1663-1666.
Réflexions sur les sentiments maternels.--Amour de madame de
Sévigné pour ses enfants, et particulièrement pour sa
fille.--Constance et durée de son affection pour elle.--Comment
on doit désormais la considérer et la juger.--La tendresse de
madame de Sévigné pour sa fille nous a valu ses Lettres.--Elles
sont des mémoires curieux du siècle de Louis XIV.--Chaque année
ajoute à la splendeur de ce règne.--Louis XIV envoie de puissants
secours à l'empereur d'Allemagne.--Soins que Louis XIV se donnait
pour maintenir la discipline, pour régler
l'intérieur.--Circulaire envoyée par ses ordres aux
intendants.--Travaux entrepris au Louvre et à
Versailles.--Jonction des deux mers par un canal.--Encouragements
donnés aux génies qui surgissent à cette époque.--Boileau fait
paraître son _Discours au roi_ et ses premières _Satires_.--La
Fontaine, ses _Contes_.--Molière fait jouer les trois première
actes de son _Tartufe_.--De Molière et de Lulli.--De Boileau, de
La Fontaine et de Racine.--Les fêtes de Louis XIV étalent données
pour mademoiselle de La Vallière.--Sa liaison avec le roi devient
publique.--La reine mère voulut en vain s'y opposer.--Elle tombe
malade.--Soins de Louis XIV pour sa mère.--Témoignage que lui
rend madame de Motteville.--Louis XIV exige que les dames de la
cour suivent mademoiselle de La Vallière.
Les sentiments énergiques et durables se rencontrent rarement: des
désirs modérés, des volontés faibles ou changeantes, sont le partage
du plus grand nombre. C'est là un des bienfaits de la nature. Si une
vive et forte sensibilité, quand elle est satisfaite, exalte l'âme
jusqu'au plus haut degré de félicité auquel l'humanité puisse
parvenir, elle la plonge aussi dans le plus profond abîme de douleur
et d'amertume quand elle est dépouillée de ses illusions ou déchue de
ses espérances. Cependant comment se fait-il que le vulgaire se
complaise dans la peinture des passions les plus délirantes, qu'il
n'éprouva jamais, qu'il n'est pas même susceptible d'éprouver? C'est
que ces passions, qui ne sont toujours au fond que l'amour ou
l'ambition différemment modifiés, se rattachent aux plus impérieux
besoins de notre nature, à nos penchants les plus universels, les plus
irrésistibles; à cette sympathie qui entraîne les deux sexes l'un vers
l'autre, ou à cette aversion pour toute contrainte, à ce désir de
domination, à cette avidité pour les richesses, à ces jouissances de
luxe, à ces émotions de haine, à ces désirs de vengeance, à ces
mouvements d'orgueil et de vanité, que tous conçoivent parce que tous
les ont éprouvés ou les éprouvent plus ou moins fortement. Mais, par
la même raison, les passions qui sont les résultats de circonstances
moins générales, ou qui naissent de notre organisation ou des facultés
qui nous sont particulières, rencontrent moins de sympathie, ou n'en
rencontrent point du tout; et dans ce dernier cas ceux qui en sont les
témoins, ne pouvant les concevoir, en rejettent l'existence, et
considèrent comme de simples apparences, ou comme des émotions
factices, tout ce qui émane de sentiments étrangers à leur nature, et
selon eux à toute nature humaine. Cependant il est de violents
penchants dont personne ne conteste la réalité, quoiqu'il n'y ait
qu'une certaine classe d'individus qui soient appelés à les partager.
La nature nous en fournit des exemples journaliers, et qu'il nous est
impossible de méconnaître sans cesser d'obéir à cette loi de notre
raison qui veut que des effets toujours semblables nous paraissent
produits par des causes semblables. L'amour maternel est dans le genre
de ces passions exceptionnelles que tout le monde conçoit, sans qu'on
se sente capable de les éprouver. Par une sage disposition de la
Providence, cette passion n'a jamais plus de force chez les femmes que
lorsque leurs enfants, en bas âge, réclament plus de soins, plus de
vigilance, une protection plus constante. Aussi toutes les faiblesses,
toutes les douleurs, toutes les anxiétés d'une mère pour son jeune
enfant, émeuvent les personnes même qui ne sont pas destinées à
éprouver le sentiment qui les fait naître; dès expériences
journalières leur ont démontré la présence de ce sentiment dans le
cœur de toutes les mères, et cette conviction leur suffit pour
sympathiser avec toutes celles qui l'éprouvent. L'affection qui unit
une mère à son enfant devenu grand, qui la surpasse par les forces du
corps ou de l'intelligence, qui n'a plus besoin de ses soins, qui a
pris son essor, a formé d'autres liens, qui n'est plus identifié avec
elle par ses désirs et son amour, se conçoit bien encore comme un
sentiment tendre, calme, réglé par la raison et avoué par elle, mais
nullement comme une passion, parce qu'habituellement la tendresse
maternelle n'a point alors cette force entraînante, irrésistible, qui
caractérise la passion. Cependant il peut arriver que cet instinct,
que ce besoin qui unit d'une manière si intime une mère à l'innocence
au berceau, s'accroisse encore par les charmes attirants de
l'adolescence, par l'éclatante beauté de la jeunesse, par les talents
brillants, les qualités aimables et les hautes vertus d'un âge plus
avancé; qu'ainsi l'amour maternel, au lieu de diminuer avec le temps,
ne fasse que s'augmenter et se développer avec une chaleur et une
énergie toujours croissantes; et qu'enfin dans le cœur d'une mère
exempte de tout autre attachement il prenne le caractère d'une de ces
passions ardentes qui absorbent une vie tout entière. Mais comme une
telle passion doit être aussi rare que la réunion des circonstances
qui peuvent la faire naître, comme elle contredit l'expérience
journalière, elle ne sera pas toujours comprise, et trouvera beaucoup
d'incrédules.
Tel a été le sort de madame de Sévigné. Toutes les affections, toute
la sensibilité de cette âme aimante s'étaient concentrées sur ses
enfants, et plus particulièrement sur sa fille. L'admiration qui se
joignait à la tendresse qu'elle avait pour elle lui faisait toujours
croire qu'elle ne pouvait jamais la chérir et la louer assez, et
toujours craindre de n'en être pas assez aimée. Il est difficile que
l'expression si souvent répétée d'un sentiment qui par sa force et sa
durée est une sorte de phénomène ne fatigue pas promptement; aussi
a-t-on reproché aux lettres de madame de Sévigné ces éloges continuels
donnés à sa fille, ces regrets sans cesse renouvelés, et ces
répétitions fréquentes sur la douleur qu'elle éprouve d'en être
séparée. On a cru qu'il y avait chez elle à cet égard défaut de
sincérité, ou tout au moins exagération; et il devait en être ainsi,
d'après les raisons que nous venons d'exposer.
Par les réflexions qui précèdent, je ne prétends pas que l'on doive se
plaire à la lecture de toutes les lettres où madame de Sévigné a
répandu avec tant de profusion, et sous des formes toujours variées,
ses vives émotions; qu'on doive trouver les expressions de sa
tendresse aussi naturelles que si elles étaient celles d'un amant à sa
maîtresse, quoique cependant elles soient aussi tendres, aussi
passionnées, quoiqu'elles soient les indices d'un sentiment aussi vrai
et plus durable: j'ai voulu seulement avertir mes lecteurs que,
parvenu à l'époque où madame de Sévigné a présenté sa fille dans le
monde, c'est en qualité de mère que nous aurons à les entretenir de
cette femme célèbre. Ils doivent encore être prévenus que ce n'est
point seulement d'une mère tendre, affectionnée, dont il s'agira
désormais dans cet ouvrage, mais d'une mère dont le cœur était frappé
d'une véritable passion, et que cette passion ne différait de celle à
laquelle on a donné trop exclusivement le nom d'amour, qu'en ce qu'au
lieu de diminuer, comme elle, par l'effet du temps, de l'âge et de
l'absence, elle croissait toujours en force par toutes ces causes. Ce
n'est point là un éloge que nous voulons faire de madame de Sévigné,
c'est simplement un fait que nous voulons signaler: parce qu'il est
nécessaire que nos lecteurs le connaissent, pour bien saisir le but
déguisé ou avoué, secret ou patent, de toutes ses actions, de toutes
ses pensées, pendant les années de sa vie qui nous restent à
parcourir. Ce fait fut de bonne heure reconnu par ses contemporains.
Le grand Arnauld reprochait à madame de Sévigné qu'elle faisait de sa
fille son idole, et il l'avait surnommée la jolie païenne. Au reste,
pardonnons-lui ce besoin qu'elle éprouvait de s'occuper toujours de
celle qu'elle chérissait, de lui écrire sans cesse lorsqu'elle en
était séparée, de chercher à lui plaire, à la distraire, à
l'intéresser par des traits d'esprit, d'imagination, des réflexions
sérieuses des nouvelles plaisantes; pardonnons-lui ses écarts, ses
redites, ses divagations, ses faiblesses, ces susceptibilités d'un
cœur trop sensible, et les désirs insatiables de cette amitié goulue,
comme dit Molière[525]; pardonnons-lui tout cela, puisque c'est à cela
que nous devons les mémoires les plus amusants, les mieux écrits, les
particularités les plus curieuses de l'histoire du règne de Louis XIV.
De ce règne chaque année accroissait l'éclat. La France était en paix
avec toute l'Europe; mais le jeune roi avait envoyé un puissant
secours à l'empereur d'Allemagne contre les Turcs. Les nombreuses
lettres qu'il écrivit à Coligny, auquel il avait confié le
commandement de cette petite armée, nous prouvent combien il avait à
cœur l'honneur des armes françaises, la bonne discipline des troupes;
combien il se donnait de peines et de soins pour récompenser les
belles actions. Ces lettres sont des instructions particulières
propres à Louis XIV, lettres confidentielles, et indépendantes de
celles que ses ministres écrivaient en son nom pour les besoins du
service[526]. Il nous reste encore de lui d'autres lettres, écrites
alors à La Feuillade, parti pour la même expédition à la tête d'un bon
nombre de gentils-hommes volontaires, où nous voyons comme ce jeune
roi savait surveiller ses généraux[527], et se faire instruire par
plus d'une voie de la conduite de chacun. La même sagesse, la même
sollicitude se font voir dans les lettres adressées au duc de
Beaufort[528] et à Vivonne, relativement à l'expédition de Gigeri en
Afrique, et dans celles qu'il écrivit au marquis de Tracy, qui
commandait dans les colonies[529]. A cette époque Louis XIV
n'employait les forces de la France que pour protéger la civilisation
et la chrétienté contre la barbarie du mahométisme, et délivrer les
mers de la tyrannie et de la cruauté des pirates[530]. En même temps
que par tous ses actes il imprimait au dehors le respect et la
crainte[531], tout était par lui au dedans assujetti à des formes
régulières, à des améliorations rapides et successives. Il terminait
le Louvre et commençait Versailles[532]; il ordonnait que le projet de
canal conçu pour la jonction des deux mers fût exécuté[533]; il
donnait, par la construction des routes, une nouvelle vie au commerce
intérieur; il faisait renaître le commerce maritime, en encourageant
l'esprit d'association et en autorisant l'établissement d'une
Compagnie des Indes orientales[534]; il enrichissait les artistes en
leur confiant d'importants travaux; il acquérait pour son compte la
manufacture des Gobelins[535], pour placer ensuite à la tête de cet
établissement le peintre Le Brun; et la musique, la danse, l'art du
décorateur, étaient naturalisés en France, avec des conditions de
perfectionnement toujours croissantes par la fondation de
l'Opéra[536]. Lorsqu'il voyageait, le jeune roi avait soin de faire
prévenir les autorités de tous les lieux où il devait se rendre, afin
qu'elles avertissent les habitants des campagnes et des villes du jour
et de l'heure de son passage, et que tous ceux qui auraient à former
des plaintes ou des demandes pussent les lui présenter en
personne[537]. En même temps Colbert, par ses ordres, envoyait à tous
les intendants du royaume une circulaire qui contenait un système
entier et complet d'instruction, pour les recherches à faire sur
toutes les branches de l'administration de la France[538].
Par une rencontre heureuse, des génies d'un ordre supérieur se
développaient à la même époque pour célébrer les merveilles du nouveau
règne, et en augmenter le nombre par leurs immortels chefs-d'œuvre.
Les derniers rayons de la gloire du grand Corneille brillaient encore
à l'aurore de celle de Louis XIV; et alors que Racine, encore inconnu,
faisait entendre les premiers accents de sa muse harmonieuse[539], les
premiers vers de Boileau furent publiés dans un recueil, sans l'aveu
de leur auteur. Dans le _Discours au Roi_, tous les genres de mérite
qui distinguaient le jeune monarque et le recommandaient à l'amour du
peuple y étaient dignement célébrés[540]. Le recueil qui contenait ce
discours renfermait aussi les premières satires du jeune poëte, où
Ménage et Chapelain[541], ces hautes puissances littéraires, étaient
attaqués sans ménagements, et où Molière était exalté et vengé de tous
ses critiques. Racine venait de débuter au théâtre par une pièce
assez faible, et La Fontaine avait mis en même temps au jour
quelques-uns de ses Contes. Les écrits de ces quatre amis, qui se
succédèrent rapidement, ne tardèrent pas à opérer une révolution dans
le goût du public; et de tous les poëtes (trop prônés d'abord, trop
dépréciés depuis) du règne de Richelieu, de la Fronde et de Mazarin,
un seul resta debout, ce fut Corneille; semblable à un grand colosse
qu'aurait entouré de ruines un tremblement de terre, sans pouvoir
ébranler sa masse, et qui devient plus imposant et plus majestueux par
les vieux débris couchés sur le sol et par les nouvelles constructions
qu'on y a élevées.
Mais Molière était alors le seul des quatre nouveaux poëtes dont la
réputation fût faite, dont le mérite fût reconnu[542] et
universellement apprécié; le seul qui fût en possession de la faveur
du roi. Déjà, dans une de ces fêtes brillantes données à la cour, où
il figurait toujours et comme auteur et comme acteur, on avait
représenté les trois premiers actes (les seuls qui fussent achevés) de
son plus étonnant chef-d'œuvre, le _Tartufe_. Pour Louis XIV, tout
divertissement eût été incomplet sans l'esprit de Molière et la
musique de Lulli: les sons mélodieux de ce dernier étaient fort bien
assortis à ces ballets magnifiques où le jeune monarque aimait à
développer ses talents pour la danse; et ils convenaient aux
madrigaux, aux allégories ingénieuses et quelquefois graveleuses que
composait Benserade; mais le génie de Molière n'avait aucune analogie
avec ces brillantes fadaises. Il était difficile de comprendre comment
la comédie maligne et moqueuse, avec son franc-parler, ses mordantes
saillies, pouvait se mêler à toute cette pompe, à tout ce bruit, à
tout ce mouvement, de manière à ne pas former un ensemble qui ne fût
pas incohérent. N'importe, il le fallait; le roi demandait, et Molière
se prêtait à tout pour lui plaire; de là _l'Impromptu de Versailles_,
_le Mariage forcé_, _la Princesse d'Élide_[543], compositions
irrégulières, indéfinissables, dans lesquelles l'auteur, sachant faire
ployer son art aux fantaisies du monarque, écrivait encore des scènes
empreintes de naturel et de comique; et dans les efforts même qu'il
faisait pour échapper aux difficultés qu'on lui imposait, mêlant
ensemble la prose et les vers, des airs et du dialogue, du récitatif
et des danses, des sujets sérieux et des jeux bouffons, il inventait
de nouveaux genres de compositions scéniques, qui ont eu depuis leurs
théâtres spéciaux, et ont contribué à varier les plaisirs des
représentations théâtrales chez la nation qui a toujours montré pour
elles le plus de prédilection et a su le mieux les apprécier.
Ce n'était pas le besoin de vaines distractions qui engageait Louis
XIV à prodiguer des sommes considérables pour donner des fêtes
splendides, à l'époque même où il cherchait, par une sévère économie,
à mettre de l'ordre dans ses finances. Mais de même que ses désirs de
gloire le portaient à violenter ses habitudes, à se condamner tous les
jours à plusieurs heures de travail fastidieux, pour être puissant et
redouté en Europe; de même l'amour l'excitait à se montrer généreux et
galant, à déployer ses grâces et son adresse dans des exercices de
corps; à se montrer vêtu avec goût et magnificence au milieu de son
brillant cortége; à paraître toujours plus grand et plus aimable, pour
être toujours plus admiré et plus aimé. Personne n'ignorait, depuis
quelque temps, que ces fêtés multipliées, données sous divers
prétextes aux reines ou à MADAME, avaient lieu principalement pour
mademoiselle de La Vallière, dont la liaison avec le monarque n'était
plus un mystère[544]. Divers emblèmes de ces fêtes, les vers qu'on y
récitait, les airs qu'on y chantait, faisaient des allusions non
déguisées aux inclinations amoureuses du roi, à celle qui en était
l'objet, et à toutes les liaisons de même nature qui avaient lieu dans
cette cour galante et voluptueuse. Si Benserade se les permettait,
c'est qu'il savait que c'était un moyen de plaire au roi, qui, fier et
orgueilleux de sa belle maîtresse et de l'amour qu'il lui
inspirait[545], croyait qu'il était au-dessous de sa dignité de
feindre et de se cacher; qui éprouvait le besoin de faire connaître
son bonheur, et d'y faire participer une cour jeune, indulgente et
facile.
Anne d'Autriche, ne pouvant empêcher les écarts de son fils, avait
voulu l'engager à sauver au moins les apparences. Mais tous ses
efforts, et les vertueuses résistances ménagées ou appuyées par elle,
ne servirent qu'à irriter le jeune monarque: il signala ses
impérieuses volontés par d'éclatantes disgrâces, dans lesquelles Anne
d'Autriche parut elle-même enveloppée. Mais alors elle tomba malade;
et l'affection que son fils lui portait se manifesta par des actes
touchants, qu'à tort on a cru peu dignes de la majesté de l'histoire.
L'histoire, au contraire, ne doit rien laisser en oubli de tout cc qui
peut contribuer à nous mieux faire connaître les personnages qui ont
exercé une grande influence sur les destinées des hommes et des États.
Tant que Louis XIV put craindre de perdre sa mère, toutes les
réjouissances furent suspendues. Les emportements de l'amour ne
l'empêchèrent pas de consacrer à cette mère chérie tous les moments
que les affaires de son royaume lui laissaient pendant le jour. La
nuit, il couchait près d'elle tout habillé, sur un matelas qu'il
faisait étendre au pied de son lit. Madame de Motteville, qui veilla
seule plusieurs fois auprès d'Anne d'Autriche, vit dormir le roi dans
cette situation. Son visage, qui brillait alors de tout l'éclat de la
première jeunesse, acquérait, dit-elle, par le sommeil, plus de
douceur, sans rien perdre de sa beauté et de sa majesté. Madame de
Motteville montre dans tout ce qu'elle a écrit un jugement exquis et
un rare discernement; mais elle avait cependant, comme toutes les
femmes de son temps, la mémoire remplie de faits chevaleresques et des
aventures amoureuses des héros de l'Arioste, d'Astrée, d'Amadis, des
romans de La Calprenède et de mademoiselle de Scudéry. C'étaient les
lectures favorites des femmes les plus spirituelles de cette époque.
Madame de Motteville, d'un âge déjà mûr, avoue avec naïveté qu'en
contemplant le jeune monarque ainsi endormi, oubliant la tristesse et
les inquiétudes que lui causait l'état où se trouvait la reine mère,
il lui est arrivé quelquefois, dans le silence de la nuit, de
s'abandonner aux rêves de son imagination, et que, moitié éveillée
moitié assoupie, elle croyait être une jeune princesse qui, après
mille courses aventureuses, avait été transportée dans l'épaisseur
d'un bois ou sur le rivage de la mer, où un beau guerrier, un héros
illustre, accablé par la fatigue et plongé dans un profond sommeil,
s'était offert à ses regards[546]. Puis, honteuse de ces folles
pensées et de l'impression qu'elle en ressentait, elle se levait de
dessus son fauteuil, et se mettait à genoux, priant Dieu avec ferveur
pour celui qui les lui avait inspirées. Ce mélange d'émotions
sensuelles ou profanes et de sensibilité religieuse caractérise
surtout les personnages de ce temps, et se retrouve dans presque tous.
Louis XIV ne se reposait sur personne pour la surveillance des soins
dont dépendaient les jours de sa mère. «Il l'assistait, dit madame de
Motteville, avec une application incroyable; il aidait à la changer de
lit, et la servait mieux et plus adroitement que toutes ses
femmes[547].» Ce témoignage rendu à la piété filiale de Louis XIV est
d'autant moins suspect, que madame de Motteville, amie de madame de
Navailles, ne jouissait pas de la faveur du roi; il attribuait à ses
conseils la sévérité de sa mère à son égard, et il pensa un instant à
la séparer d'elle en l'exilant.
Lorsque Anne d'Autriche fut convalescente, Louis XIV lui témoigna son
repentir des chagrins qu'il lui avait causés; mais il ne se montra pas
plus disposé à en tarir la source. Au contraire, son amour pour La
Vallière continuant à prévaloir sur toute autre considération, il
déclara que, sous peine d'encourir sa disgrâce, les dames de qualité
devaient la suivre. Cette résolution du jeune monarque remplit
pendant quelque temps la cour d'intrigues et de cabales; les
résistances et les complaisances auxquelles elle donna lieu devinrent
l'origine de l'abaissement des uns et de l'élévation des autres[548].
[525] MOLIÈRE, _École des Femmes_, acte II, scène III, p. 24 de
l'édition de 1663; t. III, p. 26 de l'édition d'Auger.
[526] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V; _Lettres_, p. 203-205, 208,
209, 260 (des 7 et 15 août 1664).
[527] LOUIS XIV, t. V, p. 179-220.--MONGLAT, _Mém._, t. LI, p.
131.--BUSSY, _Mém._, t II, p. 208 et 209, édit. in-12.
[528] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 145, 193, 210, 228, 264,
269, 281, 291, 305, 311, 318, 356, 365, 368, 377, 380, 384, 388,
403.
[529] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 262.--LORET, liv. XV, p. 63.
[530] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 205-225.
[531] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 149.--MONGLAT, _Mém._, t.
LI, p. 130.
[532] LORET, liv. XIV, p. 58-61 (21 et 28 avril 1664).
[533] _Histoire de la Monarchie Françoise_, 1697, in-12, t. II,
p. 236.
[534] Ibid., t. II, p. 226 et 166.
[535] LORET, liv. XIV, p. 124 (en date du 29 juillet 1663).
[536] LA FONTAINE, _OEuvres_, édit. 1827, t. VI, p. 109, note 1.
[537] LOUIS XIV, t. V, p. 204 et 205 (_lettre_ à Courtin, datée
de Fontainebleau, le 10 août 1664).
[538] D'HAUTERIVE, _Quelques Conseils à un jeune Voyageur_ (16
avril 1826), in-8º.
[539] François DE NEUFCHATEAU, _Esprit du grand Corneille_, p.
434.
[540] _Suite du Nouveau Recueil de plusieurs pièces diverses et
galantes de ce temps_, 1665, p. 82 et 86 (avec la sphère).
[541] _Nouveau Recueil de plusieurs pièces diverses et galantes
de ce temps_, in-12, p. 24, la satire à Molière; p. 56, la satire
à La Mothe Le Vayer.
[542] Frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre françois_, t. IX, p.
304.
[543] MOLIÈRE, édit. d'Auger, t. III, p. 386, et t. III, p. 296,
édit. d'Aimé Martin.
[544] BENSERADE, t. II, p. 237.--GUERET, _Carte de la Cour_,
1663, p. 69.
[545] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XL, p. 141, 212 et 213.
[546] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XL, p. 185-186.
[547] Ibid., p. 186.
[548] MOTTEVILLE, t. XL, p. 199, 201, 203, 211, 213, 218, 225.