RUINES
ET
FANTOMES
L'ABBÉ HARDY ET LUCIE GAUTIER
1787-1792
I
L'histoire a ses dédaignés, héros ou criminels méconnus. Elle n'aime pas
l'égalité, mais l'élection. Elle est femme. Parmi les générations tout
entières, c'est un homme qu'elle choisit, un seul, scélérat ou martyr;
et celui-ci accepté, elle se dit et se croit quitte envers les foules.
Pendant ce temps restent dans l'ombre les plus terribles et les
plus braves, les meilleurs ou les pires, ceux dont la vie heurtée ou
fièrement unie, sinistre ou superbe, était faite pour attendrir ou pour
effrayer par l'exemple.
Il y aurait fort à faire si l'on voulait jamais réparer ces injustices.
Pourquoi César, et pourquoi pas Laridon? Pourquoi Isaïe, et pourquoi pas
Baruch? Pourquoi Murat, et pourquoi pas Rampon? Pourquoi Lacenaire, et
pourquoi pas Lemaire?
Ce n'est pas un héros que j'ai découvert. Il n'intéresserait personne.
Un héros, fi donc! Non...--C'est un assassin. Nul ne connaît,
d'ailleurs, cette cause ignorée qui allait être une cause célèbre. Et
pourtant je n'invente rien, pas un détail, pas une date, pas un trait.
C'est en fouillant dans nos Archives nationales de la rue du Chaume que
j'ai rencontré le drame inconnu dont je vais citer les principaux traits
sans essayer de colorer à la moderne ce petit tableau d'un autre temps.
«Monsieur mon neveu, disait M. de L** à un académicien qui n'est pas
célèbre, voulez-vous être poignant? Soyez sobre.»
Le 17 janvier 1787, un dimanche, le commissaire royal Pierre-Jean
Duchauffour fut averti qu'un crime venait d'être commis rue Saint-Louis,
proche le Palais. Seize jours auparavant, le 2 janvier, une femme Lucile
Gautier était venue louer, à raison de 120 livres par an, une petite
chambre où gisait maintenant, frappé de plusieurs coups de couteau, le
corps d'un homme qui fut bientôt reconnu pour être celui de Louis-Pierre
Hardy, maître de la Chambre des comptes de Montpellier. Millon,
lieutenant criminel au Châtelet, est averti sur-le-champ; l'enquête
commence, les voisins sont interrogés, un chirurgien est requis, et
voici le rapport qu'il rédige et qu'il signe. Ces pièces authentiques,
en quelque sorte tachées de sang ont toujours une éloquence que le neveu
de M. de L** lui-même ne saurait égaler:
«Nous, conseiller-médecin et chirurgien ordinaires du Roy en
son Châtelet de Paris, de l'ordonnance de monsieur le lieutenant
criminel, sur le réquisitoire de monsieur le procureur du Roy,
nous sommes transporté rue Saint-Louis du Palais, maison du
sieur Caban, horloger, au premier étage sur le derrière,
à l'effet d'y voir et visiter le cadavre du sieur
Pierre-Louis-Hardy, maître de la Chambre des Comptes de
Montpellier, pour constater la cause de sa mort. L'ayant examiné
extérieurement, nous luy avons remarqué: 1° une playe pénétrant
jusqu'au péricrane prenant depuis le temporal gauche, s'étendant
jusqu'à l'occipital; 2° une division totale de tous les
tégumens, prenant son origine de la première playe désignée
ci-dessus, se propageant jusqu'à l'os pariétal du côté droit; 3°
une playe sur la partie moyenne de l'occipital, longue de trois
travers de doigt, et ayant mis l'os à découvert; lesquelles
playes ont été faites par un instrument contondant, tel qu'il
soit; 4° trois playes: la première située sur le milieu du
coronal, la seconde sur l'orbite droit, et la troisième sur
l'orbite gauche et pénétrant toutes trois jusqu'aux os; 5°
une plaie à la partie moyenne de l'os maxillaire droit,
n'intéressant que la peau et le tissu cellulaire, oblique et
longue de deux pouces; 6° une playe à la partie antérieure du
col, large de cinq travers de doigt et longue de sept,
avec lésion de la peau, des muscles, des vaisseaux, de la
trachée-artère, de l'esophage, et enfin la ditte playe pénétrant
jusqu'aux vertèbres du col; 7° enfin une playe à la partie
antérieure et latérale de la poitrine du côté gauche, large
d'un pouce, pénétrant dans la capacité de la ditte poitrine sans
lésion des parties y contenues, tous accidens occasionnés par
un instrument piquant, et tranchant, tel que couteau de chasse,
rasoir, etc., que nous estimons avoir occasionné la cause de la
mort prompte dudit sieur Hardy.
«Fait à Paris, le dix-sept janvier mil sept cent
quatre-vingt-sept.
«DUPUIS.»
La femme Gautier qui, deux semaines avant le jour du crime, accompagnée
d'un quidam qu'on allait maintenant rechercher, était venue arrêter pour
un an le logement de l'horloger Caban, avait brusquement disparu.
Les premiers soupçons se portèrent naturellement sur elle et sur cet
inconnu, et le procureur du roi conclut à l'inhumation du cadavre, et
dès l'abord à la prise de corps de Lucile Gautier et d'_un quidam_.
Moins d'un mois après, le 6 février, _le qui__dam_ «était appliqué à un
certain Jacques-Maurice Hardy, frère de la victime, ci-devant abbé
et actuellement homme de loi». Logé rue Coquillière, hôtel de Calais,
Jacques Hardy, que des affaires d'intérêt appelaient de Montpellier
à Paris, n'avait plus reparu à son hôtel depuis le 17 janvier, et sa
disparition coïncidait de façon singulière, significative, avec la fuite
de Lucile Gautier. C'en était assez et la justice n'avait plus qu'à
suivre la trace des deux coupables[1].
[Note 1: Le procès que nous faisons connaître aujourd'hui n'ayant
pas été jugé, l'auteur a cru devoir changer au nom de chacun des deux
personnages une lettre, une seule, la première, afin d'éviter les
réclamations des héritiers. Sauf cette légère correction, les moindres
détails de cette triste histoire sont scrupuleusement exacts.]
Elle était, en ce temps, assez lente, fort empêchée dans sa marche,
pliant sous le faix des paperasses volumineuses que comportait une
instruction. Les procès duraient un an, deux ans, dix ans: on en citait
de centenaires. Le Ier mars, réquisitoire du procureur du roi à ce que
l'abbé Hardy et la femme Gautier soient assignés à la huitaine, «_à son
de trompe par un seul cri public_»; puis déclaration de la contumace,
commission rogatoire adressée au lieutenant criminel de la sénéchaussée
de Lyon; information faite par lui sur le passage présumé de Hardy et de
Lucile par cette ville; interrogatoires, rapports, procès-verbaux, tous
les pseudonymes divers du papier timbré pleuvent et s'amoncellent
dans le dossier de l'affaire, et l'on pourrait les retrouver entassés,
poudreux, jaunis, momifiés, dans les _Registres du cy-devant Parlement
de Paris en la Tournelle criminelle_. Cependant Jacques Hardy était loin
de France et croyait bien n'y jamais rentrer.
En 1787, l'abbé Hardy était un beau jeune homme de vingt-six ans, grand,
de carrure solide, avec de longs cheveux qu'il portait sans poudre.
Très-élégant, très-mondain, d'une famille considérable de Montpellier,
il avait déjà couru le monde des aventures, batteur de fortune comme
il eût été batteur d'estrade, et, si l'on en juge par les faits, assez
maltraité du sort. Élevé au collége de l'Oratoire de Lyon, après ses
premières études il prend l'habit de l'Ordre et se fait régent des
basses classes. Il est tonsuré, mais il n'endosse en quelque sorte la
soutane que pour la jeter aux orties, reprend l'habit séculier, et tout
brillant de jeunesse ardente, le diacre réfractaire se lance à corps
perdu dans le monde, à la mort de son père. Il a raconté lui-même sa
vie dans un _Mémoire_ justificatif qui, trop souvent écrit dans le style
emphatique du temps, parfois saisit par la vérité des détails et je ne
sais quelle franchise d'accent. «Avant d'entrer dans l'exposé des faits,
dit-il au début, il est à propos d'avertir tout lecteur impartial que
s'il s'attache à blâmer mes moeurs et ma conduite comme ecclésiastique,
je les lui abandonne, vivant dans un siècle où ce qu'on appelle _moeurs_
n'est pas la vertu dominante. J'ai fait comme la plupart des jeunes gens
de mon âge, j'ai suivi le torrent. D'ailleurs je n'avais que la simple
tonsure.» Il faut le laisser parler: «Jeté de bonne heure dans le monde,
je suivis la carrière ordinaire; fier de quelques succès, je m'attachai
aux femmes les plus citées, me faisant une espèce de gloire d'afficher
les plus courues. Je passai ainsi les premières années de ma jeunesse,
effleurant le plaisir sans jamais me fixer. Mais _comme il faut subir
son sort_, tout mon système d'inconstance échoua auprès d'une
jeune Lyonnaise qui me fixa. Avec de l'esprit, de la douceur, de la
complaisance et de l'engouement, elle joignait à toute l'apparence des
vertus une fermeté de résolution et une promptitude d'exécution inouïes.
Elle ne l'a que trop prouvé.»
Hardy pourtant, en sa confession, oublie bien des choses importantes. Il
était joueur, et ne parle pas, à dessein peut-être, d'un certain garçon
perruquier qui fut, durant des mois, son associé pour les parties de
tric-trac. Vient un jour où l'abbé est accusé d'avoir volé une chaîne
d'or à l'un de ses partenaires. Le perruquier le défend, paye pour lui
la chaîne, et le _tolle_ soulevé par ce scandale se calme peu à
peu; mais Jacques Hardy quitte Lyon cependant et se réfugie dans
les Cévennes, chez sa soeur, qui accueille à bras ouverts l'enfant
prodigue... du bien des autres. Peu de temps après, dans cette retraite,
nouveau _haro_. Qu'a fait Hardy cette fois? Il a voulu enlever la fille
d'un chevalier de Saint-Louis, son voisin. On l'a empêché, l'épée à
la main. Il faut encore céder le terrain. Hardy s'enfuit, rentre au
séminaire; puis le quitte, vient à Paris chez son frère, Pierre Hardy,
logé rue Saint-Marc, étudie, se fait recevoir docteur ès lois, et
retourne enfin à Lyon, où l'attend Lucile, le mauvais génie de ce damné.
Cette jeune Lyonnaise, «spirituelle, douce et complaisante», était
la femme d'un certain Gautier, homme du commun, ainsi qu'on disait,
palefrenier, je crois, et en tout cas moins scrupuleux qu'un hidalgo
sur le _point d'honneur_. Sans plus de façons, Hardy lui prend sa femme,
qu'il emmène à Paris, et qu'il loge à ses frais dans un hôtel, sous
le nom de Mme Dulac. Pendant un mois, c'est le bonheur, car l'amour
adultère connaît aussi la lune de miel. Mais ce n'est pas assez de
s'aimer à Paris, il faut s'adorer aux champs, dans les sentiers verts,
et courir les bois comme on a couru les carrefours. Hardy se retire,
dit-il, dans une _campagne isolée mais riante_; et là, savourant la
solitude à deux, oubliant les fièvres premières, les fautes, et (faut-il
le dire?) certaine jalousie contre son frère, née depuis longtemps,
depuis longtemps combattue, l'abbé se laissait vivre, et n'avait d'autre
horizon que les yeux bleus de Lucile et d'autre souci que son bonheur.
Jacques Hardy, l'héritier d'un parent éloigné, était assez riche,
moins cependant que son frère le maître de la Chambre des comptes de
Montpellier, à présent établi à Paris, et à qui par testament le père
avait laissé tous ses biens. Cette fortune, qui pouvait lui revenir
un jour, miroitait bien parfois, s'étalait, pleine de tintements
sataniques, devant la pensée du joueur. Le crime a des pentes savonnées,
pis que cela, glissantes de sang. Un homme de moins, et Jacques était
riche! Notre abbé a d'ailleurs des façons de repousser toute idée de
meurtre qui l'accusent étrangement, qui l'écrasent. Écoutez-le dans son
_Mémoire_; en plaidant son innocence, il se condamne lui-même: «Un
soir d'été, étant à Montpellier avec mon frère, nous étions allés à
la campagne d'une de mes tantes, Mme La Marier, et nous y allions
ordinairement tous les soirs. Comme c'était le temps où la paille
fraîche était amoncelée, nous nous amusions avec nos jeunes cousines à
jouer sur cette paille: c'était à qui serait le mieux enseveli sous les
monceaux de paille. Nous prolongeâmes ce badinage jusque bien avant dans
la nuit, et vers les une heure du matin nous nous retirâmes, mon frère
et moi seuls. Nous avions coutume de passer, en revenant à la ville,
dans un chemin de traverse, éloigné de tout secours, vrai coupe-gorge,
si dangereux, que j'avais toujours la précaution de porter des armes
avec moi. Or, je le demande, si j'avais été assez scélérat pour attenter
aux jours de mon frère, n'étais-je pas le maître de sa vie? Tous les
biens m'étaient alors substitués?» Il raconte plus loin que son
frère lui dit trois ou quatre jours après cette scène, en lui tendant
l'oreille:--Regarde donc ce que j'ai là, je souffre. Un fétu de paille
s'était logé dans le tube auditif: «_Je le retirai avec une pince. Qui
m'empêchait, au lieu de l'extraire, de l'enfoncer davantage, et qui eût
deviné ensuite que mon frère n'était pas mort, par exemple, d'une tumeur
dans la tête?_»
Singulière façon de prouver que la pensée d'un crime ne lui était jamais
venue!
Mais, _parmi les douceurs d'une vie champêtre_, cette atroce pensée
était oubliée. Jacques Hardy ne demandait plus rien, ni fortune ni
situation, lorsque, par la gazette, il apprend que Gautier, le mari de
Lucile, a porté plainte contre elle au Châtelet. L'affaire est grave, il
faut en arrêter le cours. «_Monnoie fait tout_», disait Riquetti. Hardy
connaissait la maxime; il n'hésite pas, il paye les juges, il paye le
mari. Pour celui-ci, c'est mieux encore, il le garde auprès de lui
en qualité de domestique, et Gautier, bien nourri, bien logé, bien
appointé, préside, gros et gras, aux amours des tourtereaux. Un mois
après, Hardy forcé de soutenir, à propos de trois prieurés qu'il
possédait là-bas, un procès à Toulouse, part pour le Midi en emmenant la
femme et le mari, et ce ménage à trois court gaillardement les grandes
routes.
A Toulouse, pendant le séjour de Jacques Hardy, Lucile Gautier demeurait
cachée; il ne fallait indisposer ni les juges du Parlement, ni la
famille du plaideur; elle l'accompagna encore _incognito_ lorsque, trois
mois plus tard, il alla passer ses vacances dans un de ses prieurés. Ces
soins qu'elle prenait à ne le point compromettre touchaient profondément
le ci-devant abbé, dont l'amour-propre et l'amour, également flattés,
s'unissaient pour faire à Lucile comme une auréole. Quant à Gautier, il
s'était cassé le bras dans une partie de cheval; on l'avait expédié déjà
sur Paris, et il y vivait maintenant, sans plus se creuser la cervelle,
d'une pension régulièrement acquittée par l'amant de sa femme.
Au mois de mai 1786, le Parlement de Toulouse rendit son arrêt dans
l'affaire des prieurés. Hardy perdait son procès, et, débouté de ses
réclamations, se voyait encore condamné à tous les frais. Le voilà
furieux; il use aussitôt du droit d'appel et reprend la route de Paris.
Il connaissait là des avocats distingués, lumières du barreau de leur
temps, M. Gerbier, M. Vulpian, et les voulait consulter. Lucile Gautier
le suivait toujours. Pour conserver d'ailleurs un reste de décorum, elle
logeait dans quelque chambre isolée comme celle où, six mois plus tard,
rue Saint-Louis, chez Caban l'horloger, elle allait s'établir.
Mais à Paris, dans cette province véritable, où tout est connu,
commenté, Jacques Hardy allait soutenir un assaut imprévu, et il allait
retrouver son frère.
La famille entière de l'abbé, ce clan d'honnêtes gens irrités, effrayés
des désordres de leur parent, avait sollicité depuis longtemps contre
lui une lettre de cachet, que M. Séguier, avocat général au Parlement
de Paris, s'était chargé d'obtenir. La lettre signée, Pierre Hardy se
chargea d'en faire usage. C'était assurément le moyen extrême et d'une
violence peut-être dangereuse; mais déjà la liaison de Jacques Hardy
et de Lucile Gautier était de notoriété publique. La honte de l'abbé
rejaillissait sur tous les siens. Pierre alla donc franchement à lui, et
chef de famille sévère, sévèrement parla de rupture.
--J'aime cette femme, dit l'abbé Hardy, et je suis sûr de son amour. On
ne nous séparera pas.
Le ton était net, formel comme la réponse. L'autre n'insista point.
Son parti, au surplus, était pris. C'était Lucile Gautier qu'il allait
frapper et brusquement arracher, de par la lettre de cachet, des bras
de Jacques. On devine ce qui dut se passer entre les amants, les
confidences de l'abbé, les reproches, les pleurs, les conseils de
Lucile. Non-seulement Pierre Hardy était maintenant pour eux le
détenteur de la fortune paternelle, il devenait encore le représentant
de l'autorité, le rude devoir incarné, le remords vivant. «Cet homme
est de trop!» Ce dut être le mot de cette femme. Ce qu'il advint, on le
sait. Pierre Hardy fut tué. Comment? On l'ignorera toujours.
L'abbé Hardy, dans son _Mémoire_, a raconté tout au long ce fatal
dimanche, la journée du crime.
Il devait, paraît-il, le surlendemain, regagner Toulouse; il avait
payé déjà M. Vauvert, procureur au Châtelet, rue des Bourdonnais, et
Morisset, greffier, rue des Deux-Boules, l'un et l'autre utilisés dans
la contre-enquête. Tous ses comptes liquidés, rien ne le retenait plus
à Paris. Ce matin-là, Jacques Hardy se leva de bonne heure. Il quitte
la rue Coquillière, monte jusqu'à la rue de la Jussienne, où, à l'hôtel
Louis-le-Grand, il dîne «_avec tout l'appétit d'un jeune homme bien
portant qui veut bien employer ses trente sols_», et va faire un tour au
Palais-Royal et _y prendre le méridien_. Il rencontre là son frère, le
salue, lui trouve un air embarrassé (la version est de lui). Il devine
que Pierre songe à Lucile, que peut-être va-t-il chez elle. Son frère
seul, et son ami le plus intime, l'abbé Dalès, savaient où logeait la
femme Gautier.
Jacques prit une chaise, s'assit et regarda les promeneurs. Il était
dégustant et découpant une glace devant ce café Foy, où, deux ans plus
tard, montant sur une table, Camille Desmoulins devait, d'un geste et
d'un mot, pousser le peuple à la Bastille. On met en doute (c'est une
parenthèse) l'histoire des trompettes de Josué, qui firent tomber les
murailles de Jéricho; le cri d'un gamin de génie fit bien s'écrouler
d'un seul coup les pierres de la forteresse despotique.
Il faisait beau dans ce Palais-Royal, où Debucourt devait faire
pirouetter ses muscadins et chiffonner les galants jupons de ses
merveilleuses. Les gens circulaient, habits rouges ou verts, bas chinés;
les femmes cachaient le bas de leur visage dans leurs fourrures, et ne
laissaient voir que leurs yeux. Les boutiques des arcades, louées depuis
peu par le duc d'Orléans 3400 livres chacune, étaient fermées. Paris
se promenait, buvait l'air et flânait. Peut-être les futurs
révolutionnaires s'échauffaient-ils là-bas, sous les galeries, causant
de l'avenir, le colossal marquis de Saint-Huruge dominant déjà les
groupes. A quelques pas de sa chaise, l'abbé Hardy pouvait voir le
fameux n° 114, où, trois ans auparavant, l'abbé Rousseau, amoureux de
la soeur de son élève, s'était brûlé la cervelle un beau soir. Ce n°
114 était un restaurant. Après avoir dîné dans un cabinet particulier,
l'abbé Rousseau écrivit un billet qu'il posa sur son assiette: «J'étais
né pour la vertu, j'allais être criminel, j'ai préféré de mourir!»
Et voilà un suicide. Il y a des maisons prédestinées. Dans ce même
restaurant, Lepelletier de Saint-Fargeau devait être assassiné par
Pâris.
Bien reposé, Jacques Hardy se leva, prit le chemin de la rue
Saint-Antoine, et, à la communauté des prêtres de Saint-Paul, demanda
son ami, l'abbé Dalès. Il venait lui faire ses adieux et lui réclamer
quelques ouvrages de théologie auxquels il tenait beaucoup. L'abbé
Dalès était sorti. Hardy tira d'un petit sac de peau suspendu contre la
muraille un morceau de craie blanche, et traça son nom sur la porte, en
guise de carte de visite. C'était l'usage en bien des maisons. Voltaire
et Piron en profitaient pour se fusiller d'injures.
Le charron qui devait mettre en état la voiture de voyage de l'abbé
avait justement son atelier près de la Bastille. Hardy n'était pas loin,
il entra chez lui, causa, puis se rendit rue des Saints-Pères, chez
Me Gerbier, son avocat. Il y resta, a-t-il dit, de deux heures à cinq
heures de l'après-midi, et le crime dut être commis, rue Saint-Louis du
Palais, à trois heures de relevée. A cinq heures, l'abbé Hardy était de
retour à son hôtel, et écrivait des lettres, lorsque Claude Carré, son
domestique, entra vivement, et lui dit:
--Monsieur, il y a une dame qui vous demande dans l'église
Saint-Eustache, et qui paraît très-empressée à vous parler.
«J'ai cru, dit Jacques Hardy, que c'était Mme Campenon, marchande
limonadière, tenant le café de la Bonne-Foi, rue Saint-Jacques, et qui
avait déposé en ma faveur dans l'enquête de mon adversaire.»
Et il sort.
«Arrivé, dit-il, à Saint-Eustache, je cherche partout des yeux Mme
Campenon, et, ne la voyant pas, je commençais à me douter de quelque
tour, quand je me sens tirer par l'habit, et, me retournant, je vois
Lucile qui, étant mise très-proprement, me dit: «--J'ai des choses de la
dernière importance à te communiquer; mais, comme nous ne pouvons parler
longtemps dans une église, mène-moi dans un lieu où je puisse te parler
librement.» Ne sachant trop où la mener, je pris avec elle le chemin du
Palais-Royal. Chemin faisant, je voulais savoir ce qu'elle avait à me
dire; mais, le fracas des voitures et le tintamarre des rues de Paris
m'empêchant de l'entendre, je remis toute explication à notre arrivée
au Palais-Royal. Nous y cherchâmes un endroit solitaire et écarté de la
foule, et nous nous assîmes près du bassin, adossés à un des cabinets de
treillages, où nous étions absolument seuls.
«Elle commença par vouloir me tromper en me disant d'un air
embarrassé:--On cherche à nous faire enfermer; ta famille a obtenu des
ordres et ton frère est chargé de les faire exécuter; l'on doit nous
prendre demain matin dans notre lit chacun de notre côté, et si nous
ne partons pas sur-le-champ, nous sommes perdus.--C'est une terreur
panique, lui répondis-je, ce n'est pas au moment où je vais faire
juger mon procès que ma famille cherchera à m'enfermer pour me le faire
perdre.»
C'est alors--toujours selon la version de Hardy--que Lucile, laissant
éclater brusquement la vérité, lui déclare que Pierre Hardy était venu
chez elle après l'avoir quitté, lui, son frère, au Palais-Royal; qu'il
l'avait insultée, menacée, et que, «emportée par le premier mouvement,
elle avait, dit l'abbé, pris mon couteau de chasse, qui était pendu à
côté de son lit, et que, saisissant un moment à l'improviste, elle le
lui avait plongé dans le coeur, qu'il était mort sur le coup, que tout
était tranquille dans la maison, et que personne ne s'était aperçu de
rien.»
On le voit, Hardy ne songe qu'à bien établir son innocence. Tout à
l'heure il écartait de lui l'accusation par l'_alibi_; maintenant il la
rejette simplement sur une autre, et la peint, égarée, toute pâle, se
jetant à ses pieds et lui disant:
«Oui, je suis coupable, je m'accuse et je ne mérite que ton exécration,
mais quand j'ai commis le crime, ce n'a été que pour ne pas être
séparée de toi: si cette considération ne te touche pas, traite-moi sans
ménagements, ne crains pas de livrer au bras infâme celle qui pendant
trois ans a partagé ta couche, va faire préparer mon supplice; et si
c'est encore peu pour toi, viens toi-même être témoin du spectacle de
ma mort. Mais songe que tu ne m'immoleras pas seule en assouvissant ta
vengeance, tu sacrifieras à la fois deux victimes. As-tu oublié que je
porte dans mon sein un gage sacré de notre union? Après cela foule-moi
aux pieds, ou plutôt si tu n'es pas attendri pour moi, prends pitié de
ton sang, sauve cette innocente victime qui doit t'être encore chère et
qui n'a pas participé à mon crime.»
«Grand Dieu! ajoute Hardy, dans quelle agitation me plongèrent ces
dernières paroles! J'en appelle non pas à vous, âmes stériles et
stagnantes, mais à vous, âmes sensibles, qui, ayant senti les élans et
le délire d'une grande passion, avez éprouvé qu'elle commandait à tous
vos mouvements et qu'il n'y avait pas une seule pulsation de vos artères
qu'elle ne dirigeait; _dites, croyez-vous que ce fût du lait qui dans ce
moment coulât paisiblement dans mes veines??? Non, c'était du vitriol_.»
Voilà de ces cris vraiment éloquents. Mais, partent-ils bien d'un coeur
sincèrement ému, torturé, innocent? La réflexion se fait accusatrice.
Lucile seule a-t-elle pu mutiler, comme on l'a vu, le corps de Pierre
Hardy? Ces blessures horribles n'accusent-elles pas une main d'homme,
une main robuste et ferme? L'abbé Hardy a bien voulu encore faire planer
les soupçons sur le mari de Lucile; mais Gautier n'était plus à Paris
déjà en janvier 1787. Parti pour Lyon, logé je ne sais où, à Fourvières,
on ne l'a jamais retrouvé, on ne l'a plus revu.
En s'associant à la fuite de Lucile, Jacques Hardy d'ailleurs devenait
son complice.