LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.

«Aux Rochers, ce 11 octobre 1661.

«Il n'y a rien de plus vrai, que l'amitié se réchauffe quand on est

dans les mêmes intérêts. Vous m'avez écrit si obligeamment là-dessus,

que je ne puis y répondre plus juste qu'en vous assurant que j'ai les

mêmes sentiments pour vous que vous avez pour moi, et qu'en un mot je

vous honore et vous estime d'une façon toute particulière. Mais que

dites-vous de tout ce qu'on a trouvé dans ces cassettes? Eussiez-vous

jamais cru que mes pauvres lettres, pleines du mariage de M. de La

Trousse et de toutes les affaires de sa maison, se trouvassent placées

si mystérieusement? Je vous assure, quelque gloire que je puisse tirer

par ceux qui me feront justice, de n'avoir jamais eu avec lui d'autre

commerce que celui-là, que je ne laisse pas d'être sensiblement

touchée de me voir obligée de me justifier, et peut-être fort

inutilement, à l'égard de mille personnes qui ne comprendront jamais

cette vérité. Je pense que vous comprenez bien la douleur que cela

fait à un cœur comme le mien. Je vous conjure de dire sur cela ce que

vous savez. Je ne puis avoir trop d'amis en cette occasion. J'attends

avec impatience monsieur votre frère [l'abbé Arnauld][437], pour me

consoler un peu avec lui de cette bizarre aventure; cependant je ne

laisse pas de souhaiter de tout mon cœur du soulagement aux

malheureux, et je vous demande toujours, monsieur, la consolation de

votre amitié[438].

* * * * *

Simon de Pomponne, lorsque madame de Sévigné lui écrivait cette

lettre, subissait le sort de plusieurs amis du surintendant, qui, sans

être inculpés ni impliqués en rien dans son procès, et même sans être

entièrement en disgrâce, avaient cependant, par mesure de précaution,

été envoyés en exil. Les amis du surintendant étaient aussi ceux de

madame de Sévigné, et ils lui étaient devenus plus chers depuis qu'ils

étaient malheureux et persécutés. Aussi se montrait-elle très-active

dans sa correspondance avec eux, afin d'avoir plus fréquemment de

leurs nouvelles, et de ne pas laisser échapper une seule occasion de

leur être utile.

On connaît la noble conduite des gens de lettres envers Fouquet, qui

s'était montré leur protecteur éclairé. Tous lui restèrent attachés

dans son infortune[439]; et peut-être est-ce le concours unanime de

leurs écrits qui a le plus contribué à intéresser si puissamment la

postérité en sa faveur et à couvrir d'un voile les torts graves qui

avaient fait de sa chute une des nécessités du bien public.

Mademoiselle de Scudéry ne cessa point de lui écrire pendant tout le

temps de sa captivité. Ce fut elle aussi qui s'éleva avec le plus de

force contre ceux qui prenaient occasion des lettres trouvées dans les

cassettes du surintendant pour se permettre des insinuations

calomnieuses contre madame de Sévigné[440].

Les bruits qu'on répandait à ce sujet la tourmentaient tellement,

qu'elle s'adressait à tous ses amis pour les engager à détruire ce

qu'ils avaient d'injurieux à son égard. Elle en écrivit à Ménage; mais

lui n'avait pas attendu ses instances pour s'acquitter de ce devoir,

avec tout le zèle que lui inspirait son vif et ancien attachement.

Dans la réponse qu'il lui adressa, il lui manda ce qu'il avait déjà

fait; et en même temps il lui donna des nouvelles de la querelle

survenue au sujet de la préséance des ambassadeurs de France et

d'Espagne à Londres, qui fut sur le point d'occasionner le

renouvellement de la guerre. C'est à cette lettre qu'elle répondit des

Rochers par celle qu'elle lui écrivit en date du 22 octobre.

«Je me doutais, dit-elle, que vous auriez prévenu ma prière, et qu'il

ne fallait rien dire à un ami si généreux que vous. Je suis au

désespoir de ce qu'au lieu de vous écrire, comme je le fis, je ne vous

envoyai pas tout d'un train une lettre de remercîments. Je m'en

acquitte présentement, et vous supplie de croire que j'ai toute la

reconnaissance que je dois de vos bontés. Je vous demande un

compliment à mademoiselle de Scudéry sur le même sujet. Vous m'avez

fait un extrême plaisir de me mander le détail de la grande nouvelle

dont il est présentement question. Il n'en fallait pas une moindre

pour faire oublier toutes celles que l'on découvre tous les jours dans

les cassettes de M. le surintendant. Je voudrais de tout mon cœur que

cela le fît oublier lui-même[441].»

Il n'en était pas ainsi. Le procès de Fouquet se suivait avec ardeur,

mais le nombre de pièces qu'il fallait dépouiller pour dresser un acte

d'accusation de cette nature était immense. Trois ans se passèrent

avant que l'accusé pût comparaître devant les magistrats commis pour

le juger. Le surintendant fut amené pour la première fois devant ce

tribunal illégal qu'il récusait, le 14 novembre 1664. Madame de

Sévigné se trouvait alors à Paris. L'attention générale était en

quelque sorte concentrée sur cette grande affaire. On s'en entretenait

sans cesse; on en recueillait avec avidité les moindres détails de la

bouche des juges ou des personnes qui leur appartenaient. Madame de

Sévigné, outre le vif intérêt qu'elle y prenait elle-même, avait

encore un motif particulier pour s'informer de tout avec exactitude.

Elle s'était imposé la tâche de tenir au courant de toutes les phases

et de toutes les circonstances du procès Simon de Pomponne et les

autres exilés amis du surintendant, de manière à les mettre à portée

d'apprécier avec exactitude les motifs de crainte ou d'espérance qu'on

pouvait avoir.

Simon de Pomponne, devenu suspect au roi par son amitié pour

Fouquet[442] et son jansénisme, avait d'abord été exilé à Verdun; mais,

protégé par de Lionne, qui était resté ministre, et aussi par Bertillac,

trésorier de la reine mère, de Pomponne, après un an de séjour à Verdun,

eut la permission de se rendre à La Ferté-sous-Jouarre, où des

affaires de famille réclamaient sa présence[443]. De Pomponne resta

dix-huit mois à La Ferté-sous-Jouarre. Ce ne fut qu'après ce temps

écoulé qu'il lui fut permis de se retirer à sa terre de Pomponne; et

c'est là que madame de Sévigné lui adressait les lettres où elle lui

rendait compte de ce qui se passait à Paris, et surtout de tout ce qui

concernait le procès de Fouquet.

Toutes les lettres que de Pomponne recevait de madame de Sévigné, il

les communiquait à son père, le célèbre Arnauld d'Andilly, qui se

trouvait alors avec lui, et qu'on avait forcé aussi, à cause du

surintendant, de s'éloigner de Port-Royal. Ces mêmes lettres

étaient ensuite transmises au château de Fresne, peu éloigné de

celui de Pomponne[444]. Madame de Guénégaud, qui revint à Paris

et rejoignit madame de Sévigné avant la fin du procès, madame

Duplessis-Bellière[445], et d'autres exilés amis et amies du

surintendant, s'adressaient à de Pomponne pour en avoir des nouvelles,

et pour s'informer de ce que madame de Sévigné lui en avait écrit.

Madame de Sévigné ne l'ignorait pas. Aussi écrivait-elle exactement ce

qu'elle appelait elle-même la gazette du procès.

Les lettres qui renferment cette gazette sont peut-être de tous les

écrits qui nous restent de madame de Sévigné ceux qui témoignent le

plus de la sensibilité de son cœur, de sa grandeur d'âme, de sa

constance et de son désintéressement dans le commerce de l'amitié.

Lorsqu'elle les écrivit, elle était, ainsi qu'on le verra bientôt, en

grande faveur à la cour. Elle avait autant d'admiration que

d'affection pour Louis XIV; elle pensait déjà à l'établissement de sa

fille; et ces nouveaux liens, ces intérêts si grands et si chers, ne

l'arrêtèrent pas, et ne l'empêchèrent point de manifester les tendres

et vives sympathies qui l'attachaient toujours à ses anciens amis, en

butte aux rigueurs du pouvoir, et d'épancher tous les sentiments que

lui inspiraient ses vives anxiétés sur le sort qui attendait le

malheureux surintendant.

Madame de Sévigné ne doutait point que les lettres qu'elle écrivait à

de Pomponne ne fussent décachetées et lues par les agents du

gouvernement; mais elle ne s'en inquiète pas, et elle mande à son

correspondant que pour continuer à lui écrire, elle a seulement besoin

de savoir si ses lettres lui parviennent[446].

Ces lettres parurent pour la première fois en 1756, dans un recueil

séparé, dont l'éditeur est resté inconnu[447].

La première de ces lettres est datée du 17 novembre 1664; la dernière,

du mois de janvier 1665, ce qui comprend un intervalle de temps d'un

mois et demi[448]. Ces lettres renferment les seuls détails

authentiques relatifs au procès de Fouquet étrangers aux actes

juridiques et aux actes officiels; et, dans un procès de cette nature,

ces détails sont les plus intéressants et même les plus importants de

tous, parce que les récits qu'ils contiennent sont les vraies pièces

d'après lesquelles la postérité juge les juges et l'accusation.

Dans ces lettres, madame de Sévigné ne nomme jamais l'illustre accusé

que _notre cher ami_[449]; et tous les traits de présence d'esprit, de

fermeté et de dignité de caractère qu'il déploie, elle les note avec

soin, et n'oublie aucune des circonstances, quelque minutieuses

qu'elles soient, qui peuvent leur donner du relief. En les racontant,

elle verse des larmes[450]. Elle n'approuve pas cependant que son ami

s'impatiente contre ses juges; quelquefois elle dit: «Cette manière

n'est pas bonne. Il se corrigera; mais, en vérité, la patience

échappe, et il me semble que je ferais tout comme lui[451].»

A mesure qu'approche l'instant qui doit décider du sort de Fouquet,

madame de Sévigné ne paraît plus susceptible de s'occuper d'autre

chose, et, au lieu de vouloir se distraire de sa douleur, elle se

complaît dans tout ce qui la lui rappelle, dans tout ce qui peut

l'accroître. Elle se transporte dans une maison voisine de l'Arsenal,

uniquement pour voir passer Fouquet; et, protégée par son masque, elle

a enfin cette triste satisfaction; mais ses jambes tremblent, et son

cœur bat si fort qu'elle est sur le point de se trouver mal[452].

Madame de Sévigné fait ressortir, avec une raillerie piquante ou une

indignation amère, la partialité de certains juges, leur lâcheté, et

l'animosité de Colbert, qu'elle appelle _Petit_[453]. Ce n'est pas

qu'elle s'aveugle entièrement sur les torts de son ami. Elle

comprenait bien quelles étaient les parties faibles ou glissantes,

comme elle les appelle, de la défense[454]; mais elles augmentaient

ses peines, sans rien diminuer de sa compassion. Ce qui lui importait

dans cette cause n'était pas la culpabilité ou l'innocence de

l'accusé; c'était le danger qui le menaçait, et les chances qu'il

pouvait avoir d'y échapper ou d'y succomber. Et à cet égard les

différentes phases du procès et les alternatives de crainte et

d'espérance qu'elles faisaient naître la tenaient dans un état

d'angoisse que sa plume nous peint à merveille.

«Je ne crois pas, dit-elle, qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue

que j'ai été extrêmement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette

petite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on a le

cœur fait comme je l'ai, vous auriez pitié de moi; mais je pense que

vous n'en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont

je vous connais. J'ai été voir votre chère voisine (madame

Duplessis-Guénégaud); je vous plains autant de ne l'avoir plus, que

nous nous trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de notre

cher ami (Fouquet). Elle a vu Sapho (mademoiselle Scudéry), qui lui a

donné du courage. Pour moi, j'irai demain en reprendre chez elle; car

de temps en temps je sens que j'ai besoin de reconfort. Ce n'est pas

que l'on ne dise mille choses qui doivent donner de l'espérance; mais,

mon Dieu, j'ai l'imagination si vive, que tout, ce qui est incertain

me fait mourir[455].»

A cette époque la pénurie des finances et le système d'économie

substitué par Colbert à celui des emprunts firent supprimer un

quartier des rentes sur l'hôtel de ville, ce qui ajouta encore au

mécontentement qu'occasionnait le procès de Fouquet. Madame de Sévigné

avait de ces rentes, et elle dit au sujet du retranchement et du

procès: «L'émotion est grande, mais la dureté l'est encore plus. Ne

trouvez-vous pas que c'est entreprendre bien des choses à la fois?

Celle qui me touche le plus n'est pas celle qui me fait perdre une

partie de mon bien[456].»

Il est souvent fait mention dans ces lettres du vieil ami,

c'est-à-dire du père de M. de Pomponne, d'Arnauld d'Andilly, qui,

malgré son grand âge, suivait avec un vif intérêt tous les détails du

fameux procès. Le chancelier Pierre Seguier, dévoué à Colbert,

présidait le tribunal avec une révoltante partialité. Comme il

affectait une dévotion sévère, et que le chef-d'œuvre de Molière, le

_Tartufe_, faisait alors grand bruit, Arnauld d'Andilly disait au

sujet de Seguier, que c'était Pierrot métamorphosé en Tartufe[457].

Madame de Sévigné fut si charmée de ce bon mot, qu'elle déclara être

au désespoir de ne l'avoir pas dit la première. Le même aveu lui

échappe, et elle éprouve le même plaisir, toutes les fois qu'on lui

raconte une saillie, un trait d'esprit, une réflexion juste, une

maxime utile, exprimée d'un manière vive et piquante.

Pendant tout le cours du procès madame de Sévigné allait souvent dîner

à l'hôtel de Nevers[458], chez madame Duplessis-Guénégaud, dont le

mari, autrefois ministre et secrétaire d'État, se trouvait impliqué

dans la disgrâce du surintendant. Madame Duplessis-Guénégaud avait,

pendant la Fronde, servi la cour avec zèle, en cherchant à réconcilier

le prince de Condé avec la reine. C'était une femme d'un grand sens,

spirituelle, pleine de bonté et de dévouement pour ses amis. «Avec

elle, dit madame de Motteville, on goûtait le véritable plaisir de la

société agréable et vertueuse. Madame de Sévigné, qui trouvait dans le

cœur de madame de Guénégaud les mêmes sympathies que celles qu'elle

éprouvait, sentait encore s'augmenter l'affection qu'elle avait pour

elle. Rien n'étreint plus fortement les nœuds de l'amitié que

lorsqu'on participe aux mêmes peines et aux mêmes émotions.

Il ne suffisait pas à madame de Sévigné de s'apitoyer sur le sort de

son ami: elle agissait vivement, et sollicitait en sa faveur

d'Ormesson, qui, nommé juge rapporteur du procès, pouvait avoir une si

grande influence sur le jugement.

«Voilà qui est donc fait, dit-elle, c'est à M. d'Ormesson à parler; il

doit récapituler toute l'affaire: cela durera encore toute la semaine

prochaine, c'est-à-dire qu'entre ci et là ce n'est pas vivre que la

vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable, et je

ne crois pas que je puisse aller jusque là. M. d'Ormesson m'a priée de

ne plus le voir que l'affaire ne soit jugée. Il est dans le conclave,

il ne veut pas avoir de commerce avec le monde; il affecte une grande

réserve; il ne parle point, il écoute: et j'ai eu ce plaisir, en lui

disant adieu, de lui dire tout ce que je pense[459].»

La famille de Fouquet et ses affidés ne croyaient point qu'il pût être

condamné à mort. Cette sécurité faisait mal à madame de Sévigné,

intimement liée avec plusieurs ennemis du surintendant: elle

n'ignorait ni leurs dispositions, ni leur puissance, ni les intentions

du roi. Aussi elle n'aimait à parler de cette affaire qu'avec madame

Duplessis-Guénégaud, qui partageait toutes ses craintes. Cependant

elle écrivait: «Au fond de mon cœur, j'ai un petit brin d'espérance.

Je ne sais d'où il me vient et où il va; et même il n'est pas assez

grand pour que je puisse dormir en repos[460].»

Si l'arrêt est tel qu'elle peut l'espérer, elle pense à la joie

qu'elle aura d'envoyer un courrier, à bride abattue, porter cette

nouvelle à de Pomponne. Toutes ses craintes se renouvellent, parce

qu'elle a su que le roi avait dit à son lever «que Fouquet était un

homme dangereux[461]». Et en effet un tel propos de la part du roi,

dans la situation où se trouvait l'affaire, était une condamnation;

c'était ravir l'indépendance aux juges et l'impartialité à la justice.

Aussi, lorsque madame de Sévigné apprit que d'Ormesson avait opiné au

bannissement perpétuel de l'accusé et à la confiscation de tous ses

biens, elle s'en réjouit, et, en annonçant cette nouvelle à de

Pomponne, elle ajoute: «M. d'Ormesson a couronné par là sa réputation.

L'avis est un peu sévère; mais prions Dieu qu'il soit suivi.» En

effet, le rapport de M. d'Ormesson et son opinion modérée lui

donnèrent dans le monde la réputation d'un homme de talent et de

courage.

Les premiers juges qui opinèrent après le rapporteur furent

Saint-Hélène et Pussort, l'oncle de Colbert. Fouquet, mais en vain,

les avait récusés tous deux. Ils conclurent à ce que l'accusé eût la

tête tranchée. Mais un des juges, nommé Berrier, voué à Colbert et à

toutes ses haines, devint fou pendant qu'on était aux opinions, et

avant le jugement. Dans cet intervalle aussi une comète apparut; M. de

Neuré, fameux astrologue, assurait qu'elle était d'une grandeur

considérable. Tout cela mit les esprits en émoi, et ajoutait aux

agitations de madame de Sévigné. C'est très-sérieusement qu'elle

entretient de Pomponne du pronostic de cette comète. Ce n'étaient pas

seulement les femmes qui croyaient alors à l'influence des astres sur

les affaires humaines[462], c'étaient aussi des hommes remarquables

par leur esprit et leurs lumières. Cependant Fouquet n'avait pas cette

faiblesse; et lorsqu'il sut que l'on rattachait l'apparition de la

comète à ce qui lui arrivait de personnel, il dit spirituellement: «La

comète me fait trop d'honneur[463].»

Mais plus le moment qui devait décider de son sort, s'approchait, plus

l'on s'occupait de lui, plus s'augmentaient aussi les anxiétés de

madame de Sévigné. «Tout le monde, dit-elle, s'intéresse dans cette

grande affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des

conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on

souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin,

mon pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où l'on

est présentement, c'est une chose divine que la résignation et la

fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours ce qui se

passe, et il faudrait faire des volumes à sa louange[464].»

Enfin, le samedi 20 décembre madame de Sévigné envoie un courrier à de

Pomponne, pour lui annoncer que Fouquet a la vie sauve. Dans la lettre

qu'elle écrivit ensuite, quoiqu'elle ait appris que le roi avait

aggravé la peine, changé l'exil en prison et refusé à Fouquet sa

femme, elle ne veut pas que de Pomponne rabatte rien de la joie qu'a

dû lui causer l'arrivée de son courrier. «La mienne, dit-elle, est

augmentée s'il se peut, et le procédé me fait mieux voir la grandeur

de notre victoire.» Elle avait raison: le roi prouvait par cet abus de

sa puissance combien il avait compté sur la condamnation à la peine

capitale[465]. Fouquet ne l'ignorait pas, ainsi que le prouve le

passage suivant de la lettre où madame de Sévigné raconte ce qui eut

lieu lorsqu'on reconduisit le surintendant en prison, après qu'il eut

entendu la lecture de l'arrêt qui le condamnait. «Cependant M. Fouquet

est allé dans la chambre de M. d'Artagnan: pendant qu'il y était, il a

vu par la fenêtre passer M. d'Ormesson, qui venait de reprendre

quelques papiers qui étaient entre les mains de M. d'Artagnan. M.

Fouquet l'a aperçu; il l'a salué avec un visage ouvert et plein de

joie et de reconnaissance; il lui a même crié qu'il était son humble

serviteur. M. d'Ormesson lui a rendu son salut avec une grande

civilité, et s'en est venu, le cœur tout serré, me conter ce qu'il

avait vu[466].»

Comme on avait séparé Fouquet, non-seulement de sa femme, mais de son

médecin resté son ami, et de son plus fidèle domestique, on crut que

ses ennemis, après l'avoir vu échapper à regret à une exécution

publique, avaient formé le projet de l'empoisonner. En tout temps, une

des premières punitions que subissent ceux qui tiennent le pouvoir

quand ils s'écartent des formes de la justice est d'être aussitôt

jugés capables des crimes les plus odieux.

«Si vous saviez, dit madame de Sévigné, comme cette cruauté paraît à

tout le monde, de lui avoir ôté Pecquet et Lavallée! C'est une chose

inconcevable; on en tire des conséquences fâcheuses, dont Dieu le

préserve, comme il a fait jusque ici!» Puis après cette citation,

_Tantæne animis cœlestibus iræ_, qui prouve ses études classiques,

elle ajoute: «Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De

telles vengeances, rudes et basses, ne sauraient partir d'un cœur

comme celui de notre maître. On se sert de son nom, et on le profane,

comme vous voyez.» Cependant elle a vu le même jour la comète avec sa

longue queue, et elle y met une partie de ses espérances[467]. Puis

ses soupçons lui reviennent, et elle écrit à son correspondant:

«Soyons comme lui, ayons du courage, et ne nous accoutumons pas à la

joie que nous donna l'admirable arrêt de samedi. Il a couru un bruit

qu'il était malade. Tout le monde disait: Quoi, déjà[468]!...»

Il fallait que la crainte de voir condamner à mort le surintendant eût

été bien forte et bien générale, pour que madame de Sévigné donnât

l'épithète d'admirable à un arrêt qui consommait la ruine totale de

l'accusé et le condamnait à un exil perpétuel. Tous ceux qui à la cour

lui étaient attachés dans son malheur s'efforçaient de lire sur le

visage du monarque l'espérance d'un meilleur avenir. Mais madame de

Sévigné, à qui Louis XIV n'adressa jamais que des paroles agréables et

flatteuses, nous prouve, par ce qu'elle dit de lui à ce sujet, qu'il

eut dès sa jeunesse cet air digne et réservé qui ne permettait pas de

pouvoir deviner aucune des pensées qui l'occupaient ou des sentiments

dont il était agité, et qu'il conservait même au milieu des fêtes et

des plaisirs cet aspect sévère qui imposait à tous ceux qui

l'approchaient. Après avoir raconté à de Pomponne les détails qu'elle

a appris sur le voyage de Fouquet à sa prison de Pignerol, d'où il ne

devait plus sortir, elle parle ensuite des égards que d'Artagnan,

chargé de le conduire, avait pour lui. «On espère toujours des

adoucissements à son sort; je les espère aussi. L'espérance m'a trop

bien servie pour l'abandonner. Ce n'est pas que toutes les fois qu'à

nos ballets je regarde notre maître, ces deux vers du Tasse ne me

reviennent en mémoire:

Goffredo ascolta, e in rigida sembianza

Porge più di timor che di speranza[469].»

Louis XIV avait trop de grandeur d'âme et un cœur trop généreux pour

conserver du ressentiment contre ceux qui s'étaient montrés sensibles

à l'amitié et étaient restés fidèles à l'infortune. Les amis et les

parents de Fouquet rentrèrent en grâce auprès du jeune monarque;

plusieurs même jouirent de toute sa faveur, et firent un chemin

rapide; mais il ne se relâcha en rien de ses rigueurs contre le

prisonnier de Pignerol. Le temps travaille vite pour ceux qui sont

heureux. Bientôt Fouquet, avec lequel il était devenu impossible de

communiquer, pour lequel il était défendu de solliciter, fut oublié.

Ceux même qui l'avaient chéri le plus, qui lui avaient donné les plus

grandes preuves de dévouement, satisfaits d'avoir, par la courageuse

conduite qu'ils avaient tenue au moment du procès, contribué à lui

sauver la vie, n'en parlèrent plus. De nouveaux événements, plus

importants, se succédèrent avec rapidité, et attirèrent l'attention

publique. Madame de Sévigné, dans une lettre écrite à sa fille huit

ans après le jugement rendu contre Fouquet, nous apprend qu'il

supportait héroïquement sa prison[470], et qu'il espérait de voir

alléger sa peine. Mais la manière dont elle en parle prouve bien que,

même chez elle, le souvenir de cet ami de sa jeunesse s'était affaibli

avec les années, et qu'entièrement livrée à d'autres intérêts et

d'autres affections, elle en était peu préoccupée. Les espérances

qu'avait alors Fouquet de voir se relâcher les rigueurs de sa

captivité furent encore longues à se réaliser; car ce ne fut que dix

ans après qu'il lui fut permis de s'entretenir avec sa femme[471].

C'était l'époque où Lauzun fut aussi enfermé à Pignerol[472]. Les

chambres des deux prisonniers étaient l'une au-dessous de l'autre. Par

un trou que Lauzun pratiqua, il parvint à communiquer avec

Fouquet[473]. Quelle fut la surprise de celui-ci, qui depuis quinze

ans avait été tenu au secret, et dans une ignorance complète de tout

ce qui s'était passé dans le monde, de voir ce Puiguilhem, ce cadet de

Gascogne, qu'il avait laissé jeune homme, pointant à peine à la cour,

lui raconter comment il avait été fait général des dragons, capitaine

des gardes du corps, général d'armée; puis lui donner les détails des

dispositions prises pour son mariage avec la grande MADEMOISELLE,

mariage qui devait se faire avec le consentement du roi! Fouquet crut

que Puiguilhem était devenu fou, et n'était enfermé que pour cette

cause; sa surprise fut au comble lorsqu'on lui assura que M. de Lauzun

n'avait rien dit qui ne fût vrai[474]. Enfin la captivité de Fouquet

devint moins sévère; il put voir sa famille, et même les officiers et

les habitants de la ville de Pignerol[475]. Il paraît qu'on finit

alors par lui accorder la permission de sortir de sa prison, pour

aller aux eaux de Bourbonne y rétablir sa santé. Si cette permission

fut accordée, elle parvint trop tard à Pignerol; Fouquet n'était déjà

plus. Dans une lettre datée du 3 avril 1680, madame de Sévigné exprime

en deux ou trois lignes le chagrin que lui cause l'annonce de cette

mort; mais elle paraît en même temps bien plus affectée de légères

altérations qu'éprouvait alors la santé de madame de Grignan, que de

la perte de cet ami de sa jeunesse[476].

Ainsi, cet homme dont l'existence avait eu tant de splendeur et

d'éclat, et qui pendant les neuf dernières années de sa prospérité

avait été entouré de tant de clients, de protégés, de partisans et de

flatteurs; qui avait eu si souvent pour hôtes, à sa table, des rois et

des reines; qui, avide de toutes les jouissances des sens et de

l'esprit, s'était saturé de toutes les délices de la vie, après une

captivité qui dura dix-neuf ans, disparut du monde, tellement oublié,

tellement délaissé, obscur, inaperçu, que ce fut un problème, même

parmi ses amis d'autrefois, de savoir s'il était mort en prison, ou

quelques jours après avoir recouvré sa pleine et entière liberté[477].

Voltaire lui-même ayant paru incertain sur le lieu où mourut Fouquet,

on a, selon l'usage, cherché à fonder sur ce doute les plus étranges

romans. On a fait du surintendant un ermite des Cévennes, et on a

voulu trouver en lui l'Homme au masque de fer. Aujourd'hui aucun doute

sur ce sujet n'est permis pour qui sait apprécier la valeur des

preuves historiques, et dégager leur lumière vive et pure des

brouillards dont la crédulité et l'amour du merveilleux se plaisent

souvent à l'envelopper. Des actes authentiques et notariés et la

correspondance de Louvois avec Saint-Mars démontrent que Fouquet est

mort à Pignerol, où alors se trouvaient présents sa femme et un de ses

fils, auxquels son corps fut livré pour être inhumé selon leur

volonté[478]. Cette mort presque subite contraria les généreuses

intentions de Louis XIV et de ses ministres, qui depuis longtemps

avaient résolu de donner la liberté au surintendant[479]. A cette

époque (en 1680) les ministres savaient que Fouquet n'était plus à

craindre pour eux; qu'il ne pouvait plus participer aux affaires, ni

rentrer en grâce auprès du monarque. Le temps avait diminué

l'importance des secrets d'État qui avaient forcé Louis XIV à faire

subir à Fouquet une si longue et si dure incarcération. Les événements

qui s'étaient passés avaient cessé d'en faire craindre la divulgation.

La mort de Fouquet enleva à Louis XIV tout le fruit de sa tardive

clémence, et vint donner à une juste punition ce caractère

d'implacable cruauté, qui eût disparu si ce grand coupable, devenu un

homme sage et pieux, eût passé les restes d'une vie qui pouvait encore

longtemps se prolonger, auprès de son héroïque femme et dans le sein

de sa famille, encore riche, heureuse et puissante, par les bienfaits

du monarque. Les graves délits du surintendant furent oubliés; on ne

se souvint plus que de ses talents, de sa prospérité, de sa chute et

de ses souffrances. Sa mort, qui sembla prématurée, fit même

soupçonner un crime; et le procès qui lui fut fait est devenu le

canevas banal sur lequel aiment à broder ceux qui s'imposent la tâche

facile d'émouvoir la sensibilité des lecteurs vulgaires, et qui ne

voient dans les actes du pouvoir que des motifs de haine, de

vengeance, et d'odieuse tyrannie; et dans ceux qu'il est obligé de

frapper, que des héros du malheur et des victimes innocentes.

[436] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 256 à 259.--MOTTEVILLE, LXL,

p. 162.

[437] Voyez ci-dessus, p. 205 et 206.

[438] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 58, édit. de Monmerqué, 1820;

t. I, p. 86 de l'édit. de G. de S.-G.

[439] _Histoire de la Vie et des Ouvrages de La Fontaine_, 3e

édition, p. 390.

[440] _Ménagiana_, t. I, p. 19.

[441] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 60, édit. 1820; ou t. I, p.

96, édit. de G. de S.-G.

[442] SÉVIGNÉ, t. I, p. 58, note _a_, édit. 1820.--PETITOT,

_Notice sur Port-Royal_, dans les _Mémoires_, t. XXXIII, p. 161.

[443] L'abbé ARNAULD, _Mém._, t. XXXIV, p. 318.--MONMERQUÉ, dans

les _Mém. de Coulanges_, p. 383, et l'article _Pomponne_, dans la

_Biographie universelle_, t. XXXV, p. 321.

[444] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 62 (en date du 17 novembre).

[445] _Lettre de madame Duplessis-Bellière à Pomponne_, dans les

_Mémoires de_ CONRART, t. XLVIII, p. 259, datée de Châlons le 19

septembre 1661.

[446] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 79 (en date du 24 au 26

novembre).

[447] _Lettres de madame de S*** à M. de Pompone_; à Amsterdam,

1756, in-12 (73 pages).

[448] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 62-105, édit. Monm.; t. I, p.

100 à 149 de l'édit. de G. de S.-G.

[449] SÉVIGNÉ, t. I, p. 65.

[450] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 66, 69-84 (du 18 novembre

1664).

[451] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 70.

[452] Ibid., p. 77 (en date du 27 novembre).

[453] Ibid., p. 67.

[454] Ibid., p. 71 (en date du 20 novembre 1664).

[455] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 78 (27 novembre 1664).

[456] Ibid., ibid.

[457] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 82 (_lettre_ en date du 1er

décembre 1664).

[458] Cet hôtel, placé où est actuellement l'hôtel des Monnaies,

acheté par Guénégaud à la duchesse de Nevers, en 1641, fut nommé

l'hôtel Guénégaud. Conférez: MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p.

373.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 351.--BEREY, _Plan de

Paris_, en quatre feuilles, 1654.--JAILLOT, _Recherches sur

Paris_, quartier Saint-Germain des Prés, t. V, p. 54, 68, 69.--M.

B*** (Germain Brice), _Description nouvelle de ce qu'il y a de

plus remarquable dans la ville de Paris_, 1685, in-12, t. II, p.

217; édit. de 1698, p. 389.--LE MAIRE, _Paris ancien et nouveau_,

1685, t. III, p. 237.--PIGANIOL DE LA FORCE, _Description de

Paris_, t. VIII, p. 231.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p.

330.--JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 213.

[459] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de Monmerqué, t. I, p. 88 (en

date du 5 décembre 1664).

[460] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 90, édit. 1820 (en date du 9

novembre 1664).

[461] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 96 (en date du 17 décembre

1664).

[462] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 97 (du 17 décembre

1664).--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 360.

[463] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIV, p. 249 à 265.

[464] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 99 (en date du 17 décembre

1664).

[465] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 211.

[466] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 104 (en date du 22 décembre

1664).

[467] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 105 et 106.

[468] Ibid., p. 107.

[469] TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto V, st. 35.

[470] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 369 (en date du 23 mars

1672).

[471] _Lettre de Louvois_, du 18 octobre 1672, dans DELORT,

_Histoire de la Détention des Philosophes_, etc., t. I, p. 40 et

195.

[472] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 394 (en date du 27 février

1679).--SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 137-138.

[473] _Lettre de Louvois_, avril 1680.

[474] Voyez les _Lettres de Louvois_, en date des 24 janvier et

18 avril 1680, dans DELORT, _Histoire de la Détention des

Philosophes et des Gens de lettres_, t. I, p. 314 et 317.

[475] _Lettres de Louvois_, 15 février, 6 mars et 10 mai 1679,

dans DELORT, _Histoire de la Détention des Philosophes et des

Gens de lettres_, t. I, p. 286.

[476] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 3 avril 1680, t. VI, p. 217.

[477] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 401.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 5,

6 avril 1680, t. VI, p. 223.--BUSSY, _Lettres_, t. IV, p.

428.--BAROLETTI, _Notice sur la mort du surintendant Fouquet_,

Turin, 1812, in-4º.--_Mercure de France_, octobre 1754, p. 142 et

143.

[478] _Lettres de Louvois_ à Saint-Mars depuis les années 1672 à

1680, dans DELORT, _Hist. de la détention de Fouquet, de

Pellisson et Lauzun_, t. I de l'_Hist. de la Détention des

Philosophes et des Gens de lettres_, p. 195, 321.

[479] PAROLETTI, _Notice sur la mort du surintendant Fouquet_,

Turin, 1812, in-4º.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 461.--BUSSY,

_Lettres_, t. IV, p. 428.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 28 / 146 题