CHAPITRE XXIV.

1658-1665.

Bussy abandonne le parti de Condé.--Il se rend désagréable au

roi.--Désordre de ses affaires.--Il a recours au

surintendant,--et ensuite au roi.--Il n'obtient rien.--Il se

retire dans sa terre.--Ses amours avec madame de Monglat.--C'est

pour son amusement qu'il compose l'_Histoire amoureuse des

Gaules_.--Il en fait des lectures.--Il en prête le manuscrit à la

marquise de La Baume.--Aventure de la marquise de La Baume avec

le duc de Candale.--Elle est mise au couvent.--Billet d'elle

trouvé dans les papiers de Fouquet.--Elle tire copie du manuscrit

de l'_Histoire amoureuse des Gaules_.--Bussy assure à celui-ci

que cette copie est brûlée.--Le jeune Louvois devient l'ami de

madame de La Baume.--Bussy se répand en injures contre

elle.--Elle fait imprimer, pour se venger, l'_Histoire amoureuse

des Gaules_, et y ajoute une clef.--L'ouvrage était

interpolé.--Déchaînement général contre Bussy.--Il fait remettre

au roi son manuscrit original.--Bussy n'a jamais osé rien écrire

contre Louis XIV.--Preuves de ce fait.--Louis XIV en était

convaincu.--Louis XIV ne détestait pas la satire contre ceux qui

l'entouraient.--Il ne la souffrait pas contre lui.--Louis XIV

accorde une entrevue particulière à Bussy.--Il approuve sa

nomination à l'Académie Française.--Condé et son parti sont

furieux contre Bussy.--Louis XIV fait mettre Bussy à la Bastille,

pour le sauver de ses ennemis.--Une jeune religieuse devient

amoureuse de lui.--Il tombe malade de tristesse.--On le force à

vendre sa charge de mestre de camp de cavalerie.--Il obtient sa

liberté.--Il est exilé dans sa terre.--Il est trompé.--Chagrin

qu'il en ressent.--Il se réconcilie avec sa cousine la marquise

de Sévigné.--Elle lui rend son amitié, mais non pas sa confiance.

Bussy, malgré ses efforts[582], ne put jamais recueillir de sa

défection du parti de Condé le prix qu'il en avait espéré. En

abandonnant dans un moment décisif ce parti pour s'offrir à Mazarin

dans le temps où ce ministre était le plus détesté, il s'était fait

des ennemis de tous les partisans des princes, du parlement et de la

Fronde. Il perdit ainsi l'appui et l'affection de tous ceux qu'il

avait quittés, et n'obtint pas la confiance de ceux à qui il s'était

donné. Il ne réussit point à la cour: on y redoutait son esprit

caustique et railleur; on y détestait son caractère égoïste, vaniteux,

faux et versatile. Le pire, c'est qu'il devint personnellement

désagréable au roi. Comme il servait avec distinction, on lui permit

cependant d'acheter la charge de mestre de camp de la cavalerie

légère; mais cette grâce, dont on pensa qu'il devait se contenter, lui

fut onéreuse par le prix considérable qu'il fut obligé d'y

mettre[583]. Il était déjà obéré quand il fit l'acquisition de cette

charge; pour la payer, il eut recours au surintendant, et se trouva

ainsi forcé à des déférences et à des souplesses envers un homme qu'il

détestait, parce qu'il était son rival auprès de sa cousine. Mais ses

sentiments secrets étaient ignorés; on n'en pouvait juger que par ses

actions. Son intimité et ses liaisons avec Fouquet, auquel il était

obligé de rendre continuellement des devoirs par les besoins qu'il

avait de lui, le rendirent de plus en plus suspect à Mazarin.

Cependant il n'obtint pas non plus tout ce qu'il désirait du

surintendant, qui ne l'aimait pas; et sa fortune continua à se

délabrer par son inconduite et sa prodigalité.

Mazarin mourut; et l'arrestation de Fouquet et la saisie de ses

papiers firent connaître au roi l'engagement que Bussy avait pris de

donner sa démission de la charge de mestre de camp de la cavalerie

légère en faveur du surintendant, afin que celui-ci pût en disposer et

la faire donner à un de ses parents ou à quelqu'un qui lui fût dévoué.

Dès ce moment Bussy devint suspect à Louis XIV. En vain Bussy faisait

partout et en toute occasion l'éloge du roi[584], en vain il devint un

souple et obséquieux courtisan: il ne put obtenir ni argent, ni grade,

ni honneurs, ni même un accueil gracieux[585]. Le roi lui montra

toujours un visage froid et sévère. On ne lui payait pas la pension

qui lui était due pour sa charge de mestre de camp; il ne fut point

compris dans la nombreuse promotion qui eut lieu de chevaliers des

Ordres, faveur à laquelle il avait des droits, et que le maréchal de

Turenne, qu'il s'était aliéné, refusa de demander pour lui[586].

Enfin, il ne fut pas même désigné pour figurer dans le fameux

carrousel de 1662, où il ne pouvait se trouver comme simple

spectateur, puisque tous ceux qui avaient comme lui commandé en chef à

la guerre y figuraient. Le dépit et la nécessité de déguiser sa

disgrâce obligèrent donc Bussy à se retirer dans sa terre. Là, son

amour pour la marquise de Monglat le consolait en partie de ses revers

de fortune et des mécomptes de l'ambition. Cependant, comme dans le

malheur l'esprit est plus accessible aux soupçons, et le cœur plus

susceptible et plus exigeant, Bussy crut s'apercevoir que son

adversité et sa défaveur auprès du roi refroidissaient la passion que

la marquise lui avait montrée jusque alors; mais par ses protestations

et par les témoignages de sa tendresse elle parvint à dissiper ces

noires impressions de jalousie[587].

C'était pour plaire à la marquise de Monglat et pour son amusement que

Bussy, deux ans auparavant (en 1660) avait mis par écrit, sous la

forme d'un petit roman[588] et sous des noms supposés, le récit de

quelques intrigues amoureuses de plusieurs dames de la cour et une

partie des siennes. Il y avait dans ce petit ouvrage des anecdotes

scandaleuses, mais vraies; des portraits satiriques, mais ressemblants

et spirituellement touchés. Il n'en fallait pas tant sur un pareil

sujet pour exciter vivement la curiosité. Bussy ne se contenta point

de régaler madame de Monglat de sa maligne production; il en fit

quelques lectures à plusieurs de ses amis, et bientôt l'existence de

cet ouvrage fut connue à la cour. Ceux qui l'avaient entendu lire

parlèrent avec exagération de ce qu'il renfermait de piquant et de

spirituel, et donnèrent grande envie aux jeunes gens et aux jeunes

femmes de le connaître. Les sollicitations dont Bussy fut assiégé à ce

sujet flattèrent son amour-propre d'auteur, et le firent céder

plusieurs fois aux instances qui lui étaient faites; ce qui accrut la

célébrité de l'ouvrage.

Une dame que Bussy avait courtisée avec succès, sans qu'il cessât

d'aimer madame de Monglat, désira vivement connaître cet écrit, dont

tout le monde parlait. Cette dame (Bussy ne la désigne pas autrement

dans ses Mémoires) était alors renfermée au couvent de la Miséricorde,

par lettre de cachet obtenue par son mari. Elle ne pouvait sortir,

mais il était assez facile de la voir; et dans le dessein de la

satisfaire, Bussy se rendit à la grille du parloir du couvent au jour

et à l'heure qu'elle lui avait indiqués. Cependant il ne put, dans ce

rendez-vous, avoir avec elle un assez long tête-à-tête pour lui donner

une lecture entière de son ouvrage. Elle le supplia de vouloir bien

lui prêter son manuscrit, promettant de ne le garder que deux

jours[589], et de ne le communiquer à personne.

Cette dame était la marquise de La Baume, connue par ses attraits, ses

caprices, son humeur quinteuse, et le scandale de sa vie. C'était la

nièce du premier maréchal de Villeroi, et la mère de celui qui fut

depuis le maréchal de Tallard[590]; enfin la belle-sœur de cette

marquise de Courcelles dont nous parlerons plus amplement dans la

suite de ces Mémoires. La marquise de La Baume demeurait à Lyon. La

mort de son amant, le duc de Candale, l'avait plongée dans le

désespoir. Le jour même qu'elle en apprit la nouvelle, son mari,

qu'elle détestait, entra dans sa chambre au moment où on la peignait;

et il se mit à la louer sur ses cheveux, d'un blond admirable, et

remarquables par leur abondance et leur longueur. Obsédée par la

douleur qu'il lui fallait cacher, et dépitée des fadeurs et des

tendresses maritales, voulant s'en délivrer à tout prix, elle saisit

fortement sa belle chevelure dans une de ses mains, et, de l'autre,

prenant ses ciseaux, elle la coupa tout entière[591]. Prodigue et

adonnée au jeu, le besoin d'argent la rendait souvent peu scrupuleuse

sur les moyens d'en obtenir. On en eut la preuve par ce billet écrit

de sa main, qui fut trouvé parmi les papiers de Fouquet, et qu'elle

lui avait adressé dans un temps où elle voulait obtenir de lui dix

mille écus: «Je ne vous aime point, je hais le péché, mais je crains

encore plus la nécessité; c'est pourquoi venez tantôt me voir[592].»

On ignore quelles furent les nouvelles galanteries qui, mettant à bout

la patience du mari de la marquise de La Baume, le forcèrent à la

faire mettre au couvent, et de quelle manière a commencé sa liaison

avec Bussy. Ce que nous savons, c'est qu'elle fut en partie fidèle à

la promesse qu'elle lui avait faite, et qu'elle lui rendit son

manuscrit au bout de deux jours; mais elle se garda bien de lui dire

que, dans ce court intervalle de temps, elle en avait tiré une copie.

Bussy apprit peu après, par madame de Sourdis, qu'il était trahi, et

qu'une copie de son ouvrage avait été communiquée à plusieurs

personnes par madame de La Baume. Il eut avec elle une explication

très-vive, après laquelle ils se séparèrent brouillés[593]. Le comte

du Lude cependant se fit médiateur entre eux: il alla trouver la

marquise de La Baume, et obtint d'elle de brûler lui-même en sa

présence la copie de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ qu'elle

possédait. Le comte du Lude fit ensuite part à Bussy du succès de sa

négociation. D'après ce qui avait été convenu, Bussy promit, de son

côté, de ne rien dire et de ne rien faire qui fût contraire aux

intérêts de la marquise de La Baume; de ne jamais parler d'elle, ni en

bien ni en mal.

Mais dans les deux parties contractantes il n'y avait aucune

sincérité: après avoir tous deux trompé leur négociateur, elles

voulaient se tromper mutuellement[594]. Le jeune Louvois, fils du

chancelier Le Tellier, déjà dans les charges, et qui depuis s'acquit

comme ministre une si grand célébrité, devint l'amant favorisé de la

marquise de La Baume. Ce fut là l'origine de l'inimitié qui subsista

toujours entre Louvois et Bussy. Depuis lors Bussy ne parla plus

qu'avec mépris de cette marquise; et elle le méritait bien, si, comme

il l'avance dans ses Mémoires, après avoir été longtemps la maîtresse

de Louvois, elle descendit ensuite à son égard au rôle ignoble de

confidente[595].

Quoi qu'il en soit, il paraît constant que ce fut la marquise de La

Baume qui communiqua d'abord, à tous ceux qui voulaient le lire ou le

copier, l'ouvrage de Bussy. Cet ouvrage se répandit par les copies qui

en furent faites; mais cette publicité clandestine ne suffisait point

à la marquise, qui, toujours plus animée contre Bussy, voulait se

venger de lui en lui mettant sur les bras un plus grand nombre

d'ennemis. Elle fit imprimer l'ouvrage en Hollande. Cette première

édition in-18, avec les types des Elzeviers, sans date ni nom

d'imprimeur, portant le nom de Liége pour lieu d'impression et pour

fleuron une croix de Saint-André, paraît avoir été mise au jour à la

fin de l'année 1664, ou au commencement de 1665[596]. Cette édition

semble conforme au manuscrit primitif; mais l'auteur avait eu soin

d'atténuer le venin de son ouvrage en donnant à des faits trop

véridiques une apparence romanesque, et en masquant les personnes par

des noms supposés. La marquise de la Baume, en livrant l'ouvrage à

l'impression, y ajouta une clef, où les noms véritables se trouvaient

en regard de ceux que l'auteur leur avait substitués. Alors cet

ouvrage, par le fait de l'impression et par la divulgation des

personnages, changea entièrement de nature. Il devait être, dans

l'intention de Bussy, un roman spirituel et amusant, où la malignité

des gens de cour devait avoir le plaisir de deviner les allusions à

des intrigues qui leur étaient connues, et de saisir la ressemblance

des portraits, en apparence imaginaires, avec les individus qui

avaient pu servir de modèles. Au moyen de la clef, le livre prit le

caractère d'un libelle odieux et déhonté, où l'on dévoilait aux

provinces et à l'étranger les mœurs de la cour, et les déportements

scandaleux de femmes d'une grande naissance; où des hommes revêtus de

hautes dignités, ou environnés de gloire, étaient représentés sous des

couleurs fantasques ou ridicules.

Alors le déchaînement contre Bussy devint général. Il en craignit les

suites; et, sachant que son ouvrage avait été dénoncé au roi[597], il

lui fit remettre le manuscrit original par le duc de Saint-Aignan, son

ami, qui supplia même temps le monarque de daigner le lire en entier.

Quoique Louis XIV fût mentionné dans cet ouvrage, Bussy pouvait, sans

y rien changer, désirer qu'il en prît lecture.

On a dit que la principale cause de la longue disgrâce de Bussy et son

emprisonnement provenaient d'un cantique obscène contre Louis XIV, qui

se trouve inséré dans les éditions de l'_Histoire amoureuse des

Gaules_ que l'on a faites après la première; mais, quoique cette

opinion soit générale, elle n'en est pas moins fausse, et elle prouve

seulement qu'on ne s'est pas donné la peine d'étudier les événements

de cette époque, le caractère des personnages qui y ont joué un rôle,

leur position, et les intérêts qui les faisaient agir.

D'abord Bussy ne s'est jamais servi, en écrivant, d'expressions

obscènes. Dans les récits des nombreuses aventures galantes et

licencieuses qui se trouvent dans ses Mémoires, il n'y a pas un seul

de ses vers ni une seule ligne de sa prose qui puissent fournir un

exemple d'un mot que le bon goût ne puisse avouer, ou que le bon ton

réprouve. Dans tout ce qu'il a écrit, il prend soin d'éviter les mots

ignobles; et quand il est forcé de parler des choses qui les

expriment, il a soin d'user à dessein de périphrases obscures.

D'ailleurs, quoiqu'il se soit permis des épigrammes, des chansons, des

traits satiriques en vers et en prose contre tous ceux qu'il n'aimait

pas, hommes et femmes, financiers, gens de robe, gens de cour,

généraux, ministres, princes du sang même, jamais cependant il n'osa

s'attaquer au roi, autrement que par des plaintes amères sur ses

injustices à son égard. Ses discours, ses écrits, livrés au grand jour

de l'impression; ses lettres particulières les plus secrètes, les plus

confidentielles, sont marquées au coin de l'enthousiasme le plus

grand pour Louis XIV, de la louange la plus sincère ou de la flatterie

la plus basse. Lors même qu'on accorderait qu'il lui est échappé

contre le roi quelque épigramme, comme celle que Loménie de Brienne

lui attribue[598], et que nous ne croyons pas être de lui, ce ne

serait pas une raison suffisante pour qu'on pût supposer qu'il ait

écrit l'infâme et burlesque cantique qu'on a laissé passer sous son

nom. Si jamais Louis XIV eût seulement soupçonné Bussy capable de

l'insulter à ce point, jamais sa liberté ne lui aurait été rendue, et

il serait mort dans un des cachots de la Bastille. Le chancelier

Seguier, qui se montra si souple dans l'affaire de Fouquet; le duc de

Saint-Aignan, ce courtisan si fin, si délié, si dévoué, qui ne cessa

jamais d'être le confident le plus intime et le plus utile des amours

de son maître, étaient aussi les amis particuliers de Bussy. Le duc de

Saint-Aignan, qui non-seulement ne l'abandonna pas dans la disgrâce,

mais qui le servit avec chaleur auprès du roi, eût-il osé avouer son

amitié pour Bussy, s'il n'avait pas eu la conviction que celui-ci

n'avait ni rien dit ni rien écrit contre Louis XIV? Bussy lui-même,

livré au pouvoir de ses ennemis, sous les verrous de la Bastille,

exhorte dans ses défenses ses amis à le renier, à l'abandonner, s'ils

le croient coupable d'un tel délit. Il offre sa tête à l'échafaud, si

l'on fournit la moindre preuve qu'il soit l'auteur des chansons et des

écrits satiriques contre le roi qu'on a voulu lui attribuer. Il défie

de montrer une seule ligne de lui où il soit question du roi, sans

qu'elle ne contienne son éloge; il se soumet aux peines les plus

rigoureuses, si l'on peut le convaincre qu'il ait tenu au sujet du

roi le moindre propos qui soit contraire aux sentiments qu'il a

manifestés par écrit. Bussy eût-il tenu ce langage s'il avait pu

croire que le résultat pût lui être contraire? Trois éditions

successives de l'_Histoire amoureuse des Gaules_, sous la rubrique de

Liége, parurent sans le cantique que les imprimeurs de Hollande eurent

l'impudence d'y insérer depuis[599].

Louis XIV était lui-même convaincu que Bussy n'avait ni la volonté ni

l'audace de s'attaquer à lui. Conformément à la demande qu'il lui

avait faite, il lut son livre. Cette lecture eut lieu vers la fin de

mars 1665, au retour d'un voyage que le roi fit à Chartres pour un

pèlerinage à la sainte Vierge, afin d'accomplir un vœu que la reine

avait fait pendant sa grossesse[600]. Cet acte de dévotion sincère

n'empêchait pas que le roi ne fût alors dans une disposition d'esprit

très-propre à se plaire aux récits des aventures galantes dont se

composait l'ouvrage de Bussy, et aux traits satiriques qui y étaient

répandus. Les intrigues d'amour tenaient alors une grande place dans

la vie de Louis XIV; et pourvu que le sarcasme ne l'atteignît pas, il

se plaisait à le voir lancer contre ceux qui, maintenant si souples et

si soumis, s'étaient montrés si arrogants et si remuants pendant sa

minorité. Là se trouve le secret de la haute protection qu'il

accordait à Molière, et de la hardiesse des scènes de cet auteur.

L'ouvrage de Bussy, bien loin donc de déplaire à Louis XIV, l'amusa;

mais il ne lui inspira aucune estime pour son auteur, et encore moins

d'affection: il regarda Bussy comme un homme dangereux, qu'il fallait

peut-être contenir, même ménager, et surveiller toujours. Bussy lui

ayant demandé la faveur d'une audience particulière, il la lui

accorda. Bussy fut touché jusqu'aux larmes de la manière aimable dont

il fut accueilli: le roi lui promit de ne prêter l'oreille à aucune

accusation, sans lui donner les moyens de se justifier; et, de son

côté, Bussy fit serment de ne se permettre aucune action, aucun écrit,

aucun discours qui pût déplaire au roi[601]. Ce qui démontre, malgré

ce qui se passa ensuite, que Louis XIV était sincère dans ses

promesses, c'est l'approbation qu'il donna au choix que l'Académie

Française fit de Bussy pour remplacer Perrot d'Ablancourt[602].

Cette indulgence et cette bienveillance apparentes furent ce qui

perdit Bussy. Tous ceux qui se trouvaient blessés par la publicité

donnée à son ouvrage s'agitèrent. Lenet, qui, comme nous l'avons vu,

était l'ami de sa jeunesse, mais dévoué aux Condés, rompit avec

lui[603]. Il fut un des plus ardents à faire entendre de vives

réclamations contre l'espèce d'autorisation ou de tolérance accordée à

un ouvrage qui contenait des outrages contre le premier prince du

sang, le plus grand guerrier de son siècle. On produisit des chansons,

des épigrammes, des libelles récemment composés contre le roi et son

gouvernement, que l'on attribuait à Bussy. Il était généralement

considéré comme le plus bel esprit de la cour; admiré au delà de son

mérite, plus redouté que redoutable. Il ne fut pas difficile de

persuader à la reine mère, dont le nom se trouvait souvent dans ces

pièces satiriques, de se joindre aux ennemis de Bussy pour appeler

contre lui des mesures de rigueur. Elle dit un jour, à son cercle: «Je

suis surprise que monsieur le Prince, qui ne passe pas pour endurant,

souffre patiemment ce que Bussy a dit de lui[604].» Ces paroles

réveillèrent la fureur du grand Condé; et il se proposait de faire un

affront à Bussy; celui-ci ne l'ignorait pas, et il ne marchait qu'armé

et cuirassé. Louis XIV, pour éviter un éclat et pour prévenir des

violences qu'il eût été obligé de punir, fit, ainsi que nous l'avons

dit, arrêter Bussy. Il fut conduit à la Bastille le 17 avril

1665[605]. Les accusations se renouvelèrent avec plus de force contre

l'imprudent auteur de l'_Histoire amoureuse des Gaules_. On le

représenta comme un factieux, et on parvint à donner quelque

vraisemblance aux assertions qui le faisaient auteur de certains

écrits contre le roi, récemment publiés dans l'étranger. Le président

Tardieu, celui-là même dont les vers de Boileau ont rendu célèbres la

sordide avarice et la funeste fin[606], fut chargé d'interroger Bussy

au sujet de ces libelles. Louis XIV demeura convaincu qu'il n'en était

pas l'auteur; mais il le retint cependant à la Bastille, autant pour

donner satisfaction à ses ennemis que pour le protéger contre leur

fureur. Bussy tomba malade de tristesse. Dans sa convalescence, le

désir de faire cesser sa captivité lui faisait adresser sans cesse au

roi et à la reine mère des placets où il prodiguait les éloges les

plus emphatiques et les supplications les plus basses. Il assiégeait

de ses lettres le duc de Saint-Aignan, Montausier, Le Tellier,

l'archevêque de Paris, tous ceux qu'il savait à la cour lui porter de

l'intérêt. Ils intercédaient en sa faveur auprès du roi; mais Louis

XIV ne répondait à aucune de ces sollicitations[607]. Ce ne fut

qu'après que Bussy eut consenti à résigner à Coislin sa charge de

mestre de camp de la cavalerie légère, pour une somme moindre que

celle qu'elle lui avait coûté, qu'il obtint enfin un adoucissement à

son sort. Il sortit de la Bastille le 17 mai 1666, et il lui fut

permis d'aller chez le chirurgien Dallancé (le même qui avait secouru

Marigny) pour y rétablir sa santé[608]. Dans le mois d'août suivant,

il fut exilé dans sa terre. Il partit le 6 septembre de Paris, et

arriva quatre jours après dans son château de Bussy, où il commença

une vie de retraite qui aurait pu être heureuse, s'il avait su bannir

de son cœur les passions qui le dominaient. Mais l'amour et

l'ambition ne cessaient point de le tourmenter. Pendant son séjour à

la Bastille, une jeune religieuse, âgée de moins de vingt ans, s'était

éprise de lui, et voulait tout sacrifier pour contribuer à sa

délivrance. Ce fut lorsqu'il recevait une preuve si touchante d'un

attachement auquel il ne répondit pas, qu'il apprit que madame de

Monglat le trahissait, et en aimait un autre. Elle était la femme dont

il se croyait le plus aimé, et il la jugeait incapable de

l'abandonner dans le malheur[609]; aussi son désespoir ne se peut

décrire quand il fut certain qu'elle le trompait: «Je faillis en

mourir, dit-il, et je suis venu, à la fin, à ce bienheureux état

d'indifférence qu'elle méritait il y avait longtemps[610].» Mais on

pourrait douter, malgré cette assertion, que ce bienheureux état ait

jamais existé pour lui: quatorze ans après sa rupture avec madame de

Monglat, il faisait des vers contre elle; et les inscriptions et les

emblèmes qui se voyaient au château de Bussy, et qui y sont peut-être

encore, sont des preuves irrécusables que le souvenir de cette

infidélité lui fut toujours amer[611].

Cependant madame de Sévigné, que Bussy avait si odieusement outragée,

voulut se rapprocher de lui quand elle le sut malheureux et captif: ce

qui s'est passé entre elle et lui à cette époque orageuse de leur

liaison sera l'objet du chapitre suivant.

[582] Voyez ci-dessus, chapitre XI, p. 130 à 144.

[583] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p.

403.--_Mémoires_, t. II, p. 354. Bussy acheta cette charge

252,000 livres, environ 500,000 francs monnaie actuelle.

[584] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 171.

[585] Ibid., t. II, p. 167.

[586] Ibid., t. II, p. 179.

[587] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 182.

[588] BUSSY, _lettre au duc de Saint-Aignan_, dans ses

_Mémoires_, t. II, p. 326 de l'édit. in-12.--Ibid., édit. in-4º,

t. II, p. 162.

[589] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 194.--BUSSY DE RABUTIN,

_Supplément aux Mémoires et Lettres_, t. I, p. 65.

[590] SAINT-SIMON, _Mém._, ch. XXXVII, t. X, p. 449 et

450.--Ibid., t. V, chap. VII, p. 102 et 103.--SÉVIGNÉ, _Lettres_,

t. V, p. 377, note _b_, édit. de Monmerqué.--MONTPENSIER, _Mém._,

t. XLII, p. 400.--CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 198.--CHOISY,

_Mém._, t. LXIII, p. 418.

[591] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 400.

[592] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 258.

[593] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 373.

[594] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 200 à 214.

[595] BUSSY, _Supplément_, t. I, p. 65.

[596] _Histoire amoureuse des Gaules_, Liége, in-18, en deux

parties, dont la première a 190 pages, la seconde 69, et la

clef.--SÉVIGNÉ, _lettre de Bussy-Rabutin_ en date du 19 juillet

1669, t. I, p. 136, édit. de Monmerqué.

[597] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 200.

[598] DE BRIENNE, _Mém. inédits_, t. II, p. 304, ch. XXVIII.

[599] La première avec une croix de Saint-André sur le titre, et

deux paginations finissant, l'une à la page 190, l'autre à 69; la

seconde (suivant nous), avec une arabesque triangulaire sous le

titre, et une seule pagination finissant p. 208: ces deux

éditions sont sans date; la troisième avec une sphère sur le

titre, intitulée _édition nouvelle_, portant la date de 1666, et

n'ayant qu'une seule pagination finissant à la p. 260.

[600] LORET, _Muse historique_, liv. XVI, p. 149.--BUSSY, _Mém._,

t. II, p. 297, 298.

[601] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 283.

[602] Ibid., p. 295.

[603] BUSSY, _Supplément_, Ire _partie_, p. 68.

[604] BOUHIER, _Manuscrits_ cités dans _la Cour et la Ville_,

publiés par M. Barrière, p. 464.

[605] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 301.--BUSSY, _Discours à ses

Enfants_, p. 374.

[606] BOILEAU, _Satire X_, v. 253 à 328, t. I, p. 182 à 185 de

l'édit. de Saint-Marc, 1747, in-8º.

[607] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 336-356-358-367-368-370-372.

[608] Voyez la Ire partie de ces Mémoires, ch. XXXV, p. 479.

Dallancé mourut fort riche, et laissa un fils, physicien célèbre.

Conférez BOILEAU, Sat. X, v. 434, t. I, p. 194 de l'édit. de

Saint-Marc.

[609] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 362.

[610] Ibid.

[611] MILLIN, _Voyages dans les départements du Midi_, t. I, p.

210, 213.--CORRARD DE BREBAN, _Souvenirs d'une visite aux ruines

d'Alise et au château de Bussy-Rabutin_, Troyes, 1833, p. 18.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 34 / 146 题