Dans la transparence de la nuit qui modifie toutes les choses en des
êtres fantastiques, les niaoulis aux troncs blancs se dressent comme des
spectres. Les canards sauvages, dans les étangs, percent de leurs cris
nasillards le silence appesanti. Des insectes nocturnes stridulent
éperdument dans les herbes. Par instants, des roussettes passent d’un
vol mou, enveloppant, qui frôle les branches.
Des formes imprécises, furtives, immatérielles même, tant elles sont
silencieuses, glissent à travers les brousses comme des esprits, se
faufilent, se perdent dans les ténèbres des taillis, entre les souples
colonnes de cocotiers dont les palmes frissonnent sous l’haleine du
vent.
Ces ombres fugitives qui passent ainsi que de noirs fantômes, ce sont
les sorciers, les conseillers de la tribu canaque. Ils se rendent
mystérieusement à une case désignée, pour se réunir en grand Conseil,
donner leurs avis, si le Chef les leur demande, et recevoir ses ordres
impérieux.
A cette époque, un Grand Chef était un maître absolu, un despote d’une
férocité inconsciente. Il suivait les traditions, les coutumes barbares,
sans aspirer à en sortir, sans faire aucune tentative pour s’élever, se
dégager des instincts brutaux de la race. Sa mentalité de tyran et celle
de son peuple sauvage ne pouvaient concevoir une autre forme sociale.
Le pouvoir absolu d’un chef était guidé par ses propres superstitions,
toujours très obscures, et par celles qui lui étaient suggérées. Sa
puissance n’était réfrénée que par la crainte d’une force quelconque,
brutale ou spirituelle, supérieure à la sienne. Aussi, lorsqu’il voulait
prendre une grave détermination, le grand Chef consultait-il les
sorciers qui étaient en relations avec les diables, les esprits des
morts. Il tenait compte des présages annoncés par les vieux qui savaient
lire dans les signes de la nature. Il demandait les avis des redoutables
chefs de guerre.
Après une lente infusion de ce mélange d’empirisme, de superstitions, et
d’idées pratiques, l’esprit du Chef était éclairé, les décisions
s’imposaient d’elles-mêmes.
Les sorciers qui passaient pour fréquenter assidûment les diables,
pouvoir parler avec les morts, savoir faire mourir les hommes par des
maléfices, poser des tabous impossibles à franchir sans attraper des
maux inguérissables, arrivaient toujours à dominer par les craintes
qu’ils inspiraient, et à imposer leurs volontés au Chef et à la tribu
entière.
Maintenant, dans une case hermétiquement close, le Grand Conseil est
réuni. Autour d’un petit feu qui couve près du poteau central, des
individus hideux sont assis en rond, la tête sous l’épais plafond de
fumée qui plane dans la toiture obscurcie. Quatre canaques barbus,
larges de poitrine, lourdement musclés, reluisants de suie, casqués d’un
cylindre noir, la hache de pierre au poing, sont accroupis en des poses
de gorilles, un de chaque côté du Grand Chef, deux derrière lui. Ces
sinistres athlètes sont ses gardes du corps, ses exécuteurs des hautes
œuvres, ses assassins dévoués.
Des vieux aux membres maigres et nerveux, aux yeux vifs, pénétrants,
rusés et méfiants, imposent un respect irraisonné à toute l’assemblée.
Ce sont les sorciers, les empoisonneurs, les jeteurs de sorts. Chacun
d’eux possède des fétiches dont lui seul connaît l’emploi et la
puissance. On les craint.
Des personnages moins caractérisés représentent les penseurs, les
chercheurs, les observateurs en un mot: Les augures. Ils savent ce que
disent les nuages, le soleil, la lune, les étoiles qui brillent. Ils
peuvent appeler le vent et faire tomber la pluie. L’eau des rivières,
commandée par eux, va sur les montagnes féconder les cultures. Les
attitudes des arbres foudroyés, les formes bizarres des pierres et des
morceaux de bois, leur sont des indications précieuses. Ils comprennent
les chants des oiseaux, les rumeurs confuses des forêts, et les râles
plaintifs des nuits. Ceux-là ne sont pas très méchants, ils n’appellent
pas la mort. La tribu les a en haute estime.
Un hercule à la mine farouche, sous l’énorme toison de ses cheveux
crépus, est le Chef des guerriers. Comme ceinture il a une corde autour
des reins. A ses attaches puissantes sont enroulées des tresses. Il
personnifie la force animale, la ruse sauvage, patiente, la férocité
sanguinaire. Toute la tribu est fière de lui.
Cette réunion du Conseil n’étant pas solennelle, le Chef est nu, il n’a
pas revêtu le manteau de gala. Sa personnalité ne se différencie de
celles de ses conseillers que par la place où il est assis, par son
attitude plus hautaine, et par ses paroles autoritaires. Car il parle,
le Chef, et toute l’assemblée muette l’écoute avec respect. Il expose
ses volontés au sujet de la fête qui doit avoir lieu prochainement.
Celle de la jeune classe des guerriers.
* * * * *
Voici à peu près le compte-rendu de cette mémorable séance rapporté par
Thiota-Antoine qui, lui, le tenait de ses ancêtres des Paimbois.
Le grand Chef a dit: Tout à l’heure, à la petite Lune, grand pilou,
grand caïcaï à Bondé, nous allons faire la fête des garçons... Nous
avons besoin de manger la viande avec beaucoup la graisse. Moi, je
connais quatre hommes à tuer, mais ceux-là ne sont pas très gras... Nous
allons chercher encore un autre... Là-bas, à Pouapanou, il y a un gros
tayo rouge qui est gras, gras... maintenant il est bon... Les guerriers
de Bondé vont aller à Pouapanou, ils prendront le tayo gras pour
l’amener ici... Les garçons qui attendent dans la forêt ont besoin de
manger la graisse, après ça ils seront forts, forts comme les gaïacs, et
durs comme les pierres.
Le Conseil approuva cette alléchante proposition et le chef continua:
Demain matin, au petit soleil, deux hommes qui savent bien parler, Moéon
et Bogham, partiront à Ouénia, ils iront voir le petit Chef de cette
tribu, et ils lui donneront trois bouts de roseaux et deux battes en
écorce de figuier. Ça y est... Le petit Chef saura que c’est un grand
pilou à Bondé, la fête des jeunes guerriers.
Moéon et Bogham prendront une hache de pierre, autour du manche ils
attacheront des rameaux de fougères des montagnes, et les plumes des
ailes de cagous. Ensuite ils enrouleront autour de la hache une corde de
banian, et ils laisseront libres les deux bouts de la corde... Ils
présenteront la hache au petit Chef. Le petit Chef comprendra. S’il fait
un nœud avec les deux bouts de la corde, c’est qu’il acceptera
l’alliance de guerre, pour aller battre les hommes des montagnes dans le
pays des cagous... Moéon et Bogham donneront aussi au Chef de Ouénia
deux dents de canaque mort. Ça c’est pour dire qu’il y aura beaucoup à
manger.
Après avoir exposé son projet de rapt de l’homme gras, le Chef demanda à
ses conseillers s’ils ne voyaient aucun empêchement matériel à cette
expédition guerrière, et s’ils ne pressentaient pas certains maléfices
qui fussent contraires à sa réussite.
Bogham, celui qui avait été désigné comme ambassadeur parce qu’il savait
si bien parler, parla:
Le chef de Ouénia, c’est un petit Chef. Le chef de Bondé, c’est un grand
Chef, c’est le chef de tous les canaques, il n’y en a pas comme ça. Mais
peut-être que le petit Chef de Ouénia ne le sait pas assez, peut-être
qu’il ne voudra pas attacher le nœud de la corde, peut-être qu’il ne
sera pas content de faire la guerre aux Pouapanous... Alors! moi je lui
dirai quoi?
Le Chef de Bondé furieux à l’idée de cette possibilité répondit sur un
ton de colère: Si le petit Chef de Ouénia ne veut pas s’allier avec la
tribu de Bondé, nous lui ferons la guerre, les hommes de Ouénia
resteront toujours là-haut, dans les montagnes, jamais plus ils ne
descendront à la mer, jamais ils ne mangeront des poissons de l’eau
salée, c’est fini pour eux! Ils ne passeront plus sur la terre de Bondé,
nous tuerons ceux qui voudront passer.
Le Conseil approuva ces menaces de représailles énergiques.
Ensuite, le plus vieux sorcier prit la parole, raconta une histoire
tombée dans l’oubli, et y adapta des choses extraordinaires qu’il avait
mûries dans la solitude:
Il y a longtemps, longtemps, quand j’étais petit, les canaques de
Pouapanou sont venus à un pilou de Bondé... Pendant la nuit, les hommes
de Pouapanou ont enlevé une popinée de Bondé, elle s’appelait Ouvé,
c’était une femme du chef Téama... Les guerriers de Bondé pour se venger
sont allés là-haut, à Pouapanou, ils ont tué trois hommes et attrapé
deux femmes, ils ont brûlé les cases, et cassé tout. La popinée Ouvé
était cachée dans la brousse, les guerriers de Bondé n’ont pas pu la
trouver... La tribu de Pouapanou a été obligée de payer avec de la
monnaie en coquillages, et la guerre a été finie. Ça c’est longtemps,
moi j’étais petit... Après, quand j’ai été grand, le chef Téama est
mort.
Tous les membres du Conseil se souvenant que ce fait un peu vague avait
eu lieu jadis, reconnurent que le vieux sorcier disait la vérité, et
alors le vieux sorcier assuré de la crédulité de son auditoire continua,
encore plus persuasif:
La nuit, je suis allé à côté de la rivière, dans les trous des rochers,
où il y a des morts, je portais à manger aux morts... Je suis resté là,
j’ai fait des choses que je connais pour appeler les diables, les
toguis, et j’ai attendu, attendu.
Au bout d’un moment, un diable a jeté un caillou dans l’eau. J’ai
regardé, sous les banians, dans les rochers, partout, partout où c’est
noir... Un autre caillou est tombé dans l’eau, et puis encore un
autre... Moi j’ai dit: Quoi? Viens ici! toi, le diable.
Le diable n’était pas content, il s’est mis en colère, et il a poussé un
bout de la montagne, beaucoup de rochers sont tombés dans la rivière,
des arbres ont été cassés, les chauves-souris se sont envolées... Après,
quand le bruit a été fini, moi j’ai parlé: Dis donc?... Pourquoi tu fais
tomber les cailloux, toi!
Téama, le chef mort est sorti tout de suite des rochers, et il a parlé
fort, il a dit: «Hommes de Bondé, maintenant vous êtes amis avec les
hommes de Pouapanou. Longtemps les canaques de Pouapanou m’ont trompé,
ma popinée Ouvé n’était pas cachée dans la brousse, les canaques de
Pouapanou avaient fait mauvais pour elle, et après ça le père de Tchiaom
a tué Ouvé, et tous les canaques l’ont mangée... Voilà ce que Téama le
Chef mort m’a dit».
En présence de ces révélations venues d’un Chef défunt, les membres du
grand Conseil s’agitèrent, tous furent d’avis qu’il fallait châtier les
Pouapanous, manger le Tayo gras parce que son père avait mangé Ouvé.
Et le vieux sorcier, pour renforcer l’idée de vengeance, ajouta:
Téama a encore dit: Demain, je vais te donner les «baouis» qui
appartenaient à Ouvé, ils sont attachés avec ses cheveux et avec des
poils de roussette. Quand tu auras les baouis, tous les guerriers de
Bondé sauront que ça c’est vrai, et ils seront plus forts que les
canaques de Pouapanou, ils pourront les battre et prendre le Tayo gras.
Ensuite, un vieux canaque, celui qui savait comprendre ce que disent les
arbres secs, et les rochers dressés debout comme des hommes, prit la
parole: Dis donc! sorcier? demain, la nuit, tu parleras avec Téama dans
les rochers, tu lui demanderas les «baouis» de Ouvé. S’il te les donne,
ça sera bon de faire la guerre; s’il ne te les donne pas, ça ne sera pas
bon.
Le grand Chef et tout le Conseil furent d’avis qu’il fallait avoir ce
fétiche pour guider la réussite de l’expédition, puisque le Chef mort
l’avait offert au sorcier, sous les banians noirs.