Les cimetières.--La poésie et les réalités de la mort.--Le
Père-Lachaise.--Montparnasse.--Les grands hommes.--Le quartier des
riches.--Le coin des pauvres.--Des noms! des noms!--Le secret de la mort
et le mot de la vie.
I
Tous plus ou moins, nous autres romanciers, nous avons un jour cherché
et voulu montrer _comment on vit à Paris_. Là cependant n'est pas le
drame. La question suprême, la question poignante est celle-ci: _A
Paris, comment meurt-on?_
Le grand secret de toute misère est dans la réponse. La maladie, le
suicide, le crime, la faim, le vice, et jusqu'au dévouement parlent,
et viennent dire: «Voilà comment on meurt!» La mansarde calfeutrée
pour l'asphyxie, la rue où le sang coule, l'hôpital où les râles et
les agonies fraternisent, les coins cachés où le dénuement, cette autre
épidémie, frappe sans pitié, l'éternelle rivière, l'éternelle pauvreté,
témoignent dans ce procès funèbre. Quel livre cruel, sombre, poignant,
ironique, si jamais on l'écrit: _La mort à Paris!_ L'avenir qui le lira
sera effrayé, n'en doutez pas, et se révoltera devant ce mélange
atroce de comique qu'il rencontrera dans nos cérémonies suprêmes. Ah!
philanthropes qui travaillez pour les vivants, que de fois vous oubliez
les morts!
Don José de Larra, le satirique espagnol qui, las de protester contre
l'injustice, se tira un jour un coup de pistolet au coeur, a écrit que
la seule vie de la société moderne est au cimetière, ou plutôt que les
cimetières véritables ce sont les grandes villes où roulent, haletants,
pressés, les passants, ces flots humains. Pourquoi pas? Oui, si les
villes sont mortes, les cimetières sont vivants. Les souvenirs y
demeurent. C'est un monde aussi, celui-là; vaste, innombrable et (mais
je ne veux point rire) c'est, hélas! le seul véritable _tout Paris_.
Il est même si grand, qu'il finira par dévorer l'autre. On a beau le
chasser, lutter contre lui, il nous combat de ses émanations et de
ses atomes, et triomphera en fin de compte si l'on ne remplace un jour
l'inhumation par la crémation. La mort à Paris avait pris d'abord les
environs des églises et conquis jusqu'à l'intérieur, jusqu'aux caveaux
qu'elle transformait en charniers. Cette putréfaction emprisonnée
dans les murailles de la cité y semait la peste et la fade odeur des
cadavres. A Londres encore, auprès de Westminster, on marche sur les
pierres tombales[14]. Les cimetières intérieurs furent abolis sous
Louis XVI, la mort rejetée bien loin, et cadenassée dans des lieux
d'inhumation si mal entretenus d'abord, qu'ils faisaient dire à
Bernardin de Saint-Pierre: «L'ami ne peut plus reconnaître les cendres
de son ami dans ces voiries humaines.» Ces lignes étaient écrites avant
1789.
[Note 14: On peut voir un de ces cimetières près de l'ancienne abbaye de
Montmartre, un cimetière fermé, plein d'herbe et d'oubli, caché par les
arbustes et les ronces, inconnu, oublié.]
Les cimetières bientôt se changèrent en jardins; on opposa les parfums
des fleurs aux senteurs des corps en dissolution.
Le 21 prairial an XII on arrêta que les inhumations ne pourraient être
faites que dans des terrains éloignés d'au moins 35 mètres de l'enceinte
des villes, et le cimetière du Père-Lachaise, l'aîné des cimetières
parisiens, fut établi en 1804. Le Père-Lachaise ou Mont-Louis c'était
loin, c'était la province au temps du premier empire; aujourd'hui Paris
a dévoré le cimetière, l'a englobé, et le jardin des morts est bien
près de ressembler au vieux cimetière des Innocents. Mais les cimetières
parisiens ont fini leur temps. Les morts seront bientôt transportés
près de Pontoise, sur les terrains de Méry-sur-Oise et de
Saint-Ouen-l'Aumône. Paris a peur et vomit ses dépouilles sur la
banlieue. Les pauvres morts, aller si loin! Des enterrements à la
vapeur! Il le faut bien; nos _Campi-Santi_ regorgent. Le Père-Lachaise
descend jusqu'à l'ancien boulevard extérieur et déborderait sur la voie
sans la muraille qui l'arrête; les tombeaux forment comme une lisière
au chemin de ronde et, de là, les passants peuvent lire les noms (entre
tous celui de Deburau en grosses lettres) et déchiffrer les inscriptions
tumulaires.
Pauvretés attristantes, ces productions de poëtes-marbriers!
Quelle vanité nous allons trouver dans ces inscriptions funéraires!
Quelle triomphante sottise! O bêtise humaine! Des vers prétentieux, des
titres inutiles, des regrets hyperboliques, douleurs gonflées de vent
qu'une piqûre d'épingle réduit à néant. «Ici gît, dit une pierre,
Mme***, jeune beauté que tout le monde admira.» _Jeune beauté!_ Qu'en
reste-t-il? «Mon époux, s'écrie-t-on de ce côté, attends-moi, je te
rejoins!» Et la veuve de ce mausolée porte déjà le nom d'un autre.
Ailleurs: «_Monsieur et madame Cochet_» Monsieur! Madame!
On connaît cette épitaphe célèbre:
_Très-haute, très-excellente, très-puissante
Princesse***
morte âgée de sept jours._
Et cette autre qui donne la note exacte de tout un état social:
_Sa veuve infortunée continue son commerce.
Rue Saint-Denis nº...._
Comme ils comprenaient mieux que nous, les anciens, la pénétrante
poésie de la mort! Avec quel charme attendri ils savaient exprimer
leur douleur, l'atténuer pour ainsi dire en l'idéalisant, ou la fixer
à jamais par une de ces épigrammes d'une éternelle et touchante
simplicité! L'_Anthologie_ est remplie de ces épitaphes où le génie
grec, qu'on dirait froidement impassible, laisse venir une larme pure à
ses yeux calmes. Rien n'est plus parfait et d'un sentiment plus délicat.
«Je suis, dit une épigramme de Parménion, le tombeau de la jeune
Hélène, et comme un frère l'a précédée, je reçois de sa mère un
double tribut de larmes. Des prétendants la douleur est la même;
tous pleurent également celle qui n'était encore à aucun d'eux.»
Celle-ci est de Simonide:
«La vieille Nico dépose des couronnes sur la tombe de la jeune
Mélète; Pluton, est-ce là de la justice?»
«Ce tertre, dit une autre, c'est une tombe. Retiens donc tes
boeufs, laboureur, et retire le soc, car tu remues de la cendre
humaine. Sur une telle poussière, ne sème pas du blé, verse des
larmes.»
Quelle mélancolie dans les _épigrammes_ qui suivent:
«Je suis mort, et je t'attends; toi aussi, à ton tour, tu en
attendras un autre!»
«Après avoir peu mangé, peu bu, beaucoup souffert, me voilà
tardivement, mais enfin me voilà au tombeau.»
N'est-ce pas l'épitaphe éternelle de tous les pauvres gens?
«L'homme était petit de taille, et l'épitaphe ne sera pas plus
grande: «Théris, fils d'Aristoeos, Crétois, gît ici.» C'est bien
long.»
«O terre, la mère de tous, dit Méléagre, sois légère à OEsigène,
à celui qui n'était pas un fardeau pour toi.»
Depuis les Grecs le parfum s'est envolé. Nous n'avons plus cette
légèreté de main, cette fraîcheur d'idées. Et pourtant nos épitaphes ont
parfois, lorsqu'elles sont simples, le sentiment des inscriptions des
Catacombes. _Casta_, dit à Rome une épitaphe de jeune chrétienne, et
toute une vie est là, dans un mot. J'ai lu, au coin d'un cimetière de
Paris, un nom: «_Louise_,» et rien de plus. Et l'_épigramme_, cette
fois, vaut toutes celles de l'anthologie. Parfois j'ai rencontré
encore des initiales et point de nom: «L. V. M. V.» C'en est assez. On
regarde, on songe[15].
[Note 15: Une très-belle et très-éloquente épitaphe est celle-ci, au
cimetière Montmartre: _X..., Polonais mort pour la liberté italienne, au
service de la France_.]
Mais cette simplicité est rare, et l'orgueil humain va se nicher jusque
sous le lierre des tombeaux.