1658.
Partis qui se forment à la cour parmi les
courtisans.--Commencement de la faveur du prince de
Marsillac.--Politique de Mazarin dans l'intérieur.--Il gouverne
pendant la régence, par son influence sur la reine.--Depuis la
majorité du roi, par l'ascendant qu'il sut prendre sur lui.--Il
l'occupe des deux choses qu'il aimait le plus, la guerre et la
galanterie.--Il le force avec autorité de s'occuper
d'affaires.--Adresse que Mazarin met dans sa conduite envers les
autres membres de la famille royale.--Il se concilie Gaston et
MADEMOISELLE.--Il accorde un passe-port au médecin Guenaud pour
aller soigner Condé, malade.--Procédés de Mazarin envers la
princesse de Longueville.--Détails sur cette princesse et sur le
prince de Conti.--Mazarin n'a plus d'autres ennemis à l'intérieur
que les amis de Retz et les jansénistes.--Politique de Mazarin à
l'extérieur.--Moyens qu'il emploie pour abattre la puissance de
la maison d'Autriche.--L'ennemi s'empare de Rocroi.--Cette
circonstance donne lieu à l'épître de La Fontaine à une
abbesse.--Madame de Sévigné en entend la lecture chez Fouquet, et
en fait l'éloge.--Madrigal de La Fontaine à ce sujet, adressé à
madame de Sévigné.--Grandes richesses de Fouquet.--Il construit
Vaux.--Protège les beaux esprits.--De mademoiselle de Scudéry et
de ses romans, et de l'influence qu'elle exerçait.--Madame de
Sévigné allait fréquemment à Vaux.--Madame Scarron, encore plus
souvent.--Phrase d'une de ses lettres à madame Fouquet, au sujet
des jardins de Vaux.--Madame de Sévigné va à sa terre des
Rochers, et y passe l'automne avec ses trois oncles et son cousin
de Coulanges.
Les plus légères préférences du jeune roi pour quelques-uns de ses
courtisans n'étaient pas remarquées avec moins de soin que ses plus
petites attentions envers les femmes. L'ambition, qui toujours veille,
épiait avec une jalousie inquiète, ou avec une secrète joie, ses
amitiés comme ses amours. Sa prédilection pour le prince de Marsillac
n'avait échappé à personne, et la faveur naissante de ce fils du duc
de La Rochefoucauld, cet ancien chef de la Fronde, était appuyée par
la reine: tant sur le théâtre mouvant des cours les combinaisons de
l'intérêt font varier rapidement les ligues et les hostilités, les
ressentiments et les affections! Le marquis de Vardes et quelques
autres jeunes courtisans, comme lui intimement liés avec le prince de
Marsillac, le secondaient dans ses efforts pour s'assurer de plus en
plus les bonnes grâces de Louis; mais les comtes de Soissons, de
Guiche, de Villequier, l'abbé Fouquet, formaient, avec plusieurs
autres dans la jeune noblesse, un parti qui lui était opposé. Mazarin
soutenait ce parti, afin de diviser les courtisans, de les empêcher de
se réunir contre lui, et de tenir les fils de leurs intrigues[180].
Pendant la régence, Mazarin gouverna par son influence sur la reine.
Il établit sur cette base le fondement de sa puissance; c'est par là
qu'il parvint à triompher des parlements, de la cour et de la Fronde.
Depuis la majorité, c'est par l'ascendant qu'il sut acquérir sur le
jeune monarque qu'il assura la continuation de son autorité. Par ce
moyen, il se rendit indépendant d'une reine qui n'était pas exempte de
cette versatilité trop ordinaire à son sexe. Il est vrai qu'ainsi il
mécontentait fortement celle à laquelle il devait son élévation, et
qu'il se faisait taxer d'ingratitude par tous ceux qui étaient
attachés à sa personne et reconnaissants de ses faveurs[181]. Mais le
rusé ministre savait qu'Anne d'Autriche lui avait sacrifié trop de
monde pour pouvoir se séparer de lui; qu'elle tenait à lui par trop
de liens pour oser même le désirer. En gouvernant seul et sans son
appui, il flattait Louis, qui, ainsi affranchi de cette tutelle
maternelle, ne se crut vraiment roi que lorsqu'il vit que son
gouvernement n'était plus la proie des intrigues des femmes et des
exigences des courtisans, mais qu'il reposait tout entier dans son
ministre.
Mazarin occupait sans cesse Louis des deux choses pour lesquelles la
jeunesse se passionne le plus facilement: la guerre et la galanterie.
Mais en flattant ainsi les penchants de gloire et d'amour du jeune
monarque, il savait s'en faire estimer, et lui imprimer une haute idée
de ses talents et de sa capacité. Bien loin, comme on l'a prétendu, de
lui dérober le secret des affaires, il cherchait, au contraire, à lui
faire surmonter l'ennui que toute occupation sérieuse cause à cet âge,
où le temps semble manquer au plaisir, où toutes les heures qui
s'écoulent sans lui semblent pénibles et fatigantes. Mazarin savait,
d'autorité, forcer le jeune roi à contracter l'habitude de fixer son
attention sur les détails de son gouvernement. Un jour, Louis XIV
s'absenta à l'heure où le conseil se tenait. Il s'était amusé, pendant
ce temps, à répéter avec Motteville les scènes d'un ballet où ils
devaient jouer ensemble. Mazarin fit à ce sujet au roi une verte
réprimande; il éloigna Motteville de la cour, et donna des ordres
sévères à tous les jeunes courtisans de ne point chercher à distraire
le roi lorsque son devoir l'appelait au conseil[182]. Depuis lors,
Louis XIV ne manqua pas d'y assister régulièrement et de prêter toute
son attention aux affaires qui s'y traitaient.
La conduite de Mazarin envers les autres membres de la famille royale
ne fut pas moins adroite. Il parvint par ses cajoleries, ses
promesses et ses négociations, à rallier à lui Gaston[183] et
MADEMOISELLE[184], et à faire cesser leur correspondance avec Condé.
Envers ce prince, son ennemi, et alors aussi celui de la France,
Mazarin sut montrer de la grandeur d'âme et de la générosité. On
apprit que Condé était tombé dangereusement malade à Bruxelles;
Mazarin se souvint seulement que Condé était Français et prince du
sang royal, qu'il avait rendu d'éminents services à son pays et à son
roi; il s'empressa d'accorder un passeport au médecin Guenaud, pour
qu'il pût aller donner ses soins à l'illustre malade[185]. Quand on
sut que Condé était hors de danger, Mazarin fut un des premiers à
envoyer complimenter la duchesse de Longueville. Celle-ci, bien loin
de favoriser, comme autrefois, la rébellion de son frère, ne cherchait
qu'à se concilier la bienveillance du ministre et de la cour.
Entièrement livrée à la plus sévère dévotion, elle entretenait une
correspondance active avec plusieurs religieuses du couvent des
Carmélites, et entre autres avec mademoiselle du Vigean, célèbre par
la passion qu'elle avait inspirée à Condé et à Saint-Mégrin. Madame de
Longueville eût voulu, à l'imitation de cette amie, consacrer le reste
de sa vie à la retraite; mais ses directeurs spirituels ne le lui
permirent pas, et lui rappelèrent que ses devoirs marquaient sa place
près de son mari, avec lequel il fallait qu'elle se réconciliât.
C'était peut-être la plus rigoureuse pénitence qu'ils pussent lui
imposer; elle la subit cependant, obtint du duc de Longueville le
pardon de ses nombreuses offenses, ne le quitta plus, et se montra
désormais soumise à ses moindres volontés[186].
Soit qu'il fût encore, dans le bien comme dans le mal, soumis à
l'influence de sa sœur, soit qu'il fût converti par les vertus de sa
femme, soit enfin que l'âge eût amorti en lui le feu des passions et
lui eût inspiré d'autres pensées, soit enfin par toutes ces causes
réunies, le prince de Conti devint aussi régulier dans sa conduite,
aussi pieux dans ses sentiments, qu'il s'était précédemment montré
déréglé[187].
La duchesse de Chevreuse et la princesse Palatine étaient depuis
longtemps dévouées au premier ministre[188]. Le duc de Beaufort fut de
tous les chefs de la Fronde un de ceux qu'on eut le plus de peine à
réduire au rôle de suppliant; cependant il s'y résolut, et rentra
aussi en grâces: bientôt après il reçut de l'emploi et un
commandement[189].
Ainsi Mazarin ne rencontrait plus d'obstacles à l'intérieur. Les
partisans du cardinal de Retz, Caumartin, d'Hacqueville, Joly,
Laigues, d'Aubigny, Pelletier de la Houssaye, l'abbé de Lameth,
Montrésor et autres, étaient trop peu nombreux, trop peu puissants
pour former un parti; et Mazarin n'aurait fait aucune attention à eux,
s'ils n'avaient pas été, en secret, aidés par les jansénistes. Par
cette raison, il les surveillait de près, et faisait enfermer de temps
en temps quelques-uns de ces opposants à la Bastille[190].
C'est en quelque sorte en se jouant que Mazarin était parvenu à
déconcerter toutes les intrigues qu'on avait ourdies pour le renverser
ou pour entraver l'exercice de son pouvoir; mais les difficultés du
gouvernement et la politique extérieure demandaient une vue plus vaste
et des talents d'un ordre plus élevé. C'est sous ce rapport surtout
que Mazarin se montra grand ministre. Continuant toujours l'œuvre de
Henri IV et de Richelieu, il cherchait à affaiblir la puissance de la
maison d'Autriche. Tous les moyens qui conduisaient à ce but lui
paraissaient bons et légitimes. C'est ainsi qu'on le vit se lier avec
Cromwell et conclure avec lui un traité. Étranger à toutes les haines
comme à toutes les affections, Mazarin ne connaissait plus ni
sentiment ni convenance quand la raison politique ordonnait. Là où il
trouvait des forces, il cherchait à s'en saisir, quelle que fût leur
origine ou leur cause. Il ne craignit pas de froisser tous les cœurs,
de choquer les royales répugnances, pour arriver à ses fins; et, sur
la demande de l'usurpateur, le roi et les princes d'Angleterre furent
expulsés de France; la reine d'Angleterre, comme fille de Henri IV,
eut seule la permission d'y rester[191]. Mazarin obtint aussi de
Cromwell un renfort de six mille hommes, qui contribuèrent au succès
de la campagne de cette année, signalée par la prise de Montmédy, de
Mardick et de Saint-Venant[192].
Lors de la diète qui fut tenue à Francfort pour l'élection d'un
empereur, Mazarin parvint à faire admettre les plénipotentiaires du
roi de France, qui n'avait aucun droit d'y assister[193]. L'or et
l'intrigue semèrent des divisions dans toute l'Allemagne, obtinrent
des alliés pour la France, créèrent des ennemis à l'Autriche. Toujours
Mazarin joignait les négociations aux armées, et l'adresse à la force.
La guerre se poursuivait avec activité dans les Pays-Bas, en Italie,
en Catalogne[194], tandis que des plénipotentiaires français en
Hollande, à Madrid, à Bruxelles, à Munich, travaillaient à négocier la
paix, mais toujours sous des conditions avantageuses à la France[195].
Malgré les succès constants de Turenne, la France souffrait aussi par
la guerre, et n'avait pas assez de troupes sur pied pour se garantir
des fléaux qu'elle infligeait aux pays ennemis. Les Espagnols
s'étaient rendus maîtres de Rocroi, dont la garnison, commandée par
l'intrépide Montalte, menaçait Reims, et détachait souvent des
partisans. Ceux-ci, pour obtenir de grosses rançons, enlevaient des
riches bourgeois dans toute la Champagne, et même s'avançaient jusque
près de la capitale. Leur audace s'accrut au point que les habitants
de Reims se virent obligés de s'armer pour défendre leur ville contre
le pillage, et que le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris, fit
faire des patrouilles dans la banlieue, pour arrêter ou effrayer ces
hardis maraudeurs[196].
Un jeune poëte de Château-Thierry, alors sans réputation, mais non pas
sans talent (c'était La Fontaine), avait été invité par une abbesse de
Mons à venir la trouver: il s'en excusa par le peu de sûreté de la
route, et par la crainte que lui inspiraient Montalte et ses soldats.
L'épître en vers qu'il lui adressa à ce sujet surpassait par l'esprit,
la grâce, la facilité, l'harmonie, les meilleures lettres de Voiture.
La Fontaine en fit la lecture chez le surintendant Fouquet, dont il
était le pensionnaire, en présence d'un assez nombreux auditoire.
Madame de Sévigné en faisait partie: elle fut charmée de cette pièce;
elle exprima le plaisir qu'elle en ressentait, avec cet abandon et ce
ton de franchise qui lui étaient ordinaires. La Fontaine, joyeux d'un
tel suffrage, adressa deux jours après un dizain à Fouquet, dans
lequel il lui dit[197]:
De Sévigné, depuis deux jours en çà,
Ma lettre tient les trois parts de sa gloire,
Elle lui plut, et cela se passa,
Phébus tenant chez vous son consistoire.
Entre les dieux (et c'est chose notoire),
En me louant, Sévigné me plaça.
Ingrat ne suis: son nom sera pieçà[198]
Delà le ciel, si l'on m'en voulait croire.
Nous dirons bientôt de quelle manière Fouquet était parvenu à
s'emparer de l'administration des finances, et comment il s'était
acquis une puissance qui commençait à porter ombrage au premier
ministre. Il le surpassait par l'éclat de son luxe et par sa
magnificence. Plus généreux que lui, plus homme de goût, meilleur juge
en littérature, appréciateur plus éclairé des beaux-arts, il
récompensait les auteurs et les artistes avec plus de discernement et
plus de libéralité; ce qui était encore préférable, il s'en faisait
aimer par son accueil affectueux, par la franchise, la simplicité et
l'affabilité de ses manières. Il avait achevé avec une énorme dépense
le beau château de Vaux-le-Vicomte, près de Melun. L'architecte du roi
Le Vau avait construit les bâtiments, le peintre Lebrun les avait
ornés, Le Nostre avait dessiné et planté les jardins et le parc[199].
C'est dans ce somptueux séjour que Fouquet se plaisait à réunir, avec
ce qu'il y avait de plus aimable et de plus considérable en France,
les hommes de lettres en réputation et ceux dont la réputation était à
faire. Chapelain, Ménage, Costar, la comtesse de La Suze, mademoiselle
de Scudéry, s'y trouvaient souvent ensemble; La Fontaine y était admis
depuis longtemps; Molière commençait à y paraître, en même temps qu'il
venait d'obtenir pour sa troupe la permission de jouer à Paris.
L'avocat Pellisson, qui joignait le génie des affaires à celui des
lettres, premier commis de Fouquet, était son intermédiaire avec les
beaux esprits. Pellisson s'était déclaré l'amant de mademoiselle de
Scudéry, mais à la manière poétique de l'hôtel de Rambouillet. C'est
là qu'on lui avait donné le nom d'Acante, et à elle celui de Sapho.
L'admiration que mademoiselle de Scudéry excitait alors était grande.
Un de ses contemporains dit qu'elle est la dixième Muse et aussi la
première. La publication d'un nouveau volume d'un de ses interminables
romans était un événement. Thomas Corneille, pour mieux recommander
une de ses pièces à l'attention publique, a soin d'annoncer qu'elle
est une imitation d'un des ouvrages de mademoiselle de Scudéry. On n'a
pas assez remarqué, ce me semble, que les romans ont toujours exercé
une grande influence sur le théâtre et la poésie. Le roman signale et
détermine le caractère spécial de la littérature de chaque époque.
Dans ce genre, plus que dans tous les autres, les auteurs originaux
sont rares, les imitateurs abondent; par le grand nombre même de
productions qu'il enfante et la multitude de lecteurs qu'il s'attire,
il met en circulation les mêmes classes d'idées et de sentiments,
donne du crédit à des manières particulières de voir et de sentir,
introduit l'usage des mêmes formes de style, imprime au goût ses
habitudes, impose à l'imagination ses préférences; il crée, enfin, une
sorte d'atmosphère dans la littérature et dans les arts, dont le génie
le plus puissant et le plus indépendant subit l'influence, et contre
laquelle la froide critique cherche en vain à se débattre.
Fouquet donnait à Vaux les fêtes les plus somptueuses que l'on eût
encore vues en France. Madame de Sévigné allait souvent à Vaux. C'est
à Vaux que la belle épouse du burlesque Scarron, sans aucune idée de
la destinée qui l'attendait, demandait à madame Fouquet la permission
de se rendre, «pour témoigner, disait-elle, sa reconnaissance au héros
qui en était le maître; osant espérer qu'on ne la trouverait pas de
trop dans ces allées où l'on pense avec tant de raison, où l'on
badine avec tant de grâce[200].»
Mais madame de Sévigné se déroba aux délices de Vaux et de Livry, aux
fêtes de la cour, aux charmes des beaux cercles de la capitale, pour
se rendre en Bretagne, où sa présence était nécessaire au règlement de
ses affaires et aux embellissements qu'elle avait projetés au château
et au parc de sa terre des Rochers.
Cependant elle ne partit point seule: elle fut suivie ou accompagnée
par ses deux oncles, le _bien bon_ Christophe de Coulanges, abbé de
Livry, et par son frère cadet, Charles de Coulanges, seigneur de
Saint-Aubin, homme excellent, très-pieux, mais cependant naturellement
jovial, grand joueur de mail, sans ambition, sans intrigues, et qui
s'acquit, par son caractère et par les qualités de son cœur et de son
esprit, beaucoup d'amis, même dans les rangs les plus élevés. Il les
conserva toute sa vie, quoiqu'en devenant âgé, il eût, pour satisfaire
ses habitudes et ses inclinations, choqué les convenances du monde par
un mariage inégal[201]. Saint-Aubin, comme l'abbé de Coulanges, aidait
madame de Sévigné dans l'administration de ses biens, et dans tous les
travaux qu'elle faisait entreprendre à sa terre des Rochers. Aussi
attaché que son frère à l'aimable veuve, il l'assistait de ses
conseils, et elle lui abandonnait volontiers le soin de leur
exécution. Saint-Aubin, comme sa nièce, aimait les bons livres, et
était d'une complaisance infatigable quand elle lui demandait de lui
faire des lectures.
A ces deux oncles de madame de Sévigné vint se joindre bientôt un
troisième: c'était Louis de Coulanges de Chezières[202]. Celui-ci
était depuis peu de retour d'un grand voyage qu'il avait fait en
compagnie avec son neveu Philippe-Emmanuel de Coulanges, ce même petit
Coulanges avec lequel madame de Sévigné avait passé son enfance au
château de Sucy[203]. Lui et de Chezières s'étaient mis à la suite du
maréchal duc de Gramont et de M. de Lyonne, envoyés en ambassade à
Francfort-sur-le-Mein, auprès des électeurs, qui y avaient été
convoqués pour nommer un empereur. Ils avaient, en compagnie de
Nointel, d'Amelot, de Le Camus, qui depuis devinrent de hauts
personnages, parcouru l'Allemagne et l'Italie. Successivement bien
accueillis à la cour de Bavière, à celle de Wurtemberg, de l'électeur
Palatin, de Piémont, de Toscane, ils avaient vu à Rome le nouveau pape
officier pendant la semaine sainte, et ils étaient de retour à Paris
le 23 octobre 1658. Coulanges alla aussitôt en Picardie voir son oncle
d'Ormesson, qui était intendant de cette province; il rejoignit
ensuite son père à la campagne, chez la marquise de La Trousse, sa
tante, dans la terre de ce nom. Il retrouva là aussi sa tante, ses
deux sœurs, et sa cousine mademoiselle de La Trousse. Son oncle de
Chezières l'avait quitté, et s'était empressé, ainsi que je l'ai dit,
de se rendre aux Rochers[204].
On peut juger combien madame de Sévigné dut être satisfaite de
l'arrivée de cet oncle, qu'elle aimait à l'égal des deux autres. Après
un voyage aussi long et aussi intéressant, sa conversation dut être
d'autant plus délicieuse pour elle pendant les jours d'oisiveté qui
permettent à la campagne de jouir du présent et de faire une pose dans
la vie, que de Chezières était un homme ponctuel dans ses narrations,
retenant avec soin les dates, les noms et les circonstances, et
toujours prêt à redresser les faits et à les expliquer. Il aimait
beaucoup le séjour des Rochers, probablement à cause de l'amitié qu'il
portait à sa nièce; et il y revenait volontiers et souvent[205].
Madame de Sévigné se plaisait tant dans la société de ses trois
oncles, qu'elle ne quitta les Rochers qu'à la fin de l'année et dans
les derniers jours de septembre. Elle retrouva à Paris son cousin de
Coulanges, son ami d'enfance. Mais il faut le laisser parler, et
copier ce qu'il a dit lui-même dans son journal aussitôt après son
retour:
«Vers Noël, madame la marquise de Sévigné, ma cousine germaine, dame
d'un mérite extraordinaire, et pour laquelle j'ai eu toute ma vie une
très-tendre amitié, arriva de ses terres de Bretagne avec l'abbé de
Coulanges, M. de Chezières, qui l'était allé trouver après son retour
d'Allemagne, et M. de Saint-Aubin, ses oncles et les miens. J'eus la
plus grande joie du monde de les embrasser tous, et de voir, par leur
arrivée, toute ma famille paternelle réunie pour longtemps[206].»
[180] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 411.
[181] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, 1828, t. II, p. 46.
[182] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 409.
[183] LORET, liv. VIII, p. 153.--MONTPENSIER, t. XLII, p. 153.
[184] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 104, 169, 198, 207, 208,
215, 238.--LORET, liv. VIII, p. 98, 114 (en date du 6 août 1657),
p. 121 (13 août), p. 181.--MONGLAT, _Mém._, t. LI, p.
34.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 47.--LORET, liv. IX, p. 5
(2 janvier 1658).
[185] GUY-PATIN, _Lettres_, t. V, p. 145.--MOTTEVILLE, t. XXXIX,
p. 421.--MONGLAT, _Mém._, t. LI, p. 26.--DESORMEAUX, _Histoire de
Condé_, t. IV, p. 102.
[186] _Vie de madame de Longueville_, édit. 1739, t. II, p. 10,
11, 18, 22, 24 et 26.
[187] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 220 et 221.
[188] _Vie de la duchesse de Longueville_; Amsterdam, 1739,
in-12, t. II, p. 26.
[189] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 299.
[190] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 410.--PETITOT, _Notice sur
Port-Royal_, t. XXXIII, p. 137.
[191] LORET, liv. VIII, p. 136 (18 septembre), p. 156 (13
octobre).
[192] MONGLAT, _Mém._, t. LI, p. 24, 37.--RAGUENET, _Vie de
Turenne_, p. 270.--DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. IV, p.
103.--JACQUES II, _Mémoires_, t. II, p. 116.--LORET, liv. VIII,
p. 120, 123, 131, 142 (13 août, 1er et 22 septembre).--RAMSAY,
_Hist. de Turenne_, t. II, p. 72, 80, édit. in-12.
[193] MONGLAT, _Mém._, t. LI, p. 38 et 40.--GRAMONT, _Mém._, t.
LVI, p. 275, 436, 445, 452, 463, 464, 477.--LORET, liv. VIII, p.
106, 136 et 143 (21 juillet, 8 et 12 septembre).--GUY-PATIN,
_Lettres_, t. V, p. 137.
[194] MONGLAT, t. LI, p. 64.--LORET, liv. VIII, p. 115 et 116.
[195] LORET, liv. VIII, p. 162 (27 octobre).
[196] LORET, liv. VIII, p. 111 (28 juillet).--MONGLAT, _Mém._, t.
LI, p. 38; _Hist. de la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 3e
éd., t. I, p. 37.
[197] LA FONTAINE, _OEuvres_, édit. 1827, t. VI, p. 260.
[198] Longtemps.
[199] FOUQUET, _Conclusions de ses Défenses_; Elzeviers, 1668,
in-18, p. 90.
[200] MAINTENON, _Lettres_, 1756, in-12, t. I, p. 24, _lettre à
madame Fouquet_.
[201] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mai 1672), t. I, p. 420, M.; (6
octobre 1679) t. V, p. 452, 455, 458; (10 et 15 novembre 1688) t.
VIII, p. 149, 153; (19 novembre) p. 164; (6 décembre 1688) p.
192; et dans l'édition de Gault de Saint-Germain, voyez t. VI, p.
152; t. VIII, p. 436, 440, 444, 446, 476; conférez 3e partie de
ces _Mémoires_, ch. VIII, p. 133.
[202] COULANGES, _Mémoires_, 1820, in-8º, p. 2 et 49; conf. 3e
partie, ch. VIII, p. 132.
[203] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1676), t. IV, p. 382; dans
G. de St.-G., t. V, p. 31.
[204] COULANGES, _Mémoires_, p. 49.
[205] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 143; (23 août
1671) t. II, p. 168; (30 avril 1675) t. III, p. 264; (10 mai
1675) t. III, p. 266; (2 octobre 1675) t. IV, p. 13; t. V, p.
224; conférez dans l'édition de Gault de St.-Germain, t. II, p.
172, 202; t. III, p. 41, 383.
[206] COULANGES, _Mémoires_, p. 49 et 50.