IV

Dès que les blancheurs de l’étoile du matin nacrèrent les cimes des

montagnes, des guerriers à la mine sournoise quittèrent furtivement les

cases. Un à un, ils filèrent, en un glissement souple, léger,

silencieux, à travers les brousses. Plus loin, hors de la tribu de

Bondé, à des endroits désignés, ils se rejoignirent, formèrent des

groupes qui s’allongèrent sur différents sentiers, et s’acheminèrent

d’un pas élastique vers les Paimbois.

Cette dispersion des forces était faite pour ne point éveiller

l’attention des canaques étrangers qui pouvaient rôder dans la région.

Les guerriers de Bondé qui prirent part à ce raid mémorable étaient au

nombre de deux cents, affirment les traditions venues de ces temps

héroïques.

Quand le soleil fut à pic, lorsque les hommes marchèrent sur l’ombre

fuyante de leur tête, quelques guerriers audacieux, quoique soupçonneux

et méfiants, s’infiltrèrent dans la tribu de Ouénia, prirent contact et

se concertèrent avec leurs alliés. On les attendait, on fut vite

d’accord.--Le gros de la horde de Bondé camperait hors de la tribu, en

se cachant par bandes, dans les forêts, sur la rive droite du Diahot.

L’attaque du village de Pouapanou aurait lieu le lendemain, dès l’aube.

Des guerriers astucieux comme les corbeaux, rusés et vigilants comme les

émouchets, ayant le pouvoir de se rendre invisibles, allèrent en

reconnaissance à Pouapanou, étudier les faits et gestes des habitants,

voir si la tribu se tenait sur ses gardes, et surtout savoir quelle

était la case occupée par Tchiaom, le tayo gras.

Pendant ce temps, la tribu de Ouénia rassembla une centaine de

guerriers, déjà mis en état de combattre par le jeûne et la continence.

L’on apprit par les espions que la tribu de Pouapanou ne se doutait

aucunement du péril qui la menaçait. Mais il fut impossible de savoir

dans quelle case habitait le tayo gras. Ses parents et amis devaient le

cacher soigneusement, comme toujours.

Tout s’annonçait bien. Trois cents guerriers armés et préparés pouvaient

facilement surprendre et vaincre une petite tribu qui ne prévoyait pas

une attaque, et n’avait aucun moyen immédiat de défense.

Au déclin du jour, lorsque la nuit s’embrume et mélange lentement toutes

les choses, les avant-gardes des hordes sauvages confondues parmi les

broussailles, les rochers et les arbres, s’approchèrent de Pouapanou.

Patiemment, silencieusement, les guerriers prirent position. Ils

s’aplatirent sur des collines, se terrèrent dans les renfoncements du

sol, se mêlèrent aux herbes, pour guetter, épier tous les mouvements du

village.

En attendant le jour, dans les vallées boisées proches de Pouapanou, le

gros de l’armée bivouaqua par groupes, sans aucun feu. Des sentinelles

se blottirent dans les ombres de la nuit. Ce fut une veillée d’armes, au

milieu d’une obscurité si épaisse que les canaques ne pouvaient plus se

voir, ils se devinaient à leur souffle.

Par moments, dans le silence qui bourdonne, un cri venait troubler le

roulement berceur des ruisseaux, une branche morte tombait mollement sur

les feuilles, des vers luisants scintillaient dans le noir comme les

yeux des esprits, et la peur instinctive de l’inconnu étreignait les

âmes superstitieuses des canaques. Les terribles guerriers de demain se

serraient les uns contre les autres, leurs doigts se crispaient autour

des armes. Ils attendaient. Et le grand sorcier qui tenait les magiques

«baouis» de la belle Ouvé de jadis réconfortait les âmes.

* * * * *

Lorsque la lumière du jour éclaira le fond des vallées, les toits

pointus des cases suaient une fumée épaisse qui traînait sur le chaume.

L’un après l’autre, les habitants de Pouapanou sortirent à quatre pattes

de leurs meules de paille. Puis, ils se dressaient, cherchaient une

place, et s’étiraient au soleil du matin qui s’élevait au-dessus de

l’Ignambi.

Vivifiés par ce premier bain de lumière, après avoir reçu quelques

victuailles des mains des popinées, les canaques vaquèrent à leurs

diverses occupations, et à leurs plaisirs, chacun selon ses goûts.

Les vieux, plus rassis, plus positifs, allèrent donner leurs soins aux

plantations: déboucher les petits cours d’eau des cultures, botteler

quelques touffes de cannes à sucre, étayer des régimes de bananes. En un

mot faire une œuvre utile à la collectivité, tout en s’amusant.

Les jeunes, plus exubérants, plus vagabonds, toujours en quête de

quelque mangeaille imprévue, ou de quelque trouvaille inédite, partirent

à l’aventure, sans but bien défini, en se groupant selon les amitiés.

Tout leur était bon: L’oiseau que l’on tue d’un coup de pierre,

l’anguille que l’on voit se glisser à travers les joncs, le caillou

roulé qui a la forme voulue pour la fronde, la gaulette de bois dur qui

fera une sagaïe bien droite, l’étang poissonneux que l’on empoisonnera

avec des lianes. Et ils s’en allaient gais et insouciants, leurs joyeux

aé, aé, aé, é, é, é, a, am, retentissaient dans les échos des montagnes.

Pendant ce temps, les envahisseurs toujours aux aguets suivaient les

mouvements, les allées et venues des canaques de Pouapanou. Lorsqu’ils

les virent peu armés, dispersés hors du village, sans aucune méfiance,

ils s’approchèrent sournoisement, avec des ruses de félins qui

convoitent une proie.

Ceux en vedettes sur les hauteurs descendirent, se glissèrent comme des

lézards au fond des replis du terrain, se faufilèrent dans les herbes,

sans déceler leur présence par les ondulations des tiges.

Les hommes cachés dans les forêts aperçurent le signal convenu. Alors

ils avancèrent sous bois, d’un arbre à l’autre, à travers les lianes,

les racines déchaussées, les feuilles mortes, les fougères tenaces. Ils

avançaient souples, légers, silencieux, les yeux scrutateurs, avec des

finesses, des subtilités de rats en maraude. Parfois ils s’arrêtaient,

s’immobilisaient sur la pose, pour définir un bruit qu’ils écoutaient.

Et ils avançaient toujours.

Séparés en plusieurs bandes, avec patience, lentement ils entouraient le

village. Excepté du côté de la rivière, où des canaques de Pouapanou

s’occupaient à la pêche, en poussant devant eux un radeau de feuillage

sur lequel les poissons sautaient par surprise, et frétillaient au

soleil.

Depuis de nombreuses récoltes d’ignames, la tranquillité de la tribu de

Pouapanou n’avait été troublée par aucune incursion dévastatrice de ses

voisins. Les guerriers des Ouébias, terribles et pillards, restaient

chez eux, dans le haut bassin de la Ouaième. Les rapports avec la tribu

de Ouénia située en aval, le long du Diahot, étaient pacifiques. Cela

malgré quelques disputes survenues dans les pilous. D’ailleurs on était

de la même race, on parlait le même langage. Mais autrefois il y avait

eu une scission dans les familles de chefs, une guerre s’en était

suivie; ensuite l’on avait établi une vague ligne de démarcation des

domaines respectifs, et maintenant on restait chacun chez soi, sans

grandes relations, car une méfiance réciproque subsistait, elle s’était

transmise de père en fils.

Et, comme l’habitude de la sécurité et du bien-être apporte

l’insouciance, les sybarites de Pouapanou vivaient heureux. Aucun

ferment de guerre ne flottait dans l’atmosphère du Diahot.

Bientôt, les premiers assaillants qui avançaient sans bruit, avec une

certaine crainte de l’imprévu, furent à quelques pas des habitations.

Là, ils s’arrêtent pour étudier la disposition des cases, savoir où

était l’homme gras, et convoiter quelques popinées accroupies sur

l’herbe, autour d’un feu.

Leur plan de campagne était de s’emparer d’abord du Tayo gras, par

surprise, afin de ne pas lui contusionner la chair. Ensuite, si les

canaques de Pouapanou voulaient le défendre, il y aurait bataille,

tuerie, pillage, viol, incendie. Mais si les Pouapanous consentaient à

donner leur Tayo gras au Chef de Bondé, et à ne faire aucune tentative

pour le reprendre, tout s’arrangerait au mieux. La tribu de Pouapanou,

afin d’être délivrée de ses envahisseurs, payerait une rançon en

ignames, taros, cannes à sucre, armes et monnaie canaque. Et la guerre

serait terminée, la paix serait conclue.

Malgré leur perspicacité de chasseurs, les assaillants ne purent arriver

à savoir où se tenait l’homme gras. Mais qu’importait, las d’attendre,

sur les conseils des sorciers, le chef de guerre donna le signal. Et les

envahisseurs commencèrent à s’infiltrer graduellement dans la tribu, et

à pénétrer avec prudence dans les premières cases.

Les popinées aux yeux fureteurs, quoique mi-clos et baissés par habitude

servile, et à l’ouïe toujours en éveil, sous des apparences voulues de

surdité, avaient senti qu’un danger imprécis les menaçait. Sans brusquer

aucun mouvement qui eût pu déceler leurs inquiétudes, du regard elles

s’étaient renseignées, et elles avaient vu des canaques armés qui se

faufilaient, rampaient à plat ventre sur la terre, dans les herbes. Tout

doucement, sans vivacité, avec une indifférence jouée, elles s’étaient

levées de leur place, et elles s’en étaient allées tout simplement,

suivies des petits. Dès qu’elles s’étaient senties hors de la vue des

rôdeurs, elles avaient filé à la hâte.

Comme les tribus canaques sont toujours des labyrinthes bien connus des

seuls habitants, l’alarme avait été vite donnée, toutes les popinées

s’étaient sauvées avec les «pikininis», à travers la brousse, ainsi que

des cagous craintifs. Quelques-unes s’étaient terrées sur place, dans

des cachettes préparées à l’avance, en prévision de surprises toujours

possibles.

Les canaques très observateurs des gestes avaient compris qu’ils étaient

éventés, que l’alarme était donnée. Et un mot d’ordre avait circulé.

Alors, en une ruée folle ils avaient envahi le village, cerné toutes les

cases.

Malgré leur habileté à disparaître instantanément dans les taillis, une

trentaine de popinées et des enfants n’avaient pu réussir à s’échapper,

à travers les bandes désordonnées des assaillants.

Les guerriers, surexcités par leur irruption fougueuse dans le village,

ne purent maîtriser leurs instincts de bêtes féroces. Malgré les

recommandations faites par les sorciers, de ne tuer personne si les

Pouapanous ne se défendaient pas, les guerriers massacrèrent quelque

vieux et des infirmes qu’ils trouvèrent devant eux. Dans le feu de

l’action des popinées furent terrassées et prises de force, quelques

jeunes gens parvinrent à s’échapper grâce à leur agilité décuplée par la

peur.

Un aveugle qui portait bonheur à la tribu fut, surtout pour cette

raison, assommé, déchiqueté en lambeaux dans un éclaboussement de sang,

sous les coups acharnés des haches de pierre. Au lieu de calmer les

canaques, ce premier carnage exaspéra leur fureur, ils virent rouge,

poussèrent des cris à faire trembler les montagnes. Ils voulaient le

Tayo gras.

Les sorciers, le Chef de guerre et ses lieutenants durent employer la

violence pour ramener ces énergumènes dans l’ordre. Quand ce fut fait,

l’on procéda méthodiquement.

Toutes les cases étaient encerclées par des assaillants qui dansaient

autour une ronde furieuse, mais aucun n’osait y entrer. Cependant,

c’était là que se trouvait l’homme gras.

Alors le vieux sorcier parla. Traduction: Vous pouvez entrer dans les

cases, sans crainte, j’ai fait des exorcisations. Les diables qui font

mourir les canaques ne sont pas là, je les ai chassés avec les cailloux

du feu... Dans la nuit j’ai vu Téama, il est venu toucher les «baouis»

de Ouvé; lui qui sait tout, il m’a dit que si vous trouviez des hommes

cachés dans les cases, ils se rendraient sans se défendre. Pénétrez sans

peur dans les cases, vous êtes les plus forts de tous les canaques.

N’oubliez pas que le Chef de Bondé veut le Tayo gras, vivant.

Et les perquisitions commencèrent. Avant de s’introduire dans une case,

un guerrier, de la pointe aiguë de sa sagaïe, en sondait l’entrée à

travers les touffes de filaments végétaux qui bouchaient la porte. Puis

il se baissait, et avec méfiance il passait la tête pour regarder au

fond, dans le noir. Et d’un saut brusque il entrait, suivi de plusieurs

des siens... Personne... Après avoir ramassé le butin qui leur plaisait,

les canaques sortaient l’un derrière l’autre, courbés en deux. Et ils

allaient ailleurs recommencer les mêmes investigations. Plusieurs

escouades de guerriers procédaient à ces recherches.

Un groupe de fouilleurs fut moins protégé par l’esprit de Téama. Au

moment ou l’un des guerriers s’allongeait ainsi qu’une anguille et se

glissait par la porte, un coup mat s’était appesanti, le guerrier était

tombé à plat ventre sur la terre, avec un tremblement des jambes, la

moitié du corps dans la case. Un silence tragique avait suivi ce coup

sourd. Puis les canaques s’étaient ressaisis, ils avaient tiré le

guerrier par les pieds. Son crâne était ouvert comme un coco fendu. Ses

cheveux et sa figure étaient barbouillés de sang rouge.

Alors il y avait eu un tumulte. Les canaques présents avaient douté des

pouvoirs surnaturels du vieux sorcier, ils avaient lancé de timides

imprécations contre lui. Et le sorcier informé de cette attaque à son

prestige était venu à la hâte.

Quoique petit et maigre, de son regard aigu comme une pointe de flèche

il avait fouillé dans la cervelle des canaques, et de son bras levé qui

brandissait des choses étranges enroulées dans une peau de banian, il

les avait fait reculer d’une vingtaine de pas. Ensuite il avait adressé

des signes aux montagnes sombres de Bondé, puis il s’était baissé sur le

mort et lui avait parlé, à voix basse, longtemps, longtemps... Et après,

il avait mis son oreille contre la bouche sanglante du mort, et le mort

lui avait répondu.

De loin, les canaques avaient suivi les yeux vifs et mobiles du sorcier

qui écoutait les paroles du mort; tour à tour ils avaient vu dans ses

yeux de la colère, du calme, et de la fureur; à ses coups de menton en

avant, et à ses balancements de tête, ils avaient su quand c’était bon

et quand c’était mauvais. Les canaques, sans avoir entendu, ils avaient

compris. Maintenant ils savaient qu’il y avait à cette mort une cause

mystérieuse au-dessus de leur force, et ils se taisaient.

Après s’être frotté la poitrine avec du sang, le sorcier s’était levé de

dessus le cadavre, et il était venu parmi les canaques assemblés. Tous

s’étaient écartés de lui craintivement, aucun n’avait osé lui demander

ce que le mort avait dit. Mais de lui-même le sorcier avait daigné leur

expliquer pourquoi le guerrier avait été tué.

Gorripo, le mort, était un mauvais canaque, les diables le suivaient

toujours, parce que: il y avait de cela trois lunes, Gorripo avait eu

des relations, dans un champ d’ignames, avec une femme du chef des

pirogues. Une fois Gorripo avait pénétré dans la forêt d’un tabou pour y

chercher des lianes; une autre fois il avait pêché des crevettes dans un

creek, quand c’était tabou. Depuis deux lunes, Gorripo, poussé par un

gros oiseau des palétuviers, voulait tuer Dévé: Dévé le canaque qui

savait bien parler avec les «ouapipi»[13]... Alors, les diables en

voyant que Gorripo faisait toujours mauvais, avaient désigné un canaque

de Pouapanou pour le tuer. Et au moment où Gorripo entrait dans la case,

un diable avait fait du bruit à droite pour lui faire tourner la tête de

ce côté, pendant que l’homme qui abattait sa hache était à gauche. Et

Gorripo avait été tué. Voilà!

[13] Le plus petit oiseau de l’île.

Et comme certaines fautes commises par Gorripo étaient connues de

quelques canaques, et qu’en temps ordinaire les canaques sont très

discrets, très fermés, ils n’avaient pas parlé. Mais en présence de la

mort du coupable, tout s’était dévoilé pour corroborer les dires du

sorcier. Tout ça, c’était vrai.

Durant cet incident lamentable, les guerriers en faction autour des

cases n’avaient pas relâché leur vigilance. Le peloton qui avait perdu

le sombre Gorripo n’osait plus s’aventurer dans la petite embrasure

empaillée de la porte fatale: alors il proposa de brûler la case pour se

débarrasser du même coup, et du canaque homicide, et des diables qui

hantaient ce refuge. Mais les sorciers et le chef de guerre s’y

opposèrent. Peut-être que c’était l’homme gras qui avait donné le

terrible coup de hache... On ne savait pas?... Et si c’était l’homme

gras, il était encore dans la case. Le chef de Bondé avait dit de le

prendre vivant. Il fallait donc le prendre vivant.

Les canaques convinrent qu’ils arracheraient la paille,

déchiquetteraient le pourtour de la case hantée avec de longues perches

à crochets, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus que la carcasse nue.

Après, quand ce serait fait, on verrait bien à travers les gaulettes de

bois quel était l’être redoutable qui habitait là-dedans. Aussitôt

adopté par le conseil, le projet fut mis à exécution.

Malgré cette diversion, les recherches continuaient toujours dans

d’autres cases. Tout à coup des volées de pierres s’abattirent en

ronflant sur une troupe de canaques qui gesticulaient dans une éclaircie

de cocotiers, au milieu du village: Des coups secs, nets, précis. Des

exclamations de surprise, des cris plaintifs; une dispersion brusque en

un sauve-qui-peut derrière des abris quelconques. Un guerrier, la

poitrine trouée, gisait inerte à terre. Plusieurs étaient blessés et

hurlaient de douleur, d’autres restaient abasourdis.

C’étaient les canaques de Pouapanou qui, après s’être rendu compte du

trop grand nombre de leurs adversaires, s’étaient réfugiés sur des

hauteurs dominant le village, et tiraient des salves de pierres de

frondes sur leurs ennemis, avant de s’enfuir dans les forêts des

montagnes.

Des bandes de guerriers envahisseurs, tout en esquivant les pierres,

simulèrent une montée en masse vers les crêtes des collines. Et les

frondeurs de Pouapanou, ne se sentant pas en force, disparurent dans

l’épaisseur des bois.

Lorsque les Pouapanous furent loin, afin de parer à un retour offensif

de leur part, des guerriers se postèrent en sentinelles. Après cette

escarmouche, la fouille des cases recommença avec plus de prudence et

plus d’hésitation.

Soudain, des guerriers réputés intrépides surgirent épouvantés d’une

case, en se bousculant; ils vociféraient tous à la fois. Lorsqu’ils

furent un peu calmés, ils dirent ce qu’ils avaient vu:

D’abord ils étaient entrés dans la case, ils avaient regardé partout, et

ils n’avaient vu personne. Sur un côté il restait encore un peu de feu

pour dormir; dans le fond, entre les piquets fichés en terre, il y avait

du bois à brûler. Ensuite ils avaient cherché sous les nattes, dans la

paille, entre les gaulettes, pour trouver des choses à emporter. L’un

d’eux s’était rapproché du tas de bois. A ce moment le bois avait bougé

un peu. Celui-là s’était reculé vivement et il avait dit aux autres de

regarder: Le bois avait bougé beaucoup. Tous ils l’avaient vu bouger,

aussitôt tous ils avaient su que c’était un diable qui était là. Alors,

pris de panique, tous ils s’étaient sauvés dehors. Et maintenant qu’ils

savaient qu’un diable était dans la case, ils ne pouvaient plus y

entrer, sans s’exposer à des malheurs épouvantables, impossibles à

imaginer; des malheurs qui tracassaient encore les victimes, même après

leur mort.

Le sorcier appelé d’urgence arriva en toute hâte. La ténébreuse affaire

lui fut minutieusement racontée, renforcée par la mimique de la scène

vécue. Le sorcier très circonspect demanda encore certains détails. En

possession de tous les renseignements, il s’absorba dans une méditation

profonde. Les canaques silencieux attendaient sa décision.

Après un entretien muet avec les esprits épars qui émanaient de la

nature sauvage, le sorcier transfiguré, grandi, déclara qu’aucun homme

ne pouvait entrer dans cette case, mais que lui-même, lorsqu’il aurait

fait les gestes, dit les mots nécessaires pour avoir sa toute puissance,

il y entrerait, suivi de deux guerriers qui étaient protégés par un

tabou de Bondé.

Sans désemparer, il demande sa hache de pierre. Un de ses servants la

lui remit. Lorsqu’il l’eut vibrante à son poing, il se mit à courir à

longues enjambées autour de la case maudite, tout en lançant des coups

paraboliques qui sifflaient dans l’air, le long de la paille, pour

terroriser les esprits néfastes. Après quelques minutes de cette

cérémonie énergique il fut essoufflé, et s’arrêta.

Quand il eut repris haleine, il partit sans avoir prononcé une parole.

Au bout d’un moment les canaques anxieux l’entendirent vociférer au

dessus de leur tête, et ils l’aperçurent gesticulant sur un tertre, au

sommet d’un petit monticule tout proche. Il se baissa, alluma un feu.

Lorsque son feu fut ardent, il jeta dessus des rameaux de feuilles

vertes pour avoir une fumée épaisse. Puis il se mit à danser un pilou à

lui, autour de son feu, coupant la fumée de ses rapides coups de hache,

à droite, à gauche. Cela tout en prononçant des mots en un langage

inconnu des canaques. Son vocable d’incantations épuisé, il arrêta sa

danse, fit lentement un tour sur lui même, embrassa de son regard les

montagnes à la ronde. Puis il prit un tison et descendit de la colline,

en balançant le feu au bout de son bras, pour en aviver la flamme.

De retour à la case diabolique, le sorcier installa son feu en face de

la porte, puis il le couvrit d’un bouquet spécial de feuilles vertes,

afin d’obtenir une fumée noire, d’une odeur âcre.

Ensuite, il appela deux canaques à longues barbes, coiffés de volumineux

turbans d’écorce molle. Aussitôt les deux désignés furent devant lui, la

hache haute, trépignant le prélude d’un pilou. Alors le sorcier tout en

entrecoupant ses paroles de gutturaux Oua! a-ha! a-ha! a-ha! a-ha! a-ha!

criait aux canaques barbus: Dansez! Dansez! fort! tapez! tapez la terre!

Coupez le vent! Coupez la fumée! Coupez les diables! a-ha! a-ha! a-ha!

Et les guerriers s’animèrent, furent empoignés d’un accès de

quasi-démence: Ils bondirent en des contorsions souples et brutales de

combat, les haches tournoyaient en des miroitements de jade polie, les

longues barbes crépelées ondulaient en cadence sur les poitrines qui

haletaient en mesure, pendant que la terre résonnait sous les coups

sourds des talons.

De sa voix caverneuse le sorcier actionnait les danseurs, tout en

agitant d’un bras, au-dessus de la tête, le paquet de mystérieux

fétiches enroulés dans la peau de banian rouge, dont un bout flottait en

écharpe; de son autre main, il brandissait la hache verte. Tout à coup,

tête baissée, les bras en avant, il se lança à travers la paille de la

porte. Il était dans la case. Ses deux acolytes s’y engouffraient

derrière lui. Dehors, le silence des instants solennels se fit, et les

guerriers, les yeux farouches, la sagaïe ardente pointée vers la case,

attendaient l’être fantastique qui allait en sortir.

Le sorcier, avec ses deux acolytes contre ses flancs, la hache haute,

s’était immobilisé en dedans de la porte. Lorsque ses yeux magnétiques

eurent pénétré l’obscurité, il scruta minutieusement l’intérieur de la

case... Tout était calme... Rien de suspect.

Ne formant qu’un bloc avec ses gardes de corps, il s’approcha du tas de

bois. Pendant un instant il le fixa... Le tas de bois se mit à

trembler... Le sorcier ne recula pas, ses gardes de corps se serrèrent

contre lui... Le bois tremblait encore.

Une lueur d’hésitation passa dans l’esprit du sorcier, mais il se

ressaisit aussitôt, empoigna un morceau de bois et le souleva, puis un

autre, et un autre... Le bois tremblait toujours. Et le sorcier continua

de soulever le bois, et le bois à trembler, et les gardes aussi.

Lorsque la moitié du tas de bois fut enlevée, le sorcier découvrit une

forme ondoyante, souple, lisse, de la couleur jaune d’un coco mûr...

Alors il prononça quelques paroles impératives... Une créature humaine

se dégagea du tas de bois, et se leva à croupetons. C’était une jeune

popinée au teint clair, à peine dans la puberté.

Au commandement du sorcier, les canaques barbus voulurent appréhender la

popinée et l’emmener dehors. Mais pour leur échapper, d’un saut brusque

elle se jeta sur le poteau de la case, et s’y cramponna de toute la

force de ses quatre membres prenants, comme un «tigga» (un poulpe). Avec

brutalité les canaques l’arrachèrent de son poteau, non sans mal, car

elle leur fit aux bras de profondes morsures, jusqu’au sang. Grâce à

l’intervention énergique du sorcier, sous l’impression de la douleur qui

appelle la vengeance, les canaques barbus ne tuèrent pas la popinée.

Malgré sa résistance acharnée due à l’instinct de la défense, elle fut

poussée, traînée dehors.

Lorsque la jeune popinée, tenue par les sombres licteurs, parut hors de

la case, les intrépides guerriers s’aperçurent qu’ils avaient été

effrayés par une faible femme, qu’ils s’étaient honteusement enfuis

devant elle. Sans aucun raisonnement, ils entrèrent dans une violente

fureur. Sur-le-champ ils voulurent la massacrer, la punir de son audace,

de son imposture. Leur mentalité d’anthropoïde ne pouvait admettre que

si le bois avait bougé, c’était que la popinée enfouie dessous avait

tremblé de peur, et que son tremblement s’était communiqué au bois qui

la couvrait.

Mais le sorcier, qui avait une intention autre, défendit le massacre.

Ses paroles furent peu écoutées, car, de prime abord, ce fait visible,

tangible, ne venait pas du surnaturel, c’était une tromperie; et les

canaques arrogants avançaient quand même pour frapper leur victime.

Le sorcier et ses deux gardes barbus protégèrent de leur corps la jeune

popinée qui s’était tapie derrière eux, contre la paille de la case; ils

durent, en opposant leurs armes, parer vivement quelques coups de

sagaïes qui lui étaient destinés. Malgré les admonestations et les

menaces diaboliques du sorcier, les guerriers s’opiniâtraient dans leur

idée de tuer cette femme, de la souiller, et de la manger, après

purification de son organe par le feu. Tout cela dans le but de laver le

déshonneur qu’elle leur avait infligé.

Le cercle tumultueux, vociférant, menaçant de ses armes, s’excitait de

ses cris et de ses gestes épileptiques; il se resserrait autour du

sorcier et de ses gardes de corps qui étaient acculés contre la case, et

faisaient un rempart à la popinée blottie. Elle était si épouvantée que

sa tête avait disparu dans la paille, pour ne pas voir le coup qui

allait la tuer.

L’énergique sorcier qui sentait que ses gardes de corps commençaient à

faiblir allait être obligé, pour éviter une rixe sanglante, d’abandonner

la victime à la fureur des forcenés en révolte contre son pouvoir

spirituel. Quand un jeune guerrier, fier, audacieux, la voix haute,

s’ouvrit à coups de bâton, un passage à travers la cohue qui s’écartait

devant lui. Il alla se joindre au groupe du sorcier, puis il fit

volte-face. De sa voix tonitruante et des moulinets de son bâton, il fit

reculer sous ses yeux dominateurs la meute féroce des canaques, malgré

les protestations et les menaces sourdes qui s’élevaient de tous côtés.

Petit à petit les cris s’apaisèrent, le calme revint.

Les guerriers farouches avaient reculé devant le fils aîné du grand chef

de Bondé, le Téïn, celui qui était tout puissant après son père, et qui,

selon la coutume, en certaines occasions usait de son autorité pour

s’entraîner au pouvoir, s’habituer à la domination.

Et le fils du Chef harangua les guerriers: Cette popinée est pour moi,

son nom c’est Tili, je la prends. Je fendrai la tête à celui qui la

touchera... Vous! guerriers de Bondé! au lieu de vouloir tuer une femme,

comme on tue un cagou qui cache sa tête dans les feuilles... Au lieu de

menacer le sorcier qui peut vous faire mourir, vous auriez dû chercher

l’homme gras... Où est l’homme gras?... Mon père vous a dit de lui

amener l’homme gras! Le soleil est déjà au-dessus de vos têtes et vous

n’avez pas encore pris l’homme gras... Demain, quand le soleil plongera

dans la mer, vous devez être à Bondé, avec l’homme gras prisonnier. Si

vous n’y êtes pas, le Chef sera terrible. Il tuera plusieurs de vous.

Votre Chef de guerre, avec des hommes qui sont plus courageux que vous,

eux, ils ont cherché le Tayo gras; ils ont trouvé sa case. Le Tayo gras

s’est sauvé, il avait fait un trou dans la paille, et il a sauté dans la

rivière. L’eau n’a pas gardé les traces de ses pieds, elle s’est

refermée. Où est-il maintenant le Tayo gras?... Vous devez le trouver.

Pendant que vous vouliez tuer ma popinée Tili, des guerriers arrachaient

la paille de la case où Gorripo a eu la tête fendue comme un coco... A

travers les gaulettes, ils ont vu un grand canaque blanc (un albinos)

qui a des grosses jambes, et ses jambes ne pouvaient plus le porter, il

n’avait pas pu se sauver.

A travers les gaulettes, les guerriers ont lancé des sagaïes sur le

canaque aux grosses jambes. Il sautait comme un rat, il criait comme une

roussette... Une sagaïe l’a piqué dans le ventre, après il sautait moins

fort. Une autre sagaïe l’a piqué dans le cou... Et il est tombé par

terre... Et puis, les guerriers ont piqué beaucoup de sagaïes dans son

corps. Il était comme un oursin noir de la mer... Et maintenant, il est

mort.

Pendant que les autres tuaient l’albinos qui a fendu la tête de Gorripo,

vous! vous ne cherchiez rien du tout. Vous vouliez tuer la popinée qui

est pour moi... C’est une popinée rouge, les canaques de sa tribu,

long... temps... ils ont monté le Diahot, avec les pirogues de Arama...

Les vieux, ils ont vu.

Maintenant, c’est fini de parler. Tout le monde vous allez chercher les

traces du Tayo gras... Il faut le Tayo gras, pour le manger au pilou de

Bandé. Attention à vous!...

Après ce discours empreint d’une forte autorité, les canaques

s’organisèrent en plusieurs bandes, et se mirent à la recherche de la

piste de l’homme gras.

V

Pendant que les guerriers pisteurs, les yeux rivés au sol, observent

attentivement les cailloux, la terre et les feuilles mortes; tandis

qu’ils se penchent sur les herbes foulées, et se dressent vers les

rameaux froissés, tout cela dans le but de découvrir des traces, le

conteur Thiota-Antoine dira les émotions étranges par lesquelles passe

Tchiaom le Tayo gras.

«La case de Tchiaom, elle est à côté la rivière, cachée dans les lianes,

cachée dans les bambous, cachée dans les bananiers, les autres canaques

ne peuvent pas voir, les Pouapanous seuls connaissent.

Tchiaom le tayo l’est beaucoup gras, lui couché dans sa case... Lui pas

moyen dormir... Tu sais! lui couché sur la natte, son oreille elle est à

côté de la terre... Ha!... Lui entendu! Boum... Boum... Boum... beaucoup

les pieds des hommes qui sont marcher, marcher... Tchiaom, lui dit:

«Quoi?... Ça c’est les canaques!... Peut-être sont faire la guerre pour

nous?... Eux sont besoin manger moi?...» Mon vieux!... Tchiaom lui peur,

lui faire le petit trou dans la paille... lui regarder dehors...

Ouâââââ... beaucoup, beaucoup les canaques avec les casse-têtes, avec

les haches, avec les sagaïes... Hououou... là! là!... Tchiaom beaucoup

peur, lui content sauver.

Passer par la porte, c’est pas bon... les canaques vont voir lui, vont

tuer lui... Lui chercher, lui chercher pour sauver?... Ha! lui trouvé...

Lui faire gros trou dans la paille de la case, ça c’est bon... Lui

creuser, creuser, creuser vite... Ça y est, fini le trou dans la paille,

casser les taouras[14] pour le bois... Lui entrer dans le trou... A oua!

pas moyen... lui connaît pas, lui trop gros ventre... Ha! Lui beaucoup

peur, lui pousser, pousser, pousser, pousser avec ses pieds,... Lui

gratter son ventre, lui gratter son dos... Ça y est! lui fini passer,

lui sorti dehors... Tchiaom lui connaît pas courir, lui rouler, rouler

par terre comme la barrique... Plaff!... Lui tombé dans la rivière, à

côté des roseaux... Lui cacher... lui écouter les canaques crier... Là,

c’est pas bon, lui besoin sauver plus loin.

[14] Liens.

Tchiaom nager, nager, nager vite comme les poissons... Lui connaît pas

plonger au fond, lui monter toujours en haut de l’eau comme le bois

sec... Ça fait rien! nager, nager, nager quand même... Ha!... Lui arrivé

là-bas, à côté des brousses, lui monter sur la terre, lui marcher sur

l’herbe, lui sauver dans la grande forêt... Les canaques Bondé connaît

rien du tout pour lui... Où qu’il est le Tayo gras?... Sait pas!

* * * * *

Dans une partie de la tribu, sous les ombres d’un banian qui étendait

ses lourdes branches infléchies vers le sol, les prisonnières avec leurs

enfants étaient assises, tassées les unes contre les autres.--Autour du

groupe, des gardiens impassibles veillaient.

Aucune appréhension, aucune frayeur ne se peignait sur les visages

charnus et inexpressifs des popinées. Elles étaient là, bien assises,

sans fatigue, indifférentes à leur sort de l’instant, qu’elles

trouvaient acceptable par le calme qu’il offrait. Chez ces natures

primitives, la peur ne se manifestait qu’en présence du danger immédiat,

lorsqu’elles le voyaient. Leur esprit insensible, peu émotif, ne

souffrait pas à l’avance de la douleur éventuelle du lendemain.

De naissance, par transmission de mœurs, les popinées savaient qu’elles

appartenaient entièrement aux hommes, que les hommes étaient les maîtres

de leur existence, et que leur existence, bonne ou mauvaise, était

subordonnée aux guerres, aux rapts, aux violences, aux rivalités, et aux

jalousies des hommes. Et, puisque la vie des femmes était ainsi, les

popinées qui y étaient préparées par long atavisme n’en souffraient

point moralement. Pour elles, dans la nature tout était bien. C’était

comme ça chez tous les êtres vivants. Les mâles étaient toujours les

plus beaux, les plus forts; ils commandaient, ils battaient les

femelles.

La fidélité toute relative des popinées n’était maintenue que par la

peur des coups, et celle des rixes que leurs débordements pouvaient

faire naître entre les hommes, et dont, finalement, tout le poids

retombait sur elles. Si parfois l’une d’elles poussée par un instinct,

par une impulsion inconsciente, s’attachait plus particulièrement à un

homme, c’était d’une manière animale, charnelle, qui se manifestait

brutalement, avec toute la violence de la race. Une jalousie féroce,

démonstrative, était la manière la plus facile d’exprimer ces sentiments

rudimentaires.--Bien souvent, en raison de certains usages de préséance,

ou de marchés conclus, les popinées appartenaient à des canaques, depuis

leur naissance. Il en résultait presque toujours que les vieux

possédaient les jeunes femmes.

Les popinées étaient très attachées à la tribu où elles avaient grandi,

dans une insouciance de bête, avec la seule occupation matérielle de la

nourriture assez facile. Le paysage leur était familier, elles en

connaissaient les plus petits détails, et les plus infimes ressources.

L’accoutumance aux visages des habitants leur était une attache de plus.

Le sentiment maternel n’était pas très développé chez ces êtres si près

de la nature. Venaient-elles à perdre un enfant, elles pleuraient,

criaient comme des possédés durant une heure, et tout le chagrin s’étant

extériorisé, c’était fini. Le lendemain elles n’y pensaient plus. Donner

ses enfants à celles qui n’en avaient pas était dans les coutumes.

Parfois elles faisaient entre elles des échanges de gosses, elles

préféraient les nouveaux, et oubliaient tout à fait leurs vrais

enfants.--Malgré ce détachement, les petits n’étaient pas délaissés, ils

appartenaient à la tribu entière, mangeaient à tous les foyers.

Donc, les popinées prisonnières ne s’inquiétaient pas beaucoup de leur

sort futur. Sans aucune réflexion, elles savaient que si les canaques

les tuaient, ils ne les tueraient pas toutes, et que certainement ils

tueraient l’autre, celle à côté.

Les coutumes leur disaient que selon toutes les probabilités, les

canaques de Bondé les emmèneraient captives chez eux, pour être leurs

femmes.--Que ce soit un homme ou l’autre, cela était indifférent à leur

fonction de popinée, et à leur caractère passif.

Elles savaient aussi que les canaques pouvaient se servir d’elles, par

bandes; et ensuite les laisser là, dans leur tribu. En ce cas elles

recevraient des coups, les canaques de Pouapanou les battraient, les

martyriseraient pour les purifier.

Mais tout ça c’était loin, elles verraient plus tard ce qu’il

arriverait. En attendant, leur préoccupation la plus sérieuse était de

ne pas quitter leur pays et leurs habitudes. Elles aimaient animalement

leur case, leur bauge, leur terroir.

Pendant que les apathiques popinées regardaient avec indifférence les

conquérants circuler dans la tribu, des ululements venus de loin, d’en

bas de la rivière, annoncèrent que les guerriers avaient trouvé la piste

du Tayo gras, et qu’ils la suivaient pas à pas.

Et les cris s’éteignirent afin de ne pas activer l’homme gras dans sa

pesante fuite à travers la forêt et tous les obstacles. Les canaques

pensaient pouvoir le surprendre, exténué, à bout de souffle, abattu sous

une broussaille, et par conséquent facile à maîtriser, à attacher avec

des liens, sans meurtrir sa succulente chair destinée au chef de Bondé.

Pendant longtemps les traqueurs suivirent la piste de Tchiaom. Cela leur

fut aisé, car le Tayo gras était lourd, ses pieds laissaient de

profondes empreintes dans la terre, ils écrasaient les feuilles. Le gros

Tayo, encombré de sa graisse, n’était pas leste, pas agile, il ne

pouvait se faufiler à travers les racines et les lianes enchevêtrées

sans marquer des traces de son passage, et les actifs pisteurs suivaient

toujours ses pas. Le Tayo gras poussé par la peur qui lui donnait des

forces était allé loin, loin, sur les montagnes boisées, dans les

rochers de l’Ignambi, au milieu d’un pays inquiétant que les canaques de

Bondé ne connaissaient pas.

Et le soir vint, et la nuit était proche, et l’obscurité augmenta sous

les arbres des forêts sombres, et la meute des ardents pisteurs ne vit

plus les traces du Tayo gras, et elle dut s’arrêter. Alors les frayeurs

superstitieuses de l’inconnu arrivèrent en foule à leur esprit.

Aussitôt, avant qu’une panique se déclanchât, d’un regard ils se

comprirent. Tacitement ils convinrent de suspendre les recherches

jusqu’au lendemain, au jour, et de filer vite à la tribu de Pouapanou,

se joindre aux autres guerriers pour se sentir en nombre, en force.

Il fallait prendre garde aux canaques de Pouapanou qui couraient la

brousse, tous les hommes valides étaient encore vivants, redoutables. Et

pendant la nuit, à la faveur de l’obscurité, ils pouvaient attaquer.

Peut-être que les Pouapanous n’avaient pas peur, quand il fait noir.

* * * * *

Lorsque tous les guerriers furent de retour, et rôdèrent par bandes

pillardes dans le village de Pouapanou, ils virent proche du troupeau de

femmes captives, deux gaulettes piquées droites en terre; et sur ces

gaulettes, des faisceaux de paille attachés par des liens de gaïacs.

C’était le tabou mis sur les popinées. Nul ne pouvait franchir cette

barrière morale sans s’exposer aux pires catastrophes, dont la plus

anodine était d’être tué sur-le-champ par les gardiens qui veillaient,

hors de l’enceinte imaginaire.

Les canaques furent quelque peu contrariés de cette décision prise par

les sorciers, mais ils s’y soumirent sans aucune protestation autre que

celle de faire la moue en claquant la langue. Le tabou c’était sacré.

Pendant la nuit il n’y aurait pas de débauche, aucun désordre, la

discipline s’imposait.

Cette mesure avait été prise par le Conseil, afin de se tenir sur ses

gardes, prêts à subir une attaque des guerriers de Pouapanou qui avaient

eu le temps de s’armer, et peut-être même de chercher du renfort dans

les autres villages. Ignorant les relations qui existaient entre les

canaques de Pouapanou et ceux qui habitaient aux sources du Diahot, le

Conseil avait prévu le pire.

Les guerriers de Bondé et ceux de Ouénia n’étaient pas satisfaits de

leur journée. Cependant, lors de l’attaque brusquée ils avaient massacré

une douzaine de canaques de Pouapanou, sans grand effort, et dans le feu

de l’action, deux popinées qui fuyaient avaient été transpercées de

sagaïes. Elles étaient mortes peu d’instants après. Mais de leur côté,

ils avaient eu trois hommes tués, notamment le sombre Gorripo; plus deux

autres qui étaient tombés sous les coups des pierres de fronde; et ils

avaient aussi des blessés.

Malgré ces pertes, et toutes les ruses employées, ils n’avaient pu

s’emparer de la corpulente personne du Tayo gras. Maintenant il était

là-haut, dans les forêts, sur l’Ignambi, et peut-être qu’il marchait

toujours, sans s’arrêter. Demain il allait falloir reprendre ses traces,

les suivre, les suivre, pour aller où?... Ils ne le savaient pas... Ça,

ce n’était pas le pays pour eux.

Non! les sorciers ne les avaient pas trompés, lorsqu’ils leur avaient

certifié que les chances étaient de leur côté, que l’entreprise

réussirait pleinement, sans aucun mécompte.--Et Téama le chef mort, et

les os des vieux de longtemps, avaient dit qu’il fallait faire la guerre

aux Pouapanous, pour les châtier d’avoir trompé les Bondés. Ils avaient

dit aussi qu’il fallait manger le Tayo gras, parce que son père avait

mangé la popinée Ouvé.--Le corbeau qui pique toujours les bancouliers,

interpellé par le vieux canaque des oiseaux, avait bien répondu: Oui!

C’était bon faire la guerre.--Le grand sorcier avait sur lui, autour de

la tête, les «baouis» de Ouvé: Ce fétiche vénéré qui devait assurer le

triomphe de l’expédition.

Et alors: Pourquoi le coup si bien préparé n’avait-il pas réussi?...

Pourquoi avait-on eu des morts?... Pourquoi n’avait-on pas capturé

l’homme gras?... C’était parce que des canaques de leur bande avaient

fait mauvais.--Ils n’avaient pas observé les défenses imposées par les

sorciers, et les ordres du chef de guerre. Peut-être avaient-ils touché

des cailloux qu’il ne fallait pas toucher, ou bien ils avaient cassé un

tabou de leurs ennemis: il y avait aussi certaines cases ensorcelées

dans lesquelles on ne devait pas entrer. Les agissements contraires de

ces canaques irrespectueux des rites sacrés, avaient eu pour effet de

déranger les affaires des sorciers avec les revenants et les diables

étrangers, ceux des canaques de Pouapanou. Plus tard les sorciers de

Bondé diraient pourquoi le coup de main si bien préparé n’avait pas

réussi.

Tout en se livrant à ces conjectures très compliquées pour leur cerveau,

les canaques s’organisaient afin de parer à une surprise possible, et

passer confortablement la nuit sur une couche de paille sèche. Des

postes avancés furent mis en embuscade autour du campement.--Et les

canaques fatigués, affamés, réclamèrent la nourriture alléchante qui

leur était due.

Les spécialistes en dépeçage débitèrent les cadavres des victimes

ennemies, les viscères furent mis de côté, les morceaux de chair rouge

furent distribués dans les groupes campés autour de petits feux, sous

les abris des arbres touffus.--Chaque groupe s’occupa de la cuisson de

ses aliments.

Après un examen minutieux du corps de la plus jeune popinée tuée, un

dépeceur, au moyen d’une latte de bambou bien effilée, taillada sur le

devant du thorax de la victime; avec adresse et patience il parvint à

enlever les seins qui étaient encore fermes. Ensuite il détacha les

parties charnues de cette callipyge d’ébène. Puis il enveloppa

soigneusement ces appétissants morceaux dans des feuilles de bananier,

par-dessus il roula de larges feuilles de taro, et le tout fut emballé

dans des écorces de niaouli ficelées par des lianes résistantes.

Cette chair savoureuse était réservée pour le grand chef de Bondé. Après

les nourrissons canaques cuits en entier dans les pierres chaudes,

c’étaient les morceaux qu’il préférait.

Les cadavres des popinées préalablement purifiés de leur féminité, par

des intromissions de galets incandescents, donnèrent une nourriture de

choix à la séquelle des sorciers et à tout l’état-major de la horde

carnassière.

Lorsque la chair humaine eut vu le feu des brasiers, les dents nacrées

des cannibales mordirent avec voracité dans ces lambeaux sanglants.--La

nourriture était abondante; les canaques, bien qu’ayant un pouvoir

d’absorption presque illimité, se rassasièrent pleinement, et il en

resta. C’était la manière primitive de vivre sur l’habitant.

Après ce festin, les cannibales repus s’étendirent sur leur lit de

paille sèche; puis, ils exprimèrent leur satisfaction en geignant de

bien-être, et en se suçant les molaires avec des claquements de

ventouses qui lâchent prise.

Cela, pendant que les veilleurs aux yeux perçants d’oiseaux nocturnes

faisaient bonne garde.

Entre les racines torses d’un banian, sous les arcades convulsées des

branches, autour d’un brasier éteint, les sorciers accroupis, hideux à

la lumière mourante, se livraient à de sombres maléfices. Loin des

regards des canaques profanes, mystérieusement ils étudiaient les

viscères des morts; puis ils les coupaient en morceaux, et en mangeaient

certaines parties crues, afin de s’assimiler l’esprit des défunts, et

ainsi posséder leurs pensées, leurs secrets.

Et la nuit étoilée, calme, au silence majestueux, régna seule sur la

nature endormie; du voile de ses ombres elle ferma les paupières des

féroces guerriers. Les feux doucement s’éteignirent, et le roulement

sourd des cascades lointaines vint bercer les êtres et les choses. Les

effluves des forêts épandirent des rêves qui errèrent sans asile. Les

âmes des noirs ancêtres n’osèrent se lever des sylvestres tombeaux. Rien

dans le grand Tout ne voulut troubler le paisible sommeil des sinistres

mangeurs de chair humaine. Au-dessus d’eux, les constellations radieuses

pétillaient de bonheur.

* * * * *

Dès les premières blancheurs de l’aube, sous la rosée froide du matin,

la phalange sauvage se réveilla en un grouillement d’être noirs,

paresseux, geignants. Les feux éteints s’avivèrent au souffle des

poitrines, et les guerriers secouant leur torpeur s’organisèrent par

bandes, pour la chasse à l’homme.

Au grand jour, sous les caresses matinales du soleil qui échauffait leur

sang, ils se sentaient audacieux, invincibles, les guerriers; ils

feraient des prouesses, des actions héroïques. Leur entrée à Bondé avec

le Tayo gras captif, et un troupeau de popinées, serait un triomphe. Le

grand chef de Bondé et toute la peuplade seraient fiers de leurs

guerriers. Partout à la ronde, dans le bassin du Diahot, et chez les

Némémas, ils seraient redoutés, respectés.

Lorsqu’ils avaient envahi la tribu, tué les vieux, pris les femmes, les

canaques de Pouapanou s’étaient sauvés lâchement. La nuit, ils n’étaient

même pas revenus pour les attaquer et délivrer leurs popinées captives.

Donc! les Pouapanous avaient peur d’eux.--«Les canaques de Pouapanou,

c’était rien du tout! Les Bondés, oui! c’étaient des guerriers!» Et pour

appuyer leurs dires par des démonstrations, les intrépides guerriers

lançaient avec dédain des coups de pieds en arrière, dans le vide, par

geste de mépris, comme pour éloigner d’eux des ennemis insignifiants.

Le Chef de guerre désigna trois canaques aux jambes agiles et à l’esprit

rusé pour aller à Bondé, et présenter cérémonieusement au Grand Chef, le

précieux paquet qui contenait les appas succulents prélevés sur le

cadavre de la popinée. Ils profiteraient de la joie gourmande du Grand

Chef pour lui annoncer les mauvaises nouvelles. Ils lui diraient que

trois de ses hommes étaient tués et que plusieurs autres étaient

blessés. Mais que les Pouapanous, malgré leur défense acharnée, étaient

en déroute, que beaucoup étaient morts, que des popinées «itio»[15]

étaient prisonnières. Ils lui expliqueraient tous les stratagèmes

employés par Tchiaom le Tayo gras pour s’échapper du village. Ils

diraient aussi que cela n’était rien, parce que depuis sa fuite les

guerriers le suivaient à la piste, que bientôt ils le ligoteraient avec

les lianes, et le déposeraient glorieusement devant ses pieds de Grand

Chef.

[15] Superlatif de bon.

Après ces explications exagérées, les funèbres messagers s’en allèrent

d’une allure rapide.

A un signal, les chasseurs d’hommes s’enfoncèrent dans les fouillis de

la brousse, en plusieurs bandes. L’une pour suivre la piste du Tayo gras

et le capturer; les autres pour battre la région afin de savoir où

s’étaient réfugiés les Pouapanous, et en tuer quelques-uns si possible,

d’abord pour le plaisir d’assassiner, et ensuite de manger de la chair

humaine.

Silencieusement ces colonnes volantes gagnèrent les sombres forêts des

Montagnes de l’Ignambi. Un grand nombre de guerriers resta au village

conquis pour garder les prisonnières et le butin, et aussi protéger les

cultures que les canaques de Pouapanou pouvaient venir saccager, par

colère impuissante, afin d’empêcher les envahisseurs d’en profiter.

Les traqueurs reprirent la piste à l’endroit où ils l’avaient abandonnée

la veille, et ils la suivirent longtemps, longtemps.

Le Tayo avait marché pendant la nuit, les pisteurs constatèrent le fait:

comme à ce moment-là, le Tayo gras ne voyait plus clair pour se guider

dans l’épaisseur et l’obscurité de la forêt, il était allé devant lui,

au hasard, en une fuite affolée, piétinant, écrasant, brisant tout sous

son poids, pour se frayer un passage à travers les fourrés. Des branches

étaient tordues, cassées; des lianes rompues, des arbres pourris

renversés. Plusieurs fois il s’était embourbé dans des fondrières

d’humus, et il avait pu en sortir.--Il était beaucoup fort, le Tayo

gras.--Il avait marché, marché. Et puis là, il s’était couché sur des

roseaux pour se reposer, et il était parti. Dans un hallier il s’était

pris aux épines crochues d’une liane, il les avait cassées, et après il

avait marché en saignant. Plus loin, il avait monté sur des rochers

mouillés, il avait glissé, et il était tombé sur les cailloux. Et puis,

il était resté là, longtemps, à laisser couler du sang sur les feuilles,

par terre. Et il avait encore marché, toujours comme ça.

Tout en suivant pas à pas, avec une joie féroce, les marques de

l’épouvante du malheureux Tayo gras qui fuyait devant ses bourreaux, les

chasseurs d’hommes avaient vu des empreintes d’autres pieds, qui parfois

croisaient la piste. Ces traces plus fraîches devaient provenir de

canaques de Pouapanou, les ennemis. Alors les traqueurs redoublèrent de

prudence, afin de ne pas tomber dans une embuscade. Les uns s’occupèrent

seulement des pieds du Tayo gras, pendant que les autres veillaient à la

sécurité de toute la bande.--Et les chasseurs allaient toujours de

l’avant.

Dans une partie éclaircie de la forêt, où la voûte de feuilles criblée

de lumière s’élevait plus haute, où les colonnes des arbres centenaires

s’espaçaient et laissaient croître les sveltes choux palmistes, au

moment où la bande rampante des traqueurs émergeaient silencieusement

d’une ravine profonde creusée par les pluies torrentielles, de vibrantes

sagaïes sifflèrent... Un instant, et ce fut fini. Pas l’ombre d’un

agresseur dans le sous-bois, pas le souffle d’une haleine, pas le bruit

d’un être qui se sauve. Rien. Seule, la plainte continuelle du vent sur

la forêt qui ondule.

Les guerriers, surpris dans le dos, n’avaient pu esquiver toutes les

sagaïes qui dardaient sournoises, quelques-unes s’étaient plantées dans

leur chair. Deux hommes s’étaient crispés de douleur en les arrachant de

leurs blessures: un autre, le cou traversé par la pointe qui sortait

devant, sous le menton, avait chancelé, et il s’était abattu à quatre

pattes; il avait râlé en s’étranglant, puis il s’était raidi comme un

poisson sur le sable, et il était mort.

A ce moment tragique, chez les guerriers la peur avait remplacé les

fanfaronnades du matin, tous s’étaient tapis derrière les arbres, dans

les enfoncements du sol; de leurs yeux terrifiés ils avaient fouillé les

noirceurs du sous-bois, de tous côtés. Après avoir repris un peu de

courage, ils s’étaient avancés dans la direction de la venue des

sagaïes. Ils avaient trouvé les traces d’un petit nombre d’individus, et

ils avaient pu s’expliquer pourquoi et comment ils avaient été surpris.

Les canaques de Pouapanou les avaient suivis de loin, à la piste et au

bruit, en se mêlant aux arbres. Au moment où l’arrière-garde de la

colonne descendait dans la ravine fatale, et ne pouvait voir ce qui se

passait derrière elle, les Pouapanous s’étaient approchés à la course,

sur la pointe des pieds, ils avaient lancé vivement quelques sagaïes, et

ils s’étaient enfuis à travers les brousses, en se dispersant, pour se

rejoindre ailleurs, selon la coutume.

Les guerriers de Bondé reconnurent qu’il n’était pas utile et qu’il

était même imprudent de suivre les traces de leurs agresseurs, car

ceux-ci, connaissant bien le terrain, voulaient certainement les attirer

dans un piège. D’ailleurs les ordres du chef étaient formels: Il fallait

s’emparer du Tayo gras, et non poursuivre des fuyards.

Après avoir installé le mort sur les hautes branches d’un arbre, et l’y

avoir soigneusement ficelé avec des lianes, les guerriers continuèrent à

suivre la piste du Tayo gras, tout en emmenant les deux blessés auxquels

la peur de traîner en arrière donnait le courage de marcher.

Les empreintes tourmentées laissées par le Tayo gras indiquaient

toujours qu’il avait foncé à travers l’obscurité, mais qu’il n’avait

plus eu la force de casser les branches qui lui barraient le chemin, et

de rompre les lianes qui lui saisissaient les membres.

A une montée raide, il s’était cramponné aux brousses, et péniblement il

était arrivé jusqu’en haut, où il avait trouvé un tertre. Exténué de

fatigue, à bout de force, il s’était étendu là, sur la terre humide,

pour attendre la clarté du jour, ou peut-être la mort.

Plus loin, des traces intelligentes qui passaient entre les arbres,

savaient éviter les fouillis de lianes entrelacées, les fourrés touffus,

et le sol trop amolli par l’eau, indiquaient que dès qu’il avait vu

assez clair pour se guider, le Tayo gras s’était remis en route. Et les

pisteurs allaient, et toute la bande suivait en regardant parfois en

arrière, dans la crainte d’une surprise.

De leurs yeux fouilleurs, tout en suivant la piste, les traqueurs

s’étaient aperçus que d’autres empreintes de pieds allaient parfois dans

la même direction que celles qui les intéressaient. Les nouvelles traces

étaient plus fraîches, certaines empreintes contenaient encore de la

vase, alors que celles du Tayo gras, à côté, dans le même terrain,

avaient eu le temps de se déposer, et ne laissaient voir que de l’eau.

Sous les nouveaux pieds les herbes étaient aplaties; sous les pieds du

Tayo gras, malgré le poids, elles s’étaient relevées un peu; même les

feuilles mortes étaient plus ou moins redressées. La nouvelle piste

allait plus vite, les pieds étaient surtout enfoncés de la pointe, les

talons étaient peu marqués. A un endroit les deux pistes s’étaient

réunies, elles avaient marché ensemble, la nouvelle avait guidé

l’ancienne. Il n’y avait plus de doute possible: Les canaques de

Pouapanou avaient soutenu le Tayo gras pour l’aider, ils avaient écarté

les brousses, coupé les lianes devant lui.

Le cortège du Tayo gras était composé d’une dizaine de pieds gauches

différents, donc il y avait autant d’hommes que de pieds gauches. En

présence de cette complication, les guerriers très circonspects

n’avancèrent plus qu’avec une extrême méfiance, et ils s’arrêtèrent pour

tenir conseil.

Puisqu’il y avait des ennemis devant eux, et qu’ils pouvaient aussi être

attaqués à revers, le mieux était de s’adjoindre une autre bande, une de

celles qui battaient la région.

Quand ce fut décidé, les canaques cherchèrent une éminence de terrain

sur laquelle il y avait des arbres assez élevés pour dominer une zone

étendue. Lorsqu’ils eurent trouvé la place propice, quelques individus

aux yeux perçants d’aiglons planeurs grimpèrent sur les plus hautes

branches, et sondèrent du regard les forêts brunes, les montagnes

bleutées, et les sombres profondeurs des vallées.

Pendant le temps de cette ascension, des canaques, au pied de l’arbre,

avaient allumé un petit feu à fumée noire, intermittente.

Après une longue attente, une autre fumée s’éleva légère des ramures

brunes, et rampa lentement au-dessus des forêts qui s’étendaient sur un

contrefort de la chaîne. Malgré la distance, les yeux perçants des

guetteurs distinguèrent, sur le faîte d’un arbre, une silhouette bronzée

qui gesticulait au soleil. Les guetteurs lui répondirent en agitant

au-dessus de leur tête un morceau blanc de feutre végétal. Ils

échangèrent des signaux connus, et ils se comprirent. Les fumées se

diluèrent dans le bleu des lointains.

Avec leur patience de sauvages à l’affût, les guerriers attendirent.

Lorsque la colonne de renfort fut arrivée, les anciens discutèrent une

stratégie de chasse. Il fut décidé que la bande qui traquait le Tayo

gras continuerait à suivre la piste, dans le fond de la vallée, et que

la troupe de renfort passerait sur les lignes de crête pour surveiller

les mouvements, et en cas d’appel tomber sur l’ennemi, à l’improviste.

Chaque bande alla de son côté. Les pisteurs se remirent sur les traces.

Les empreintes indiquaient toujours que le Tayo gras avait marché avec

l’appui de ses aides: ils avaient suivi la vallée en montant. Puis ils

avaient tourné à gauche pour entrer dans un ravin. Ils avaient marché

dans le fond de ce ravin, et ils étaient arrivés au bout qui se

terminait par un cirque de rochers abrupts, et des éboulis. Des racines

noueuses et des plantes grimpantes s’accrochaient aux pierres. Dans

cette cuvette de la forêt la végétation était plus puissante, les

fougères, les choux-palmistes, s’élançaient comme des flèches. Les

frondaisons épaisses ne laissaient jamais filtrer un rayon de soleil.

A cette place sauvage, la caravane du Tayo gras s’était arrêtée, lui

s’était assis sur une pierre, les autres avaient rôdé aux alentours. Et

puis, ils s’étaient remis en route.

Au bout d’un moment, les traqueurs qui suivaient la piste remarquèrent

que les empreintes lourdes des pieds du Tayo gras n’étaient plus là. Dès

qu’ils eurent la certitude que le Tayo gras était resté en arrière, ils

revinrent sur leurs pas, jusqu’au cirque, à l’endroit où les fugitifs

avaient stationné.

De retour à ce point, les plus fins pisteurs avaient étudié

minutieusement le terrain. Le Tayo gras s’était assis sur une grosse

pierre moussue, qui autrefois s’était détachée de la muraille, toutes

ses traces s’arrêtaient là. Donc, il n’était pas allé ailleurs. A une

cinquantaine de pas de cette pierre, les canaques qui accompagnaient le

Tayo avaient coupé de fortes lianes: ils avaient pris le soin de

dissimuler les apparences de ce travail. Pourquoi avaient-ils eu besoin

de ces lianes?...

Ces premières constatations faites, les chercheurs revinrent aux traces

des individus qui soutenaient le Tayo gras.

Par intuition, par divination, sur des rochers où les marques n’étaient

pas apparentes, les fins limiers trouvèrent que les pieds des fugitifs

n’avaient pas suivi la piste indiquée; d’abord ils étaient allés sur la

droite, en se cramponnant aux aspérités des pierres, pour grimper, et

ensuite s’équilibrer sur les étroites corniches de la muraille. Puis les

pieds étaient revenus à leur point de départ, reprendre la piste

directe. Pourquoi les canaques du Tayo gras avaient-ils grimpé le long

de la muraille de rochers, au lieu de suivre leur chemin tout droit?

Pour savoir, eux aussi les pisteurs, ils y grimpèrent, comme des singes,

sur les corniches des rochers. Mais aussitôt qu’ils y furent, ils en

redescendirent vivement, au risque de se rompre les os. Et tout

s’expliqua:

A trois brasses au-dessus de la pierre sur laquelle s’était assis le

Tayo gras, entre les lits de rochers, existait une crevasse oblique,

cette crevasse était élargie à sa base et présentait un trou béant,

sombre, qui pénétrait dans la muraille. D’en bas, cette excavation

cachée par un entablement de la roche, et la végétation grimpante qui

s’y attachait, n’était pas visible.

Les pisteurs comprirent toute l’opération qui avait eu lieu. Comme le

Tayo gras, gêné par sa lourdeur, ne pouvait pas grimper, et que son

épaisseur l’empêchait de passer sur les étroites corniches, ses

protecteurs, au moyen de lianes, l’avaient hissé depuis la pierre qui

lui servait de siège jusqu’au trou de la muraille. Et le Tayo gras y

était entré. Maintenant il était dans le ventre de la montagne. Mais,

comme les terribles guerriers avaient peur de s’approcher de l’entrée de

la caverne, parce qu’il y avait certainement des diables dedans, ils

constatèrent seulement que les pieds du Tayo gras s’étaient arqueboutés

contre les rochers pendant qu’on le montait, et qu’à une place il avait

écorché sa peau contre la rugosité des pierres.

Prudemment les guerriers se reculèrent et allèrent se poster en bas,

dans le cirque, à une trentaine de pas de la mystérieuse muraille, pour

surveiller l’inquiétant trou noir d’où pouvait surgir l’épouvante.

A un appel des pisteurs, les guerriers qui passaient sur les crêtes des

montagnes vinrent les rejoindre, dans le bas-fond du cirque. Lorsque les

canaques furent réunis, en nombre, ils se sentirent plus forts, plus

audacieux. Malgré cela, aucun d’eux ne voulut s’aventurer dans le trou

noir, même à l’entrée; c’eût été s’exposer à des choses aussi terribles

qu’inconnues. Ceux qui, personnellement, y furent encouragés, se

contentèrent de secouer la tête, en allongeant une lippe, pour

protester.

Arrêtés devant l’impossible, les chasseurs d’hommes discutèrent sur

l’événement: Le Tayo gras était là, derrière ces rochers, dans le ventre

de la montagne, il ne pouvait sortir ailleurs que par ce trou. S’il y

avait eu un autre trou pour sortir, les canaques qui l’accompagnaient

n’auraient pas eu la crainte d’être enfermés, ils seraient entrés avec

lui, dans la caverne, au lieu de le laisser seul. Les canaques de

Pouapanou avaient fourré le Tayo gras dans ce trou-là, parce qu’il ne

pouvait plus marcher, il était trop fatigué; et parce que son corps très

pesant n’était pas commode à porter à travers la brousse, sur les flancs

des ravines escarpées.

Puisque le Tayo gras était là-dedans, et que l’on ne pouvait aller l’y

chercher, il fallait attendre qu’il voulût bien en sortir, de lui-même.

Quand les sorciers seraient arrivés, eux, ils sauraient, ils diraient ce

qu’il faudrait faire. Mais pour le moment, il n’y avait qu’une seule

manière d’agir: garder le Tayo gras dans son trou, empêcher le Tayo gras

d’aller se réfugier ailleurs.

Ceci reconnu à l’unanimité, de rapides coureurs habiles à se frayer un

passage à travers tous les obstacles, partirent aussitôt pour aller au

village de Pouapanou, raconter l’affaire en détail aux sorciers, et les

amener d’urgence.

Le soleil qui descendait sur les montagnes conseilla aux valeureux

guerriers de se préparer un campement sur place. Afin de soutenir les

sentinelles, des gardes avancées se blottirent autour du camp, entre les

racines des arbres. Dans le milieu, des feux dispersés avec sagesse

éclairèrent le dessous de la forêt, pour éloigner les diables et

réchauffer les hommes. Des lits de fougère s’étendirent auprès des

brasiers. Doucement le jour s’éteignit, et la nuit intensifia ses

ombres.

* * * * *

Loin là-bas, dans la nuit, à Bondé, où tout semble dormir, des immenses

clameurs s’élèvent de la tribu et vont mourir dans le silence des

montagnes. C’est un bruit inhumain, sinistre; un bruit qui porte

l’épouvante, glace le sang des êtres. Ce sont des plaintes lugubres, des

lamentations funèbres qui montent, s’amplifient, comme si des milliers

de chiens hurlaient à la mort en implorant les étoiles. Et ces

hurlements s’apaisent, s’arrêtent. Le calme s’alourdit. Puis, les

plaintes recommencent encore, et ainsi jusqu’aux premières clartés du

jour.

Ces longs gémissements de bêtes blessées, ces cris de douleurs sortaient

des poitrines de femmes assemblées sous des arbres antiques pour pleurer

les morts, pleurer les intrépides guerriers tués à Pouapanou. Ces

cérémonies funèbres étaient dans les coutumes.

Lorsque les popinées effondrées sur le sol, en des attitudes de

désolation, la tête lourdement penchée, le front dans les mains,

s’arrêtaient de gémir, aussitôt elles se redressaient légères, se

mettaient à plaisanter, à rire gaiement. A un signal, elles reprenaient

leurs poses funéraires, et recommençaient à hurler leur désespoir dans

la sérénité de la nuit.

A l’arrivée des porteurs du précieux colis de chair humaine, et de

mauvaises nouvelles, le Grand Chef de Bondé, en apprenant que le Tayo

gras avait pu s’échapper à travers les lignes de ses guerriers, était

entré en une violente fureur. Malgré le succulent repas qui lui était

présenté sur des raquettes de feuilles de cocotiers, peu s’en était

fallu qu’il fît massacrer par ses bourreaux les messagers de malheur.

Mais en potentat clément, il maîtrisa sa colère et envisagea la

situation avec calme: Ses guerriers étaient à la poursuite du Tayo

gras... S’ils l’attrapaient et l’amenaient avant le jour fixé pour le

pilou, tout serait bien... Mais s’ils n’arrivaient pas à le prendre, le

protocole de la fête serait désorganisé... Lui, le Grand Chef, il avait

donné le Tayo gras aux jeunes guerriers pour célébrer leur avènement, et

il en garderait le meilleur morceau cuit par les popinées expérimentées

en cet art. Donc! Il lui fallait absolument le Tayo gras. D’abord pour

affirmer la toute puissance de ses désirs, et ensuite, en manger son

appétissante part.

Il y avait aussi un troupeau de popinées captives.--Ça c’était beaucoup

bon.--Mais ses ardents guerriers, au lieu de pourchasser le Tayo gras,

s’occuperaient peut-être des popinées, les chances de le prendre

diminueraient d’autant. Il fallait y remédier.

Pour éviter ces manquements à ses ordres, et surtout pouvoir faire son

choix immédiat parmi les prisonnières, le Chef informa les messagers que

le troupeau de femmes devait être conduit ici, à Bondé, le plus tôt

possible. Puis il déclara formellement que si les guerriers revenaient à

Bondé sans amener le Tayo gras, lui Grand Chef, il en ferait abattre

dix, et qu’ils seraient mangés par toute la tribu.

Après avoir reçu ces ordres précis pour les transmettre au Chef de

guerre, aux sorciers, et aux vieux, les messagers très heureux de se

sortir de la présence du Grand Chef, et surtout de celle des inquiétants

bourreaux, s’en retournèrent à Pouapanou, de toute la rapidité de leurs

jambes.

* * * * *

Dès que le soleil brilla, le Grand sorcier, accompagné de ses gardes de

corps, fut devant les rochers qui recélaient le Tayo gras dans leurs

flancs. La cérémonie était imposante, tous les yeux suivaient les faits

et gestes du sorcier.

Lorsqu’il eut examiné le site en général, et les rochers en particulier,

à son commandement, tous les canaques criblèrent de pierres de fronde la

muraille qui se dressait devant eux. A un signal, le crépitement des

cailloux sur la roche cessa.

Le sorcier agitant au bout de ses bras maigres et son paquet de

fétiches, et sa hache brillante, grimpa lestement sur les corniches de

pierre, toujours suivi de ses deux séides. Quand il y fut, sans

manifester aucune hésitation, il s’approcha de la crevasse, fixa ses

yeux de médium dans l’ouverture béante, étudia minutieusement les

détails de l’entrée.--Et tous les canaques le virent pénétrer

délibérément dans le trou noir, et y disparaître.--Quelque chose de

grave allait se passer. Les guerriers assurèrent leurs armes dans leurs

mains.

Mais le sorcier n’alla pas loin, à quatre pas dans l’intérieur il

s’arrêta, pour écouter les bruits souterrains, et ainsi juger de la

profondeur de cette caverne, avant de prendre une détermination.

Au bout d’un moment, n’ayant entendu aucun bruit, le sorcier prononça le

nom: Tchiaom!... Aussitôt une voix lointaine lui répondit Tchiaom!... Le

sorcier se recula d’un pas et dit: Viens dehors! Nous ne voulons pas te

tuer... La voix mystérieuse répéta: Viens dehors! Nous ne voulons pas te

tuer... Le sorcier fit un autre pas en arrière, puis il cria: Si tu

restes là-dedans, tu vas mourir de faim.--Et la voix venue du fond de la

montagne redit exactement les mêmes paroles.--Cette fois, le sorcier

très inquiet se recula hors du trou.--De là, il lança encore des mots

qui lui revinrent atténués.

Le vieux sorcier qui n’avait jamais pu s’expliquer ce qu’était un écho

pensa, sans en être bien certain, que dans le cas présent ce pouvait

être un esprit, un diable, un monstre inconnu qui répondait à sa voix

pour lui inspirer confiance, et ainsi l’attirer dans un traquenard.

En présence de ce phénomène incompréhensible, qui se passait dans les

profondeurs acoustiques de la caverne, et devant la possibilité

immédiate de recevoir sur le crâne des pierres énormes jetées par le

corpulent Tchiaom, et peut-être aussi par quelques canaques dévoués qui

n’avaient pas voulu abandonner leur Tayo gras, le courage manqua au

sorcier.

Il n’osa pas entrer dans le sombre conduit de la caverne, même avec une

torche: mais il sentit qu’il devait, afin de ne pas diminuer son

prestige, cacher son infériorité de l’instant à toute une tribu qui

obéissait à son pouvoir surnaturel.

Ceci déduit, tournant le dos à l’entrée de la caverne, il se campa sur

l’entablement de pierre qui lui servit de tribune, d’où il domina la

horde sauvage. Aux guerriers qui attendaient en bas, sous la voûte

élevée des branches, les yeux fixés sur lui, il déclara avec conviction:

«Tchiaom le Tayo gras, il est là, dans la caverne... Avec lui il y a des

diables... Ce sont les diables des montagnes de l’Ignambi... Ces

diables-là ne sont pas comme les diables de Bondé... Ce sont les diables

des autres canaques de longtemps... Je leur ai parlé... Ils ne me

comprennent pas... Ils répètent toujours les mots que je dis... C’est

pour apprendre le langage de Bondé... Ils voudraient comprendre mes

paroles... Dans la nuit je ferai les choses que je connais pour moi...

Et ce sera fini. Après ça, les diables de l’Ignambi ne pourront plus

rien du tout pour faire les choses pour eux, pour nous.»

Après ces paroles ahurissantes, qui plongèrent encore plus dans le vague

l’esprit obscur des canaques, le sorcier demanda un tison enflammé et du

bois sec. Lorsqu’il eut en main les matériaux nécessaires, il alluma un

feu, juste à l’entrée de la caverne. Dès que le feu flamba il le couvrit

de feuilles vertes pour en épaissir la fumée, et il attendit le

résultat.

La fumée, monta, rampa mollement contre la muraille, lécha les aspérités

de la roche, s’enroula aux racines pendantes, et aux lianes grimpantes,

s’insinua dans les interstices de la pierre, mais ne voulut point

pénétrer dans la caverne. Elle flotta constamment à l’entrée, sans se

décider à s’enfoncer dedans.

Et le sorcier de dire aux canaques: «Vous voyez?... Les diables ne

veulent pas laisser entrer la fumée... Quand la fumée va dedans, les

diables soufflent pour l’arrêter.»

Le manque d’appel d’air de la grotte protégea le malheureux Tayo gras,

il ne fut pas enfumé comme un rat réfugié dans son trou.

Puisqu’il n’y avait pas moyen d’asphyxier le Tayo gras et ainsi

l’obliger à sortir de son asile, le sorcier imagina de l’emmurer afin de

le forcer à se rendre, lorsqu’il comprendrait que l’évasion n’était plus

possible, la nuit, à la faveur du sommeil de ses gardiens.

Les canaques, en adroits quadrumanes, se cramponnèrent aux rochers,

s’équilibrèrent sur des points d’appui. Lorsqu’ils furent solidement

installés, de mains en mains ils se passèrent les moellons qu’ils

ramassaient dans les éboulis.--Les moins peureux, rassurés par la

présence du sorcier, disposèrent avec adresse les pierres, en un mur

épais qui monta, monta, et bientôt boucha l’entrée de la caverne.--Le

Tayo gras était bloqué.

Ce travail achevé, le sorcier, expliqua aux guerriers: Maintenant c’est

fini... Si les canaques de Pouapanou viennent vous menacer de leurs

armes, et que vous les poursuiviez, le Tayo gras ne pourra profiter de

cette occasion pour sortir de son trou et se sauver... Nous le tenons.

Dans quelques jours le Tayo gras aura faim, il aura soif... Le Tayo gras

viendra taper contre le mur avec un caillou, pour demander à sortir...

Vous allez rester là, dans la forêt, devant les rochers pour le veiller,

et l’attendre... Les guerriers qui sont à Pouapanou vous apporteront des

ignames, des bananes, et des poissons, tout ça pour vous, pour manger.

Moi, je vais aller à Bondé parler au Grand Chef et à tous les vieux qui

sont là-bas, parce qu’il y a des canaques qui ont fait mauvais dans la

guerre... C’est pour ça que le Tayo gras a pu s’échapper de sa case de

Pouapanou. Maintenant Téama le Chef mort, et les diables, sont en

colère. Moi, je vais aller parler avec eux, dans les banians de la

rivière. Puis s’adressant plus particulièrement au Chef de guerre:

Le grand Chef de Bondé, il a dit que si vous n’ameniez pas Tchiaom le

Tayo gras, il ne fallait pas venir à Bondé, parce que les bourreaux

allaient tuer dix de vous. Comme ça, partir d’ici, c’est pas bon.

Après ces paroles qui entretenaient la crainte chez les guerriers, le

vieux sorcier s’éloigna suivi de ses gardes de corps.

Et la horde docile des canaques resta là, dans le cirque de rochers,

sous les arbres, à surveiller la muraille derrière laquelle dormait le

Tayo gras. Un service de ravitaillement s’organisa depuis les cultures

de la tribu envahie jusqu’aux forêts de l’Ignambi.

Après s’être rendu compte du trop grand nombre de leurs ennemis, devant

l’impossibilité de la lutte, la peuplade de Pouapanou avait quitté la

région, en abandonnant son Tayo gras.

Légendes canaques · 第 14 / 22 题