Il rentre à l'hôtel de Calais, il fait sa bâche, attelle son cabriolet,
va chercher Lucile qui l'attend, et (c'était le soir) en passant sur le
pont de la Tournelle, l'idée lui vient un instant de se jeter à l'eau.
La Seine semble avoir parfois des remous magnétiques. «_Le parapet
n'est pas bien haut_, songeait Hardy, _la rivière est forte, tout sera
fini_[2]!» Mais Lucile!... Il s'éloigne. «Me voici. Viens!» Elle monte
en voiture. Ils sortent de Paris par la porte Saint-Bernard. Le garde
insistait beaucoup pour savoir où allaient ces gens qui, j'imagine,
étaient pâles. A Villejuif, ils prennent la poste. Lucile, que tout
retard effrayait, attelle elle-même les chevaux. On abandonne le
cabriolet sur la route, et vite les coups de fouet. Aux portes de Sens,
par une fatalité, l'essieu casse. Il faut le réparer. Hardy entre dans
une auberge, tombe épuisé sur un banc et regarde le parquet d'un oeil
fixe. Le géant est brisé; la frêle et nerveuse Lucile va, vient, presse
les ouvriers, prend le rabot, travaille elle-même. L'essieu refait, elle
entre dans l'auberge. Hardy dormait.
[Note 2: _Mémoire_ manuscrit de J.-M.-B. Hardy. Combien de pareils
manuscrits que l'on ne consulte pas pour écrire l'histoire!]
--Holà! en route!
Elle le secoue et l'éveille. Ils sont partis.
L'histoire ici tourne au roman. Je n'écris pas une nouvelle, je raconte
ce que j'ai lu. C'est dommage. L'abbé Hardy pourrait fournir un beau
sujet aux faiseurs de récits d'aventures. Arrivés à Lyon, il prend
un passeport sous un nom supposé. Voilà qui est dit. Les fugitifs
traverseront les Alpes, gagneront l'Italie, s'établiront à Milan ou à
Bologne, et vivront là comme ils pourront, heureux et libres! Libres!
Jacques Hardy avait emporté peu d'argent. C'était une faute. Mais
comment réaliser si vite la fortune du mort? On était parti un peu au
hasard, fuyant le gibet, courant le salut. Ils allèrent plus loin qu'ils
ne se l'étaient promis et ne s'arrêtèrent qu'à Venise. Hardy appelle
cette course folle à travers la France et l'Italie «un voyage qui, en
exceptant le passage du mont Cenis, aurait pu être agréable dans toute
autre position». _Italiam! Italiam!_ Sans doute. Mais ce n'était pas là
Roméo et Juliette, c'était lord et lady Macbeth, et le spectre de Banquo
les suivait. En route, l'abbé avait acheté en gros (sans doute à Genève)
une douzaine de montres qu'il revendit aux Vénitiens avec bénéfices.
Venise la républicaine ne lui déplaisait pas; mais elle était encore
trop près du royaume de France. Il projetait de passer la mer, de
s'établir en Égypte, et déjà s'entendait avec un capitaine de vaisseau
vénitien prêt à mettre à la voile pour le Levant. «Je connaissais le
commerce d'Alexandrie, et j'espérais me tirer d'affaire par son secours
en commerçant sur le café, les sequins vénitiens, la _saieta_ et autres
objets, _sans cependant changer de religion_.»
Parbleu! Bien entendu, l'abbé.
Mais une chute de Lucile vint tout gâter. Elle descendait de gondole,
après une promenade au Lido; elle tombe et fait une fausse couche.
--Pars donc seul! dit-elle à Hardy.
Il s'embarque pour Trieste où je ne sais quelles affaires l'appelaient
chez un marchand de verroteries, et, à son retour, quel étonnement!...
Lucile n'est plus là. Fatiguée de son amant, effrayée de la pauvreté
qu'il fallait maintenant partager avec lui, elle s'était simplement fait
enlever par un nommé Lesage, agent secret de l'ambassade française.