
rite sont placés sur les tombes juives, vous trouvez la tombe de
Rachel. On la revoit tout entière; on retrouve son front bombé, ses yeux
brillants, sa maigreur passionnée, en regardant ce diadème ciselé sur le
fronton du monument funéraire. Un diadème... ce fut en effet une reine,
et son trône est resté vide.