CHAPITRE XX.

1662-1663.

Louis XIV prend en main les rênes de son gouvernement.--Situation

critique des affaires.--Ses réformes.--Ordre qu'il introduit dans

les finances.--Il assure la préséance de ses

ambassadeurs.--Sépare le pouvoir judiciaire du pouvoir

administratif, et restreint la puissance des gouverneurs de

place.--Nomination de Péréfixe à l'archevêché de

Paris.--Prédications de Bossuet.--L'activité des esprits trouve

un aliment dans les controverses religieuses.--Commencements des

persécutions religieuses.--Mesures de Louis XIV contre le

jansénisme et les protestants.--Zèle religieux du prince de

Conti.--L'opposition politique ne se manifeste que par des

vaudevilles et des épigrammes.--Goût de la nation pour la

littérature dramatique.--Protection accordée par Louis XIV aux

gens de lettres; bienfaits qu'il répand sur eux.--Corneille se

remet à composer pour le théâtre, et donne _Sertorius_.--Il fait

des vers à la louange du roi.--Libelle de l'abbé d'Aubignac

contre Corneille.--Succès de l'_École des Femmes_.--Guerre

littéraire qu'il occasionne.--Molière répond à ses ennemis par la

_Critique de l'École des Femmes_.--Vers de Boileau à sa

louange.--Boileau n'avait rien publié, mais ses premières Satires

étaient connues.--Nouvelle génération d'écrivains qui fait la

guerre aux coteries littéraires.--Vives attaques de

Boileau.--Racine commence en province; il est lié avec La

Fontaine.--Ces quatre poëtes jettent un vif éclat sur le règne de

Louis XIV.--Ce roi, après avoir organisé l'État, s'occupe de

régler sa cour.--Différence de la position des souverains de

cette époque avec ceux d'aujourd'hui.--La cour renfermait alors

en hommes tout ce qui faisait la gloire et la force du

pays.--Molière ne put peindre impunément les ridicules que parce

qu'il était protégé par le roi.--Boileau fut obligé de modérer

l'âcreté de ses Satires.--Nominations de cordons bleus.--Condé

est admis à en choisir un.--Il nomme Guitaut, ami de madame de

Sévigné, son voisin en Bourgogne.--Fureur du comte de Coligny à

ce sujet. Louis XIV institue les justaucorps bleus.--Privilége

qu'il y attache.--Il s'occupe de ses fêtes aussi bien que de ses

négociations.--Ballet d'_Hercule amoureux_.--Beau carrousel donné

en 1662.--Louis XIV se laisse aller à son penchant pour les

femmes.--La cour est remplie d'intrigues amoureuses.--La comtesse

de Soissons est contre La Vallière.--Ne pouvant réussir auprès du

roi, elle favorise ses amours avec La Mothe-Houdancourt.--La

Vallière en conçoit un si grand chagrin, qu'elle se retire à

Chaillot.--Le roi va la reprendre.--Intrigue coupable ourdie par

la comtesse de Soissons, Vardes et mademoiselle Montalais, pour

faire chasser La Vallière.--Intrigues de MADAME avec le comte de

Guiche, de La Mothe-Houdancourt avec le comte de Gramont.--Toutes

ces intrigues n'aboutissent qu'à faire expulser de la cour la

comtesse de Soissons, le comte de Gramont, le comte de Guiche, et

occasionnent la disgrâce, non méritée, du duc et de la duchesse

de Navailles.--Corbinelli, l'ami de madame de Sévigné, mêlé dans

l'affaire de mademoiselle Montalais et du comte de Guiche.--Point

de lettres de madame de Sévigné pendant cette année; elle

s'éloigne peu de la capitale.--Madame de La Fayette, pendant

qu'elle en était absente, dut l'instruire de ce qui se passait à

Fontainebleau, à Saint-Cloud, à Versailles.--Madame de Sévigné

présente à la cour sa fille, qui figure dans les ballets

royaux.--Liée avec les religieuses de Sainte-Marie, elle a dû

assister au panégyrique de saint François de Sales.--Corbinelli

est membre d'une académie italienne.--Le _Grand Dictionnaire des

Précieuses_ paraît.--Portrait que l'auteur fait de madame de

Sévigné et de Corbinelli.

Revenons sur nos pas. Oublions Fouquet, Mazarin, la Fronde, l'hôtel de

Rambouillet, et toutes les intrigues et tous les acteurs de ces temps:

ils ne sont plus. Louis XIV règne; et, comme il le dit lui-même dans

le premier conseil qu'il tint, «La face du théâtre change[480]». Elle

change en effet, avec la rapidité qu'imprime toujours aux affaires et

aux destinées d'un grand État l'homme qui, né pour commander aux

autres, est appelé à exercer le pouvoir quand toutes les résistances

ont cessé, et que tous les partis se sont mutuellement anéantis par

leurs excès[481]. Dans cette première année, où il eut à lutter contre

tous les embarras d'une disette[482], Louis XIV licencia la plus

grande partie de son armée, et rendit ainsi, sans trouble, une foule

de bras à l'agriculture et à l'industrie; il établit l'ordre et

l'économie dans toutes les parties de l'administration; réduisit le

taux des impôts, qui était excessif, et cependant augmenta leurs

produits par de fortes réductions dans les frais de perception, et par

une répartition plus égale. Les habitants du Boulonais, se trouvant

lésés par les mesures qu'il prit à cet effet, se révoltèrent; il les

châtia sévèrement. «La coutume de nos voisins (dit-il dans ses

Instructions au Dauphin, en parlant de cette révolte et de la

promptitude qu'il mit à la réprimer) est d'attendre leurs ressources

des révolutions de la France[483].» Il régla toutes ses dépenses sur

le pied de paix, et en même temps éleva son revenu sur le pied de

guerre; imitant ainsi la politique des Romains, chez qui la guerre

était toujours populaire, parce que pour y subvenir on répandait

l'aisance parmi les citoyens, en dissipant les trésors amassés pendant

la paix. Louis XIV dans cette même année acquit, par une cession, des

droits sur la Lorraine et le Barrois[484], et acheta Dunkerque au roi

d'Angleterre. Il protégea le Portugal contre l'Espagne, l'empereur et

Venise contre les Turcs, l'électeur de Mayence contre ses sujets, la

Hollande contre l'Angleterre et contre l'évêque de Munster. A Londres

et à Rome, il assura le rang de préséance à ses ambassadeurs, avec une

fermeté et une hauteur qui étonnèrent l'Europe, accrurent la dignité

de sa couronne, et imprimèrent un grand respect à son nom[485]. Il mit

tous ses soins à régulariser l'action de la puissance royale, de

manière à empêcher les factions de renaître. Il cassa des arrêts que

le parlement avait rendus pour la libre circulation des grains. Par

lui, le pouvoir judiciaire se trouva nettement séparé du pouvoir

civil, et le pouvoir administratif de la force militaire. Afin de

tenir celle-ci dans une dépendance plus étroite, il ne donna plus aux

commandants des places de guerre et aux titulaires des grands

gouvernements, des provisions que pour trois ans[486].

Le cardinal de Retz fut amené à donner sa démission pure et simple de

son archevêché de Paris; et Louis XIV, en nommant à ce premier siége

du royaume Péréfixe, qui avait été son précepteur et lui était tout

dévoué, ajoutait encore à la stabilité du trône par la sanction que la

religion lui donne[487]. La puissance de la religion sur les esprits

était grande alors. Le jeune Bossuet, par sa profonde doctrine, par

son zèle de missionnaire, par sa chaleur d'apôtre, par son éloquence

inégale, mais souvent sublime, donnait à cette époque un vif éclat à

la chaire évangélique. Les excellents traités des solitaires de

Port-Royal, et les lettres piquantes de Pascal, alors si répandues et

si goûtées, donnaient aux prédicateurs un auditoire préparé à tout ce

que la croyance catholique peut acquérir d'empire sur les esprits.

Banni du domaine de la politique, le génie de la controverse, des

cabales et des partis s'était réfugié dans les régions de la

théologie. A cet égard le jeune roi se montra moins sage que Mazarin;

il commença dès lors à s'engager dans la route qui contribua tant à

rendre déplorable la fin de son règne, si lumineux à son matin, si

éclatant à son midi. Il voulut employer la contrainte là où la

contrainte ne peut rien. Il commença par de légères mais injustes

persécutions contre les jansénistes et les protestants, quoique les

premiers professassent, dans leurs déclarations du moins, la plus

entière soumission au pape et à son autorité, et que le culte des

seconds se trouvât sous la protection des édits rendus par les

prédécesseurs de Louis XIV et confirmés par lui. Un grand nombre de

temples protestants, qu'on prétendit avoir été ouverts contrairement

aux ordonnances, furent fermés. Le prince de Conti, qui commandait en

Languedoc, était devenu dévot; il fanatisait les peuples en envoyant

de tous côtés d'ardents et intolérants missionnaires, et il expulsait

les comédiens dans toute l'étendue de son gouvernement[488].

Cependant le goût général de la nation, et de Louis XIV lui-même, pour

les représentations théâtrales et la littérature dramatique,

s'accroissait toujours. Une nouvelle troupe, après celle de Molière,

s'était encore établie à Paris, sous la protection de MADEMOISELLE;

elle était dirigée par un certain Dorimon, ainsi que Molière auteur et

acteur, mais qui n'avait que ces points de ressemblance avec le grand

comique. Aussi cette troupe ne put-elle se maintenir; le haut

patronage qui la soutenait vint bientôt à lui manquer[489]. Louis XIV,

qui voulait tout asservir aux besoins de sa politique, mécontent que

sa cousine eût refusé d'épouser le roi de Portugal, l'exila de la

cour, et la força de se retirer encore une fois à son château de

Saint-Fargeau[490]. Mais les deux Corneille eurent part aux bienfaits

que le jeune roi répandait alors sur les gens de lettres[491]; et

quoique cette part fût modique, elle suffit pour les attirer à Paris,

et ramener dans la carrière du théâtre le vieil auteur de _Cinna_ et

des _Horaces_; il produisit _Sertorius_, et ce fut son dernier

chef-d'œuvre. De tous les poëtes du temps qui firent des vers à la

louange de Louis XIV, en échange des dons qu'ils en avaient reçus, ce

fut encore l'auteur du _Cid_ qui sut faire entendre les accents les

plus nobles et les plus harmonieux pour célébrer un monarque qui

connaissait si bien

L'art de se faire craindre et de se faire aimer.....

Qui prévient l'espérance et surprend les souhaits.

Dans l'effusion de sa reconnaissance, le poëte termine en disant:

Commande, et j'entreprends; ordonne, et j'exécute[492].

Les nouveaux succès de Corneille excitèrent encore l'envie contre ce

grand homme: il fut attaqué par l'abbé d'Aubignac, et défendu par de

Visé, mais beaucoup mieux encore par sa réputation et son génie[493].

Cependant cette guerre littéraire ne fut rien en comparaison de celle

que fit naître contre Molière la réussite de _l'École des Femmes_.

Depuis le _Cid_ jamais pièce de théâtre n'avait eu une telle vogue; et

aucune n'excita un si violent soulèvement, ni ne donna lieu contre son

auteur à tant de virulentes attaques. Molière, fort de l'approbation

du public, osa se venger de ses détracteurs en les traduisant tous sur

la scène, dans la petite pièce intitulée _la Critique de l'École des

Femmes_. Tous ceux qui avaient écrit contre la nouvelle comédie, ou

qui la désapprouvaient par leurs discours, prétendaient que c'était

une production médiocre, dépourvue de goût, de décence et de raison,

et sans aucune connaissance des règles de l'art. A ces jugements

iniques le jeune Boileau opposa le sien, qui fut celui de la

postérité. Dans les stances qu'il adressa à ce sujet à l'auteur des

_Précieuses ridicules_, il lui disait:

Ta muse avec utilité

Dit plaisamment la vérité;

Chacun profite à ton école:

Tout en est beau, tout en est bon,

Et ta plus burlesque parole

Est souvent un docte sermon[494].

Boileau n'avait encore rien publié, et cependant nous voyons, par le

libelle de l'abbé d'Aubignac contre Corneille, et par les lettres

particulières de Racine, que déjà le suffrage de _monsieur Despréaux_

faisait autorité[495]. C'est que déjà il avait composé trois de ses

satires; qu'il en avait fait des lectures; et que ses vers précis,

nombreux, élégants, abondants en saillies, s'étaient gravés dans la

mémoire d'un grand nombre de personnes, et étaient cités avant d'avoir

été rendus publics. Molière et Boileau se présentaient à la nouvelle

génération, dont ils faisaient partie, pour accomplir une même

mission. Leur talent était divers, leurs moyens différents, mais leur

but était le même. Tous deux venaient faire une guerre implacable aux

vices, aux ridicules et aux travers de la société de leur temps, et

voulaient venger la raison et le bon goût, du pédantisme, de

l'hypocrisie et du faux bel esprit. Tous deux, sans autre appui que

leur génie, se déclaraient avec courage contre les coteries

littéraires et les ruelles, qui, à l'imitation de l'hôtel de

Rambouillet, avaient la prétention de servir de modèle au beau monde

et de régler ses mœurs, ses manières, ses jugements et son langage.

Boileau, plus jeune, indépendant, insouciant des richesses, sans

ambition, sans fortune à conserver, sans fortune à faire, sans

protecteurs à ménager, sans autre passion que celle des vers, mit dans

ses attaques plus d'audace, de brusquerie et de rudesse. Dès son

début, il inséra dans ses satires les noms des personnes qu'il voulait

livrer à la risée ou au mépris public[496]. Chapelain lui-même, cet

oracle de la littérature, dont le grand Corneille ne parlait qu'avec

respect, ne fut pas à l'abri des atteintes du jeune et intrépide

réformateur du Parnasse. Cependant Chapelain jouissait de la faveur et

de la confiance du monarque, et il était pour les gens de lettres le

distributeur des grâces du pouvoir. Le jeune Racine, qui, au sortir de

la sévère discipline des solitaires de Port-Royal, ne s'était occupé

qu'à faire des vers et des dettes, avait obtenu par Chapelain, pour

une ode assez médiocre, une gratification du roi de 800 livres. Retiré

en province chez un oncle dont il espérait un bénéfice, il étudiait

avec dégoût la théologie, et avec délices les poëtes grecs et latins.

Il tâchait de se consoler de son exil en entretenant une

correspondance avec La Fontaine[497]. Celui-ci, moins inconnu alors

que Racine, mais encore peu célèbre, après avoir partagé l'exil d'un

de ses parents, ami du surintendant et enveloppé dans sa disgrâce, de

retour dans sa ville natale, y cultivait les Muses pour ses amis et

pour lui-même, sans prôneurs et sans ennemis. Encouragé, comme il

l'avait été par Fouquet, par la plus aimable des nièces de Mazarin,

Marianne Mancini, qui venait d'épouser le duc de Bouillon et de

Château-Thierry[498], La Fontaine, déjà lié avec Molière, le fut

bientôt avec Boileau; et par lui Racine devint l'ami de tous les

trois. Ces quatre hommes, depuis réunis à Paris, surent s'apprécier

mutuellement, et opposèrent par leur union une force invincible à

leurs antagonistes. Ils répandirent un grand éclat sur ce règne par

des chefs-d'œuvre de genres très-différents, mais tous remarquables

par le naturel, la grâce, le goût, la vigueur et les richesses d'un

style toujours approprié au sujet.

Louis XIV ne crut pas sa tâche accomplie lorsqu'il eut réglé les

finances, l'administration intérieure, la force militaire, la

politique étrangère; lorsqu'il eut pourvu à ce qui concernait la

religion, la justice, la prospérité des lettres et des arts. A lui,

jeune roi, qui voulait dominer non-seulement par son rang, mais par sa

volonté propre, sur tant de guerriers, d'hommes d'État, de courtisans

habiles et spirituels, qui presque tous l'avaient vu naître ou ne

l'avaient vu qu'enfant et adolescent, docile et soumis à sa mère ou au

directeur de son éducation; à lui, dis-je, il importait avant tout de

savoir imposer à tous et dans tous les instants. C'est dans ce but

qu'il organisa sa cour; et il le fit de manière à la rendre un modèle

pour les autres souverains de l'Europe. A cet égard Louis XIV ne fut

en rien redevable aux leçons de Mazarin, il dut son succès à son

caractère, à ses inclinations naturelles, qui le portaient vers ce qui

avait de la dignité, de l'élévation, de la grandeur, de la

magnificence; et aussi à cet orgueil qu'avait eu soin d'entretenir en

lui l'éducation maternelle; orgueil qui ne ressemblait en rien à celui

des autres hommes. C'était chez lui un sentiment infus avec la vie,

tel seulement qu'il peut en naître un dans le cœur d'un enfant né

roi; sentiment qui a commencé avec lui, grandi avec lui, que l'âge n'a

cessé d'accroître et de renforcer en lui; devenu tellement naturel,

que la conscience qu'il lui donnait de sa supériorité le faisait

paraître à ceux qui l'approchaient un être supérieur. On s'est étonné

que Louis XIV n'oubliât jamais ce qu'il était, et qu'il ne le laissât

pas oublier aux autres, même dans la familiarité la plus intime, même

dans le sein des plaisirs et dans le tumulte de la joie: c'est que,

lors même qu'il l'eût voulu, cela lui eût été impossible: il eût fallu

pour cela qu'il se dépouillât de son individualité.

Depuis que les progrès du commerce et de l'industrie ont réparti plus

également les richesses; qu'elles ne sont plus exclusivement l'apanage

du rang et de la naissance, depuis que l'instruction est plus

généralement répandue; que le grand nombre de journaux et que la

multiplicité des livres ont rendu tous les genres de connaissances

accessibles à tous; que les communications entre les différents États

sont devenues plus promptes et plus faciles; et que, par toutes ces

causes, il s'est créé dans les masses, en dehors des souverains, une

force qui leur est étrangère, les gouvernement se trouvent dans

l'obligation de diriger cette force ou de la comprimer: sans quoi elle

les entrave dans leurs fonctions, et les désordres qui s'introduisent

dans les mouvements sociaux brisent bientôt le sceptre et l'épée de

celui qui se montre impuissant à les diriger et à les régler. Partout,

depuis que le système des emprunts et du crédit public a placé les

gouvernements sous l'influence et presque sous la dépendance de cette

force, une cour splendide, richement rétribuée, affaiblit plutôt

qu'elle n'affermit le monarque; c'est de lui qu'elle reçoit tout, et

elle ne lui donne rien. Ce n'est point par elle qu'elle agit sur le

peuple; elle l'en sépare.

Mais il n'en était pas ainsi lorsqu'il existait encore des princes,

des grands, qui, propriétaires d'immenses domaines, étaient revêtus de

droits et de priviléges attachés à leurs possessions, à leurs titres,

sources de puissance réelle. Sans doute les progrès successifs de

l'autorité royale avaient fort réduit ces droits, ces priviléges; mais

ils ne les avaient pas anéantis. Alors une cour avec son cérémonial,

son étiquette, les devoirs qu'elle imposait, ralliait tous ces hommes

à la personne du monarque: elle les plaçait sous sa dépendance et sans

cesse sous ses yeux; elle donnait les moyens de s'en faire craindre,

et, ce qui était mieux, de s'en faire aimer. Une cour n'était pas

alors une cause de dépenses inutiles, une vaniteuse et nuisible

superfétation de la dignité royale: c'était un moyen de gouvernement,

un des ressorts les plus puissants du pouvoir.

Louis XIV le comprit; et en cela, comme dans tout le reste, il ne

forma pas dès l'abord de combinaisons profondes, de plan prémédité de

despotisme, comme l'a cru un écrivain ingénieux, mais systématique. De

même que tous les véritables hommes d'État, il discerna les nécessités

de sa position, et sut y pourvoir. C'est en cela que consiste le grand

art de régner. Prétendre fonder des constitutions ou agir d'une

manière efficace sur les destinées d'un peuple avec une autorité

incertaine ou flottante, c'est entreprendre d'élever un édifice

lorsqu'un tremblement de terre secoue le sol sur lequel on veut

construire.

Les résultats prouvèrent combien Louis XIV eut raison de mettre une

grande importance à rassembler autour de lui une cour nombreuse et

splendide. Tout ce qui faisait la gloire et la richesse de l'État s'y

centralisa; là se trouva réuni tout ce qu'il y avait de plus illustre

dans la religion, les armes et la magistrature. Ce ne fut qu'en se

mettant sous l'égide du monarque et de ses courtisans que les gens de

lettres, cessant d'appartenir à des coteries puissantes, purent

trouver quelque indépendance[499]. Ainsi Molière, en frondant des gens

de cour dans sa comédie des _Fâcheux_, a grand soin de faire un

pompeux éloge de la cour; et il renouvelle cet éloge dans ses autres

pièces, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion[500]. Boileau fut

recherché, dès son début, par des hommes du plus haut rang, qui

aimaient à lui entendre réciter ses satires; tous faisaient partie de

la cour, et jouissaient d'une grande faveur auprès du monarque: il

n'en fallut pas davantage pour que le poëte qui s'était proposé pour

modèle le virulent Juvénal se rapprochât de la manière d'Horace, et

retranchât, lorsqu'il la fit imprimer, les vers les plus énergiques de

sa première satire[501]. Par une complaisance de courtisan, il adoucit

la teinte trop sombre de ses tableaux, et se prit à diriger, de

préférence, ses attaques contre le mauvais goût en littérature, plutôt

que contre les mauvaises inclinations et les mauvaises mœurs. S'il

attaqua quelquefois celles-ci, ce fut avec ménagement, et en évitant

de lancer ces traits acérés qui auraient pu atteindre les puissants de

la cour. Il fit la satire des ridicules de son siècle, et en épargna

les vices. Les peintures trop fidèles et trop vives de ceux-ci eussent

offensé le monarque, et démenti une partie des éloges que sa muse se

plaisait à lui prodiguer.

Louis XIV trouva dans la réserve que s'était imposée Mazarin de ne

nommer aucun chevalier des Ordres, un moyen de donner à sa cour un

grand éclat. Il put, sans violer les statuts, faire en une seule fois

une promotion de soixante et dix cordons bleus. Tout ce qu'il y avait

de plus considérable et de plus respectable en France par le rang et

l'influence, l'âge et les services, se trouva donc redevable au jeune

monarque de la plus grande et de la plus enviée des distinctions

honorifiques. A ce sujet, Louis XIV eut pour le prince de Condé une

déférence qui flatta beaucoup le héros: il lui accorda le pouvoir de

nommer, par désignation, un chevalier des Ordres[502]. Le choix de

Condé tomba sur le comte de Guitaut, son premier gentil-homme, ami de

madame de Sévigné et son voisin en Bourgogne, puisqu'il était, par sa

femme, possesseur de la seigneurie d'Époisses, dont Bourbilly relevait

comme fief. Cette préférence de Condé pour Guitaut mit en fureur un

autre des zélés partisans et des serviteurs les plus courageux du

prince, le comte de Coligny, qui l'abandonna depuis lors et resta

brouillé avec lui. Coligny a exhalé sa haine en traçant de Condé, sur

les marges d'un Psautier, un portrait hideux du héros, qui contient

les révélations les plus singulières. Cette virulente diatribe,

évidemment calomnieuse sur plusieurs points, a été décorée par

plusieurs auteurs du titre de _Mémoires de Jean de Coligny_, et

imprimée dans un recueil où on ne s'attendrait pas à la trouver[503].

Louis XIV, non encore entièrement satisfait des honneurs qu'il avait

répandus autour de lui par cette grande promotion des chevaliers des

Ordres, imagina une nouvelle distinction tenant entièrement à sa

personne, qu'il pouvait donner ou retirer à volonté; pour laquelle il

n'était astreint à aucune règle, et qui, uniquement de mise à la cour,

ne fût point un indice des services rendus à l'État, mais une marque

de la bienveillance particulière du monarque et de sa faveur spéciale.

Il donna, par brevet, la permission de se parer de justaucorps bleus

absolument pareils à ceux qu'il portait lui-même. Ceux qui obtinrent

de ces brevets contractaient l'obligation de se montrer assidus auprès

de sa personne, et avaient seuls la permission de l'accompagner dans

ses chasses et dans ses promenades à la campagne. Le grand Condé et

les plus illustres guerriers sollicitèrent cette frivole faveur, et se

montrèrent jaloux de porter cette livrée de courtisan[504].

Les fêtes qui eurent lieu se ressentirent de la nouvelle splendeur de

la cour. Louis XIV s'en occupait avec autant d'ardeur que s'il n'avait

pas eu d'autres soins[505]. Il se montrait ambitieux de suffire à

tout, de régler tout par lui-même. Ainsi qu'autrefois Clovis, qui, au

milieu de l'embarras de ses conquêtes, avait écrit à Théodoric pour

qu'il lui envoyât des musiciens italiens, Louis XIV, dans le même

temps que les affaires de ses ambassadeurs l'obligeaient à multiplier

les dépêches diplomatiques, écrivait au duc de Parme pour le prier de

lui procurer un bon Arlequin, et au duc de Toscane, pour lui

recommander de ne pas permettre qu'un virtuose qui se rendait en

Italie excédât le congé qui lui avait été donné[506]. Louis aimait

encore, comme par le passé, à paraître dans les ballets qu'il faisait

composer; il figura dans celui qu'on donna cette année sous le titre

d'_Hercule amoureux_. Le machiniste s'y surpassa par la magnificence

des décorations; Benserade, par les louanges ingénieuses données au

roi, et par la finesse des allusions aux jeunes seigneurs, et à toutes

les beautés de la cour qui chantaient, jouaient et dansaient avec le

roi[507].

Puis vint ce célèbre carrousel qui a fait changer le nom de cette

grande place des Tuileries où il fut exécuté. La reine était le

prétexte de toute cette pompe vraiment étonnante; mais la belle La

Vallière en était le motif secret. La reine semblait être celle à

laquelle s'adressaient tous les hommages; La Vallière était la

divinité invisible et cachée de celui qui avait tout ordonné: vers

celle-ci se reportaient souvent les regards du souverain, comme pour

l'assurer que c'était l'amour qu'elle inspirait, que c'était

l'admiration de ses charmes qui mettait en mouvement ces héros si

magnifiquement parés, ces superbes coursiers, et cette foule immense

rassemblée pour jouir du plus magnifique spectacle qu'on eût encore

contemplé: car ce n'était point cette fois une fête pour la cour,

c'était une fête pour la capitale, pour la France, pour l'Europe. Par

le grand nombre des étrangers qu'elle attira dans Paris, le fisc

recueillit des sommes plus fortes que celles que le trésor avait

dépensées pour en faire les apprêts; ce qui ne doit point étonner. Les

frais les plus considérables ne furent pas à la charge de l'État, mais

tombèrent principalement sur les princes et les grands seigneurs qui y

figurèrent, et qui cherchèrent à se surpasser mutuellement par la

richesse de leurs costumes, l'éclat de leurs armes et la beauté de

leurs coursiers. Tous firent à cette occasion[508] des dépenses

considérables; et plusieurs, pour y subvenir, furent obligés de

s'endetter. Ce fut un avantage pour le roi, qui voyait ainsi cette

noblesse naguère si fière, si turbulente, se placer d'elle-même, de

plus en plus, sous sa dépendance, par une folle vanité et par des

prodigalités que lui-même lui suggérait.

Cependant Louis XIV ne cessait de tenir toujours hautes et fermes les

rênes de son vaste gouvernement. Il se montrait vigilant, prompt et

décisif pour les grandes affaires, laborieux et infatigable dans les

détails. On avait renoncé à le conduire, en lui inspirant le goût de

l'indolence et de l'oisiveté, qu'on regardait comme inhérent au titre

de roi; mais l'ambition crut pouvoir mettre à profit, pour ses

desseins et ses intérêts particuliers, le penchant immodéré pour les

femmes qui se manifestait dans Louis avec plus de violence encore que

dans son aïeul Henri IV, parce qu'il était monté plus jeune sur le

trône. Les licences qu'il se permettait dans ce genre, il ne pouvait

prétendre à les réprimer dans les jeunes courtisans qui l'entouraient;

et l'on vit toute la cour, à l'imitation du monarque, remplie

d'intrigues amoureuses. Le détail de celles qui eurent lieu cette

année remplirait un volume, en retranchant les additions romanesques

ou niaises dont on les a surchargées. Il suffira, pour notre but, de

rappeler ici celles qui peuvent servir à éclairer la correspondance de

madame de Sévigné, et à faire connaître les personnages avec lesquels

elle fut liée.

La comtesse de Soissons (Olympe Mancini) avait en vain cherché à

rallumer dans le cœur du roi une passion depuis longtemps éteinte;

mais par son esprit, par cette liberté de paroles qu'on ne peut

refuser à une ancienne intimité, par l'effet de l'habitude et des

souvenirs, Louis XIV se plaisait dans sa société[509], et il allait

souvent la voir: elle ne désespéra pas de reprendre sur lui assez de

son ancienne influence pour satisfaire son orgueil et de faire réussir

ses ambitieux projets. Profondément corrompue, elle se rendit la

confidente de ses amours et l'entremetteuse de ses plaisirs. Elle

l'encourageait dans ses goûts de volupté; et ses conseils flatteurs

avaient d'autant plus de succès sur son esprit, qu'il pensait que si

la politique et le bien de ses sujets avaient exigé qu'il se fît

violence et qu'il sacrifiât les sentiments les plus chers à son

cœur, il avait aussi, par là, acquis le droit de se livrer aux

inclinations plus ou moins durables qui pouvaient le distraire des

soucis de la royauté[510]. La comtesse de Soissons favorisa les

visites nocturnes du roi à l'appartement des filles d'honneur de la

reine, où Louis XIV allait s'entretenir tête à tête avec l'une

d'elles, la belle La Mothe-Houdancourt. La comtesse de Soissons

haïssait La Vallière, uniquement parce que celle-ci aimait trop

sincèrement le roi pour le tromper, et qu'elle avait pour se prêter à

des intrigues trop de simplicité et de vertu. Tout sentiment pur et

désintéressé est vertueux, quoique, par la faiblesse de notre nature,

il puisse nous conduire à des actions que condamne la morale et que

les lois sociales réprouvent. Louis XIV parut assez captivé par les

charmes de sa nouvelle maîtresse, pour que la sensible La Vallière

essayât d'aller ensevelir pour toujours dans le couvent des

Filles-Sainte-Marie de Chaillot sa douleur et son amour. Sa fuite

réveilla toute la passion que le roi avait pour elle. Il alla lui-même

se faire ouvrir les portes de la sainte retraite qu'elle avait

choisie, et l'arracha, tout éplorée, à son repentir et à son

Dieu[511].

La comtesse de Soissons n'ayant pu réussir à se délivrer de La

Vallière par l'inconstance du roi, chercha à exciter contre elle le

ressentiment de la reine, et, par ce moyen, à la faire expulser des

Tuileries. Elle crut y parvenir en faisant remettre à Marie-Thérèse

une fausse lettre de son père, le roi d'Espagne. L'écriture de cette

lettre avait été habilement imitée; le style et les expressions, en

langue espagnole, étaient conformes à ce qui émanait ordinairement de

la plume de ce roi. Mais cette noire trame, ourdie par des moyens si

coupables, auxquels se mêlèrent les intrigues de MADAME et de son

amant, le comte de Guiche, celles de Marsillac, de Vardes, de la

duchesse de Châtillon et du chevalier de Gramont, n'aboutit qu'à

rendre Louis XIV plus amoureux de La Vallière; qu'à faire expulser de

la cour la comtesse de Soissons, le comte de Guiche, le chevalier de

Gramont[512]; et à faire renfermer dans un couvent mademoiselle de

Montalais, une des filles d'honneur de MADAME, qui, amie de La

Vallière, avait abusé de sa confiance, et s'était rendue la confidente

et l'agent le plus actif de toutes ces perfidies[513].

Tous ces événements eurent lieu pendant cette année (1662); mais ils

eurent des suites qui produisirent quelque temps après la disgrâce de

la duchesse de Navailles et de son mari, victimes de la calomnie

et de leur attachement à ce que le devoir et l'honneur leur

prescrivaient[514]. Puis l'on vit plus tard le long exil du marquis de

Vardes, le plus coupable de tous, dont les fourberies furent enfin

démasquées; et aussi le renvoi définitif du comte de Guiche, ainsi

que beaucoup d'autres révolutions de cour, produites par la même

cause.

Corbinelli, que nous avons déjà fait connaître comme ami intime de

madame de Sévigné, l'était aussi de mademoiselle de Montalais.

Celle-ci avait déposé toutes les lettres qui lui avaient été

personnellement adressées entre les mains de son amant Malicorne et de

Corbinelli. Dans le nombre de ces lettres étaient celles que le comte

de Guiche, amant de MADAME, lui avait écrites. Malicorne et

Corbinelli, voyant avec peine mademoiselle de Montalais oubliée dans

sa captivité par les personnages puissants qu'elle avait servis,

voulurent les forcer à s'occuper de ses intérêts et à employer leur

crédit et leur influence pour lui faire recouvrer sa liberté. Ils y

parvinrent en profitant de l'important dépôt dont ils étaient nantis.

La mère du comte de la Fayette, supérieure du couvent de Chaillot,

cette ancienne fille d'honneur d'Anne d'Autriche, qui avait été

l'objet des froides et pudiques amours de Louis XIII, intervint dans

cette affaire. Le maréchal duc de Gramont, père du comte de Guiche, le

courtisan le plus délié et le plus recherché à la cour, s'y employa

d'une manière active; et de Vardes, amoureux aussi de MADAME, fit tous

ses efforts pour que Corbinelli lui remît les lettres du comte de

Guiche, dont il était dépositaire[515]. L'étroite liaison que

Corbinelli contracta à cette époque avec le marquis de Vardes fut un

des principaux obstacles qui s'opposèrent par suite à sa fortune[516].

Il ne nous reste malheureusement aucune lettre de madame de Sévigné

pendant toute la durée de cette année, si pleine d'événements qui

devaient l'intéresser vivement. Nous n'avons pu découvrir aucune

pièce, aucun document qui se rattache à elle, et qui nous apprenne

d'une manière certaine où elle séjournait en 1662, si ce fut à

Bourbilly, aux Rochers, ou dans son hôtel à Paris. Mais tout fait

présumer qu'elle ne quitta pas la capitale pendant la durée des fêtes;

qu'elle assista au carrousel, à la représentation des ballets royaux;

et que si elle alla visiter une de ses terres pendant la belle saison,

elle connut en partie tout ce qui agitait en secret la cour, par la

correspondance qu'elle entretenait alors avec son amie la plus intime,

madame de La Fayette. Celle-ci avait formé avec le duc de La

Rochefoucauld une union si constante que la mort seule put la

dissoudre. Madame de La Fayette était très-avant dans la faveur de

MADAME, dont elle a écrit la vie; et elle la suivait partout,

quoiqu'elle n'eût aucune charge dans sa maison. Elle connut peut-être

mieux, et plus promptement que tout autre, les intrigues compliquées

dont les sombres allées, les voûtes de verdure et les ruelles de

Fontainebleau, de Saint-Germain, de Versailles, de Saint-Cloud, furent

successivement le théâtre. Longtemps après, les récits plus ou moins

véridiques qu'on a faits les ont rendues publiques; mais alors

c'étaient encore des mystères que des voiles impénétrables dérobaient

aux regards curieux ou intéressés des courtisans[517].

Un des motifs qui doivent faire croire que madame de Sévigné séjourna

à Paris dans cette année 1662, et qu'elle s'y trouvait du moins encore

au milieu d'avril, c'est qu'alors on célébra dans l'église des Filles

de Sainte-Marie la béatification de François de Sales; et, par la

liaison qui avait existé entre ce saint évêque et la pieuse

Chantal[518], cette cérémonie était en quelque sorte une fête de

famille pour madame de Sévigné. Plusieurs de ses lettres nous

démontrent combien elle avait d'attachement pour les filles de

Sainte-Marie, combien elle aimait à aller les visiter dans leurs

couvents. Il est probable que ce fut à elles qu'elle confia pendant

quelque temps l'éducation de sa fille chérie, dont elle eût, dit-elle,

la barbarie de se séparer. Elle la mit au couvent un peu avant

l'époque dont nous traitons, probablement pour mieux la préparer à

l'accomplissement du plus grand des devoirs religieux[519].

Ce qui confirme toutes nos conjectures relativement au séjour de

madame de Sévigné dans la capitale pendant la plus grande partie de

cette année, ou peut-être pendant toute cette année, c'est qu'elle

paraît avoir été occupée à instruire sa fille pour la produire dans le

monde. Nous apprenons par des vers de Saint-Pavin adressés à

mademoiselle Marguerite-Françoise de Sévigné, à l'époque où elle

devait être âgée de quatorze ans, que la jeune Manon, comme on avait

coutume de l'appeler, s'offensait déjà qu'on lui donnât ce nom;

qu'elle commençait à faire le charme de la société de sa mère, où on

ne l'appelait que la belle Madelonne; qu'abandonnant les oiseaux et

les poupées, elle avait pris goût au jeu de reversi[520]. Ce fut

pendant l'hiver qui termina cette année et qui commença l'année 1663

que madame de Sévigné présenta[521] pour la première fois sa fille à

la cour, où nous la verrons figurer dans les ballets royaux. A cette

époque, madame de Sévigné n'avait point de motif pour rechercher la

solitude; elle se trouvait portée par sa position, comme elle l'était

par ses inclinations, à se répandre dans le monde. Nous avons des

preuves qu'on s'y occupait beaucoup d'elle. Quoique Corbinelli fût, à

Paris, membre d'une académie italienne, qu'il avait contribué à

former[522], cependant nous apprenons par le _Grand Dictionnaire des

Précieuses_, publié alors, que Corbinelli devait la plus grande partie

de sa célébrité à un portrait de madame de Sévigné qu'on disait avoir

été écrit par lui, et aussi à l'avantage qu'il avait d'être compté au

nombre des amis de notre belle veuve. De Somaize, dans son

dictionnaire, n'a pas manqué de donner un article sur madame de

Sévigné, qu'il désigne sous le nom de _Sophronie_; et un autre plus

court sur Corbinelli, qu'il nomme _Corbulon_[523]. Nous citerons ces

deux articles, qui, quoique d'un médiocre écrivain, acquièrent

cependant de l'importance par la date de leur publication. La plus

simple esquisse, tracée d'après nature, vaut mieux, pour la

ressemblance, que la peinture la plus savamment élaborée loin de

l'objet qu'on a voulu représenter, ou longtemps après qu'il a disparu.

«SOPHRONIE (la marquise de Sévigné).

«Sophronie est une veuve de qualité; le mérite de cette précieuse est

égal à sa naissance; son esprit est vif et enjoué, et elle est plus

propre à la joie qu'au chagrin. Cependant il est aisé de juger par sa

conduite que la joie chez elle ne produit pas l'amour; car elle n'en a

que pour celles de son sexe, et se contente de donner son estime aux

hommes; encore ne la donne-t-elle pas aisément. Elle a une promptitude

d'esprit la plus grande du monde à connaître les choses et à en juger.

Elle est blonde, et a une blancheur qui répond admirablement à la

beauté de ses cheveux. Les traits de son visage sont déliés, son teint

est uni; et tout cela ensemble compose une des plus agréables femmes

d'Athènes [Paris]. Mais si son visage attire les regards, son esprit

charme les oreilles, et engage tous ceux qui l'entendent ou lisent ce

qu'elle écrit. Les plus habiles font vanité d'avoir son approbation.

Ménandre (Ménage) a chanté dans ses vers les louanges de cette

illustre personne. Cresante (Chapelain) est un de ceux qui la visitent

le plus souvent. Elle aime la musique et hait mortellement la satire.

Elle loge au quartier de Léolie (le Marais du Temple).»

CORBULON (Corbinelli)[524].

«Corbulon est illustre dans l'empire des précieuses, pour avoir fait

le portrait de Sophronie, où il a parfaitement réussi, et pour être de

plus son lecteur. Il est natif de l'Étrurie, et fort noble; il a

l'esprit fin et beaucoup de douceur. Il aime fort la musique, et loge

au quartier de Léolie (le Marais du Temple).»

[480] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 156 et

157.--GRAMONT, _Mémoires_, t. LVII, p. 90 et 430.

[481] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 56.

[482] LORET, _Muse historique_, liv. XIII, p. 56, 58,

70.--COLLETET, _Abrégé des Annales de Paris_, 1664, in-12, p.

423.

[483] LOUIS XIV, _Instructions pour le Dauphin son fils_, dans

ses _OEuvres_, t. I, p. 211, 216, 227.

[484] MONGLAT, _Mém._, t. LI, p. 126.

[485] CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 271.--JOLY, _Mém._, t. XLVII,

p. 460.--MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 128.--LOUIS XIV,

_OEuvres_, t. V, p. 110, 119; _lettres au roi de Pologne_, en

date du 1er et du 9 février 1663.

[486] LOUIS XIV, _Instructions pour le Dauphin son fils_, dans

ses _OEuvres_, t. I, p. 197, 198.

[487] LORET, liv. XIII, p. 35 (4 mars 1662); dans LOUIS XIV,

_OEuvres_, t. I, p. 197; ibid., t. V, p. 81 (_lettre_ en date du

17 mars 1662).--JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 454, 460 et 462.

[488] LORET, _Muse historique_, liv. XIII, p. 52 (_lettre_ du 1er

avril 1662). Vingt-deux temples protestants furent fermés dans le

seul pays de Gex.--RACINE, _lettre à Vitart_, en date du 25

juillet, p. 162 et 165, t. VI des _OEuvres_, dans l'édit. d'Aimé

Martin.--GUY-PATIN, _Lettres_, t. V, p. 22 (en date du 14 juillet

1662).

[489] Frères PARFAICT, _Hist. du Theâtre françois_, t. IX, p. 1

et 64.--LORET, _Muse historique_, liv. XIII, p. 165 (28 octobre,

7 janvier 1662).

[490] MONTPENSIER, t. XLIII, p. 26, 28, 31.

[491] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. I, p. 223.

[492] CORNEILLE, _Remercîments au roi_, t. XI, p. 95, édit. de

Lefèvre, in-8º.

[493] _Deux dissertations concernant le poëme dramatique, en

forme de remarques sur deux tragédies de M. Corneille,

intitulées_ Sophonisbe _et_ Sertorius, _envoyées à madame la

duchesse R***_ (Richelieu); Paris, l'abbé D'AUBIGNAC, chez

Jacques Dubreuil, 1663, petit in-12 de 104 pages.--VISÉ,

_Défence_ (sic) _du Sertorius de M. Corneille_, dédiée à M. de

Guise, 1663, in-12.

[494] BOILEAU, _OEuvres_, édition de Berriat Saint-Prix, 1830,

in-8º, t. II, p. 436, ou de l'édit. de Saint-Surin, 1821, t. II,

p. 523; édit. de Saint-Marc, 1747, p. 417.

[495] RACINE, t. VII, p. 173, édit. de Geoffroy.

[496] BOILEAU, _Satire VII_, édit. 1666, p. 68 et 69; édit. 1667,

p. 4, et édit. 1669, p. 9.

[497] RACINE, _OEuvres_, _lettres_ à Vitart, t. VII, p. 107 de

l'édit. 1808, in 8º, et t. I, p. 119.

[498] LORET, liv. XIII, p. 58 (22 avril 1662).

[499] LORET, liv. XI, p. 59, liv. XIII, p. 69, 130, 154, 199; 13

mars, 26 août, 7 octobre 1662, 17 avril 1660.

[500] MOLIÈRE, _Critique de l'École des Femmes_, scène IV (VI par

faute d'impression), p. 86 de la première édition, 1663, et aussi

dans les _Femmes savantes_, acte IV, scène III.

[501] Voyez _Satires de B***_, édit. de 1660, p. 4 et 5.

[502] DESORMEAUX, _Histoire de Louis II, prince de Condé_, t. IV,

p. 197, édit. in-12; _Histoire de France en estampes_, in-folio,

année 1682, t. XXVIII (Bibliothèque royale).

[503] _Mémoires de Jean de Coligny_, dans MUSSET-PATHAY, _Contes

historiques_, 1826, in-8º, p. 234 et 237.--_Lettres_ de SÉVIGNÉ,

édit. de Monmerqué, t. I, p. 120, note _a_; t. II, p. 16, à la

note de la _lettre_ du 25 octobre 1673.--Depuis les Mémoires

complets de Coligny ont été imprimés.

[504] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 191.--LOUIS XIV, _OEuvres_, Paris,

1806, t. VI, p. 375. (Modèle du brevet de justaucorps bleu

accordé à Condé.)

[505] LORET, _Muse historique_, liv. XIII, p. 2, 15, 18, 21, 23,

199, _lettres_ en date des 7 et 28 janvier, 11, 14 février, 24

décembre 1662.

[506] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 25, _Vies de plusieurs

Personnages célèbres_, t. I, p. 158, article _Clovis_.

[507] LORET, liv. XIII, p. 29, 32, 59.--BENSERADE, t. II, p.

254-280.

[508] _Description du carrousel_ en 1667, in-folio, 1670, format

atlas, orné de figures.--LORET, liv. XIII, p. 67 et 85, 6 mai, 10

juin 1662.--MONTPENSIER, t. XLIII, p. 42.

[509] LA FAYETTE, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_, t. LXIV, p.

381.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XL, p. 173.

[510] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XL, p. 70.

[511] LA FAYETTE, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_, t. LXIV, p.

412-415.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 282.--MOTTEVILLE, t. XL,

p. 170 et 179.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 23, 43,

44.--Voy. ci-après la IIIe partie, chap. XII, p. 209.

[512] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 43, 44.--MOTTEVILLE, t.

XL, p. 174, 175.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 160.--LA

FAYETTE, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_, t. LXIV, p.

407.--HAMILTON, _Mém. de Gramont_, t. I, p. 103, édit. de ses

_OEuvres_ par Renouard, 1812, in-8º.

[513] LA FAYETTE, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_, t. LXIV, p.

407, 408, 422, 423, 424.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 90,

_lettre_ en date du 22 août.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 280.

[514] Voyez ci-après, IIIe partie, chap. XII, p. 197.

[515] LA FAYETTE, _Histoire d'Henriette_, t. LXIV, p. 427.--LOUIS

XIV, _OEuvres_, t. V, p. 103 (lettre du 20 décembre

1662).--Maréchal DE GRAMONT, _Mém._, t. LVII, p. 93.

[516] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 283.

[517] LORET, liv. XIII, p. 69, 100-170, 13 mai, 1er juillet, 4

nov. 1662.--MOTTEVILLE, t. XL, p. 177.--LA FAYETTE, _Mém._, t.

LXIV, p. 395.

[518] LORET, _Muse historique_, liv. XIII, p. 62 (16 avril 1662).

[519] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1676), t. IV, p. 422, édit. de G.

de S. G., t. IV, p. 281, édit. M.

[520] SAINT-SURIN, _Notice sur Sévigné_, et _Lettres de

Saint-Pavin_ à _madame de Sévigné_, t. I, p. 84, et p. VII et

VIII des _Pièces préliminaires_, dans l'édit. de Monmerqué des

_Lettres_ de SÉVIGNÉ.

[521] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de 1734, p. XIX de la préface du

chevalier Perrin, ou t. I, p. XXVI de l'édit. de 1754.

[522] LORET, lib. VIII, p. 148 (_lettre_ du 29 avril 1657).

[523] DE SOMAIZE, _Grand Dictionnaire des Précieuses_, 1661,

in-12, t. II, p. 150.--LA CLEF, p. 15, Sophronie, _madame la

marquise de Seuigny_.

[524] DE SOMAIZE, le _Grand Dictionnaire des Précieuses_, 1661,

in-12, t. I, p. 93.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 29 / 146 题