«Au camp de Blessy, le 4 août 1657.
«Votre lettre est fort agréable, ma belle cousine; elle m'a fort
réjoui. Qu'on est heureux d'avoir une amie qui ait autant
d'esprit que vous! Je ne vois rien de si juste que ce que vous
écrivez, et l'on ne peut pas vous dire: Ce mot-là serait plus à
propos que celui que vous avez mis. Quelque complaisance que je
vous doive, madame, vous savez que je vous parle assez
franchement pour ne pas vous dire ceci si je ne le pensais pas;
et vous ne doutez pas que je ne m'y connaisse un peu, puisque
j'ose bien juger des ouvrages de Chapelain[207], et que je
censure assez justement ses pensées et ses paroles. Je vous
envoie copie de la lettre que j'ai écrite à la marquise
d'Uxelles. Elle me mande que si j'aime les grands yeux et les
dents blanches, elle aime, de son côté, les gens tendres et les
amoureux transis, et que ne me trouvant pas comme cela, je me
tienne pour éconduit. Elle revient après; et sur ce que je lui
mande que je la quitterai si elle me rebute, et qu'à moins de se
déguiser en maréchale pour me surprendre, elle ne m'y rattrapera
plus, elle me répond que je ne me désespère point, et qu'elle me
promet de se donner à moi quand elle sera parvenue à la dignité
pour laquelle, à ce qu'elle dit, on la mange jusqu'aux os; que
mon poulet ne pouvait lui être rendu plus mal à propos, et que,
n'ayant pas un denier, elle était dans la plus méchante humeur du
monde[208].»
On voit, par les particularités contenues dans cette lettre, qu'il
existait entre Bussy et sa cousine tous les genres d'intimité, excepté
celui qu'elle repoussait, et qui n'eût point été compatible avec de
tels aveux. Cependant, c'est alors que leur liaison semblait la plus
étroite, c'est lorsque leur amitié mutuelle s'était accrue par
l'habitude de se communiquer leurs pensées, qu'il y eut entre eux une
rupture absolue. L'outrage qui en fut la suite aurait pu rendre cette
rupture définitive, si l'excellent caractère de madame de Sévigné, la
bonté de son cœur, le repentir sincère de Bussy, sa noble conduite
dans une circonstance délicate, un orgueil de famille assez prononcé
dans le cousin comme dans la cousine, les inclinations qu'ils avaient
toujours eues l'un pour l'autre, n'eussent, après huit ans
d'intervalle, opéré entre eux un rapprochement sincère, et renoué
enfin une correspondance depuis longtemps interrompue.
Mais pour bien connaître la cause de cette rupture, qui eut peut-être
plus d'influence sur la destinée de madame de Sévigné qu'elle-même ne
le soupçonna, il faut continuer à suivre les principaux détails de la
vie de Bussy, comme nous l'avons fait jusque ici.
Bussy dès les premiers moments qu'il fut placé sous les ordres du
maréchal de Turenne, lui avait déplu[209]: Bussy cependant avait un
courage brillant; il était bon officier, entendait bien la guerre, et
fit plusieurs actions d'éclat qui lui méritèrent les éloges de Turenne
lui-même; mais Bussy faisait souvent des fautes par un excès de
présomption. Il était vain et arrogant, et il aimait trop ses plaisirs
pour ne pas souvent négliger ses devoirs[210]. Son esprit médisant et
caustique dirigeait sur tout le monde, et sur ses supérieurs même, des
traits acérés[211]. Trop jaloux des priviléges de sa charge, il
faisait de son plein gré des promotions dans la cavalerie, et
délivrait des commissions d'officier sans en référer au général en
chef[212]. Il en avait le droit; mais dans l'exercice de l'autorité il
faut moins consulter son droit que l'intérêt de la chose qui nous a
été confiée, et le jugement nous indique quand il faut aller au delà
de nos pouvoirs et quand il faut rester en deçà. Le privilége dont
Bussy abusait était de nature à déplaire à tout général en chef, même
en temps de paix; en guerre il était évidemment nuisible au bien du
service, et il entraînait de fâcheuses conséquences.
Malgré son orgueil, Bussy faisait assidûment sa cour à Mazarin et à
Fouquet, dans l'espérance d'obtenir de l'avancement du premier et de
l'argent du second[213]; or, rien n'était plus propre qu'une telle
conduite à lui enlever l'estime de Turenne. Ce grand capitaine se
prévalait de l'appui qu'il prêtait à l'État pour se maintenir dans une
indépendance utile aux succès de ses opérations; il lui importait peu
de déplaire au premier ministre: parfaitement désintéressé, il n'avait
ni richesses ni faveurs à demander, et la nécessité de la discipline
le portait à vouloir que les officiers sous ses ordres dépendissent de
lui et non de Mazarin. Bussy, malgré ses pressantes sollicitations,
n'obtenait point l'exécution des promesses qui lui avaient été faites.
Il attribuait le défaut de succès de ses démarches au peu de crédit
dont il jouissait près de Turenne, et il ne se trompait pas. Quoique
Mazarin fût jaloux de Turenne, il lui rendait justice; il savait
apprécier ses services et ses talents, et il le ménageait. Si Bussy
avait pu obtenir l'appui de ce grand capitaine, Mazarin n'aurait pas
osé lui manquer si souvent de parole.
A tous ces mécomptes de l'ambition Bussy joignait une conduite propre
à lui faire beaucoup d'ennemis: il ne se contentait pas d'une seule
maîtresse, mais toutes les femmes qui lui plaisaient devenaient les
objets de ses poursuites; et comme il réussissait souvent, il avait
contre lui beaucoup d'envieux et de jaloux et un plus grand nombre de
rivaux. Ce qu'il y avait pour lui de plus triste et de plus
désastreux, c'est qu'il n'avait ni ordre dans ses affaires ni
économie dans ses dépenses; son faste, son goût pour les plaisirs lui
en faisaient faire d'excessives, et de très-disproportionnées à sa
fortune. Les sommes qu'il avait empruntées au surintendant pour payer
sa charge eussent exigé de lui qu'il fît des épargnes, afin de pouvoir
en opérer le remboursement et en servir les intérêts; mais, bien loin
de pouvoir y parvenir, il avait contracté de nouvelles dettes. Dans
son marché avec Fouquet, il s'était engagé d'obtenir avant trois ans
un grade supérieur à celui de mestre de camp dans la cavalerie[214],
et de céder cette dernière charge au surintendant, qui voulait la
faire passer dans sa famille. Pour sûreté de cette condition, Bussy
avait remis d'avance à Fouquet la démission de sa charge; mais comme
Bussy ne put obtenir d'avancement dans les délais déterminés, Fouquet
refusa de lui compter les sommes stipulées en cas d'exécution de cette
clause de leur contrat. Bussy voulut alors ravoir la démission
souscrite par lui: pour forcer le surintendant à la lui rendre, il se
servit de l'influence de l'abbé Fouquet, alors brouillé avec son
frère, mais en grande faveur auprès de la reine mère et de Mazarin.
Par le moyen d'une si puissante intervention, Bussy parvint à se faire
rendre la démission qu'il avait donnée; mais il s'attira l'inimitié du
surintendant[215].
Pour qu'aucun travers, aucune cause de ruine ne manquât à Bussy, il
était joueur: il est vrai que, si on l'en croit, il était heureux au
jeu. Cependant il y a lieu de penser qu'il aimait à se vanter de ce
qu'il gagnait, et se taisait sur ses pertes. Il fait mention dans ses
Mémoires des gains considérables qu'il fit pendant qu'il était à
l'armée de Catalogne. Ils lui suffirent pour défrayer toutes ses
dépenses pendant cette campagne; il lui resta même encore dix mille
écus sur cet argent[216]. Dans la lettre à sa cousine dont nous venons
de transcrire une partie, il dit qu'il a gagné huit cents louis[217],
et qu'il est tellement en veine, que personne n'ose plus jouer avec
lui. Cependant, lorsque l'année suivante le moment vint de partir pour
l'armée, il se trouva dans une telle détresse qu'il n'avait pas de
quoi suffire à la dépense de ses équipages[218], et si peu de crédit,
que personne ne voulait lui prêter[219]. Il ne savait comment se tirer
d'embarras, lorsque l'évêque de Châlons, Jacques de Neuchèse, oncle de
sa première femme, dont nous avons parlé précédemment[220], mourut.
Cet évêque avait donné par contrat de mariage à sa nièce, lorsqu'elle
épousa Bussy, une valeur de dix mille écus, et autant à son autre
nièce madame de Sévigné; le tout était payable seulement après sa
mort. Madame de Sévigné, qui désirait avoir une terre de l'évêque de
Châlons rapprochée de Bourbilly, avait proposé à Bussy de traiter avec
lui de ses droits dans la succession de leur oncle. Bussy, sans
rejeter ni accepter cette proposition, mais uniquement occupé du soin
de se tirer de la gêne où il était, envoya Corbinelli à sa cousine,
pour lui demander en son nom de lui faire trouver dix mille écus: il
lui offrit pour garantie le nouvel héritage auquel il avait droit.
Madame de Sévigné accepta, et même elle témoigna sa joie de pouvoir
obliger Bussy; mais elle se laissait gouverner entièrement pour ses
intérêts pécuniaires par son oncle l'abbé de Coulanges; et là où elle
n'avait pas vu de difficultés il en aperçut. L'abbé connaissait le
désordre des affaires de Bussy, et avant de laisser grever les biens
de sa nièce pour une somme de dix mille écus, qui valaient à peu près
60,000 fr. d'aujourd'hui, il voulut savoir si les biens de Bussy
n'étaient pas déjà engagés, et s'assurer quels pouvaient être ses
moyens de remboursement. Il envoya quelqu'un en Bourgogne pour prendre
des informations; et pour déguiser ce que cette mesure avait
d'offensant, l'abbé de Coulanges dit qu'on ne pouvait disposer des
fonds d'une succession qui n'était pas encore partagée; et que par
conséquent il y avait nécessité d'aller trouver l'héritier de M. de
Neuchèse, pour s'assurer de son consentement relativement à
l'hypothèque offerte par Bussy. Madame de Sévigné fit savoir à Bussy
les raisons du retard du prêt qu'elle devait lui faire. Bussy répondit
qu'il lui était impossible d'attendre, parce que l'armée avait déjà
investi Dunkerque, et que s'il ne se trouvait pas à ce siége, il
serait déshonoré: il lui offrit pour sûreté de la somme qu'il
demandait, en attendant le retour de l'homme d'affaires envoyé en
Bourgogne, des ordonnances de ses appointements pour dix mille écus,
disant que, lors même qu'il mourrait à l'armée, il serait facile de se
faire payer du montant de ces ordonnances jusqu'à concurrence de la
somme prêtée, puisque cela ne dépendait que de Fouquet, dont la bonne
volonté à l'égard de sa cousine n'était pas douteuse. Madame de
Sévigné répondit que le surintendant était précisément l'homme du
monde auquel elle consentirait le moins à demander un service
d'argent.
Cette correspondance et ces négociations avaient consumé du temps, et
n'avaient fait qu'augmenter la détresse de Bussy, qui était arrivé à
la veille du jour de son départ. La marquise de Monglat vint à son
secours; elle lui remit ses diamants, qu'il mit en gage; il emprunta
dessus deux mille écus: avec cet argent il partit, mais le cœur
ulcéré contre sa cousine, se croyant trompé par elle, et regardant
comme fausses toutes les protestations qu'il en avait reçues, comme
perfides tous les témoignages de tendresse et d'amitié qu'elle lui
avait donnés. Quoiqu'il ne pût s'empêcher de l'aimer encore, il rompit
tout commerce avec elle. Le dépit et l'orgueil blessé lui inspirèrent
le même désir de vengeance que la haine, et il ne tarda pas, comme
nous le verrons bientôt, à se satisfaire. C'est de cette époque que
datent le déclin de la fortune de Bussy et tous ses malheurs. Si sa
rupture avec sa cousine n'en fut pas la seule cause, il est certain
qu'elle y contribua beaucoup. C'est depuis qu'il eut cessé d'avoir
madame de Sévigné pour confidente et pour amie, depuis qu'il n'eut
plus la crainte d'être désapprouvé par elle, depuis qu'il ne redouta
point ses spirituelles et utiles railleries, et qu'il ne fut plus
encouragé par ses éloges ni éclairé par ses conseils, qu'il passa de
la prodigalité au désordre, et de la galanterie à la débauche.
Au retour de cette campagne, qui fut une des plus brillantes et une
des plus importantes par ses résultats, toute la jeune noblesse qui en
était revenue, enivrée de ses succès et de la gloire commune, se livra
avec plus d'emportement que de coutume aux plaisirs de la capitale.
Bussy, qui s'était distingué par de beaux faits d'armes, fut un des
plus ardents à se dédommager des ennuis et des fatigues de la guerre,
par toutes les joyeuses folies auxquelles l'usage permettait de
s'abandonner pendant le carnaval. Lui et ses compagnons habituels
virent avec peine arriver le moment où les solennités de la semaine
sainte les forceraient d'interrompre et de changer leur genre de vie:
en le continuant ouvertement, ils savaient qu'ils révolteraient les
sentiments de morale publique et s'exposeraient à des dangers.
Vivonne, premier gentil-homme du roi, l'un d'entre eux, leur offrit
d'aller passer ce temps de retraite et de pénitence à son château de
Roissy, à quatre lieues de Paris, leur promettant que, loin de
l'intrusion des fâcheux et des regards de tous les censeurs, ils
auraient pleine liberté pour se réjouir et abondance de tous les
moyens nécessaires à la satisfaction de leurs goûts. Outre Vivonne et
Bussy, il y avait, dans le nombre de ces jeunes débauchés, Cavois,
lieutenant au régiment des Gardes; Mancini, neveu du cardinal Mazarin;
les comtes de Guiche et de Manicamp et l'abbé Le Camus, qu'on est bien
étonné de trouver en telle compagnie, car c'est bien le même qui
depuis, aumônier et prédicateur du roi, évêque et cardinal, devint un
modèle de vertu, de piété et d'humilité chrétienne[221]. En se rendant
au château qui devait être le théâtre de leurs orgies, ces jeunes
écervelés arrêtèrent en route un procureur nommé Chantereau; ils
l'emmenèrent prisonnier, puis, après l'avoir enivré et s'en être
divertis, ils le renvoyèrent. Ils se mirent ensuite à jouer gros jeu;
puis après ils firent venir des violons. Le jour suivant, ou plutôt la
nuit suivante, qui était celle du samedi au dimanche, ils firent ce
qu'on appelait alors _media noche_, c'est-à-dire un repas au milieu de
la nuit, afin de pouvoir s'enivrer et manger de la viande. Malgré les
précautions qu'ils avaient prises, le bruit de leurs excès et de leurs
débauches perça au dehors; tout ce qu'il y avait eu dans leurs actions
de blâmable pour les bonnes mœurs, d'outrageant pour la religion,
devint la matière de récits exagérés: le roi et la reine en furent
informés, et Bussy et tous les auteurs de ces scènes scandaleuses
furent exilés dans leurs terres[222]. Cette disgrâce ôtait à Bussy
tous les moyens d'obtenir l'accomplissement des promesses d'avancement
qui lui avaient été faites. La sévérité dont on usa envers lui dans
cette circonstance lui parut excessive; elle l'aigrit contre Mazarin,
contre la reine, contre Turenne, contre tout ce qui était puissant et
favorisé par eux. Il exhala d'abord, à part lui à la vérité et en
secret, sa malignité dans des satires, des chansons, des épigrammes
dirigées contre les courtisans, les ministres et les généraux. Il en
divertit sa maîtresse[223]. Comme elle prenait goût à ces dangereux
exercices d'esprit, il composa, pour la satisfaire, le curieux et
scandaleux volume qu'il intitula _Histoire amoureuse des Gaules_. Sous
des noms déguisés et faciles à deviner, et sous la forme d'un roman
écrit d'un style naturel et élégant, il y dévoila les intrigues, le
libertinage et les turpitudes de plusieurs personnages de la cour.
Comme il était alors au plus haut point de sa colère contre madame de
Sévigné, il traça d'elle un portrait satirique. C'est ce portrait et
un ou deux autres qui ont fait dire à Saint-Évremond, au sujet de cet
ouvrage, «que son auteur avait dit du mal de certaines femmes dont il
n'avait pas pu même inventer les désordres[224]».
Bussy fit quelques lectures de son ouvrage à des personnes sur la
discrétion desquelles il pouvait compter. Son secret lui fut gardé
pendant quelque temps; mais, ainsi que nous le dirons plus amplement,
il fut trahi par la jalousie d'une de ses maîtresses. Il avait eu la
faiblesse de prêter son manuscrit pendant vingt-quatre heures. Contre
la foi de la promesse qui lui avait été faite, on en fit une copie qui
servit à en faire d'autres, qui circulèrent, et l'ouvrage fut imprimé
en Hollande, sans nom d'auteur d'abord, puis peu après avec le nom de
l'auteur, et donnant la connaissance de tous les personnages dont les
noms étaient déguisés, au moyen d'un index ou clef qu'on avait ajoutée
et imprimée à la fin. Ce ne fut pas tout: en recopiant et en
réimprimant cet ouvrage, on y fit des additions, qui en augmentèrent
le venin et le scandale, et dont Bussy n'était pas l'auteur. Un des
interlocuteurs de cette espèce de roman historique y parlait d'un
cantique qu'on avait chanté, sans dire quel était ce cantique et sans
en rien citer. On en composa un avec des couplets dirigés contre le
roi et les femmes de la cour, et on l'intercala dans cet endroit de
l'ouvrage de Bussy. Cette addition fut faite peu de temps après les
premières éditions: il y avait encore d'autres couplets, moins
coupables, qu'on lui attribuait alors, et qu'il affirmait n'être
point de lui[225]. Ses protestations, ses assertions, et les preuves
dont il offrait de les appuyer, furent repoussées; il fut mis à la
Bastille, et tomba dans une disgrâce complète.
On verra par la suite de ces Mémoires que Bussy ne sut point supporter
avec courage et dignité son infortune, ni profiter de l'intérêt que
l'arbitraire dont il était victime attachait à sa disgrâce. Il
flattait bassement ceux par lesquels il espérait remonter à la faveur,
et il les déchirait en secret. Sa détention ne fut pas de longue
durée; mais vingt années s'écoulèrent sans qu'il pût obtenir la
permission de se montrer à la cour. Il y reparut enfin, mais humilié,
mais sans charge, sans fonctions, sans crédit, sans considération, et
confondu dans la foule des courtisans. Aussi rentra-t-il promptement
dans sa retraite; il y termina ses jours, qu'abrégèrent de tristes
débats de famille et un odieux procès. Saint-Évremond, qui le connut
particulièrement, a dit de lui «qu'il n'aimait personne et parvint à
n'être aimé de qui que ce soit». Cette dure assertion doit être au
moins modifiée, puisqu'elle offre une exception dans madame de
Sévigné. Cependant le commerce qu'elle renoua avec Bussy après leur
rupture ne fut pas semblable à celui qu'elle entretenait avant cette
époque: le souvenir de l'outrage qu'elle en avait reçu était pour son
cœur une plaie que le temps ne put entièrement cicatriser. On
s'aperçoit, en lisant les lettres qu'elle lui a adressées depuis leur
réconciliation, qu'une sorte de crainte et de défiance se mêle à
l'abandon auquel elle aurait voulu se livrer, et qu'elle se tenait
toujours sur ses gardes. Cependant Bussy fut pour elle l'homme le plus
aimable et le plus spirituel, celui avec lequel elle aimait le plus à
s'entretenir. Elle le regardait comme injustement persécuté, et en
butte à des ennemis inférieurs à lui en mérite; elle aurait voulu le
voir heureux, et elle était vivement touchée des revers de sa fortune.
Bussy, après s'être réconcilié avec sa cousine, lui rendit toute sa
confiance, et sentit renaître toute son affection pour elle; il avait
la plus haute estime pour ses vertus, la plus vive admiration pour son
esprit, la plus forte inclination pour son caractère, égal, sensé,
aimable, aimant et gai. Le repentir qu'il éprouvait de l'avoir
offensée fut profond et durable; il le peint avec énergie dans un
endroit de ses Mémoires qu'il écrivait pour lui-même et pour ses
enfants, avec le dessein de ne jamais les publier de son vivant.
«Un peu avant la campagne de 1658, je me brouillai avec madame de
Sévigné. J'eus tort dans le sujet de ma brouillerie; mais le
ressentiment que j'en eus fut le comble de mon injustice. Je ne
saurais assez me condamner en cette rencontre, ni avoir assez de
regrets d'avoir offensé la plus jolie femme de France, ma proche
parente, que j'avais toujours fort aimée, et de l'amitié de laquelle
je ne pouvais pas douter. C'est une tache de ma vie, que j'essayai
véritablement de laver quand on arrêta le surintendant Fouquet.»
Bussy a raison de se vanter de la conduite qu'il tint dans cette
dernière circonstance. Elle fut noble et généreuse, mais ce n'est pas
encore ici l'occasion de la faire connaître. Le but principal de cet
ouvrage nous oblige à perdre quelque temps Bussy de vue; nous
reviendrons à lui lorsqu'il aura cessé d'être brouillé avec madame de
Sévigné. Nous allons continuer à suivre celle-ci dans le monde, où
elle brillait alors avec plus d'éclat encore que par le passé, et où
son esprit, les charmes de sa personne et les agréments de son
commerce lui avaient acquis une véritable célébrité.
[207] Conférez LORET, liv. VII, p. 21, _lettre_ du 5 février
1656.
[208] BUSSY, _Mém._, 1721, in-12, t. II p. 90; édit. in-4º, t.
II, p. 109; _Supplément_, t. I, p. 158.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t.
I, p. 53.
[209] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 85, 89 de l'édit. in-12.--Ibid.,
t. II, p. 203 et 207 de l'édit. in-4º.
[210] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 100 à 109 de l'édit. in-12, p. 137
et 335 de l'édit. in-4º.
[211] SAINT-ÉVREMOND, _lettre touchant la destinée du comte de
Bussy-Rabutin_, _OEuvres_, 1753, in-12, t. IX, p. 119.--BUSSY,
_Mém._, t. II, p. 43, édit. in-12; t. II, p. 91 et 95, édit.
in-4º.
[212] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 91, passim.
[213] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 105.
[214] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 107 et 108 de l'édit. in-12, et t.
II, p. 129 de l'édit. in-4º.
[215] Ibid., _Mém._, t. II, p. 140 à 146, édit. in-12, et t. II,
p. 171 à 177 de l'édit. in-4º.
[216] BUSSY, t. I, p. 456, édit. in-12, et t. I, p. 561 de
l'édit. in-4º.
[217] SÉVIGNÉ (lettre de Bussy, 4 août 1657), t. I, p. 66, édit.
G, t. I, p. 54, édit. M.
[218] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 109 de l'édit. in-12, ou t. II, p.
132 de l'édit. in-4º.
[219] BUSSY, _Mém._, passage inédit inséré dans les notes sur
SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1820, t. I, p. 141, et _Lettres_ de
SÉVIGNÉ, 29 juillet 1668, t. I, p. 133 et 134.--BUSSY, _Mém._, t.
II, p. 157.
[220] Voyez 1re partie, ch. XI, p. 149 et 150.
[221] LORET, liv. VIII, p. 48, du 7 avril 1657.--MOTTEVILLE,
_Mém._, t. XL, p. 7.--DANGEAU, _Nouveaux Mémoires_, dans l'_Essai
sur l'établissement monarchique de Louis XIV_, par Lemontey, p.
23.--DE SUBLIGNY, _Muse Dauphine_, p. 112; _Hist. de la Vie et
des Ouvrages de La Fontaine_, 3e édit., p. 410.--LA FONTAINE,
_OEuvres_, 1827, t. VI, p. 162.
[222] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 153 et 155, édit. in-12.--Ibid.,
t. II, p. 179 de l'édit. in-4º.--BUSSY, _Hist. amour. de France_,
1710, p. 273.--Ibid., édit. 1754, t. I, p. 234.--MOTTEVILLE, t.
XL, p. 6.
[223] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 162.
[224] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. IX, p. 119.
[225] Le fameux cantique _Alleluia_ ne se trouve point dans les
deux premières éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_,
imprimées à Liége, sans date. La première où il se rencontre, et
où se trouve aussi le nom de BUSSY, est celle qui est intitulée
_Histoire amoureuse de France_, par BUSSY-RABUTIN, 1660, petit
in-12 de 237 pages. Conférez la 3e partie, ch. I, p. 3, et p. 447
et 448.