Il y a longtemps, longtemps, les canaques ne savaient pas qu’il existait
des hommes blancs.--Les blancs n’étaient pas encore venus dans notre
pays.--Les vieux racontaient que loin, loin, là-bas, sur des îles, où le
soleil sort de l’eau, il y avait des hommes jaunes, de la couleur des
requins. Et de l’autre côté, où le soleil descend et s’éteint dans la
mer pour faire la nuit, c’était des hommes noirs, noirs comme le charbon
du bois. Les vieux savaient tout.
Les vieux vieux, les pères des vieux, avaient vu des hommes rouges qui
étaient arrivés à Balabio, sur une longue pirogue, apportée par un
cyclone. Les hommes rouges étaient grands, forts, les femmes aussi;
leurs cheveux étaient droits comme l’herbe, et sur leur corps et leur
figure il y avait des dessins. Ils ne savaient pas le langage des
canaques.
Les hommes rouges avaient donné deux femmes au Chef de Balabio, pour
avoir la permission de descendre sur le sable. Les canaques avaient fait
camarade avec eux, et ils ne les avaient pas tués. Et puis, des hommes
rouges étaient restés là, sur un bout de terre que le chef avait laissé
pour eux, planter des ignames et construire des cases.
Ces hommes rouges savaient creuser de longues pirogues dans des arbres
qu’ils attachaient l’un au bout de l’autre. Ils tressaient des jolies
nattes en jonc, ils piquaient des dessins noirs et bleus sur la peau des
canaques.--Après, ces hommes rouges étaient devenus vieux, et ils sont
tous morts. Il ne restait plus que leurs petits qui parlaient le langage
des canaques.
Tout ça, ce sont les vieux qui nous ont raconté; eux ils n’avaient pas
vu, c’était le père pour eux qui avait dit. Nous, on ne sait pas, mais
on croit les vieux.
Les vieux... longtemps... peut-être qu’ils étaient un peu sauvages, ils
ne connaissaient pas le «Bodieu» pour vous autres... Les vieux faisaient
toujours la guerre, toujours la guerre, pour voler les ignames, enlever
les popinées, et manger les hommes.
Long... temps, il n’y avait pas de pocas[9], pas de poules, pas de
bétail. Les vieux de longtemps qui vivaient sur les montagnes, dans la
brousse, loin de la mer, ils mangeaient les poissons de la rivière... et
puis quoi?... Rien du tout... Ils tuaient les roussettes, les rats, les
oiseaux, et c’est fini... Les vieux, ils aimaient bien la viande... ça
c’était meilleur pour eux.
[9] Porc.
Quand il n’y avait pas de pluie, les ignames, les bananes, ne savaient
pas pousser. Souvent, les autres canaques, ceux qui étaient plus forts,
venaient voler les récoltes, et brûler les cases. Ceux qui n’étaient pas
forts se sauvaient dans la brousse, ils allaient se cacher au fond des
forêts. Alors ils ne plantaient rien. Ils n’avaient que les graines des
arbres, et les peaux de bouraos[10] pour manger.
[10] Bourao.--Arbre à écorce épaisse, pâteuse, comestible en cas de
famine.
Tu connais?... là-haut, à côté de la rivière le Diahot, plus loin que
Bondé, plus loin que Péhoué, plus loin que Ouénia,... marche, marche,
marche encore. Là où il y a des cailloux pour faire la monnaie des
blancs, tu sais bien?... il y a encore des terres cultivées par les
vieux canaques de longtemps... Là, à côté de la grande Montagne Ignambi,
ça y est: là c’est Pouapanou.
Dans une petite vallée, sous les banians noirs où il n’y a jamais de
soleil, à côté des cocotiers que le vent remue, le long de la rivière,
là, il y a encore un peu des cases... Haaa... maintenant c’est fini...
tous les canaques sont presque morts... il n’y en a plus... Mais avant,
il y en avait beaucoup des canaques, partout, partout, comme les
feuilles des arbres.
Dans la petite tribu de Pouapanou, longtemps. Mon vieux!... M’pouh!...
Il y avait un canaque gros, gros, gros; il était gras, gras, gras... les
pocas, c’est rien du tout! lui plus gros, lui gagné les pocas. Sa peau,
elle était rouge. C’était un petit des hommes rouges qui étaient venus
dans la grande pirogue... Nous, on ne sait pas bien, mais les vieux ils
connaissaient. Ce Tayo[11] là, il était plus gros que tous les canaques,
y en a pas comme lui.
[11] Homme, mâle.
Avant que les hommes blancs arrivent ici, dans notre pays, Tchia!
C’était pas bon de manger beaucoup... Tout à l’heure engraisser..., tout
à l’heure trop gras... Et puis après, les canaques des autres tribus
avaient besoin de tuer celui-là qui est trop gras, pour le
manger.--Maintenant encore, les popinées qui savent bien, disent aux
pikininis[12] qui sont gourmands: «Toi, si tu manges beaucoup, tu seras
trop gras, et les canaques de l’autre tribu vont venir te tuer pour le
caï-caï».--Les petits, ils ont peur.
[12] Petits enfants.
Tous les canaques de Paimbois, tous les canaques de Bondé, tous les
canaques de la vallée du Diahot, savaient bien qu’il y avait à Pouapanou
un gros tayo rouge, qui était gras, gras, qui était bon... Tous ils
avaient besoin de lui pour le manger. Les canaques avaient faim de la
viande.
Tous les canaques allaient se cacher comme les émouchets, comme les
rats, dans les forêts, dans les rochers, à côté de la petite tribu de
Pouapanou, pour guetter le tayo gras, attraper le tayo gras quand il
sortirait seul du village, le tuer, et après le faire cuire dans les
cailloux. Son nom pour le tayo gras: Tchiaom.
Le frère de Tchiaom, les camarades de Tchiaom, tous les canaques de la
tribu de Tchiaom, ils étaient pas contents que les canaques de Paimbois,
les canaques de Bondé, viennent tuer Tchiaom pour le manger.--Les
canaques de Pouapanou toujours garder Tchiaom, toujours faire attention
à lui.
Ou là! là! Phouuu... Thiaom il avait peur... Lui toujours rester dans sa
case, à côté de la rivière, lui caché comme les rats. Lui jamais sortir
dehors, jamais marcher, jamais promener, jamais danser pilou, jamais
pêcher les poissons, jamais chasser les oiseaux... Tchiaom toujours
couché, lui beaucoup fainéant. Toujours manger, dormir, manger,
dormir,... Ha!... lui vient plus gros encore... Mon vieux!... tous les
cochons c’est petit... lui plus gros que les vaches marines... Tchiaom
connaît pas marcher, il est trop lourd... Lui bouger un peu... ça y est,
lui souffler: Ouââââ... Comme les tortues de mer, la nuit.--Tchiaom
toujours rester dans sa case, lui connaît plus sortir dehors. Tchiaom il
est trop gros, la porte elle est trop petite.
I
Depuis quelques jours une atmosphère de recueillement pesait sur la
tribu de Bondé. Les habitants avaient des allures bien étranges,
certains d’entre eux paraissaient jouir d’une autorité privilégiée. Une
discipline sociale semblait s’être affermie.
Les popinées étaient devenues encore plus humbles, plus serviles. Elles
allaient sans bruit, comme des ombres, pliées en deux, aplaties sur le
sol, toutes effacées; elles passaient hors des sentiers frayés, se
confondaient parmi la végétation afin d’éviter les regards méprisants
des hommes. Lorsque, pour les besoins de la vie ordinaire, l’une d’elles
devait se montrer aux canaques et leur adresser la parole, c’était à
peine si une voix craintive s’élevait de son corps prosterné.
Les canaques, eux, étaient devenus plus hautains, plus autoritaires.
Dans l’exécution des choses simples ils prenaient des airs solennels,
semblaient accomplir un sacerdoce dont eux seuls étaient dignes. Ils
marchaient orgueilleux, fiers comme des coqs de bataille. Les canaques
s’étaient ressaisis, chacun avait repris conscience de sa valeur
d’homme, de guerrier invincible, et sa superbe de mâle s’en était accrue
d’autant.
Certains canaques, dans toute la possession de leur force, portaient
enroulé autour de la tête et relevé en cimier, une sorte de turban
d’écorce de banian assouplie; cette haute coiffure en tromblon était
traversée par une ligne médiane en fibre de bananier. C’était un insigne
qui indiquait que ces individus étaient des manières de licteurs, de
gendarmes, des agents affiliés à la redoutable bande des chirurgiens,
médecins, bouchers, et spécialistes en diverses sorcelleries. En guise
de faisceaux, ils étaient munis d’une trique imposante. Cette
distinction donnait à ces individus le droit au respect de la tribu
entière. Les sujets ne les abordaient qu’avec des marques de grande
déférence.
La nuit venue, autour des feux, les bavardages ne se prolongeaient plus
futiles, insignifiants, comme de coutume. Les canaques restaient dignes,
et n’échangeaient plus entre eux que des chuchotements confidentiels
indispensables, ou quelques paroles qui tombaient lourdes dans le
silence.
Cet état d’esprit collectif était dû à un événement grave qui se
perpétuait dans les sombres forêts, sous les coupoles des arbres
centenaires. Un acte solennel qui marque une époque importante dans la
vie canaque se déroulait mystérieusement, hors des régions fréquentées.
L’avenir des individus, celui de la famille, celui de la tribu entière
s’affirmait. Les gloires héroïques des ancêtres disparus qui hantaient
les tabous des morts, et celles des guerriers des temps présents, se
transmettaient aux enfants mâles, aux garçons, aux hommes de demain.
Depuis que la lune avait disparu des nuits, les jeunes gens, les éphèbes
de la tribu, aptes à porter les armes, avaient été emmenés secrètement
par des sorciers, au fond d’un ravin sauvage, sous les hautes fougères
arborescentes et les souples choux-palmistes, dans une forêt
silencieuse, au bord d’un ruisseau où se miraient les feuilles géantes
des taros. Ils avaient été conduits à un endroit ignoré surtout des
femmes.
Là, sur un lit de paille fraîche, en se conformant aux rites sacrés,
avec des tiges éclatées de roseaux qui servaient de scalpel, un
officiant avait pratiqué aux jeunes gens un genre spécial de
circoncision, sans l’ablation complète.--Ce sacrifice avait duré fort
longtemps, car un brin de roseau s’émousse à chaque fois qu’il incise;
il avait fallu en employer un grand nombre pour chaque individu.
Les patients étaient restés calmes, stoïques, sans proférer une seule
plainte. C’était un glorieux présage, les garçons de la tribu seraient
des guerriers intrépides.
Et maintenant, dans la sombre forêt aux mille bruissements inconnus qui
semblent venir des esprits des morts errants par les futaies, les
néophytes, sous la garde des vieux et des sorciers, prolongeaient une
retraite sévère, avant leur consécration publique de guerriers.
Les jeunes initiés écoutaient parler les vieux qui racontaient les
traditions des temps passés: Les triomphes des ancêtres; les ruses, les
prouesses des pères; les guerres de la tribu, son orgueil à maintenir,
ses haines à assouvir, ses terres à garder. Puis, on leur expliquait le
rôle glorieux de l’homme dans la société canaque: sa puissance, ses
droits dans la famille.
Le mépris hautain qu’il doit montrer aux femmes: Ces êtres inférieurs,
incomplets, nés pour le travail, la servitude passive, et la maternité.
Désormais ils étaient émancipés, affranchis des obligations avilissantes
de l’enfance, ils étaient des êtres supérieurs: Des hommes. Les mères
qui les avaient mis au monde, nourris, puis élevés, devenaient pour eux
de simples femmes; ils ne leur devaient plus aucune obéissance, de la
protection seulement, celle que l’on accorde aux êtres subalternes dont
on utilise le travail. Un guerrier ne doit jamais s’abaisser devant une
femme. Il ne peut s’incliner que devant l’autorité d’un chef.
Cette retraite mystérieuse, dans un refuge ignoré, devait durer jusqu’à
la guérison complète. Ensuite, au jour et au moment fixés par le grand
Conseil, les jeunes guerriers barbouillés de suie, la chevelure
empanachée de plumes, le «baguiyou» en bataille, la sagaïe vibrante au
poing, la hache de pierre brandie menaçante, devaient, en un peloton
furieux qui soulèverait la poussière sous ses bonds trépidants, faire
irruption dans la tribu, sur la grande place du pilou. Cela devant
l’admiration muette de la peuplade assemblée.
Et les jeunes guerriers, les yeux farouches, le rictus de la férocité
aux lèvres, avec des agilités simiesques, enlèveraient un pilou de
guerre, simuleraient des combats. Le rythme serait cadencé par
l’orchestre des vétérans.
Après ce serait le grand discours de célébration scandé par l’orateur,
le barde de la tribu.
Et quand le soleil serait descendu derrière les montagnes, loin dans la
mer, le grand pilou s’animerait à la lumière pétillante des étoiles,
sous les ombres mouvantes des arbres, hommes et femmes entremêlés. Alors
ce serait une danse furieuse d’êtres nus et noirs déchaînés par
instincts de l’érotisme, une saturnale démoniaque où les sexes se
chercheraient bestialement. Des popinées, craintives et fuyantes le
jour, deviendraient sous le couvert de l’obscurité, des bacchantes
inassouvies, inlassables. Les jeunes guerriers, stimulés par l’exemple
des aînés, affirmeraient hautement leur force virile. Ce serait leur
fête, leur triomphe.
Et comme en toutes choses, la turbulente jeunesse dépasse toujours la
mesure, les éphèbes d’hier deviendraient tumultueux, agressifs,
batailleurs. Il y aurait des rixes et des victimes.
Et les vieux qui sont très réfléchis, très conservateurs des traditions,
les regarderaient paternellement, et les laisseraient agir. Car les
jeunes représentent l’orgueil fougueux de la race, la force qui se lève,
l’avenir de la tribu.
Les jours suivants, l’exubérance des jeunes guerriers se calmerait,
petit à petit ils rentreraient dans l’ordre, se mettraient à l’unisson
de leurs aînés. Désormais ils auraient les mêmes droits et les mêmes
devoirs collectifs que tous les adultes.
Tout en attendant avec impatience cette fête licencieuse dont la date
prochaine n’était pas encore fixée, les canaques élevaient des
ornementations sur le place du pilou. Des squelettes d’arbres aux
branches en zigzags se dressaient sous les feuilles nonchalantes des
hauts cocotiers. Des banderoles d’écorce se déployaient à la brise. Les
popinées chargées d’assurer la ripaille amoncelaient déjà des tas
d’ignames.
Selon une coutume, dans l’esprit du grand Chef, quelques individus
coupables de lui déplaire étaient déjà désignés pour s’abattre au milieu
du pilou, sous les coups sournois des haches des bourreaux. Ensuite, les
cadavres pantelants iraient dans les mains des dépeceurs. Ces victimes
attendues, mais que nul ne connaissait d’avance, tomberaient lourdement,
sans aucune protestation de la part de leurs semblables, puisque c’était
la volonté du Chef, et que le chef c’était le Chef.
Puis, ce serait un repas vorace de grands carnassiers: De la chair
humaine saignante dévorée avidement, à pleine bouche: les os rongés, et
brisés pour en savourer la moelle.
Mais en attendant cette joyeuse nuit de pilou, de débauche, de
cannibalisme, la tribu entière, en l’honneur des jeunes guerriers,
feignait une grande austérité de mœurs, un profond recueillement.
C’était une tradition venue des ancêtres, probablement instituée pour se
mettre en état de mieux sentir les plaisirs et les joies de l’orgie.