Cette _Napoléone_ faisait fureur. _La Société des Philadelphes_ l'avait
adoptée pour sa _Marseillaise_ et la chantait sur un air qu'on pourrait
retrouver. Peltier, qui continuait à Londres ses journaux français,
l'inséra depuis la première strophe jusqu'à la dernière dans l'_Ambigu_,
et le gouvernement de Napoléon s'empressa de faire poursuivre le
journaliste devant les tribunaux britanniques.
Mais un beau jour, grande stupéfaction: Fouché reçoit une lettre signée
et datée de l'_Hôtel de Berlin, rue des Frondeurs_, et où un certain
_Charles Nodier_, homme de lettres, se déclare l'auteur de la pièce
incriminée: «_C'est moi!_» s'écrie-t-il avec une intention évidente de
draperie, et comme s'il avait sur les épaules le péplum d'un héros
de Corneille. Sa lettre, d'ailleurs, est échevelée, emportée, écrite,
dirait-on, dans un accès de fièvre: «_Quiconque a aimé avec passion peut
haïr avec excès. A vingt-trois ans, j'ai répudié tout amour et toute
amitié. Je vous apporte aujourd'hui ma liberté; hâtez-vous, demain
peut-être j'en ferais un terrible usage_.» Il est prêt, au surplus, à
_braver la prison, l'exil ou l'échafaud_. Voilà celui qui sera plus tard
le fin narquois, le _bonhomme_ Nodier.
La lettre reçue, on l'arrête, comme on pense bien. Il est interrogé par
Dubois; il s'accuse encore. «Il a écrit, dit-il, la _Napoléone_ dans un
moment d'exaltation, en revenant de Besançon, où son père est juge. Une
femme l'avait trahi; il a pris sa plume avec rage, il ne recommencerait
pas.» On le voit, le Romain s'amende déjà: «_On ne doit pas_,
affirme-t-il, _attaquer le gouvernement sous lequel on vit, même quand
on le déteste_.»
L'interrogatoire continue:
--Pourquoi étiez-vous à Paris?
--J'y étais venu pour faire imprimer un ouvrage, le _Livre des
suicides_, que je n'écrirai jamais. J'ai changé d'avis. Je prépare une
tragédie.
--Quels sont vos moyens d'existence?
--Mon père me fournit de l'argent lorsque mes livres ne m'en donnent
pas.
Il prétend que la _Napoléone_, publiée chez Maradan et Barba, a été
donnée, sans son consentement, à l'imprimeur Dalin, par un homme à qui
il en avait montré une copie. On voit là--ces pièces authentiques disent
tout--que Nodier était conscrit de l'an IX et qu'il avait de taille
1m,63.
Notre poëte est reconduit dans sa prison. Là, sa fièvre se calme, son
exaltation cesse; la solitude est un réfrigérant; le fanatique devient
un peu bien raisonnable, et après avoir attaqué le premier consul, il
lui envoie une lettre, pour ne pas dire une supplique, qui commence par
ces mots: «_Le seul homme qui eût chanté Achille gémit sur la paille de
la misère._» Oh! oh! Nodier, vous vous déjugez! Il met toute sa faute
sur l'égarement de sa douleur; dans une autre lettre il demande au
directeur de Sainte-Pélagie la _Bible_ et l'_Imitation de Jésus-Christ_.
Il «ne le remercie pas. _Dieu qui voit tout le payera de tout._» Brutus,
en un clin d'oeil, est devenu Silvio Pellico.
Après avoir pris connaissance de la pétition, Bonaparte (il faut être
juste envers tout le monde) haussa les épaules, dit à Fouché, en parlant
de Nodier: «C'est un fou!» et donna ordre qu'on le retournât à M. son
père, à Besançon. Le grand-juge signa la feuille de secours qui fut
octroyée au poëte pour le voyage. Nodier ne dut pas se sentir de joie.
Il resta chez lui, au pays, sous la surveillance de la police, et l'on
retrouva dans ses papiers une demande rédigée pour attendrir ses Argus
et pour retourner à Paris.
A en croire Nodier, il aurait gémi et souffert pendant des années,
traqué par les agents, cadenassé par des geôliers! Quels beaux contes
il nous a fait sur ses verroux! La Restauration venue, comme il sut, par
des soupirs discrets et des articles révélateurs, se grimer savamment en
proscrit! Ses soirées de l'Arsenal en cela ressemblaient un peu aux
bals des victimes! On me dit que Nodier racontait comme pas un ses
impressions de cachot. Dans ces cas-là, comme il devait sourire, le
malin bonhomme, de la terreur ou de la pitié de ceux qui l'écoutaient!