Le premier mot de Hardy fut celui-ci: _Je le tuerai!_

Peut-être l'eût-il fait; mais un beau matin on éveille l'abbé dès

l'aurore, on lui ordonne de s'habiller, et on le conduit aux prisons

de l'Inquisition d'État. C'était le 8 juillet 1787, six mois après le

meurtre. Sans autre forme de procès, l'abbé fut jeté dans le même cachot

qu'un Titatarma qui me paraît un énergique et joyeux compagnon. Ce

Titatarma avait bien çà et là distribué quelques coups de couteau à

ses contemporains, mais il aimait à rire et payait volontiers à Jacques

Hardy quelque réchauffant _fiaschetto_.

--Ah çà! lui dit-il au bout de trois ou quatre jours de

_fraternisation_, est-ce que vous avez tué, vous, homme ou femme?

Titatarma aimait les confidences.

L'abbé Hardy devint pâle.

--Je ne sais même pas, dit-il, pourquoi je suis ici!

--Diable, fit l'autre, je suis donc plus instruit que votre

_Eccellenza_. C'est comme assassin qu'on me loge. Et quant à vous,

tenez, vous êtes un bon enfant, eh bien! vous êtes accusé d'avoir tué

votre frère. Bah! qu'importe! Le vrai mot d'ordre est celui-ci: _Du

marasquin et de la gaieté_. Un mauvais quart d'heure est bientôt passé.

L'abbé Hardy, qui nous raconte ce dialogue, ne nous dit pas si le

Vénitien Titatarma passa le mauvais quart d'heure, mais il a soin

de répéter que lui, sujet de Louis XVI, demeura trois mois dans

ces cachots, rongé de vermine, sans chemise, misérable et malade.

L'inspecteur de police le remit à la fin bien et dûment enchaîné aux

autorités françaises, et on le reconduisit, une chaîne cadenassée à

chacun de ses pieds et formant noeud sous le ventre d'un mulet rétif.

Il passa de la sorte le mont Cenis, par le froid, par la neige, vêtu

simplement d'un habit de camelot déchiré et les membres disloqués à

chaque bond du mulet. On rencontre justement à mi-côte de la montagne

une caravane de baladins montreurs de bêtes. L'odeur des fauves monte

aux naseaux du mulet qui prend peur, galope et broie littéralement,

secoue, torture son triste cavalier. Le voyage dura onze jours. A la fin

d'octobre 1787, Hardy arrivait à Lyon au château de Pierre-Cise, où on

l'enchaîna par le cou dans un cachot.

On lui laissait pourtant les mains libres. Il résolut d'en profiter; il

voulait mourir.

«J'avais soustrait à cinq visites d'Argus plusieurs morceaux de verre

bien taillants. J'en choisis un en forme de lancette, je pilai le reste

que j'avalais, et je m'ouvris les veines.

«D'abord ma main malhabile et peu au fait d'une opération qui exige

de l'expérience et de la pratique, ne pouvait en venir à bout, je

me martyrisais inutilement; mais enfin, réunissant tout mon courage,

j'entrai le verre si profondément, que je fis jaillir le sang. Non

content d'y avoir réussi, je fis une ligature à l'autre bras, et,

devenu plus expert, je donnai un autre passage à mon sang par une large

ouverture, et je souffris beaucoup, parce que le verre ne coupe pas,

mais déchire.»

--C'est le seul sang, ajoute-t-il, que j'aie répandu de ma vie!

Puis il écrivit sur le mur, avec son doigt trempé dans ce sang: _Je

meurs innoc..._, et s'évanouit.

«Je meurs innocent!» On le croirait parfois.

M. le commandant du château, le marquis de Belle-Cise, était absent

lorsqu'on vint annoncer la tentative de suicide du prisonnier; mais sa

femme entra dans le cachot et fit donner des soins à Hardy. Il revint

à la vie, ou plutôt la vie le reprit, pour ainsi dire. Et avec la vie,

l'espoir, la soif de salut. Rien ne prédispose à l'existence comme un

suicide manqué. Jacques Hardy, nouvel Achille, résolut d'en _échapper

malgré les dieux_. Il récapitula ses chances de succès, fit appel à

ses parents, demanda du papier, écrivit--et cela dans l'ombre de la

nuit--rima, adressa lettres sur lettres, composa ce _Mémoire_ dont j'ai

parlé et que j'ai cité, remua terre et ciel, compila, copia, versifia.

Tous ses écrits sont un appel à la pitié. Aucune faiblesse pourtant.

Il supplie, mais dignement.

Il demande à M. de Jolly, son parent, avocat aux conseils, de lui faire

obtenir du bois pour l'hiver, une chambre, de l'air. Il le demande en

vers.--Et quels vers!

Dans ce séjour malencontreux

Je suis cent fois plus malheureux

Que le plus malheureux ermite,

Car un chartreux a son jardin;

Le plus austère anachorète

A le plaisir, dans sa retraite,

De voir l'aurore, le matin;

Et le soir, assis sur l'herbette,

Il voit le jour sur son déclin.

Lacenaire était romantique byronien; l'abbé Hardy est

_gentil-bernardien_.

Il n'est pas ingrat, d'ailleurs, ce poëte de cachot, et paye sa dette à

la marquise qui l'a secouru en chantant M. le marquis:

Je vous le dis avec franchise,

On ne me verra point chercher

De vains moyens de m'évader;

D'ailleurs monsieur de Belle-Cise

Veille assez bien sur Pierre-Cise

Pour être sûr de l'empêcher.

Il est bienfaisant au possible,

Affable, humain, compatissant,

Mais pour avoir le coeur sensible

Il n'a pas moins l'oeil vigilant.

Verselets qui semblent tirés du _Chapelle et Bachaumont_ de la

captivité!

Ruines et fantômes · 第 5 / 34 题