II

Chaque cimetière a sa physionomie distincte, et si le Père-Lachaise

représente, dirait-on, l'aristocratie, et Montparnasse la démocratie

souffrante, le cimetière Montmartre est quelque chose comme un cimetière

moyen et de tiers-état.

Les convois, pour y parvenir, suivent le boulevard extérieur, passent

devant la _Reine Blanche_. C'est l'antithèse: la vue du bal où l'on

s'agite sert de préface au coin de terre où l'on se repose. Des

couronnes jaunes, des boutiques de marbriers, des rez-de-chaussée où

l'on vend des plâtres pour tombeaux, enfants endormis, anges en prières,

frisés, bouffis, que l'eau va détremper et verdir. On approche. Une

avenue d'abord où stationnent les fiacres qui ont suivi la bière; et qui

attendent les parents et les amis; avenue funèbre d'aspect, et peuplée

de gamins pourtant, qui vont courant, criant, riant, jouant avec des

paquets d'immortelles. Puis la grille, la porte d'entrée, le logis du

gardien, et la longue allée qui conduit aux tombes.

Ce qu'on aperçoit tout d'abord, c'est la grande croix de pierre au

centre du carrefour où viennent s'amonceler les couronnes qui ne peuvent

plus se flétrir sur un tombeau, la _croix à tout le monde_, comme on

l'appelle, hécatombe, fosse commune des souvenirs. C'est là que vont

prier les pauvres; les misérables ne gardent pas longtemps leur tombe.

La croix de bois qui marquait l'endroit où l'on avait couché le mort

est arrachée après cinq ans, pourrie par la pluie, et va finir avec ses

inscriptions effacées dans le foyer de quelque gardien. Où la retrouver

jamais, la trace de celui qu'on a perdu? Cette glaise a tout pris; tout

a disparu, tout est fini. Côte à côte, des générations se dissolvent

ainsi, rentrent dans la matière, et, morceaux d'argile, rapportent à la

masse immense leurs molécules indestructibles. Mais il faut à l'homme je

ne sais quel souvenir palpable qui représente comme le fantôme de ceux

qui ne sont plus. Il faut que les vivants aient avec les morts un lieu

de rendez-vous où, sûrs de les rencontrer, ils conversent avec eux par

delà l'infini, ils leur parlent, ils les consolent, ils les embrassent

de leurs sanglots.

Chères superstitions, consolations suprêmes, qu'on retrouve presque

partout, également fortes et touchantes! Nous en agissons tous plus ou

moins avec nos morts comme les anciens Tonquinois avec les leurs. «Après

minuit, dit un vieux géographe, lorsque la nouvelle année commençait,

les Tonquinois ouvraient leurs portes toutes grandes, sans quoi ils

auraient cru insulter les morts, qui, affirment-ils, retournent en

ce temps-là dans les maisons.» On prépare des lits à ces visiteurs

d'outre-tombe, et l'on couvre le plancher d'une belle natte de jonc.

Puis on allume des flambeaux pour eux; on pousse des cris de joie, on

brûle des pastilles; on interroge les chers hôtes, on leur conte ce qui

est arrivé d'heureux à ceux qu'ils ont quittés. Pendant les trois jours

qui suivent, on laisse sans la nettoyer la maison entière, «de peur

d'élever de la poussière dans un lieu où les morts font leur séjour.»

Nous autres, nous n'attendons pas que les morts viennent à nous,

nous allons à eux; leur fête est à eux seuls. Plus est affirmé notre

scepticisme en toutes choses, plus est profond le culte de nos morts.

Ils ont leurs fleurs, leur jardin, leur parure, et l'on porte à la croix

commune les _souvenirs_ que l'on ne peut donner à la tombe effacée.

Elles sont nombreuses les couronnes, elles sont pressées, entassées

autour de la grande croix de pierre. Association de douleurs qui se

coudoient, promiscuité de regrets et de larmes, autel immense où tour à

tour les souffrants et les humbles viennent déposer une offrande à cette

fédération de la mort.

La plus belle des tombes, la plus simple et la plus poignante, est à

gauche, à l'entrée du cimetière Montmartre: une statue de bronze couchée

sur un tombeau de pierre. Ici dorment les deux Cavaignac et leur soeur;

et, sur ce monument, on peut lire encore: «_A la mémoire de J.-B.

Cavaignac, député à la Convention, mort en exil à Bruxelles, le 24 mars

1829 à l'âge de 68 ans._ Ceux qui sont fatigués se reposent.»

Rude a sculpté de sa main d'artiste la maigre et saisissante figure de

Godefroy Cavaignac. Il est couché, de son long étendu dans le linceul,

paupières closes et bouche muette. Il a combattu le bon combat; la

journée finie, la lassitude l'a courbé, le froid glacial est venu. Le

lutteur sommeille. Le roide pli du suaire dessine, en se collant à lui,

ce corps miné et fatigué. Les bras courageux sortent, comme prêts à

s'animer, à ressaisir, avec la fièvre d'autrefois, cette plume ou cette

épée, armes chéries de cette main vaillante. S'il allait se lever! Si

cette apparition se dressait soudain!... Il dort. Les cheveux,

mouillés par la sueur dernière, baisent ce front d'un modelé puissant,

intelligent et fier; la mort a scellé les lèvres, les joues sont caves,

les orbites creuses, la barbe court sur le menton osseux, le cou sinueux

est immobile; elle ne respire plus, cette poitrine nue: le soldat

est tombé au champ d'honneur. Dans les creux formés par les replis

du vêtement de bronze, l'eau du ciel maintenant demeure et les libres

oiseaux viennent y boire, joyeux, chantant et battant des ailes.

On a entamé, pour pratiquer les allées de ce cimetière, des buttes

crayeuses recouvertes d'herbes qui, en plus d'un endroit, existent

encore. Certaines tombes sont ainsi au ras du chemin, d'autres au

haut de petites collines, et celles-ci, isolées d'ordinaire, entourées

d'arbres. Partout le gothique domine, ce gothique d'occasion, sans

caractère et sans poésie: la petite chapelle, droite et grêle, avec

clochetons vulgaires, et porte grillée par où les dorures de l'autel,

les vases de porcelaine peinte, les _ex voto_ s'aperçoivent. La tombe de

_Ruggieri, artificier du roi_, est à l'entrée de la grande allée, bordée

de monuments, qui conduit au cimetière annexe relié à l'ancien par une

voûte. Le cimetière juif se dresse à droite, sur la hauteur. Une statue

en marbre d'Halévy y domine bourgeoisement les autres tombeaux.

La statuaire moderne est fort empêchée avec nos vêtements. Toute poésie

semble fuir devant le paletot sac, et le ciseau le plus hardi devient

rebelle à sculpter les plis ridicules du pantalon. Que je préfère

pourtant ce monument élevé au maître à cette façon de tabernacle bâti

tout à côté par un financier épris de dorures! Là, tout est peint, rouge

et bleu: les teintes plates des fresques de Pompéi sont mariées aux

fonds d'or des tableaux byzantins. La lampe à sept branches, éclatante,

étincelante sous le soleil, rayonne devant le péristyle. Tant de luxe

pour une tombe! Dort-on mieux sous les tentures de velours que sous le

baldaquin de serge?

Dix pas plus loin, la statuette de Millet, élevant au-dessus de sa jeune

tête son bras onduleux comme un cou de cygne, jette éternellement ses

fleurs de marbre sur la pierre de Henry Mürger. Mürger! un nom qui

semble attendri; nom de bohême battu par le vent, souffleté par la

_déveine,_ mais illuminé d'un rayon d'amour. Homme, il valut mieux que

sa vie; artiste, il valut mieux que son oeuvre. La sympathie de tous

lui a fait crédit de ce qu'il n'a pas donné, et l'oubli n'est pas venu

encore; peut-être ne viendra-t-il jamais. Mimi, Musette, Francine,

filles d'Ève et filles du rêve, chantent encore et passent toutes

souriantes dans les mémoires. Pauvre poëte que sa poésie a tué! Il a

vécu du mensonge et il en est mort. Mort, las de la bohême, de l'amour

frelaté, du triste _pain béni de la gaieté_ quand même!... Un rosier

fleurit sur sa tombe, et une main inconnue renouvelle presque tous les

jours un petit bouquet de violettes qui sourit là, tout parfumé, sur la

pierre grise...

Ce cimetière Montmartre est, je le répète, comme le quartier bourgeois

du Paris funéraire. Point de monuments superbes, mais une façon de

confortable général et de bien-être dans le repos; la fosse commune est

immense d'ailleurs, là comme partout. Plusieurs fois agrandi, Montmartre

a fini par escalader, pour ainsi dire, ses murailles. Il a sa lugubre

succursale entre Saint-Denis et Paris, au bord du railway, et les

morts peuvent s'habituer à l'appel futur de la trompette de Jéricho, et

patienter, en écoutant les sifflets quotidiens de la locomotive.

Les hôtes de Montmartre sont illustres: Greuze, Legouvé, Charles

Fourier, Armand Marrast. On s'arrête devant ces noms, on rêve, et la

tête est pleine de pensées lorsqu'on s'éloigne.

Madame Paul Delaroche, Emilia Manin sont aussi là, sans compter de plus

humbles, des morts plus ignorés, martyrs inconnus, héros oubliés,

guéris de leurs souffrances, et comme relevés des postes d'honneur ou

d'abnégation que la destinée leur avait confiés. Qui de nous n'a pas

quelque ami parmi ceux-là? Qui n'a pas fait, tête nue, l'oeil à terre,

dans la boue jaune, le chemin de la fosse ouverte? Le trou profond

attendait; on y descendait celui qui avait été votre confident ou votre

conseiller, qui emportait quelque chose de vous, laissant quelque chose

de lui.

Un peu de terre, un peu de sable, de l'eau jetée par gouttelettes, une

prière rapidement marmottée, et c'était tout. Vous souvenez-vous comme

on revient sombre, las, le coeur vide? On ne le reverra plus, on ne

l'entendra plus; il est parti! Et pendant bien des jours, dans le rapide

mouvement de ce vaste Paris, dans le bruit et la poussière, on revoyait,

semblable à l'_oméga_ de tout cet alphabet de passions, d'appétits,

d'espérances ou de désirs, le trou muet là-bas, dans un coin du grand

cimetière.

Ruines et fantômes · 第 21 / 34 题