Je l'ai dit dans la famille,
Et je le dirai toujours,
Vous n'aimez point votre fille,
Ce miracle de nos jours.
Par l'éclat incomparable
De votre teint, de vos yeux,
Par votre esprit adorable,
Vous l'effacez en tous lieux[570].
Cet éloge était vrai sous le rapport de l'esprit, vrai sous le rapport
de la vivacité des yeux. On pourrait croire, relativement à ce que
Ménage dit du «teint incomparable,» qu'il fait son métier de poëte et
d'amant, et qu'il flatte; car mademoiselle de Sévigné était blonde
comme sa mère, et dans toute sa fraîcheur. Cependant l'assertion de
Ménage est confirmée par les portraits que Bussy-Rabutin et madame de
La Fayette ont faits de madame de Sévigné. Le premier commence le sien
en disant: «Madame de Sévigné a d'ordinaire le plus beau teint du
monde[571]....» La seconde, en s'adressant à madame de Sévigné
elle-même, dit: «Je ne veux point vous accabler de louanges, ni
m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a
une fleur qui assure que vous n'avez que vingt ans[572]....» Madame de
Sévigné en avait environ trente-trois lorsque ces deux portraits
furent écrits, et on doit remarquer que l'intention de Bussy, dans le
sien, était de la déprécier, et non de la louer; de l'offenser, et non
pas de la flatter. Il est vrai que lorsque Ménage écrivit son
épigramme, elle avait quelques années déplus: elle était âgée
d'environ trente-huit ans; mais c'est à cet âge que, dans nos climats
du moins, les femmes prennent un embonpoint, signe de force et de
santé, qui leur donne un teint plus égal, plus reposé, non aussi
frais, mais plus vif que dans leur première jeunesse. C'est cette
seconde jeunesse, c'est cette jeunesse de l'âge mûr, qui est dans la
vie comme le second mouvement de la séve des végétaux dans le déclin
de l'année, et que l'on a nommée avec énergie le regain de la beauté.
On peut affirmer, avec toute certitude, que cette époque a été pour
madame de Sévigné la plus heureuse. Lorsqu'on réfléchit à sa fortune,
à son rang, à sa position dans le monde, à son organisation vive et
sensible, accessible à toutes les impressions agréables, parfaitement
adaptée aux jouissances de son temps, il est permis de croire qu'il
est peu de femmes qui aient jamais été appelées à jouir d'un aussi
grand bonheur. Tous ses amis de la Fronde étaient rentrés. Le cardinal
de Retz lui-même avait obtenu la permission de se rendre à
Fontainebleau, et de se présenter devant le roi; madame de Sévigné
était allée à sa rencontre jusqu'à Saint-Denis. S'il ne lui fut plus
permis de demeurer à la cour, si la carrière de l'ambition lui fut
pour toujours fermée, il fut plus entièrement livré à ses amis et à
ceux dont il se faisait chérir. Il n'erra plus loin de sa patrie; et
après tant d'agitations, dans sa belle retraite de Commercy, il put
passer dans le repos les dernières années de sa vie[573]. Il s'y
occupa de philosophie, de métaphysique[574], et s'amusa à rédiger ses
Mémoires, qui lui ont acquis, comme écrivain, le premier rang en ce
genre. Les autres amis de madame de Sévigné, Turenne, le comte du
Lude, Tonquedec, le gai Marigny, et tant d'autres, restés en faveur,
ou pardonnés, étaient revenus de leur exil. Ainsi tous ceux qui
l'avaient vue entrer à la cour et dans le monde, elle les retrouvait;
ils composaient encore sa société intime, et, toujours belle, riche,
spirituelle, elle jouissait également des nouveaux hommages que ses
charmes lui attiraient parmi les jeunes gens, et de ceux que depuis
longtemps lui rendaient ses anciens adorateurs. Mais les succès
qu'elle obtenait n'étaient rien en comparaison des jouissances que lui
donnaient ceux de sa fille. C'est par elle, c'est pour elle, qu'elle
semblait vivre et plaire, pour elle qu'elle éprouvait tant d'orgueil
et de délices à ces ballets. La jeunesse et les grâces de mademoiselle
de Sévigné attiraient tous les regards; et jamais peut-être les fêtes
ne furent plus multipliées que depuis sa présentation à la cour
jusqu'à son mariage, c'est-à-dire depuis l'année 1663 jusqu'à l'année
1669. Il y en avait sans cesse, il y en avait partout; car on ne se
contentait pas de celles que donnaient le roi et les princes: à leur
imitation, les personnages qui, par leur rang ou leur fortune,
tenaient un grand état de maison avaient aussi leurs ballets, leurs
mascarades, leurs musiciens et leurs danseurs.
Madame de Sévigné était invitée aux fêtes les plus magnifiques: elle
n'était pas seulement répandue dans la noblesse; ses liaisons avec
Fouquet lui avaient procuré des amis parmi les gens de robe et
parmi ceux de la haute finance. Ainsi qu'on l'a vu, madame
Duplessis-Guénégaud avait conçu une vive amitié pour elle: cette
amitié s'était augmentée par l'intérêt qu'elle lui vit prendre au
surintendant, lors du fameux procès; ce qui faisait dire alors en
plaisantant, à madame de Sévigné, que madame de Guénégaud l'aimait
«par réverbération.» Madame de Sévigné nous dépeint madame de
Guénégaud «comme une femme d'un grand esprit et de grandes vues, et
qui avait un grand art de posséder une grande fortune[575].» Ceci est
dit à cause des fêtes brillantes que M. et Madame de Guénégaud
donnèrent dans le magnifique hôtel qu'ils avaient fait construire sur
l'emplacement de l'hôtel de Nevers, et dans leur beau château de
Fresnes. La plus remarquable de ces fêtes eut lieu à Paris en 1665,
lors du mariage de mademoiselle de Guénégaud avec le duc de
Caderousse[576]. Les amis de madame de Guénégaud y exécutèrent un
ballet-mascarade, intitulé: _les Muets du Grand Seigneur_. Madame de
Guénégaud y était désignée sous le nom d'Amalthée; et voilà pourquoi
madame de Sévigné la nomme si souvent ainsi dans sa correspondance.
On voyait dans ce ballet des démons habillés sous mille formes
différentes, pour faire invasion dans le beau palais d'Amalthée,
c'est-à-dire dans cet hôtel de Guénégaud, qu'on nommait encore l'hôtel
de Nevers. Puis les ombres racontaient ce qu'elles avaient observé de
la vie intérieure d'Amalthée; ce qui leur donnait occasion de dévoiler
sa bonté, sa générosité, toutes les qualités qui la faisaient chérir,
et de varier, au moyen des caractères de chaque démon, les louanges
délicates qui lui étaient adressées.
Lorsque Duplessis-Guénégaud jouissait ainsi avec profusion de sa
grande fortune, il n'ignorait pas que l'examen de la chambre de
justice chargée de prononcer sur la gestion de ceux qui avaient eu
part aux opérations du surintendant tendait à l'en priver[577]; mais
en ne changeant rien à sa manière de vivre il croyait montrer par là
qu'il n'avait rien à craindre des poursuites dirigées contre lui, et
qu'il suffisait seulement de gagner du temps: il espérait que Louis
XIV se relâcherait des mesures de rigueur que l'on présumait lui être
inspirées par les ennemis du surintendant.
Mais au milieu des pompes et des délices de sa cour, dont il
paraissait uniquement occupé, le jeune monarque poursuivait ses
desseins avec une constance et une ardeur que nul autre souverain n'a
égalées. Malheureusement il ne connaissait que les mesures
despotiques, dont le règne de Richelieu et l'anarchie de la Fronde lui
avaient facilité l'emploi, en donnant lieu de penser qu'ils étaient
les seuls moyens de gouvernement possibles et efficaces[578]. La
Bastille et le For-l'Évêque se remplissaient de financiers, de
maltôtiers, prévenus de prévarications; de gentils-hommes et de
militaires qui, au mépris des ordonnances, s'étaient battus en duel ou
étaient accusés de contraventions à d'autres édits du roi[579]; de
jansénistes qui s'opposaient au formulaire et à la bulle du pape
Alexandre VII, pour l'enregistrement de laquelle Louis XIV s'était
rendu lui-même au parlement et avait fait violence à cette
compagnie[580]. On emprisonnait aussi arbitrairement tous ceux qui
avaient offensé, soit par leurs écrits, soit par leurs discours, la
personne du roi ou mal parlé de son gouvernement, ou même qui étaient
simplement soupçonnés de ce délit. Dans le nombre de ces derniers se
trouvait le comte de Bussy de Rabutin; il fut arrêté le 17 avril
1665, et renfermé à la Bastille[581]. Pour bien connaître les causes
de son arrestation, il faut reprendre la suite de ses aventures, et
l'histoire de sa liaison et de ses rapports avec madame de Sévigné,
depuis l'époque où nous avons cessé d'en entretenir nos lecteurs,
jusqu'à cet événement même, qui eut une si triste influence sur le
reste de sa vie. Ce récit fera le sujet des deux chapitres suivants.
[567] LORET, _Muse historique_, liv. XV, p. 73.
[568] BENSERADE, t. II, p. 364.--LORET, _Muse historique_, liv.
XVI, p. 23.
[569] ÆGIDII MENAGII, 1680, in-12, édit. 7me, p. 304.
[570] ÆGIDII MENAGII, 4e édit., 1663, p. 288. Ménage supprima
cette pièce, et elle ne se trouve plus dans la 7e édition de ses
poésies, publiée en 1680.
[571] BUSSY DE RABUTIN, _Hist. am. des Gaules_, édit. 1754, t. I,
p. 242.--_Hist. amoureuse de France_, p. M***, 1710, in-12, p.
283.
[572] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de G. de S.-G., t. I, p. CXXIX;
édit. de Grouvelle, 1811, t. I, p. CLXIX.
[573] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 446-468, 470,
473-474.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 81 (_lettre_ en date du
17 mars 1662).--Ibid., t. V, p. 186 (en date du 27 mai 1685).
[574] Conférez M. COUSIN, _Journal des Savants_, 1842.
[575] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 192, édit. de Monmerqué,
_lettre_ en date du 18 août.
[576] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 168, édit. de Monmerqué;
_Lettres à Pomponne_ en date du 18 novembre 1664; _Pièces
galantes_, 1667, Cologne, chez Pierre Marteau, seconde partie, p.
79 à 93.
[577] HÉNAULT, _Abrégé chronologique_, t. III, p. 651.
[578] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 35, 38, 39.
[579] LORET, liv. XIII, p. 41 (18 mars).--Ibid., liv. XIV, p.
56.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 277.
[580] _Abrégé chronologique des principaux événements qui ont
précédé la constitution_ Unigenitus; Utrecht, 1730, in-24, p.
10.--GUY-PATIN, _Lettres_, t. V, p. 22.
[581] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 301, édit. 1721,
in-12.--Ibid., t. II, p. 399, édit. in-4º.--BUSSY, _Discours à
ses Enfants_, p. 374.