CHAPITRE XXV.

1658-1668.

Attachement réciproque de madame de Sévigné et de Bussy.--Bussy

se repent vivement d'avoir offensé sa cousine.--Belle conduite de

Bussy envers elle, lors des lettres qui furent trouvées chez

Fouquet.--Discussion qu'il eut à ce sujet avec de Rouville, son

beau-frère.--Madame de Sévigné est sensible au procédé de

Bussy.--Ce qui s'était passé à l'égard du portrait de madame de

Sévigné de l'_Histoire amoureuse des Gaules_.--Madame de Sévigné

prête de l'argent à Bussy.--Bussy et madame de Sévigné se voient

en Bourgogne, et sont charmés l'un de l'autre.--Madame de Sévigné

apprend qu'il court des copies de l'ouvrage de Bussy.--Elle rompt

tout commerce avec lui.--Il est mis à la Bastille.--L'intérêt que

lui porte madame de Sévigné se réveille.--Elle envoie savoir de

ses nouvelles.--Elle se brouille avec la marquise de La

Baume.--Rapports inexacts faits à Bussy sur madame de

Sévigné.--Il la croit contre lui.--Elle est la première à l'aller

voir chez Dallancé.--Ils n'osent s'expliquer, et se séparent à

moitié réconciliés.--Leur correspondance recommence.--Lettre de

Bussy à madame de Sévigné, contenant le récit d'une visite au

château de Bourbilly.--Madame de Sévigné met peu d'empressement à

répondre.--Reproche que lui en fait Bussy.--Il lui confie toutes

ses affaires.--Peu satisfait d'elle, il est quelque temps sans

lui écrire.--Elle lui rappelle qu'elle lui a écrit la

dernière.--Explication entre Bussy et madame de Sévigné.--Bussy

retrace sa conduite envers elle, et il lui reproche de l'avoir

abandonné.--Nouvelle lettre de Bussy qui renouvelle les reproches

de la première.--Madame de Sévigné répond par une longue

apologie.--Réplique de Bussy.--Madame de Sévigné lui demande la

généalogie des Rabutins.--Nouvelles explications, et nouvelles

réfutations de madame de Sévigné des reproches de Bussy.--Fin de

cette discussion.--Bussy écrit à sa cousine qu'il se rend à

discrétion.--Réplique aimable de madame de

Sévigné.--Renouvellement de leur correspondance et de leur

intimité.

Quoique, dans le nombre de ceux qui composaient la société de madame

de Sévigné, Bussy n'était pas celui qui lui paraissait le moins exempt

de défauts, c'était celui pour lequel elle se sentait cependant la

plus forte inclination. D'un autre côté, si, dans toutes les femmes

que Bussy avait connues, madame de Sévigné n'était pas celle qui lui

avait inspiré le plus violent amour, ce fut celle vers laquelle il se

sentait le plus constamment attiré par les liens les plus durables,

par la confiance la plus intime, par l'estime la mieux sentie. Madame

de Sévigné admirait dans son cousin les talents militaires, une

bravoure brillante, les grâces du courtisan, le savoir et les talents

de l'homme de lettres. Elle exagérait beaucoup sans doute son mérite,

surtout sous ce dernier rapport; toutefois, elle avait raison de le

considérer comme un des hommes les plus spirituels de la cour, un de

ceux qui parlaient et écrivaient avec le plus de facilité et de

pureté. Lui, ne faisait que porter sur sa cousine un jugement

équitable, quand il voyait en elle la femme la plus aimable de son

temps, celle qui dans un cercle, ou la plume à la main, possédait le

plus de moyens de plaire. Il la flattait quand il lui disait qu'elle

était la plus jolie femme de France; mais il lui rendait justice quand

il se montrait persuadé qu'elle était la femme la plus attrayante et

du mérite le plus accompli.

Tous les deux éprouvaient une peine extrême de se trouver brouillés

l'un avec l'autre, parce qu'en effet en rompant ensemble chacun avait

perdu son plus sincère admirateur, son confident le plus intime.

Madame de Sévigné ressentait contre son cousin un courroux qui n'était

que trop justifié par les mortifications que son perfide écrit lui

faisait subir; mais elle avait en même temps de vifs regrets que les

conseils de son oncle lui eussent fait perdre l'occasion de rendre à

son cousin le service qu'il lui avait demandé, et de lui avoir donné

lieu de soupçonner sa sincérité et son amitié. Quant à Bussy, il

éprouvait un remords profond de s'être vengé d'une manière si cruelle.

C'est lui-même qui nous le dit[612]. Il ne pouvait se pardonner

«d'avoir offensé une femme jolie, excellente, sa proche parente, qu'il

avait toujours aimée et de l'amitié de laquelle il ne pouvait pas

douter».

Avec ces mutuelles dispositions, la moindre circonstance pouvait

opérer une réconciliation. Cette circonstance se présenta.

Lorsqu'on sut que parmi les papiers saisis chez le surintendant il se

trouvait un grand nombre de lettres qui lui avaient été adressées par

madame de Sévigné, la malignité publique, qui, telle qu'un génie

infernal, se comptait surtout dans la chute de ce qu'il y a de plus

pur et de plus parfait, s'empara aussitôt d'une réputation qu'elle

s'était vue contrainte de respecter jusque ici, pour se donner le

plaisir de la déchirer. Elle y procéda avec cette dextérité cruelle

que donne l'envie qui s'attache à la vertu: on fouilla dans le passé,

on rappela toutes les attentions, tous les soins, toutes les

galanteries de Fouquet pour madame de Sévigné. Si jusque ici,

disait-on, elle avait échappé aux soupçons qui pour tant d'autres

s'étaient convertis en certitude, c'est qu'elle avait su mieux

dissimuler et mieux sauver les apparences. En vain ses nombreux amis

s'efforçaient-ils de persuader que sa correspondance avec le

surintendant n'était relative qu'à des affaires de famille; en vain

on citait, pour le prouver, les paroles du roi et de son ministre:

Fouquet n'avait pas coutume de serrer des papiers d'affaires dans sa

cassette réservée. On savait quelles étaient les lettres de

mademoiselle de Menneville, et de plusieurs autres dames de la cour,

qui avaient été trouvées dans cette mystérieuse cassette: pouvait-on

croire que celles de madame de Sévigné fissent exception et fussent

d'une autre nature?

Il est des circonstances où l'on donne plus de poids aux accusations

quand on cherche à les combattre: telle était la position où se

trouvait placée madame de Sévigné. Tâcher de repousser les soupçons

auxquels elle était en butte, c'était déjà reconnaître qu'ils

pouvaient être fondés, et renoncer à ce juste orgueil d'une bonne

conscience, qui nous persuade que nous sommes au-dessus des atteintes

de la calomnie; avoir la force de les mépriser est peut-être le moyen

le plus efficace de les anéantir. D'ailleurs, la faveur dont madame de

Sévigné jouissait à la cour, la manière dont le monarque s'exprimait

sur son compte, ne permettaient pas d'en agir avec elle comme avec

celles dont les papiers trouvés chez Fouquet avaient mis à nu les

intrigues et la vénalité, et dont la conduite scandaleuse avait été

punie par l'exil ou le couvent. C'était avec ménagement qu'on se

permettait contre elle les plus perfides insinuations; c'était avec de

cruelles réticences, avec de malins sourires, ou un air de compassion

et de tristesse hypocrite, qu'on s'entretenait de ses liaisons avec le

surintendant, et des malheureuses lettres qu'on avait trouvées dans la

fatale cassette. On peut se présenter en face devant la diffamation

qui se produit dans les carrefours, ou qui s'annonce à son de trompe;

mais celle qui s'enferme dans des réduits, qui ne parle qu'à

l'oreille, qui renie ses actes et dissimule son visage, comment

l'atteindre? Cependant les blessures faites par des coups portés dans

l'ombre ne sont ni moins nombreuses ni moins douloureuses; le feu

attisé pour consumer ce que vous avez de plus cher, votre honneur,

votre bonne renommée, n'en est pas moins dévorant, quoiqu'il couve et

se propage sous la cendre, et qu'il ne jette point de flamme. Ainsi,

madame de Sévigné, journellement exposée à des attaques qu'elle

ignorait, se trouvait dans l'impuissance de se justifier, en faisant

connaître quelles avaient été ses relations avec Fouquet, et en

mettant au grand jour sa sincérité, son désintéressement et

l'innocence de sa vie.

Bussy fut celui qui ressentit plus vivement toute la peine qu'elle

éprouvait: comme parent, il s'indigna des discours qu'on tenait sur

son compte; il s'en affligea comme amant. Les sentiments de tendresse

qu'il avait autrefois ressentis pour cette cousine si bonne, si

aimable, si séduisante, et qui jamais n'avaient été entièrement

éteints, se réveillèrent alors avec force. Le remords de l'avoir

offensée, d'avoir contribué à accroître contre elle la puissance des

calomniateurs; le besoin qu'il éprouvait de laver, comme il le dit

lui-même, une tache dans sa vie, le portèrent à défendre la réputation

de madame de Sévigné, à la justifier de tous les torts qu'on voulait

lui imputer[613].

Cependant Bussy, en homme qui par sa propre expérience a acquis des

preuves répétées de la fragilité des femmes, crut devoir agir avec

prudence. Avant de se déclarer le champion de l'honneur de sa cousine

avec toute l'énergie et la hauteur que comportaient l'orgueil de son

caractère et ses titres de gentil-homme et de guerrier, il crut

devoir s'assurer si, comme on le prétendait, les lettres qu'elle

avait écrites à Fouquet n'étaient pas de nature à ébranler la

confiance qu'on devait avoir dans sa vertu. Laissons-le s'expliquer

lui-même sur ce sujet délicat: «Avant de m'embarquer, dit-il, à la

défense de la marquise, je consultai Le Tellier, qui seul avait vu,

avec le roi, les lettres qui étaient dans la cassette de Fouquet. Il

me dit que celles de la marquise étaient d'une amie qui avait bien de

l'esprit, qu'elles avaient bien plus réjoui le roi que les douceurs

des autres; mais que le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour

avec l'amitié.»

Sûr de son fait, Bussy se fit hautement, avec chaleur et en toute

occasion, l'avocat de madame de Sévigné. Il éleva la voix contre tous

ceux qui voulaient la confondre avec les maîtresses de Fouquet. De

Rouville, beau-frère de Bussy, ignorant ce qu'il pensait à cet égard,

parla un jour, dans une société où ils se trouvaient tous deux, de

l'intrigue de la jolie marquise de Sévigné comme d'une chose connue,

avérée et démontrée par ses lettres. Bussy prit la parole pour lui

répondre, et donna avec calme des explications qui satisfirent toutes

les personnes présentes à cette discussion, à la réserve de Rouville,

qui souffrait impatiemment, surtout de la part d'un beau-frère, de se

trouver convaincu d'avoir mal parlé d'une femme digne de considération

et de respect. Comme tous ceux qui n'ont ni assez de justice dans le

cœur ni assez de loyauté dans le caractère pour convenir qu'ils ont

tort, et qui, dans l'impuissance de réfuter la défense, s'attaquent au

défenseur, de Rouville dit à Bussy: «Il est bien plaisant de vous voir

défendre si fortement madame de Sévigné, après en avoir parlé comme

vous avez fait.»--«Jamais, répondit Bussy d'une voix tonnante, je n'ai

attaqué sa vertu.»--«Après avoir fait tant de bruit contre elle, dit

de Rouville, il vous sied mal de trouver mauvais que d'autres en

fassent.»--«Je le trouve très-mauvais, au contraire, répondit Bussy;

et je n'aime le bruit que quand je le fais moi-même[614].»

Nous ignorons comment se termina cette querelle entre les deux

beaux-frères; mais ce que nous en savons nous prouve l'ardeur avec

laquelle Bussy plaida la cause de sa cousine. Rien ne contribua plus à

rectifier l'opinion sur madame de Sévigné, et à lui faire rendre enfin

toute la justice qui lui était due, que le témoignage d'un parent avec

lequel elle était depuis longtemps brouillée, qui avait donné des

preuves publiques d'animosité contre elle, qui par son caractère était

porté au dénigrement, dont l'esprit malin et caustique aimait

singulièrement à s'exercer contre les femmes, et se plaisait à en

médire. Le bien que Bussy fit à madame de Sévigné dans cette

circonstance surpassa de beaucoup le mal qu'il lui avait fait par son

écrit; ou plutôt on peut dire avec vérité qu'il lui eût été impossible

de lui faire autant de bien, s'il ne lui avait pas fait tant de mal.

Madame de Sévigné fut extrêmement touchée de la conduite de son

cousin. A cette époque l'_Histoire amoureuse des Gaules_ n'était

connue que par quelques lectures qu'en avait faites Bussy, devant un

très-petit nombre de personnes, dont les indiscrétions avaient seules

donné connaissance à madame de Sévigné du portrait satirique que son

cousin avait fait d'elle. Madame de Monglat, qui désirait gagner

l'affection de madame de Sévigné, lui dit qu'elle avait obligé Bussy à

retrancher de sa scandaleuse histoire tout ce qui la concernait, et

qu'elle l'avait fait consentir à brûler devant elle toute cette partie

de son ouvrage.

Alors rien ne s'opposait plus à une réconciliation que madame de

Sévigné ne désirait pas moins que Bussy. Elle eut lieu lorsque, en

1662, madame de Sévigné revint à Paris, après avoir passé en Bretagne

les six premiers mois qui suivirent l'arrestation de Fouquet. Cette

réconciliation fut sincère de part et d'autre, et cimentée par un

échange mutuel de bons offices[615]. Bussy, dont les affaires étaient

toujours en désordre, ayant eu besoin (en 1663) d'une somme de quatre

mille livres pour se rendre au camp de Marsal, les trouva dans la

bourse de sa cousine. Ils se virent ensuite familièrement en

Bourgogne, car il y a lieu de présumer que ce fut au commencement de

l'année 1664 que Bussy se rendit dans sa terre pour y recevoir le

maréchal Duplessis-Praslin, qui allait à Lyon prendre le commandement

de l'armée d'Italie[616]; madame de Sévigné les reçut tous deux dans

son château de Bourbilly, où alors elle se trouvait[617]. Quoi qu'il

en soit, il est certain que ce fut au retour d'un voyage fait en

Bourgogne que Bussy et madame de Sévigné revinrent mutuellement

charmés l'un de l'autre; c'est à cette époque que leur liaison reprit

ce caractère d'intimité qui leur rappelait à tous deux les belles

années de leur jeunesse[618].

Cet heureux temps ne fut pas de longue durée. Le manuscrit de

l'_Histoire amoureuse des Gaules_, qui fut prêté à la marquise de La

Baume, contenait le portrait de madame de Sévigné, soit qu'il n'eût

jamais été retranché de l'ouvrage, soit, comme le prétend Bussy,

qu'après avoir été déchiré, et non pas brûlé, en présence de la

marquise de Monglat et de son mari, ce dernier en eût ensuite ramassé

et rejoint les morceaux, et en eût fait faire une copie que Bussy

voulut revoir, et qu'il eût la faiblesse de prêter à la marquise de La

Baume, dont il ne pouvait prévoir la trahison[619]. Ce qu'il y a de

certain, c'est que madame de Sévigné fut à peine de retour à Paris,

qu'on la prévint que Bussy la trompait; qu'il n'avait point détruit le

portrait satirique qu'il avait fait d'elle; on assurait même l'avoir

vu entre les mains de la marquise de La Baume. Madame de Sévigné

n'ajouta aucune foi aux bruits qui couraient à cet égard. Elle crut

que c'était une invention des ennemis de Bussy, devenus nombreux et

implacables depuis qu'il circulait des copies de son scandaleux

libelle. Mais il fallut bien se rendre à l'évidence lorsque l'ouvrage

fut imprimé. Madame de Sévigné eut le cœur navré d'une telle

perfidie. Aussitôt qu'elle eut vu le livre, convaincue par ses propres

yeux qu'on lui avait dit la vérité, elle en parla à Bussy, qu'elle

rencontra avec toute la cour chez MONSIEUR, au Palais-Royal. Bussy

resta d'abord interdit par la vivacité de ses reproches; mais ensuite

il chercha à lui persuader qu'il avait réellement retranché de son

ouvrage les passages qui la concernaient, et qu'il fallait que depuis

ils eussent été rétablis de mémoire par celle qui avait voulu se

venger de lui, en livrant à l'impression ce qu'il ne lui avait

communiqué que sous le sceau du secret. Madame de Sévigné ne fut pas

dupe des mensonges de son cousin. Dès ce moment il ne lui fut plus

possible d'avoir confiance en lui, ni d'être pour lui ce qu'elle avait

été.

Cependant, ce fut presque aussitôt après cette explication que Bussy

fut mis à la Bastille. On sut que la publication de son ouvrage était

la principale cause de son arrestation, et que cette publication était

due à la trahison de la marquise de La Baume, avec laquelle il s'était

brouillé[620]. Madame de Sévigné n'eut plus le même ressentiment

contre Bussy dès qu'elle le sut malheureux: elle envoya s'informer de

sa santé; mais il paraît qu'on n'eut pas soin d'instruire le

prisonnier de ces marques d'intérêt qui lui étaient données par sa

cousine. On lui dit, au contraire, que, très-animée contre lui, elle

se répandait en plaintes amères sur l'indignité de ses procédés. Il

n'en était rien: madame de Sévigné ne parlait de Bussy qu'avec

attendrissement, et pour exprimer la peine qu'elle éprouvait de le

savoir captif. Elle rompit tout commerce avec la marquise de La

Baume[621], condamna hautement sa conduite, et soutint qu'une femme ne

doit jamais chercher à se venger des injures qui lui sont faites,

parce que pour atteindre ce but il faut qu'elle abdique cette vertu du

cœur qui est le plus bel attribut de son sexe, la bonté. Bussy, qui,

malgré la haute opinion qu'il avait de sa cousine, ne connaissait pas

toute sa grandeur d'âme, ajouta foi aux rapports mensongers qui lui

étaient faits. Madame de Sévigné ne fut donc point au nombre des

personnes avec lesquelles il chercha à se mettre en communication dans

sa prison. Il ne la pria point d'intercéder en sa faveur, et préféra

s'adresser pour cet objet à madame de Motteville, avec laquelle il

était lié d'une manière bien moins intime[622].

Cependant, lorsque Bussy sortit de la Bastille, la première personne

qui vint le voir chez Dalancé, ce fut madame de Sévigné. Cette visite,

à laquelle il ne s'attendait pas, lui fit un plaisir extrême, malgré

les torts qu'il supposait à sa cousine; il en avait envers elle de si

graves, qu'il n'osa pas lui faire des reproches. Il évita donc avec

soin une explication; madame de Sévigné, qui croyait n'avoir pas

besoin d'en donner, n'en provoqua aucune. Ils se séparèrent avec les

dehors d'une apparente cordialité et les sentiments d'une défiance

réciproque[623].

Telles étaient leurs dispositions l'un envers l'autre lorsque leur

correspondance recommença; mais ce fut d'abord, comme on va le voir,

lentement et péniblement.

Bussy, retiré dans sa terre, où il resta exilé pendant dix-sept ans,

écrivit le premier à sa cousine une lettre affectueuse et

galante[624]. Il venait de visiter le château de Bourbilly, et se

rappelait avec tristesse la dernière et aimable réception que sa

cousine lui avait faite dans ce séjour.

«Je fus hier à Bourbilly, dit-il; jamais je n'ai été si surpris, ma

belle cousine. Je trouvai cette maison belle; et quand j'en cherchai

la raison, après le mépris que j'en avais fait il y a deux ans, il me

sembla que cela venait de votre absence. En effet, vous et

mademoiselle de Sévigné enlaidissez ce qui vous environne; et vous

fîtes ce tour-là il y a deux ans à votre maison. Il n'y a rien de si

vrai; et je vous donne avis que si vous la vendez jamais, vous fassiez

ces marchés par procureur; car votre présence en diminuerait le prix.

En arrivant, le soleil, qu'on n'avait pas vu depuis deux jours,

commença à paraître, et lui et votre fermier firent bien les honneurs

de la maison: celui-ci en me faisant une bonne collation, et l'autre

en dorant toutes les chambres que les Christophle[625] et les

Guy[626], s'étaient contentés de tapisser de leurs armes. J'y étais

allé en famille, qui fut aussi satisfaite de cette maison que moi. Les

Rabutins vivants, voyant tant d'écussons, s'estimèrent encore

davantage, connaissant par là ce que les Rabutins morts faisaient de

cette maison.»

Madame de Sévigné était en Bretagne, à sa terre des Rochers, qu'elle

s'occupait à agrandir et à embellir, lorsqu'elle reçut cette lettre de

son cousin. Elle ne mit pas beaucoup d'empressement à répondre. Elle

attendit l'époque de son retour à Paris. Sa réponse est du 20 mai

1667, c'est-à-dire postérieure de quatre mois et demi à la lettre que

Bussy lui avait écrite. Elle excuse, mais assez mal, ce long

retard[627]. Bussy lui en fait de légers reproches[628]. Madame de

Sévigné répondit encore; mais comme nous n'avons pas sa lettre, nous

ne pouvons juger si Bussy fut mécontent de ce qu'elle avait de nouveau

trop tardé à lui écrire, ou s'il fut peu satisfait des choses qu'elle

lui avait écrites: ce qui est certain, c'est qu'il suspendit alors sa

correspondance avec elle. Dans sa dernière lettre, cependant, il avait

montré la plus entière confiance dans sa cousine; il lui avait fait

part de ses affaires, il lui avait envoyé copie de toutes les lettres

qu'il avait adressées au roi.

Madame de Sévigné fut étonnée du long silence de Bussy à son égard, et

désira y mettre fin. Soit qu'elle se reprochât d'y avoir donné lieu en

tardant trop à lui répondre, soit qu'elle se repentît de la manière

dont elle lui avait répondu, soit par toute autre cause, elle se

décida à lui écrire de nouveau. Dans sa lettre en date du 6 juin 1668,

lettre très-courte mais très-significative, elle rappelle à son cousin

que c'est elle qui lui a écrit la dernière; qu'elle a de trop

légitimes sujets de plaintes contre lui pour qu'il en ajoute de

nouveaux en la négligeant.

Alors commence une longue explication, que quelques mots dits chez

Dalancé auraient rendue inutile; mais nous ne devons point regretter

que ces mots n'aient point été prononcés, car nous n'aurions pas les

lettres qui nous font le mieux connaître le noble caractère de madame

de Sévigné.

La défense de Bussy contre la trop juste accusation que lui intente sa

cousine est un chef-d'œuvre d'adresse. Il commence d'abord par faire

l'éloge de son accusatrice, et il accompagne cet éloge de phrases

pleines de tendresse et de galanterie. Il avoue qu'il a été bien

coupable; mais du moins les remords de sa faute ont été sincères,

tandis que sa cousine ne paraît pas avoir fait franchement le

sacrifice de son ressentiment, et qu'elle semble même se repentir de

lui avoir pardonné[629]. Il lui rappelle que lorsqu'ils étaient

encore brouillés, il prit sa défense contre ses calomniateurs, et

qu'au contraire elle l'a abandonné lorsqu'il était accablé par ses

ennemis: «Ces changements, dit-il, sont étranges en vous, car vous

êtes pleine de douceur et d'amitié pour moi: seulement, vous n'avez

pas la force de résister à la mode, et je n'y suis plus: voilà mon

malheur.»

Madame de Sévigné ne fit point d'abord de réponse à cette lettre, ce

qui laissa le temps à son cousin de lui en écrire une autre,

très-courte, six semaines après[630]. Dans celle-ci, Bussy demande à

madame de Sévigné de le recommander à un conseiller rapporteur dans un

procès qu'il avait au grand conseil, si toutefois elle ne craint pas

de se compromettre en témoignant de l'intérêt pour un homme tombé en

disgrâce.

Alors madame de Sévigné n'y peut tenir, elle éclate; et dans une

longue lettre, écrite avec une éloquente impétuosité, elle accable son

cousin de toute la puissance et de toute la force de la vérité, et

termine, sans aigreur, par les assurances de sa tendresse, exprimées

de la manière la plus vive et la plus aimable.

Elle commence cette lettre remarquable en lui disant[631]:

«Mon cousin, apprenez de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de

faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres, comme dit madame

de Bouillon, mais je n'ai pas celle-là. Cette pensée n'est que dans

votre tête; et j'ai fait ici mes preuves de générosité sur le sujet

des disgraciés, qui m'ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux,

que je vous dirais bien si je voulais. Je ne crois donc pas mériter

ce reproche: il faut que vous rayiez cet article sur le mémoire de mes

défauts... Mais venons à vous.»

Elle y vient en effet; et c'est pour lui montrer toutes les

contradictions, les absurdités dans lesquelles lui, homme d'esprit,

était tombé, par l'impossibilité de se justifier autrement que par des

impostures. Elle réfute les sophismes par lesquels il a voulu rejeter

sur elle des torts qui étaient les siens; elle déjoue toutes les ruses

de son esprit, et le poursuit dans tous les subterfuges de sa

conscience; puis, certaine qu'il ne peut rien opposer à l'évidence des

faits, à la force des arguments, elle termine ainsi:

«Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous

conjurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gardez

ma lettre, et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le

croire; et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui

se fût passée entre deux autres personnes: que votre intérêt ne vous

fasse pas voir ce qui n'est pas. Avouez que vous avez cruellement

offensé l'amitié qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de

croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez

tort, car ce m'est impossible. Je verbaliserai toujours; au lieu

d'écrire en deux mots, comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux

mille; et enfin j'en ferai tant par des lettres d'une longueur cruelle

et d'un ennui mortel, que je vous obligerai, malgré vous, à me

demander pardon, c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de

bonne grâce.»

Bussy pourtant ne voulut pas accepter tout ce que cette lettre avait

d'accablant pour lui. Dans une réponse très-longue, et qui commence

sur le ton le plus sérieux et le plus froid[632], il cherche par de

nouvelles explications à démontrer que si les torts qu'il a eus ont

été les plus graves, ce n'est pas une raison pour donner à sa cousine

le droit de penser qu'elle n'en a eu aucun. Toute sa lettre se résume

par les paroles suivantes, qui étaient sincères, et qui même, dans

l'accusation qu'elles renferment, n'étaient pas dénuées de

vérité[633]:

«Je vous avoue que j'ai mille fois plus de torts que vous, parce que

ma représaille a été plus forte que l'offense que vous m'aviez faite,

et que je ne devais pas m'emporter si fort contre une jolie femme

comme vous, ma proche parente, et que j'avais toujours bien aimée:

pardonnez-moi donc, ma cousine, et oublions le passé au point de ne

nous en souvenir jamais. Quand je serai persuadé de votre bonne foi

dans votre retour pour moi, je vous aimerai mille fois plus que je

n'ai jamais fait; car, après avoir ce qu'on appelle tourné et viré, je

vous trouve la plus agréable femme de France.»

Madame de Sévigné n'ignorait pas que pour mieux convaincre il faut

quelquefois ne pas montrer trop d'empressement à le faire, et qu'on a

plus de facilité à détruire une opinion quand la chaleur de l'esprit

est refroidie et laisse au jugement toute sa liberté. Au lieu donc de

répondre à son cousin sur ce que renfermait sa dernière lettre, elle

se contenta de lui en accuser réception, promettant d'y faire de

longues apostilles quand elle en aura le loisir. Pour le moment elle

lui demande les copies des titres de la maison de Rabutin, pour M. de

Caumartin, qui s'occupe de mettre en ordre les preuves de noblesse

relatives aux familles de la province: «Ne manquez pas à cela, lui

dit-elle: il y va de l'honneur de notre maison; on ne peut être plus

vive sur cela que je le suis. Adieu, faites réponse à ceci; je vous

écrirai plus à loisir[634].»

Bussy transmet à sa cousine les pièces qu'elle réclame[635], et en

même temps il montre une grande impatience de recevoir son commentaire

à la dernière lettre qu'il lui a écrite.

Enfin arrive la réponse de madame de Sévigné à cette lettre de son

cousin[636], cette _duplique_ à la réplique, comme elle l'appelle

plaisamment. Elle insiste cette fois, plus fortement que la première,

pour prouver qu'elle n'a pas eu les premiers torts, et elle entre à

cet égard dans de grandes explications; peut-être parce que c'était là

le point le plus difficile de la cause. Il lui était impossible de

trouver l'argent que lui avait demandé Bussy, «à moins, dit-elle, de

l'aller prendre dans la bourse du surintendant, où je n'ai rien voulu

chercher ni trouver. Ensuite elle remet dans tout son jour, mais avec

gaieté, et dans un style tout différent de celui de sa première

lettre, toute la cruauté, tout l'odieux des procédés de Bussy à son

égard, qui après un raccommodement, après qu'elle s'était remise avec

lui de bonne foi, l'avait livrée sans pitié aux brigands,

«c'est-à-dire, dit-elle, à madame de La Baume. Ne me dites point que

c'est la faute d'un autre, cela n'est point vrai; c'est la vôtre

purement: c'est sur cela que je vous donnerais un beau soufflet, si

j'avais l'honneur d'être près de vous, et que vous me vinssiez conter

ces lanternes.» Afin d'adoucir tout le mordant de ses arguments, elle

termine en disant: «Adieu, comte; je suis lasse d'écrire, et non pas

de lire tous les endroits tendres et obligeants que vous avez semés

dans votre lettre[637].»

Bussy voulut ne pas avoir l'air de se montrer assez peu galant, de

continuer une discussion où sa cousine voulait avoir le dernier: il

commence sa réponse par déclarer que, sans même demander à capituler,

il se rend à discrétion. «On ne peut pas être moins capable de

triplique que je le suis, ma belle cousine: pourquoi m'y voulez-vous

obliger? Je me suis rendu dans la réplique que je vous ai faite; je

vous ai demandé la vie. Vous me voulez tuer à terre, et cela est un

peu inhumain. Je ne pensais pas que vous vous mêlassiez, vous autres

belles, d'avoir de la cruauté sur d'autres chapitres que celui de

l'amour. Cessez donc, petite brutale, de vouloir souffleter un homme

qui se jette à vos pieds et qui vous avoue sa faute, et qui vous prie

de la lui pardonner. Si vous n'êtes pas encore contente des termes

dont je me sers en cette rencontre, envoyez-moi un modèle de la

satisfaction que vous souhaitez, et je vous la renverrai écrite et

signée de ma main, contre-signée d'un secrétaire, et scellée du sceau

de mes armes. Que vous faut-il davantage[638]?»

«Levez-vous, comte, dit madame de Sévigné dans sa réponse à cette

dernière lettre de Bussy, je ne veux point vous tuer à terre; ou

reprenez votre épée, pour recommencer le combat. Mais il vaut mieux

que je vous donne la vie et que nous vivions en paix[639].»

Ainsi finit cette explication; les résultats en furent heureux. Par là

madame de Sévigné et Bussy se purgèrent de toutes ces humeurs

rancuneuses, de toutes ces réticences qui sont mortelles en amitié. En

même temps, le désir qu'ils avaient de se plaire et de renouer leur

correspondance les porta à adoucir les reproches qu'ils s'adressaient,

par des éloges si flatteurs et des protestations si affectueuses,

qu'ils restèrent pleinement rassurés sur les dispositions où ils se

trouvaient l'un envers l'autre. Les restes d'animosité et de défiance

qu'ils avaient conservés se dissipèrent. Si l'intimité de leur

commerce fut quelquefois troublée par de légers nuages, du moins elle

n'éprouva plus d'interruption; leur correspondance redevint fréquente

et active; et les liens de parenté, le voisinage de leurs terres,

l'admiration qu'ils avaient l'un pour l'autre, tout leur fit un besoin

de se communiquer leurs pensées: ce besoin devint une habitude que la

mort seule eut le pouvoir de rompre.

[612] BUSSY, COMTE DE RABUTIN, _Mém. mss._ cités dans Monmerqué,

_Lettres_ de SÉVIGNÉ, t. I, p. 56.

[613] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 57, édit. 1820.

[614] BUSSY, _Mém. mss._; dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1820, t.

I, p. 58.

[615] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 26 juillet 1668, t. I, p. 129.

[616] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. II, p. 201.

[617] BUSSY-RABUTIN, _lettre à madame de Sévigné_ (datée de

Forléans, le 21 novembre 1666), t. I, p. 109 et 110 de l'édit. de

Monmerqué.

[618] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 129, en date du 26 juillet

1668.

[619] BUSSY, _lettre_ en date du 29 juillet 1669, t. I, p. 135.

[620] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 20 juillet 1668, t. I, p. 131.

[621] BUSSY, _loc. cit._

[622] BUSSY, _Mém._, t. III, p. 337.

[623] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 131-137 (_lettre de madame de

Sévigné_, en date du 26 juillet, et _de Bussy_, en date du 29).

[624] BUSSY (_lettre_ du 21 novembre 1666), dans SÉVIGNÉ, t. I,

p. 109.

[625] Christophle de Rabutin, seigneur de Sully et de Bourbilly,

né vers 1500, mort en 1529.

[626] Guy de Rabutin, né en 1532, le premier qui porta le titre

de baron de Chantal.

[627] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 111 (en date du 20 mai 1667).

[628] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 113 (_lettre de_ BUSSY, en

date du 23 mai 1667).

[629] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 121 (le 9 janvier 1668).

[630] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 126 (en date du 17 juillet

1668).

[631] Ibid., p. 127 (en date du 26 juillet 1668).

[632] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 133 (_lettre_ en date du 29

juillet 1668).

[633] Ibid., p. 138 (_lettre_ du 29 juillet 1668).

[634] SÉVIGNÉ, t. I, p. 143, édit. de Monmerqué (_lettre_ en date

du 14 août 1668).

[635] Ibid., p. 144 (_lettre_ en date du 14 août).

[636] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 28 août 1668, t. I, p. 145.

[637] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 146, _lettre_ en date du 28

août 1669.

[638] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 149, _lettre de_ BUSSY, en

date du dernier août 1668.

[639] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 150 (en date du 4 septembre

1668).

Nous finissons ici cette seconde partie des Mémoires sur madame de

Sévigné. Celles qui suivent resteront peut-être encore longtemps entre

les mains de leur auteur, si nous nous déterminons à les mettre au

jour. Il y a plus de dix ans que nous avons composé et achevé cet

ouvrage. Un motif qui paraîtrait bien léger, mais qui est pour nous

d'un grand poids, nous a engagé à donner nos soins à la publication de

ces deux volumes, lorsque tout concourait à nous écarter d'un tel

travail, et que nous éprouvions une extrême répugnance à soumettre au

jugement du public une production étrangère aux travaux qui nous

occupent exclusivement. Ce qui doit nous servir d'excuse, c'est que

ces deux parties forment un tout distinct, et ont une utilité

spéciale. En effet:

Dans la première partie prenant madame de Sévigné au berceau, nous

l'avons montrée recevant la plus heureuse éducation, sans qu'il en

coûtât aucun sacrifice aux moindres joies de son enfance; puis au sein

des richesses goûtant d'abord tout le bonheur et éprouvant ensuite

toutes les peines de l'état conjugal; veuve, enfin, et encore jeune et

belle, sachant, au milieu de la plus effroyable licence, se conserver

pure, quoique sans cesse assiégée par les plus dangereuses séductions.

Dans la seconde partie on a vu madame de Sévigné, femme aimable et

mère héroïque, se consacrer à l'éducation de ses enfants sans rompre

avec le monde, sans fuir les hommages que ses charmes et les grâces de

son esprit lui attiraient. L'histoire de son siècle, celle des

personnages qui lui furent attachés par les liens du sang ou de

l'amitié, ou que subjugua une plus forte passion; la description des

mœurs et des habitudes des temps qu'elle a traversés, nous ont occupé

autant qu'elle-même; de sorte que ces deux parties forment, nous le

croyons, une introduction complète à ce recueil des lettres que nous

devons aux besoins de son cœur maternel, en proie aux tourments de

l'absence. Lorsque ce recueil parut, on ne le considéra que comme une

œuvre littéraire, que comme une longue et charmante causerie, qui

offrait un parfait modèle du style épistolaire; mais un des hommes les

plus spirituels de cette époque, qui avait vu finir le grand siècle,

écrivait, après en avoir achevé la lecture:

«Je n'ai jamais eu l'imagination aussi frappée: il m'a semblé que d'un

coup de baguette, comme par magie, elle avait fait sortir cet ancien

monde, que nous avons vu si différent de celui-ci, pour le faire

passer en revue devant moi[640].»

Cet ancien monde est encore bien plus différent du nôtre que celui du

milieu du dix-huitième siècle, dont il est fait mention dans la lettre

du duc de Villars-Brancas, que nous venons de citer; mais les vives

peintures que madame de Sévigné en a tracées, obscurcies par le temps,

ont besoin, pour reprendre tout leur éclat, qu'une main réparatrice en

fasse ressortir les curieux détails et les principales figures, et

nous montre combien les tableaux dont ils font partie sont féconds en

instructions historiques.

[640] Duc de VILLARS-BRANCAS, _Lettre_ dans l'édition de Sévigné

de M. Monmerqué, 1820, in-8º, t. I, p. XXIV.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 35 / 146 题