CHAPITRE VIII.

1657-1658.

Soins que madame de Sévigné donne à l'éducation de ses deux

enfants.--Leur amitié prouve qu'ils ont été élevés

ensemble.--Services rendus par les jésuites à l'éducation

publique.--Révolution dans la philosophie, produite par

Descartes. Elle donne l'impulsion aux écrivains de

Port-Royal.--Bossuet paraît.--Sa doctrine, fondée sur les saintes

Écritures, ne s'appuie ni sur Jansenius ni sur les

jésuites.--Madame de Sévigné fait l'éducation de ses enfants sous

l'influence de ces divers systèmes.--Elle les résume tous en

elle.--Sa fille s'instruit dans la philosophie de Descartes, et

est moins religieuse que sa mère.--Son fils est conduit par

l'influence du jansénisme aux pratiques de la plus haute

dévotion.--La vie de l'une comme celle de l'autre prouvent

combien leur éducation fut soignée.--Caractère de madame de

Grignan.--Caractère du marquis de Sévigné.--Différence d'opinion

entre la mère, la fille, et le fils, en matière de

littérature.--De l'abbé Arnauld, et de l'origine de sa liaison

avec madame de Sévigné.--Ce qu'il dit d'elle lorsqu'il la

rencontra pour la première fois avec ses enfants.

Les deux enfants de madame de Sévigné étaient tous deux parvenus à cet

âge qui tient le milieu entre l'enfance et l'adolescence, et que les

anciens exprimaient par un mot qui manque à notre langue. Les soins

qu'elle donnait à leur éducation devenaient de jour en jour plus

importants et plus nécessaires; et sans doute une partie du temps

qu'elle était habituée à sacrifier aux amusements du monde fut

consacrée aux deux êtres qui lui étaient les plus chers, et vers

lesquels se dirigeaient ses principales pensées.

Ce n'était pas à cause de ce titre d'excellente mère qu'elle s'était

attiré les prévenances et les assiduités d'un si grand nombre de ses

contemporains et qu'elle était recherchée par les femmes les plus

aimables de son temps; les intérêts de la société, dont elle faisait

le charme, se trouvaient, au contraire, en opposition avec ses devoirs

maternels. Aussi les mémoires et les correspondances de ces temps ne

nous donnent aucun détail sur la manière dont madame de Sévigné

dirigea l'éducation de ses enfants. Mais l'amitié vive et sincère qui

s'établit entre le frère et la sœur semble démontrer qu'ils ont été

élevés ensemble et sous les yeux de leur mère.

On a souvent discuté les avantages et les désavantages de l'éducation

publique et de l'éducation particulière, et cherché à déterminer

quelle est celle des deux qui doit obtenir la préférence sur l'autre.

Montaigne et Pascal n'eurent point d'autres précepteurs que leurs

pères; et nous savons que ceux-ci firent de l'éducation de leurs

enfants l'œuvre principale de leur vie. Cependant ces exemples et

plusieurs autres semblables ne décident point cette question, qui,

comme beaucoup d'autres, n'est pas susceptible d'une solution absolue.

Il en est des divers modes d'éducation comme des différentes formes de

gouvernement, dont les perfections et les vices dépendent de ceux qui

les dirigent. A l'époque dont nous parlons il régnait une grande

émulation pour le perfectionnement de l'éducation publique.

L'université de Paris, après avoir rendu d'immenses services pour la

renaissance des lettres en Europe, était, comme toutes les

corporations privilégiées ou sans rivales, restée stationnaire au

milieu du mouvement progressif de la société et des esprits.

Retranchée derrière ses vieux usages et ses antiques préjugés, elle

serait devenue tout à fait impropre à remplir les fins de sa

création, si les jésuites, en élevant partout des colléges qui ne

ressortissaient pas à sa juridiction, et en admettant dans leur plan

d'éducation tout ce que les mœurs et les progrès de la société

rendaient nécessaire, n'avaient pas produit une heureuse émulation, et

forcé l'université, au commencement du dix-septième siècle, à

introduire quelques innovations dans ses statuts. Ces innovations

furent en petit nombre et insuffisantes; cependant l'université ne put

se décider à les faire sans jeter de hauts cris contre ceux qui l'y

contraignaient, et sans demander aux parlements que les écoles de

ceux-ci fussent fermées. A la suite de ces nouveaux statuts, imprimés

en 1601, elle compare l'ordre des jésuites à une nouvelle Carthage qui

était venue établir son camp sur le territoire de Rome elle-même, et à

un astre contagieux qui produit la flétrissure et la décadence des

études à Paris et dans toutes les académies du royaume[153]. Mais,

heureusement pour les progrès de l'enseignement en France et pour

l'université elle-même, ses plaintes ne furent point écoutées. Les

jésuites, protégés par le pape et les souverains, enlevèrent à

l'université son monopole, et la forcèrent à faire de nouvelles

altérations dans le plan des études, sous peine de voir déserter ses

bancs.

Cette révolution dans l'instruction n'était que le prélude d'une plus

grande. La philosophie d'Aristote était alors exclusivement enseignée

par l'université comme par les jésuites; et l'admiration pour le génie

de cet ancien philosophe était telle, que ses axiomes de physique et

de métaphysique semblaient être les dernières limites de la raison et

celles dans lesquelles elle devait se renfermer. On les regardait

comme des principes aussi incontestables, aussi hors de toute

discussion que les articles de foi, que la religion nous ordonne de

croire. Les nier eût été une sorte de sacrilége ou une preuve de la

plus grossière ignorance.

Un génie puissant, élevé chez les jésuites, venait, à l'époque dont

nous nous occupons, de briser les entraves dans lesquelles la routine

avait si longtemps enchaîné l'esprit humain, et de mettre en crédit

une nouvelle philosophie: c'était Descartes. Toutes les intelligences

vigoureuses s'empressèrent de se mettre à la suite de ce hardi

novateur, de s'enrôler sous les drapeaux de ce nouveau chef, qui les

appelait à une entière liberté, et les délivrait des chaînes qui

jusque alors avaient arrêté leur essor. Les écrivains de Port-Royal

durent au doute universel de Descartes et à ses écrits, au vaste

horizon tracé par sa profonde métaphysique, cette méthode lumineuse de

discussion, cette hauteur de vues, cette déduction sévère dans les

raisonnements, cette lucidité d'expression, cette énergie de style

qu'ils portèrent jusque dans les régions, auparavant si obscures, de

la théologie. Par leur école, mais plus encore par leurs excellents

livres élémentaires, ils opérèrent dans l'enseignement une réforme

complète. Ils introduisirent surtout dans toutes les classes éclairées

le goût des discussions en matière religieuse, et par là ils

contribuèrent à accroître la ferveur de ceux dont la foi était ferme

et sincère. Rien n'est plus propre à raffermir une croyance dont les

semences, implantées dès l'enfance, ont jeté en nous de fortes et

profondes racines, que les efforts qu'il nous faut faire pour

repousser une autre croyance, que nous regardons comme fausse, et

qu'on voudrait nous imposer. Ce qu'il y a de plus mortel pour

l'esprit comme pour le cœur, c'est l'indifférence. Ce vers de la

comédie de Gresset,

.... Rien n'est vrai sur rien; qu'importe ce qu'on dit?

est le résumé de la doctrine du type brillant et corrompu d'une

société usée, qui n'a plus ni principe, ni croyance, ni morale, et où

tout tend à se dissoudre.

Tandis que Descartes démontrait l'existence de Dieu et l'immortalité

de l'âme par les seuls secours de la raison; que les jansénistes

semblaient concentrer tous les principes de la religion et de la

morale dans leur doctrine sur la grâce; que les jésuites plaçaient

tout espoir de salut dans une soumission aveugle à l'autorité du pape,

un jeune homme parut tout à coup, comme un soleil d'été, qui en se

levant darde aussitôt sur l'horizon la lumière et la chaleur. Survenu

au milieu de ces opinions opposées, mais qui toutes se proposaient le

même but, il s'appuya sur ce que chacune d'elles lui offrait de

conforme aux Écritures et aux décisions de l'Église. Par son génie,

par sa vaste érudition, par son saint enthousiasme, par sa haute

éloquence, il se créa un nouvel apostolat, qui ne se fondait ni sur

une servile obéissance à Rome, ni sur les subtiles doctrines de

Jansenius, ni sur les concessions jésuitiques. Ce jeune homme, tous

nos lecteurs l'ont nommé, c'était Bossuet.

Ce fut en 1657 qu'il parut à Paris pour la première fois dans la

chaire évangélique. Il prêcha le 10 mars à Saint-Thomas d'Aquin, et le

24 du même mois aux Feuillants, en présence de vingt-deux évêques;

puis le 27 octobre suivant il prononça le panégyrique de sainte

Thérèse, en présence de la reine mère et de toute sa cour. Dès ces

premiers débuts il laissa bien loin derrière lui les Boux, les Camus,

les Lingende, et les Testu, qui à cette époque n'avaient point de

rivaux dans la prédication.

Loret, qui l'entendit alors, et qui ne pouvait prévoir la réputation

que ce jeune docteur, comme il l'appelle, devait acquérir un jour, qui

ne vécut même point assez pour la connaître, atteste que jamais

orateur chrétien n'a prêché avec un tel succès; et il résume, avec une

précision qui certes ne lui est pas ordinaire, tout ce qu'il a dit sur

l'effet que produisait le nouveau prédicateur:

Il presse, il enflamme, il inspire[154].

Telles étaient les diverses sortes d'influences sous lesquelles se

trouvait placée madame de Sévigné lorsqu'elle s'occupait de

l'éducation de ses enfants. Elle était liée particulièrement avec

madame Duplessis-Guénégaud, une des amies intimes du jeune Bossuet, et

elle dut le rencontrer fréquemment chez elle[155]. Par l'oncle de son

mari et par le cardinal de Retz, elle avait toujours eu des

communications fréquentes avec les plus célèbres solitaires de

Port-Royal. Les écrits de Descartes sur la philosophie, dont plusieurs

étaient adressés à des femmes, à la reine Christine ou à la princesse

Élisabeth, se trouvaient, comme les Lettres provinciales, entre les

mains de toutes les personnes dont l'éducation était cultivée. Enfin

les plus savants, les plus illustres dans l'ordre des jésuites étaient

admis à la cour et dans les maisons des grands; ils se répandaient

partout dans le monde, et ne pouvaient être évités. Aussi madame de

Sévigné était liée avec quelques-uns d'entre eux, remarquables par

leur esprit et leur savoir-vivre.

C'est par de bien justes motifs que nous détaillons ici les influences

morales et religieuses qui agissaient alors sur la société en France;

car toutes se sont réalisées sur madame de Sévigné et sur ses enfants.

Ceux-ci ne subirent que l'effet de quelques-unes; mais pour elle, il

semble qu'elle conserva des empreintes de toutes. Ses désirs de

religion étaient tempérés par son goût pour les plaisirs; la sévérité

de ses principes, modifiée par une imagination éprise des charmes de

la belle littérature; la roideur et la subtilité des doctrines de son

jansénisme, rectifiées par un jugement naturellement ennemi de tout ce

qui l'éloignait du bon sens général et de la raison commune. Elle

résumait en elle l'élégance galante et polie de l'hôtel de

Rambouillet, le spiritualisme de Port-Royal, l'indulgence mondaine des

disciples de Loyola, les vives résolutions d'un Bossuet, et quelque

chose de la sensibilité pieuse et de l'amour mystique d'une sœur de

Sainte-Thérèse. Sa fille, avec plus de beauté, eut moins d'esprit

naturel, un savoir aussi varié et plus étendu, une tête plus forte et

plus calme. Moins aimable, elle fut moins aimée, moins flattée par ses

contemporains, qui l'ont jugée avec trop de sévérité, peut-être parce

que, comme nous, ils la comparaient sans cesse à sa mère. Eh! quelle

est la femme qui sortirait avec avantage d'une telle comparaison?

Madame de Grignan avait étudié les œuvres de Descartes et les parties

les plus abstruses de sa métaphysique; elle croyait avoir saisi

l'ensemble du système de ce grand homme, et triomphé des difficultés

qu'il offrait aux intelligences vulgaires. Devenue le disciple de cet

apôtre du doute, elle se soumettait avec moins d'abandon que sa mère à

ce que la foi commandait de croire; elle cherchait plus souvent ses

points d'appui dans la philosophie cartésienne que dans les lumières

de la révélation. Son frère, né et élevé au milieu des doctrines de

Port-Royal, y fut toute sa vie fidèle; mais l'heureuse flexibilité du

caractère de sa mère s'était chez lui convertie en une incurable

légèreté: incapable d'éprouver aucune impression profonde et durable,

il effleura tout, même le désordre. La femme qu'il épousa, et dont il

n'eut point d'enfants, le ploya, dans sa vieillesse, aux habitudes de

la plus haute dévotion.

L'éducation ne peut tout faire; elle ne donne ni le génie, ni la force

de réflexion, ni l'énergie de caractère, ni la constance des

résolutions, ni la sensibilité de cœur. Nous pouvons perfectionner ou

détériorer la nature, mais nous ne pouvons suppléer à ce qu'elle n'a

pas, ni lui ôter ce qu'elle possède. Celui qui a eu occasion de

remarquer combien différemment la même culture et la même instruction

profite à des esprits différents, est d'avance convaincu de

l'absurdité du système d'Helvétius, qui soutient que toutes les

intelligences sont égales, et proclame la toute-puissance de

l'éducation. Non, il n'est pas vrai que l'influence des objets

extérieurs soit la seule cause des modifications que nous éprouvons.

Les impressions reçues produisent des résultats divers, selon le sujet

qui les reçoit. L'homme n'est point une matière inerte, qu'on puisse

façonner à volonté. Le principe vital, selon le plus ou moins de

chaleur du sang, décompose et recompose différemment, dans chaque être

vivant, les substances qu'il s'assimile; de même il y a en nous une

âme qui élabore les sensations, les pensées, et qui fonctionne

différemment dans chaque individu. Dans la multitude innombrable de

créatures humaines répandues sur la surface de la terre, il n'y en a

pas deux qui aient des visages semblables, des sens pareils, des

facultés égales, des volontés identiques, ni les mêmes désirs, ni les

mêmes passions, ni le même caractère. La lumière, telle qu'elle semble

émaner du soleil, est pure de toute couleur, toujours semblable,

toujours la même; mais, selon les corps qui la divisent, la modifient,

l'absorbent ou la réfléchissent, elle donne le rouge, le bleu, le

jaune, le vert, le violet, l'orange, le noir, le blanc, toutes les

teintes, toutes les nuances. Voilà l'image de la même éducation, de la

même instruction agissant sur les individus qui diffèrent par leur

tempérament et leur organisation.

Ces mémoires, si nous y donnions une suite, feraient connaître les

qualités et les défauts du fils et de la fille de madame de Sévigné,

et la part que l'on doit faire en eux au naturel, au temps, aux

circonstances. Mais nous pouvons juger dès à présent, par l'ensemble

de leur vie, combien fut solide et brillante l'éducation que cette

mère tendre et éclairée sut donner à ses enfants, et combien les

résultats en furent heureux.

Sa fille, remarquable par son éclatante beauté, devint la femme d'un

homme deux fois veuf, et beaucoup plus âgé qu'elle. Jamais elle ne fit

soupçonner sa vertu: forcée par le rang et la place qu'occupait son

mari, à une représentation continuelle, elle suffit à toutes les

exigences du grand monde. Contrainte, par le goût de M. de Grignan

pour le faste et l'ostentation, à des dépenses ruineuses, elle sut,

par l'ordre et l'économie, trouver des ressources à mesure qu'il les

épuisait: quand il eut consumé presque tout son bien, elle n'hésita

pas à s'engager pour lui et à lui sacrifier une partie du sien.

Le fils de madame de Sévigné fut un militaire distingué: il se fit

remarquer par son intrépidité et son habileté, en Orient, dans la

petite croisade de la noblesse française contre les Turcs qui

assiégeaient Candie; en Hollande, dans l'armée du maréchal de

Luxembourg; au sanglant combat de Senef et à l'attaque meurtrière du

prince d'Orange. Gai, aimable, prévenant, poli, blond comme sa mère et

sa sœur, d'une figure agréable, il se fit chérir dans le monde, où il

était fort répandu; il en adopta aussi les travers et les

déréglements, mais sans les pousser jusqu'à ce degré qui entache.

Après avoir brillé parmi les hommes de plaisir, il devint, dans sa

vieillesse, le modèle des hommes vertueux. Sa piété, douce et

indulgente, ne fut pas incompatible avec les délassements de l'esprit

et le commerce des Muses; car sous le rapport de l'instruction les

deux enfants de madame de Sévigné ne furent pas moins remarquables que

sous celui des qualités sociales. Sa fille, qui savait un peu de latin

et parfaitement bien la langue italienne, écrivait dans la sienne avec

une pureté et un savoir qui a fait conclure de nos jours qu'elle

devait être pédante: banale accusation, rarement méritée par les

femmes qui s'élèvent au-dessus de la foule par des études sérieuses et

profondes, et que renouvellent sans cesse l'ignorance et la frivolité,

envieuses d'une supériorité qui les choque. Le fils de madame de

Sévigné aimait les belles-lettres. Boileau et Racine, avec lesquels il

fut lié, achevèrent de former son goût, qui était plus pur que celui

de sa mère; mais les principes moins classiques de madame de Sévigné

en littérature étaient peut-être plus favorables aux élans de

l'imagination et à l'originalité du style. Le marquis de Sévigné

avait un talent particulier pour bien lire, surtout les pièces de

théâtre; ce qu'il dut peut-être à sa liaison intime avec la Champmêlé,

dont il fut pendant quelque temps amoureux, autant qu'il pouvait

l'être. Il cultiva toujours la langue latine, et s'y rendit

très-habile. Vers la fin de ses jours, il eut une discussion avec le

célèbre Dacier sur le sens d'un passage d'Horace; et sa dissertation,

qui fut imprimée, lui attira l'approbation des érudits du temps[156].

Ces détails suffisent pour avoir une idée des soins que madame de

Sévigné a donnés à l'éducation de ses enfants. Il est probable qu'a

l'époque dont nous nous occupons leur instruction était le motif qui

la retenait à Paris et la forçait d'y séjourner. Un passage des

mémoires de l'abbé Arnauld semble prouver qu'elle ne les quittait que

rarement de vue, et qu'il était difficile de la rencontrer sans eux.

L'abbé Antoine Arnauld était le fils aîné du célèbre Arnauld

d'Andilly, dont il a été fait mention dans le chapitre précédent.

L'abbé Arnauld avait d'abord, malgré la volonté de son père, choisi la

profession des armes, qu'il quitta, parce que la mort de Feuquières

lui avait ravi tout espoir d'avancement. Il embrassa à vingt-sept ans

l'état ecclésiastique. Attaché à son oncle Henri Arnauld, abbé de

Saint-Nicolas, qui fut depuis évêque d'Angers, quoique janséniste,

l'abbé Arnauld séjourna pendant quelque temps chez les solitaires de

Port-Royal. Il demeura attaché à leurs doctrines, mais par esprit de

famille, et pour satisfaire à sa position, plutôt que par conviction.

Il n'avait aucun goût pour les discussions théologiques, et il avait

conservé, au contraire, de très-fortes inclinations pour le monde et

ses jouissances. Il était lié avec plusieurs femmes aimables, et même

avec plusieurs femmes galantes[157]. Il était l'ami de Renaud de

Sévigné; et la terre de Champiré que possédait celui-ci, dans le

voisinage d'Angers, leur donnait les moyens de se voir fréquemment.

Renaud de Sévigné passait alors presque tous ses hivers à Paris; et il

s'y trouvait lorsqu'un procès y amena l'abbé Arnauld, au commencement

de l'année 1657.

«Ce fut en ce voyage, dit-il, que M. de Sévigné me fit faire

connaissance avec l'illustre marquise de Sévigné, sa nièce, dont le

nom vaut un éloge à ceux qui savent estimer l'esprit, l'agrément et la

vertu. On peut dire d'elle une chose fort avantageuse et fort

singulière; qu'une des plus dangereuses plumes de France [c'est

Bussy-Rabutin que l'abbé Arnauld désigne ici] ayant entrepris de

médire d'elle comme de beaucoup d'autres, a été contrainte, par la

force de la vérité, de lui feindre des défauts purement imaginaires,

ne lui en ayant pu trouver de réels. Il me semble que je la vois

encore telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de

la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu

de monsieur son fils et de mademoiselle sa fille; tous trois tels que

les poëtes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la

petite Diane, tant il éclatait d'agréments et de beauté dans la mère

et dans les enfants. Elle me fit l'honneur dès lors de me promettre

de l'amitié, et je me tiens fort glorieux d'avoir conservé jusqu'à

cette heure un don si cher et si précieux. Mais aussi je dois dire, à

la louange du sexe, que j'ai trouvé beaucoup plus de fidélité dans mes

amies que dans mes amis, ayant été souvent trompé par ceux-ci, et ne

l'ayant jamais été par les premières[158].»

Ce fut aussi cette même année que le frère de l'abbé Arnauld, le

célèbre Arnauld de Pomponne, vit les deux enfants de madame de Sévigné

chez leur oncle Renaud de Sévigné; il fut tellement frappé de leur

beauté, que près de vingt ans après, et lorsqu'il était ministre, il

se souvenait de cette journée, et la rappelait à la marquise de

Sévigné. Celle-ci, en écrivant à madame de Grignan, lui dit: «Monsieur

de Pomponne se souvient d'un jour que vous étiez petite fille chez mon

oncle Sévigné. Vous étiez derrière une vitre avec votre frère, plus

belle, dit-il, qu'un ange; vous disiez que vous étiez prisonnière, que

vous étiez une princesse chassée de chez son père. Votre frère était

beau comme vous. Vous aviez neuf ans. Il me fit souvenir de cette

journée. Il n'a jamais oublié aucun moment où il vous a vue[159].»

Au commencement de cette année il parut un recueil de vers où la

louange de madame de Sévigné se trouve réunie à celle du roi, de

Monsieur, de la reine, de Mazarin, des ministres, et des personnes des

deux sexes les plus illustres. Ce recueil est un phénomène

intellectuel qui serait à peine croyable s'il n'était si bien attesté.

Le fils d'un comédien de Paris, nommé Beauchasteau, se montra si

précoce, que dès l'âge de sept à huit ans il parlait plusieurs

langues et improvisait des vers avec facilité. On le fit venir à la

cour; on le mit à l'épreuve, et il surpassa encore l'idée que les

récits en avaient donnée. Mazarin lui fit une pension de mille livres;

le chancelier Séguier lui en accorda une de trois cents; et on publia

un recueil in-4º de ses improvisations, avec les portraits du roi, des

membres de la famille royale, et des personnages objets des madrigaux

de cet Apollon enfant. Le poëte Maynard fut l'éditeur de ce beau

volume; le portrait de Beauchasteau et les vers composés à sa louange

n'y furent pas oubliés. Dès l'année 1656 Beauchasteau avait improvisé

des vers devant Christine, et il fut de nouveau présenté à cette reine

en 1658. Il alla en Espagne, en Angleterre, et parut devant Cromwell.

Partout il excita le même étonnement, la même admiration. La personne

qui l'avait conduit en Angleterre l'emmena en Perse, et on n'entendit

plus parler de lui. Ainsi s'évanouit, presque aussitôt après sa subite

apparition, cette espèce de météore intellectuel. Voici le quatrain

que ce jeune enfant improvisa en voyant madame de Sévigné:

Sévigné, suspendez vos charmes

Et les clartés de votre esprit?

Pour nous faire rendre les armes,

Voire extrême beauté suffit[160].

[153] CRÉVIER, _Hist. de l'Université de Paris_, t. VII, p. 60.

[154] LORET, liv. VIII, p. 36 et 162 (10 et 24 mars

1857).--Ibid., liv. VIII, p. 28, 48, 200.--DE BAUSSET, _Vie de

Bossuet_, 1814, in-8º, t. I, p. 130. M. de Bausset n'a pas bien

connu ces premiers commencements de Bossuet, ni bien déterminé

les dates de ses premières compositions. _OEuvres de Bossuet_;

Versailles, 1816, in-8º, t. XVI, p. 463.

[155] DE BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, t. I, p. 21.

[156] _Dissertation critique sur l'Art poétique d'Horace, où l'on

donne une idée générale des pièces de théâtre, où l'on examine si

un poëte doit préférer les caractères connus aux caractères

inventez_; Paris, chez Barthélemy Girin, M. DC. XVIII (sic),

in-12.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 314, et t. II, p. 6, édit.

1820, in-8º (1er avril et 8 avril 1671).

[157] PETITOT, _Notice sur l'abbé Arnauld_, t. XXXIV, p. 112.

[158] _Mémoires de l'abbé_ ARNAULD dans la _Collection de

Petitot_, in 8º, t. XXXIV, p. 314; t. II, p. 62 et 63 de l'édit.

1756.

[159] SÉVIGNÉ, _Lettres_, en date du 15 janvier 1674, t. III, p.

210, édit. M., ou t. III, p. 307, édit. G.

[160] _La Lyre du jeune Apollon, ou la Muse naissante du petit_

BEAUCHASTEAU, 1657, in-4º, p. 160.--DU TILLET, _Parnasse

français_, in-folio, p. 321.--WEISS, _Biographie universelle_, t.

III, p. 621.--LORET, liv. IX, p. 6 (12 janvier 1658), et p. 25,

liv. X, p. 170.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 12 / 146 题