1665.
Aucune femme ne figurait dans les fêtes de Versailles.--Nouveau
ballet donné à la cour.--Mademoiselle de Sévigné y figure sous le
costume d'Omphale.--Vers de Benserade à sa louange.--Madrigal en
langue italienne composé pour elle par Ménage.--Épigramme du même
sur madame de Sévigné.--Les éloges donnés à son teint, dans cette
pièce, sont confirmés par Bussy et madame de la Fayette.--Le
temps entre 1663 et 1669 fut le plus heureux de la vie de madame
de Sévigné.--Elle le passa dans la société de ses anciens amis et
amants et dans des fêtes continuelles.--Intrigues de cour qui
donnaient un grand intérêt à ces fêtes.--Madame de Sévigné était
répandue dans la société des gens de robe et de finance, comme
parmi ceux de la cour.--Elle était liée avec madame
Duplessis-Guénégaud; elle l'allait voir à Fresnes, où celle-ci
donnait des fêtes fréquentes.--Madame de Guénégaud donne un
ballet à mascarades à Fresnes, lors du mariage de sa fille.--Son
mari est obligé de rendre des comptes, et elle est privée d'une
partie de sa fortune.--Louis XIV contraint à l'obéissance, par
des moyens despotiques, tous ceux qui résistent à ses
ordonnances.--Bussy est arrêté et mis à la Bastille.
Si madame de Sévigné se trouva avec sa fille aux fêtes de Versailles,
elles furent toutes deux au nombre des spectatrices, et mademoiselle
de Sévigné n'eut point de rôle à jouer; ce qui ne doit point étonner,
puisque aucune dame de la cour ne figura dans ces fêtes. Il y eut une
course de bague, où les hommes se montrèrent sous divers déguisements.
Louis XIV y parut habillé d'abord en berger, et ensuite sous le
costume du chevalier Roger, ce fameux paladin du poëme de l'Arioste.
Il y eut des festins, des feux d'artifice, la comédie, des
cavalcades, mais aucune représentation de ballet royal[567].
On en composa un nouveau pour l'hiver suivant. Il était intitulé: _la
Naissance de Vénus_. Le duc de Saint-Aignan en était l'inventeur;
Benserade avait mis ses idées en vers; Vigarani avait construit les
décorations; les deux plus fameuses cantatrices de l'époque,
mademoiselle Hilaire et mademoiselle Christophe, y faisaient entendre
leurs voix. Mademoiselle de Sévigné, sous le costume d'Omphale,
figurait avec le roi dans la dernière entrée de ce ballet. Les vers de
Benserade que l'on y récitait à la louange de la jeune Omphale
contenaient aussi un éloge de sa mère; et tout le monde applaudissait
le poëte qui, au milieu de tant de licence, rendait justice à la
vertu, et savait être flatteur sans flatterie.
_Pour mademoiselle_ DE SÉVIGNY, Omphale.
Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
Tous grands héros que vous êtes,
Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue;
Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue:
Elle verrait mourir le plus fidèle amant,
Faute de l'assister d'un regard seulement.
Injuste procédé, sotte façon de faire,
Que la pucelle tient de madame sa mère,
Et que la bonne dame au courage inhumain,
Se lassant aussi peu d'être belle que sage,
Encore tous les jours applique à son usage,
Au détriment du genre humain[568].
Mademoiselle de Sévigné avait alors atteint l'âge de dix-sept ans;
ses charmes avaient acquis tous leurs développements, et sa beauté
était déjà devenue célèbre. Ménage, dans la nouvelle édition de ses
poésies, avait adressé un madrigal en vers italiens «à la très-belle
et très-vertueuse demoiselle Françoise de Sévigné». Il la prie de ne
pas croire son cœur insensible, parce qu'il ne ressent pas pour elle
l'amour qu'elle inspire à tous; mais ce cœur a déjà été enflammé par
sa mère, et réduit en cendre par elle: il n'a plus la faculté de
brûler[569]. Ménage ne croyait pas qu'il y eût du ridicule dans de
pareilles fadaises, parce qu'il les écrivait en langue étrangère. Il
donne encore, dans une petite pièce qu'il a intitulée, à la manière
des anciens, _Épigramme_, parce qu'elle était courte, des éloges à
mademoiselle de Sévigné; mais ce n'est que pour rehausser ceux de sa
mère.
_A madame la marquise_ DE SÉVIGNY.