1658-1659.
Ardeur pour les plaisirs pendant les deux années qui précédèrent
le mariage de Louis.--Promenade au Cours.--Foire
Saint-Germain.--Conduite de madame de Sévigné.--Le roi devient
amoureux de Marie Mancini.--Le roi a une courte maladie, qui met
ses jours en danger.--Sentiments divers des courtisans pendant
cette maladie.--Affliction profonde de Marie de Mancini.--Le roi
en est instruit, sa passion pour elle s'en augmente.--Anne
d'Autriche veut la combattre.--Conduite douteuse de Mazarin à ce
sujet.--L'issue des négociations pour le mariage de Louis XIV
avec la princesse de Savoie est, par cette passion, rendue
incertaine.--Ces négociations sont rompues par l'offre de
l'Espagne de donner l'infante.--Anne d'Autriche, craignant le
mariage de son fils avec Marie de Mancini, fait rédiger d'avance
une protestation.--Le cardinal se détermine à envoyer sa nièce au
Brouage.--On s'est trompé sur les intentions que l'on a supposées
à Mazarin--Il entrait dans son plan d'inspirer des craintes à
l'Espagne, de montrer que lui seul voulait la paix.--La violence
de la passion du roi manqua de faire échouer ces
combinaisons.--Grand caractère de Mazarin.--Obstacles qu'il a eu
à vaincre pour parvenir à la paix et au mariage du roi.
Le roi et son frère entraient tous deux dans cet âge où le cœur et
les sens dominent trop la volonté pour qu'elle puisse se soumettre à
la froide raison, et ne pas secouer le joug de ceux qui voudraient
mettre un frein à des passions dont alors les jouissances sont si
vives et les dangers si peu connus. Sans doute les mœurs du temps,
corrompues par la Fronde, et l'état de désordre dont on ne faisait que
de sortir exerçaient leur fâcheuse influence sur ces deux adolescents
et sur toute la jeunesse qui les entourait; mais les inclinations
naturelles du monarque et les exemples qu'il donna pendant la plus
grande partie de son règne augmentèrent l'intensité du venin qui
circulait à la cour et parmi les grands, et qui à la longue se
répandit dans toutes les classes.
Il est des époques où la dissolution des mœurs a été plus grande en
France que dans les deux années qui précédèrent le mariage de Louis
XIV; mais jamais l'entraînement vers le plaisir ne fut aussi fort et
aussi général. C'est le temps où Molière[226], avec sa troupe,
commençait à faire goûter sur la scène tout le prix du vrai et du
naturel; où le fameux acteur Scaramouche[227] y déployait une verve
comique et bouffonne qui excitait un rire irrésistible; où Lully
charmait les oreilles par une nouvelle et délicieuse mélodie[228]; où
le génie des machinistes paraissait avoir acquis toute la puissance
des magiciens et des enchanteurs, dans le nouvel opéra de
_l'Enlèvement d'Hélène_[229]. C'est alors que les promenades au Cours
eurent le plus d'éclat[230]; que la foire Saint-Germain compta ses
plus beaux jours et ses fortunes les plus rapides. Dans ce vaste
bazar, où l'on pénétrait par sept portes[231] principales, les
richesses du monde entier se trouvaient réunies et classées. Chaque
profession avait son quartier séparé, et chaque chose sa place
distincte. A tout ce qui pouvait être utile aux besoins de l'homme, à
son luxe, à ses voluptés, se joignait encore tout ce qui pouvait
exciter sa curiosité ou tenter sa cupidité: des animaux rares, des
faiseurs de tours, des loteries, des jeux de hasard. Pendant deux mois
on se portait en foule dans ce lieu, où aujourd'hui un marché se
trouve ouvert toute l'année. Le peuple y allait le jour; la noblesse
s'y rendait la nuit[232], toujours masquée et déguisée, sans suite,
dans des carrosses sans armoiries, sans cortége, et seulement avec des
grisons, c'est-à-dire avec des cochers et des laquais sans livrées,
vêtus de gris et le visage couvert. Là, au milieu de la clarté
resplendissante des milliers de lustres, de flambeaux, de torches et
de feux allumés (cette foire s'ouvrait en février), on se promenait
dans les plus belles rues, dans celles des orfèvres, des merciers; on
achetait des bijoux, des pierreries, des dentelles, de riches étoffes,
des parfums, des tableaux, des meubles magnifiques, de grands miroirs
(c'était alors un des objets rares); l'on s'écartait dans les allées
sombres, obscures, favorables aux entretiens mystérieux et solitaires;
ou l'on s'asseyait à ces banques, à ces loteries ruineuses, et l'on
profitait d'un impénétrable incognito pour se livrer sans mesure à la
plus ruineuse des passions. Ainsi dans ce lieu, que l'éclat des
flammes, l'agitation et le bruit faisaient ressembler, pendant les
ténèbres et le silence de la nuit, à un immense palais enchanté, on
exploitait tous les vices comme toutes les industries au profit d'un
couvent de religieux qui en étaient propriétaires.
A tous ces plaisirs publics, qui étaient les plus vifs parce qu'on les
partageait avec plus de monde, et qu'il y régnait plus de liberté, il
faut ajouter, pour les grands et pour la cour, les ballets royaux,
plus fréquents que par le passé[233]; les fêtes, les grands repas que
donnaient Fouquet et le cardinal; les bals, les mascarades, et les
divertissements de tous ceux qui, par leur rang et par leurs
richesses, se trouvaient en position de les imiter[234]. A quoi il
faut joindre encore les loteries gratuites, usage dispendieux et
magnifique que le roi introduisit alors; manière galante, ingénieuse
et toute royale de faire des dons aux dames, en y joignant les
piquantes surprises du sort, qui, seul dispensateur des préférences,
ne pouvait causer d'offense à personne.
Anne d'Autriche, dont les inclinations à la retraite et à la dévotion
croissaient avec l'âge, qui s'apercevait que l'empire qu'elle avait eu
sur ses deux fils s'affaiblissait et allait lui échapper entièrement,
ne chercha pointa mettre de digue à ce torrent de dissipation et de
licence, parce qu'elle savait qu'elle l'aurait en vain essayé, et
qu'en cela elle eût plutôt été contrariée que secondée par son
ministre. Elle s'en affligeait en silence, et se contentait de
témoigner sa désapprobation, en ne se mêlant que rarement aux
divertissements de la cour, en faisant de longues et fréquentes
absences au monastère du Val-de-Grâce, et en passant la plus grande
partie de son temps dans cette retraite ou dans son oratoire.
Madame de Sévigné, qui ne voulait ni fuir le monde ni partager ses
travers, s'attacha surtout à la petite cour de MADEMOISELLE. Cette
princesse, sans donner aucune prise à la médisance[235], ne montrait
pas moins d'ardeur pour les plaisirs que dans sa première jeunesse.
Lorsqu'au retour de son exil, Mazarin lui demanda ce qu'elle avait
regretté le plus des amusements de Paris, pendant son séjour au
château de Saint-Fargeau, elle répondit: «Les mascarades, la foire
Saint-Germain, et la promenade au cours.» Ses mémoires nous apprennent
qu'elle aimait singulièrement à aller à cheval avec madame de Sévigné,
mademoiselle de Villeroy et madame de Bonneuil[236]. C'étaient, à ce
qu'elle nous dit, parmi les dames qui composaient sa société
habituelle, les seules assez habiles à manier un coursier pour pouvoir
l'accompagner dans ces sortes de promenades. Elle avoue aussi que
pendant cet hiver de 1659 elle allait presque tous les jours à la
foire Saint-Germain[237], qu'elle y jouait et y gagnait souvent. Et
quant aux mascarades, le choix des déguisements, l'oubli des
convenances, si étrange dans une princesse si fière et si scrupuleuse,
prouvent jusqu'à quel point elle se laissait dominer par son goût pour
ce genre de divertissement. Au reste, le délire à cet égard était si
général, que la reine elle-même, à laquelle son âge, et plus encore sa
dévotion, interdisaient de telles licences, se surprenait à en rire,
et ne pouvait s'empêcher d'y prendre plaisir. Quelques pertes cette
année contristèrent le grand monde; mais plusieurs mariages devinrent
aussi des occasions de réjouissance[238], entre autres celui du comte
de Grignan avec mademoiselle de Rambouillet. Comme amie de la famille
de Rambouillet, madame de Sévigné dut assister à ce mariage, se
doutant peu alors que le nouveau marié serait un jour son gendre[239].
C'est à cette année que se rapportent aussi les récits de la première
partie de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ de Bussy de Rabutin; et si
dans cet ouvrage les discours et les lettres des personnages sont
supposés, les faits sont exacts et vrais; il n'en est pas un
d'essentiel qui ne se trouve confirmé par les Mémoires du temps et les
témoignages les moins suspects[240]. Le tort de Bussy n'a donc pas
été, comme on l'a accusé, d'avoir calomnié les mœurs de son temps,
mais de s'être complu à délayer sous la forme des romans alors en
vogue les aventures d'un très-petit nombre de femmes, et de n'avoir
pas, comme le spirituel Hamilton à l'égard de la cour de Charles Ier,
fait connaître les rivalités et les intrigues de celles de la jeune
cour de Louis XIV. Ce tableau fidèlement tracé, et pour lequel les
matériaux ne manquent pas, ne serait pas sans intérêt pour l'histoire;
mais il conviendrait peu à celui où madame de Sévigné figure sur le
premier plan. Il nous suffit de l'avoir indiqué.
Il n'en est pas de même des amours du roi. C'étaient des événements
publics, qui exerçaient une grande influence sur la France, et par
elle sur l'Europe: madame de Sévigné s'en montre trop préoccupée pour
que nous puissions les écarter du cadre qui doit renfermer tout ce qui
concerne ses écrits et sa personne, si intimement liés à la peinture
du siècle où elle a vécu.
Mazarin avait réussi dans ses combinaisons: le roi était épris de
Marie de Mancini. Peu de temps avait suffi pour lui faire gagner
l'embonpoint qui lui manquait[241]; et si elle n'était pas devenue une
beauté, elle avait acquis des attraits qu'on n'aurait pu deviner
lorsqu'elle fut présentée à la cour. Son teint coloré, ses yeux vifs
et brillants, sa physionomie ardente, la vivacité de son esprit
caustique, son caractère ferme et décidé, l'inclination qu'elle
témoignait ouvertement pour le jeune monarque, le soin qu'elle prenait
publiquement de lui plaire, tout concourut à entraîner Louis vers
elle; non par l'effet de ces subites sympathies qui s'emparent de
toutes nos facultés, mais par l'influence, plus lente, plus durable,
du plaisir que l'on trouve à fréquenter une personne qui chaque jour
nous paraît plus aimable; dont le jugement révèle une supériorité que
nous nous savons gré de savoir apprécier; dont la société nous semble
toujours plus attachante; dont la tendresse et les accents passionnés
nous font éprouver le besoin d'aimer avec le même abandon; qui enfin,
par l'ascendant toujours plus grand qu'elle acquiert sur nos pensées,
nos goûts, nos faiblesses, nos fantaisies, fascine nos sens, maîtrise
nos affections, nous empreint de tous ses sentiments, et nous
identifie à elle par l'harmonie parfaite des volontés et des désirs.
Louis en était parvenu à ce point avec Marie de Mancini. En présence
de tous, il lui montrait une préférence marquée; il se plaisait à
s'entretenir seul avec elle; il prenait d'elle des conseils sur tout
ce qui l'intéressait, même sur les affaires d'État. Aussi il employait
tous les moyens pour multiplier les entrevues secrètes. Un jour
qu'elle sortait de chez la reine et qu'elle se trouvait seule dans son
carrosse, Louis monta sur le siége, et lui servit de cocher jusqu'à ce
que la voiture ne fût plus en vue; alors il y entra, et vint se placer
à côté d'elle[242]. Louis, malgré le goût qu'il avait pour se montrer
en public dans les ballets et les tournois, avait toujours eu dès sa
plus tendre jeunesse cet extérieur grave et froid[243] qui par la
suite le rendit si imposant, et imprimait aux plus hardis le respect
et la crainte. Ces caractères sérieux et réservés, lorsqu'on parvient
à les faire descendre à la familiarité, passent plus facilement que
d'autres de la familiarité à la confiance, et de la confiance à
l'amour. Ces progrès dans les sentiments de Louis s'étaient surtout
fait remarquer à la suite de la maladie dangereuse qu'il contracta au
siége de Dunkerque[244]. On eut alors tout lieu de craindre pour sa
vie. Plusieurs courtisans trahirent leurs vœux secrets par des
mouvements de joie qu'ils ne purent déguiser; par d'imprudentes
intrigues dont le frère du roi, l'héritier de la couronne, était
l'objet. La douleur des autres témoigna, au contraire, de leur
attachement. Mais le désespoir de Marie de Mancini et les larmes
qu'elle répandit touchèrent les plus insensibles. Le roi, dans sa
convalescence, fut instruit de tout. Il exila ceux qui avaient spéculé
sur sa fin prochaine, et fit voir à ceux qui avaient manifesté des
sentiments différents combien il leur savait gré de leur affection.
Quant à Marie de Mancini, l'inclination qu'on lui soupçonnait pour
elle se montra dès lors avec éclat, et prit tous les caractères d'un
véritable amour. Spirituelle, hardie, emportée, elle était
singulièrement propre à acquérir de l'ascendant sur un jeune
monarque[245] qui sentait le besoin d'un appui pour s'affranchir de
l'obstacle que sa jeunesse et l'éducation maternelle opposaient à son
entière émancipation.
On ne tarda point à s'apercevoir de cette nouvelle passion du roi et
des changements qui s'opéraient dans son caractère et dans sa
conduite. Mazarin s'en réjouit; la fière Anne d'Autriche s'en alarma
vivement: non qu'elle désirât reprendre sur son fils un empire que
l'âge qu'il avait atteint ne lui permettait plus d'exercer, mais parce
qu'elle craignit que le premier ministre, malgré l'empressement
apparent qu'il mettait à négocier le mariage de Louis XIV avec la
princesse de Savoie, n'eût en secret le projet de lui faire épouser sa
nièce. Par cette raison la reine pressa avec ardeur la conclusion de
cette grande affaire. Ainsi cet amour de Louis XIV, qui semblait
s'accroître à mesure qu'approchait le moment de conclure un hymen qui
en exigeait le sacrifice, jetait tout l'intérêt d'un drame sur les
froides combinaisons de la politique. La cour s'était transportée tout
entière à Lyon; l'entrevue avec le jeune roi et la princesse de Savoie
avait eu lieu; tous les efforts de la sagesse maternelle pour marier
convenablement le roi le plus jeune, le plus beau, et déjà le plus
puissant de l'Europe, semblaient couronnés du succès; rien ne
paraissait s'opposer à la nouvelle alliance. Déjà commençaient les
préparatifs pour l'auguste cérémonie, et cependant l'on doutait encore
qu'elle pût avoir lieu: on craignait que les résultats de tant de
ressorts, de tant d'intrigues, de tant de conférences diplomatiques,
ne fussent rendus inutiles par les séductions et le caractère
énergique d'une jeune fille. Marie de Mancini avait déclaré
ouvertement qu'elle s'opposait à ce mariage, et elle osait se montrer
rebelle aux volontés de la reine et aux volontés déclarées de son
oncle. Elle disait sans détour au jeune roi qu'il était honteux pour
lui qu'on voulût lui donner une femme aussi laide que la princesse de
Savoie. Au moment où tout allait se terminer, où il ne manquait plus
que la signature aux actes que l'on avait déjà dressés, Mazarin rompit
tout à coup les négociations, et le roi et la cour revinrent à Paris.
Tout le monde sait que cette rupture subite fut due à l'offre que
l'Espagne fit de l'infante, avec la paix. Ainsi l'union de deux
grandes monarchies et la cessation de la guerre, si ardemment
désirée, semblèrent dépendre de la volonté de Marie de Mancini, qui
pouvait à elle seule mettre obstacle à d'aussi grands biens ou les
laisser se réaliser. Cette puissance dont elle était investie
dirigeait en quelque sorte sur elle les regards de toute l'Europe. La
passion qu'elle avait inspirée au roi avait acquis toute l'importance
d'un grand événement.
Quoique Anne d'Autriche n'ignorât pas que Mazarin n'entretînt depuis
longtemps des négociations secrètes avec l'Espagne, cependant la
rupture subite de celles qu'il avait conduites avec la Savoie réveilla
ses soupçons et ses défiances. Malgré sa partialité pour son ministre,
elle s'indigna qu'il pût concevoir l'idée d'asseoir une de ses nièces
sur le trône de France. Ses craintes furent assez vives pour qu'elle
prit la précaution de faire rédiger d'avance sa protestation contre le
mariage de Louis XIV avec Marie de Mancini, ainsi que l'acte par
lequel cette protestation devait être enregistrée au parlement, à huis
clos, si ce mariage avait lieu. Ces projets d'actes furent, selon
Loménie de Brienne, montrés au cardinal, qui alors se détermina à
envoyer sa nièce au Brouage et à lui faire rompre tout commerce avec
le roi[246]. Les faits de ce récit sont exacts, mais les intentions
qu'on prête à Mazarin et les motifs auxquels on attribue ses actions
ne le sont pas[247]. Je l'ai déjà dit: les jugements que l'on a portés
sur ce grand ministre n'ont été que les échos de la haine et de
l'envie qu'il a excitées de son vivant. On ne s'est pas donné la peine
d'étudier les ressorts de sa politique, dont les effets ont cependant
été si heureux et si avantageux pour le roi et le royaume. Tous les
détails des négociations du fameux traité des Pyrénées prouvent que
Mazarin, dans les circonstances où se trouvaient alors l'Europe et la
France, était incapable de se laisser séduire par une aussi misérable
ambition que celle qu'on lui a prêtée, de s'arrêter un instant à une
aussi chétive combinaison[248]. Mais il convenait à sa politique à
l'égard de l'Espagne d'être le seul et unique auteur du traité; de
prouver qu'il était le seul aussi qui pût lever les obstacles qui
s'opposaient à sa conclusion: il était nécessaire de faire sentir au
jeune monarque qu'il ne violentait ses inclinations que par la raison
d'État, et qu'il sacrifiait à la gloire du trône, à la prospérité du
royaume, sa propre élévation et celle de sa famille. Il convenait
aussi à sa politique, à l'attachement qu'il avait fait naître, d'avoir
l'air de ne céder qu'aux volontés de la reine, et d'avoir travaillé
nuit et jour contre lui-même, pour l'accomplissement de ses désirs; de
l'avoir servie avec zèle, avec talent, avec désintéressement le plus
grand, le plus entier, dans l'occasion la plus importante où une mère,
et une mère de roi, puisse se trouver. Pour parvenir à tous ces
résultats, dont les uns importaient à l'intérêt de l'État, mais dont
les autres importaient aussi beaucoup à son intérêt propre, Mazarin
devait, ainsi qu'il l'a fait, tolérer la passion des deux amants,
inspirer des craintes à l'Espagne, faire suspecter ses intentions par
la reine. L'amour du roi, sa résistance, le mécontentement d'Anne
d'Autriche, ses consultations, ses projets de protestation contre un
événement qu'elle redoutait, tout entrait dans le plan de Mazarin,
tout y concourait. Dès qu'il crut être certain de réussir, alors il
n'hésita plus, et il chercha de tout son pouvoir à détacher le jeune
roi des liens qui l'enchaînaient.
Cependant il fut sur le point d'échouer, par l'opposition de celle
qu'il avait considérée comme le premier élément de succès. Marie de
Mancini s'arma contre lui de tout l'ascendant que lui donnait l'amour
sur le cœur d'un jeune roi qui connaissait toute la force de sa
volonté, et qui comprenait fort bien que, maître de la destinée des
autres, il devait aussi l'être de la sienne. Toutefois, ne voulant pas
faire violence à son ministre, il chercha à le séduire, et il lui
offrit de faire sa nièce reine de France. Non-seulement Mazarin
n'hésita pas à refuser Louis, mais il lui déclara qu'il aimerait mieux
poignarder sa nièce de ses propres mains, que de voir le roi
contracter avec elle une alliance qui n'était pas moins contraire à la
dignité de sa couronne que préjudiciable à la France. Il dit au roi
que s'il pouvait le croire capable de persister dans un tel dessein,
afin d'en empêcher l'exécution il se mettrait dans un vaisseau avec
ses nièces, et qu'il se transporterait avec elles au delà des mers.
Louis XIV fut ébranlé par une aussi énergique résolution; cependant il
écrivait tous les jours à Marie de Mancini. Mazarin le sut, et il
adressa au jeune monarque une lettre qui seule suffit pour détruire
les soupçons qu'on a dirigés contre ce ministre. Il y peint sa nièce
sous les couleurs d'une coquette ingrate et peu digne d'affection; il
rappelle avec énergie quels sont les devoirs du souverain d'un grand
empire, et il démontre la nécessité de s'y soumettre. Cette admirable
lettre acheva de rendre Louis XIV docile aux conseils de son premier
ministre[249]. Celui-ci se crut assez fort pour séparer d'autorité les
deux amants. Il ordonna que Marie de Mancini et ses deux sœurs se
rendraient à La Rochelle et au Brouage, et y resteraient jusqu'à la
fin des négociations avec l'Espagne. Les adieux de Marie et de Louis
furent déchirants; pourtant lorsqu'elle lui dit, «Vous m'aimez, vous
êtes roi, et je pars,» elle parvint bien à faire couler ses larmes,
mais elle n'obtint pas la révocation de l'ordre que le ministre avait
donné. Cependant Mazarin permit encore une entrevue à Cognac, où le
roi passait pour se rendre à Saint-Jean de Luz; mais avant d'y
consentir le ministre avait acquis la certitude que son jeune maître
ne changerait rien aux généreuses résolutions qu'il lui avait fait
prendre. Il avait aussi eu soin d'intimider sa nièce, de manière à ce
qu'elle n'osât point détourner Louis du grand dessein qui allait
s'accomplir, et pour lequel l'Europe entière était dans l'attente.
Cette entrevue des deux amants fut la dernière, et Mazarin s'attacha
ensuite à rompre entre eux tout commerce[250]. Lorsque la paix des
Pyrénées et le mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne
Marie-Thérèse furent conclus, l'habileté du premier ministre excita
l'admiration générale, et l'on rendit enfin justice à la hauteur de
ses vues et à son désintéressement. Les sarcasmes clandestins de
quelques courtisans haineux et spirituels, qui ne pouvaient lui
pardonner son élévation ni le croire capable d'un sentiment généreux,
servirent plutôt à rehausser qu'à troubler son triomphe. Ils lui
furent même utiles, en lui donnant des prétextes pour écarter ceux
qui, jugeant mal de l'époque, avaient cru pouvoir se permettre contre
l'autorité royale les mêmes licences qu'au temps de la Fronde.
Les affaires humaines changent de nature selon les circonstances qui
les accompagnent. Pour bien juger Mazarin, il faut se retracer les
écueils dont il était environné et considérer les dangers qui
menaçaient le vaisseau de l'État lorsqu'il en tenait le gouvernail.
Que dans un royaume où règne un calme profond, qu'aucune guerre ne
menace au dehors, un jeune roi qui n'a encore gouverné que par son
ministre vienne à mourir, et laisse la couronne à son frère, encore
plus jeune que lui, ce n'est là qu'un événement de peu d'importance,
un nom substitué à un autre; on ignore ce qu'eût été ce jeune roi, on
ne sait pas encore ce que sera son successeur: que ce roi, au lieu de
succomber à la maladie qui menaçait ses jours, se rétablisse, qu'il
continue à aimer la même femme, ou porte sur une autre ses affections,
il n'y a rien encore en cela qui intéresse le bonheur général, rien
qui puisse exciter de fortes sympathies. C'est un sujet d'entretien
pour la cour, et rien de plus.
Mais telle n'était pas à cette époque la position de la France. La
guerre avec l'Espagne continuait depuis si longtemps, que les deux
royaumes, épuisés par leurs efforts[251], ne pouvaient plus prolonger,
sans danger pour leur existence, cette lutte sanglante. L'alliance de
l'Angleterre et de la France, opérée par Mazarin; la séparation de la
branche autrichienne d'Allemagne de celle d'Espagne, adoptée comme
condition de l'élection du nouvel empereur, qui fut également
l'ouvrage de ce ministre, avaient préparé les succès de la
vingt-quatrième campagne. Turenne s'y surpassa: la bataille des Dunes
fut gagnée, Dunkerque fut pris et remis aux Anglais, Bergues tomba en
notre pouvoir. Frappée de stupeur, l'Espagne se voyait sur le point de
perdre toute la Flandre[252], lorsque la maladie du roi vint ralentir
les victoires de l'armée française, et donner à l'ennemi le temps de
se remettre des coups qu'on lui avait portés et d'organiser ses moyens
de résistance. La mort du roi eût alors entièrement changé l'état des
choses. Le duc d'Anjou avait déjà ses favoris, qui le gouvernaient. En
montant sur le trône, il eût aussitôt renvoyé Mazarin. Tous les
partis, que ce ministre était parvenu à comprimer, à réunir ou à
concilier, se fussent de nouveau divisés, et se seraient réveillés
avec leur ancienne fureur. Les troubles et la guerre civile auraient
recommencé, et l'Espagne eût repris tous ses avantages, avec d'autant
plus de facilité que la mort du duc de Modène et celle de Cromwell,
qui eurent lieu alors, ôtaient à la France deux alliés utiles, l'un au
nord, l'autre au midi, que la politique de Mazarin avait su lui
ménager[253]. Le rétablissement du roi permit au contraire de pousser
les opérations de la guerre avec une nouvelle vigueur. Dixmude,
Oudenarde, Menin, Gravelines furent pris, et reçurent des garnisons
françaises. Ces succès affermissaient l'autorité du roi au dedans, et
ôtaient aux partis tout espoir d'appui dans l'étranger; mais cependant
ils n'assuraient point la paix, et cette paix si désirée n'aurait pu
se conclure, au moins aussi promptement, ni d'une manière aussi
avantageuse à la France, si Mazarin, par le voyage de la cour à Lyon,
n'avait forcé l'Espagne à se hâter d'offrir son infante, par la
crainte de voir Louis XIV épouser la princesse de Savoie; et l'offre
de l'Espagne fût demeurée inutile, si Mazarin s'était laissé tenter
par son ambition personnelle, s'il n'avait su dominer le jeune roi par
le sentiment de sa dignité et par ses désirs de gloire; s'il n'était
parvenu à le faire consentir à éloigner celle qu'il aimait, à
accepter pour épouse celle pour laquelle il n'éprouvait que de
l'indifférence[254]. Dans une de ses lettres confidentielles à
Colbert, son intendant, Mazarin proteste que cette affaire est la plus
délicate qu'il a eu à traiter de sa vie; que c'est celle qui lui a
donné le plus d'inquiétude et de peine: et quand on a approfondi cette
partie de notre histoire, on est facilement convaincu de la vérité et
de la sincérité de son assertion[255].
[226] _Vie de_ MOLIÈRE, p. XVIII, dans les _OEuvres de M. de
Molière_, La Haye, 1735.--LA FONTAINE, _OEuvres_, t. VI, p. 40,
_lettre à de Maucroix_.--Frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre
françois_, t. VIII, p. 233 à 242.
[227] _Vie de Scaramouche._--LORET, liv. IX, p. 46, 23 mars 1658.
[228] BENSERADE, _OEuvres_, t. II, p. 191 à 211.--LORET, liv. IX,
p. 8, 26, 28, 34, 35.
[229] LORET, liv. VIII, p. 198 (22 décembre 1657).--Ibid., liv.
IX, p. 9 (19 janvier), et p. 45 (23 mars 1658).
[230] Conférez le Plan de Paris de Berey, en quatre
feuilles.--SAUVAL, _Hist. et Recherches sur les Antiquités de
Paris_, t. II, p. 287.--SEGRAIS, _Les Nouvelles françoises, ou
les Divertissements de la princesse Aurélie_, t. I, p. 147 à 155.
[231] SAUVAL, _Histoire et Recherches sur les Antiquités de
Paris_, in-fol., t. I, p. 664, 666.
[232] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 285, 384, 389,
390.--BUSSY, _Amours des Gaules_, t. I, p. 25, 49, 52, 54, 56,
62, 132.
[233] BENSERADE, _OEuvres_, t. II, p. 191 à 211.--LORET, liv. IX,
p. 8, p. 26, 28, 34 et 35.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 285,
330, 384, 389, 408.--SAINT-SIMON, _Mém. complets et
authentiques_, t. III, ch. XII.--MONGLAT, _Mém._, t. LI, p. 46.
[234] LORET, liv. IX, p. 10 (19 janvier 1658), p. 26, 41,
127.--Ibid., liv. IX, 26 février 1658.--Ibid., p. 26, 41, 127,
158.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 276.
[235] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 47.--LORET, liv. VIII, p. 114,
121, 129.
[236] MONTPENSIER, t. XLII, p. 308.
[237] Ibid., p. 276-411.--SAUVAL, _Hist. et Recherches sur les
Antiquités de Paris_, in-fol., t. I, p. 664.
[238] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 238, 255, 257, 305, 308,
309, 345.
[239] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 330.--Ibid., p.
389.--LORET, _Muse historique_, liv. IX, p. 44, 284, 286, 408,
409.
[240] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 423.--MONTPENSIER, t. XLII, p.
278.--LORET, liv. IX, p. 18, 67 (4 mai), p. 54 (6 avril), p. 154
(5 octobre).
[241] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 452.
[242] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 384.--BUSSY, _Am. des
Gaules_, t. I, p. 29, édit. 1754.
[243] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 362.
[244] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 362.--LORET, liv. IX, p.
107 et 112 (13 et 20 juillet 1658).--GUY-PATIN, _Lettres_, t. V,
p. 249.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 429, 436.--MONTPENSIER, t.
XLII, p. 344.
[245] LA FAYETTE, _Mém._, t. LXIV, p. 382.
[246] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 46, et
49, 50 et 342.
[247] _Lettre autographe de Mazarin à Colbert_, en date du 22
octobre 1659, cote 37 de la Bibl. du Roi.
[248] _Lettres du cardinal Mazarin_; Amsterdam, 1745, 2 vol.
in-12, t. I, p. 315, 368, 375; t. II, p. 62.
[249] Cette lettre curieuse a été publiée, sur l'autographe de
Mazarin, dans le _Bulletin de la Société d'Hist. de France_, no
VI (décembre), t. I, p. 176 à 188. Elle se trouvait déjà imprimée
dans les _Lettres du cardinal_ MAZARIN, t. I, p. 303, 322,
Amsterdam; 1745, in-12.
[250] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 115.--CHOISY, _Mém._, t.
LXIII, p. 196.--LA FAYETTE, _Mém._, t. LXIV, p. 384.--MOTTEVILLE,
t. XL, p. 11, 19, 23.
[251] DESORMEAUX, _Hist. du grand Condé_, t. IV, p. 117.
[252] MONTPENSIER, t. LXII, p. 317, 342.--MONGLAT, t. LI, p. 50,
64.--DESORMEAUX, _Hist. du grand Condé_, t. IV, p. 132, 145, 147,
148; _Vie de Turenne_, t. II, p. 101.--MOTTEVILLE, _Mém._, t.
XXXIX, p. 433.
[253] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 478.--DESORMEAUX, _Hist. du grand
Condé_, t. IV, p. 117.--RAMSAY, _Hist. du vicomte de Turenne_, t.
II, p. 114.
[254] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, p. 89 et
95.--MONGLAT, t. LI, p. 56, 64.--BRIENNE, t. XXXVI, p. 240 à
243.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 33.--MONTPENSIER, t. XLII, p. 343.
[255] _Lettre de Mazarin à Colbert_, mss. de la Bibl. du
Roi.--MOTTEVILLE, t. XL, p. 1 à 3.--CHOISY, t. LXIII, p. 95.