Après bien des palabres, bien des discussions interminables, où chaque
ambassadeur défendit âprement les intérêts de sa tribu, le chef de
Ouénia avait accepté les battes en écorce de figuier; il avait attaché
le nœud de l’alliance à la hache de pierre qui lui était présentée,
enveloppée de ses symboles.
La tribu de Ouénia donnait le passage sur ses domaines. Elle marchait
d’accord avec celle de Bondé pour aller à Pouapanou, s’emparer de la
personne du tayo gras, en employant la ruse jointe à la force.
Quant au vieux sorcier qui avait le pouvoir d’évoquer l’esprit de feu
Téama, jadis chef de Bondé, il avait facilement prouvé la véracité de
ses dires.
Au pied d’un contrefort de roches calcaires qui se coupait en falaise, à
pic du Diahot, il avait mené les canaques les plus qualifiés pour ces
sortes de constatations. Là, dans des cavernes aux entrées cachées par
des banians rabougris, régnaient des sépultures, où reposaient et se
désagrégeaient des ossements d’ancêtres.
Un glissement de pierres calcaires clivées sur un lit d’argile s’était
produit, il en était résulté un éboulis de rochers avec quelques arbres
rompus, déracinés.
Pour les canaques, il n’y avait aucun doute possible. Ce phénomène de
rochers déplacés brutalement appartenait au surnaturel. Il avait fallu
une poussée, n’est-ce pas?... Qui l’avait donnée cette poussée?... Non
pas les hommes... Ils n’étaient pas assez forts... Alors, c’étaient les
diables, les morts, l’inconnu, l’incompréhensible que l’on n’essaye même
pas de définir.
Les explications du vieux sorcier étaient exactes. Il se trouvait là
lorsque les rochers avaient été déplacés par la colère de Téama, de
Téama qui avait été insulté par les canaques de Pouapanou. Jadis ils
avaient mis à mal sa popinée Ouvé, ensuite ils avaient mangé sa chair.
Et lui Téama, il n’avait appris cela que depuis qu’il était mort, depuis
qu’il errait par les nuits sombres, et regardait vivre les canaques...
C’était le père de Tchiaom qui avait tué Ouvé d’un coup de sa hache...
Et ce crime de lèse popinée de Chef était resté impuni... Maintenant
Téama le chef mort était en fureur, il fallait servir sa vengeance, afin
de conjurer les mauvais sorts qu’il pouvait jeter sur les canaques... La
tribu était sous la menace de calamités impossibles à prévoir.
Pendant une nuit brumeuse, propice aux manifestations de la fureur de
Téama, le vieux sorcier, muni de ses fétiches, s’était transporté seul à
la sépulture, dans les rochers.
De loin, d’une colline située en face, sur l’autre berge de la rivière,
les canaques apeurés avaient entendu parler le sorcier; ils avaient
aussi entendu la voix de Téama, le mort, qui criait dans le fond des
trous. Tous les canaques avaient allumé un feu pour se protéger des
diables qu’ils sentaient dans le voisinage, mais qu’ils ne pouvaient
voir.--Les diables ont peur du feu.
Puis, au milieu des rochers, sous les banians tordus, dans l’obscurité
intense, il y avait eu une dispute, et des pierres qui roulaient
lourdement. Et les bruits s’étaient éteints, l’épouvante du silence de
la nuit avait pesé sur les choses. Il n’était plus resté que la plainte
du vent dans les broussailles.
Soudain, un cri aigu s’était élevé des roseaux qui frissonnaient le long
de la berge, il avait fait «kouiii». C’était un diable qui contrefaisait
sa voix pour en appeler un autre. En présence de ce danger vague, les
canaques s’étaient enfuis, ils étaient allés se réfugier dans les cases,
près du feu, hors des atteintes des esprits toujours malveillants.
Le matin au grand soleil, le sorcier n’était pas encore de retour. Où
était-il?... Qu’était-il devenu?... Personne ne le savait. Personne
n’osait aller à sa recherche, car, à moins d’y être convié par les
sorciers eux-mêmes, les affaires des sorciers ça ne regarde pas les
canaques.
Le surlendemain, au grand jour, au moment où l’on pensait le moins à
lui, le vieux sorcier avait surgi de terre, dans la tribu, au milieu des
habitants surpris.
En présence du Grand Chef et de tous les notables assemblés, le sorcier
avait raconté ses aventures étranges: Il avait pénétré dans la sépulture
de Téama pour lui parler, pour lui demander les «baouis» de la popinée
Ouvé, afin de posséder ce fétiche qui devait assurer le succès de la
vengeance tardive.
Téama avait refusé de lui donner les «baouis», parce que les «baouis»
étaient doux et chauds comme la poitrine de Ouvé; et que lui Téama,
lorsqu’il s’ennuyait seul, il allait les toucher, là-bas, loin, dans les
forêts de l’Ignambi.
Alors lui, le sorcier, il s’était disputé avec Téama le chef mort. Téama
furieux avait fait rouler des rochers pour l’écraser; mais lui, le
sorcier, il avait sauté en l’air et les rochers n’avaient pas pu le
tuer, ils ne l’avaient que blessé un peu, au pied. Et il montra une
légère entaille au gros orteil.
Ensuite, il avait dit à Téama que, s’il ne voulait pas donner les
«baouis», lui grand sorcier de la tribu, il allait jeter tous ses os, à
lui Téama, dans la rivière le Diahot; que les inondations emporteraient
ses os à la mer, et qu’après il serait obligé d’aller rester à côté de
ses os, avec les poissons, les loches, les requins, loin de Bondé.
Alors Téama, ou plutôt l’esprit émanant de son corps qui ne voulait pas
quitter Bondé, avait consenti à donner les suggestifs «baouis» comme
fétiche.
Téama, toujours incorporel, était parti devant, en laissant ses os se
reposer; il avait marché, marché, marché, à travers les forêts, par les
montagnes, les vallées, les creeks. Lui le sorcier, il l’avait suivi,
suivi, suivi, au bruit de ses pieds sur les feuilles sèches qui
craquaient. Il était beaucoup fatigué le sorcier, mais il avait marché
toujours, toujours, il ne s’était jamais arrêté.
Enfin! Lui et Téama étaient arrivés dans le fond des forêts noires de
l’Ignambi.
Là, entre les racines noueuses d’un kaori, sous des vieux cailloux
moussus, ils avaient trouvé les «baouis» de Ouvé. Téama les lui avait
donnés.
Après cela, Téama était parti, sans faire de bruit, pour aller rejoindre
ses os. Lui le sorcier, il n’avait pas pu le suivre, il était revenu
seul, et maintenant il était fatigué, fatigué.
Après ces explications surnaturelles bues par les canaques, le sorcier
avait déroulé de sa tête une bande de feutre en écorce de banian, puis
il en avait extrait les fameux «baouis» de la belle Ouvé. Ils se
composaient de trois «Oua-cicis» et de quatre petits cailloux bleuâtres,
le tout enfilé en chapelet par une cordelette tressée en cheveux humains
et poils de roussette.
Devant ce fétiche qui venait des morts, l’assistance s’était reculée
avec crainte. Seuls les initiés et quelques esprits forts avaient osé le
toucher respectueusement, pour s’assurer de sa nature matérielle. Puis
le sorcier avait repris le fétiche et l’avait remis dans son turban,
autour de sa tête aux cheveux crépus, d’un blanc brûlé, jaunâtre. Et il
s’en était allé maigre, efflanqué, nerveux, seul comme toujours.
Toutes les opérations de sorcellerie du vieux spirite avaient
réussi.--Le chef de Bondé et la tribu entière marchaient d’accord avec
les mânes des ancêtres, puisque Téama, le chef parmi les morts, voulait
aussi que Tchiaom fût pris, tué et mangé.--Téama le mort aurait sa part
du festin, les sorciers en grande cérémonie la lui porteraient à sa
sépulture, et ils la déposeraient en offrande, sur les rochers, à côté
des débris disloqués de son squelette.
Le vieux canaque qui comprenait le langage des oiseaux avait interrogé
un corbeau qui croassait, il lui avait demandé: Attraperons-nous le tayo
gras?... Aussitôt le corbeau avait crié: Koaque... Koaque..., quatre
fois.--Ça voulait dire beaucoup oui.--Pour récompenser le corbeau le
vieux canaque lui avait promis du sang caillé.
L’entente avec les canaques de Ouénia était faite.
Sous de tels auspices, la dévastation du village de Pouapanou, et le
rapt de l’homme gras devaient réussir, sans aucun mécompte du côté des
agresseurs.
Les jeunes gens qui étaient toujours cachés dans la forêt n’avaient
aucun droit de prendre part à une expédition guerrière, avant que la
cérémonie officielle de leur pilou eût eu lieu, mais ils pouvaient se
réjouir d’avance, pour célébrer leur avènement à la virilité, ils
mangeraient l’homme gras de Pouapanou.
Pour aller à Pouapanou, s’emparer de l’homme gras, piller et revenir, il
fallait trois jours, sans se presser, en prenant le temps nécessaire aux
ruses. Les guerriers, et l’homme gras qu’il faudrait peut-être porter,
en l’attachant à une barre de bois, seraient de retour à Bondé deux
jours avant la nouvelle lune.
Le Conseil avait conclu que le grand pilou devrait avoir lieu dès que la
lune apparaîtrait, tordue comme une feuille de gaïac, au-dessus de la
montagne du tonnerre, (le dôme Tiébaghi).
Alors le grand Chef donna ses ordres définitifs. Les chargés du
protocole organisèrent le cérémonial de la fête. Les popinées amassèrent
des provisions de victuailles.--Tous ces préparatifs se firent au grand
jour, à la lumière, au vu et au su de tout le monde. C’était pour le
pilou des jeunes gens.
Il n’en fut pas de même en ce qui concernait la préparation de la chasse
à l’homme. Afin d’éviter le bavardage des femmes, et l’espionnage
toujours à craindre, le chef des guerriers prévint secrètement ses
hommes qu’ils eussent à se mettre en forme, à se rendre invincibles.
Avant le départ pour le raid, d’un lever de soleil à l’autre, soit,
pendant vingt-quatre heures, les guerriers afin d’être plus lestes, plus
agiles, plus forts, observèrent une continence et une abstinence
rigoureuses. Chacun se munit d’un fétiche, et en cachette fit les
simagrées qu’il crut nécessaires pour se préserver des coups, se rendre
invulnérable.
Durant cette retraite les guerriers conservèrent un grand calme; ils
vaquèrent à leurs occupations, sans rien changer à leurs habitudes. Ils
évitèrent même de se grouper en nombre. Tout cela pour ne rien laisser
deviner de leurs intentions belliqueuses. En silence, dans l’ombre,
sournoisement, chacun perfectionnait ses armes, s’essayait dans les
incantations. L’un appointait ses sagaïes au feu, en prononçant des
paroles fatidiques. L’autre enroulait une tresse, résineuse autant que
magique, autour de la poignée de son casse-tête, pour le fixer bien en
main. Les plus richement armés aiguisaient leur hache de pierre bleue,
sur un bloc de grès apporté autrefois par des hommes inconnus et
redoutables.
Saturés de fierté et d’orgueil, les guerriers de Bondé attendaient le
glorieux jour de départ.